STANCES
C'est trop long-temps couvrir des voiles du silence La généreuse main qui s'ouvre à mon malheur; Muse, cédons aux cris de la reconnoissance, Et que mes premiers chants soient pour mon bienfaiteur.
Tels, trop jeunes encor pour chercher leur pâture, Quand des feux de Progné les fruits reconnoissants Ont du bec maternel reçu la nourriture ,
Ils lui rendent pour prix d'harmonieux accents.
* Baculard d'Arnaud , né à Paris en 1 7 1 8 , et mort en 1 8o5. C'est l'auteur du drame très connu du Comte de Comminges , de la tragédie de Fayel, et de quelques autres pièces de théâtre , où il justifia amplement ce qu'il disoit de lui-même, qu'il étoitt ~maleur du genre sombre. Il est impossible de porter ce genre plus loin. Il composa aussi dans sa jeunesse quelques poésies fugitives assez agréables, qui lui firent donner par le grand Frédéric le nom de son Ovide; mais le genre où il s'exerça le plus, ce furent les romans : il en fit paroître jusqu'à ses derniers jours, et, comme l'a dit La Harpe, ce ne sont pas des contes bleus, mais des contes noirs. Ses Epreuves du sentiment sont les plus remarquables. J. J. Rousseau disoit que la plupart des gens de lettres écrivoient avec leur tête et leurs mains, mais que d'Arnaud écrivoit avec son cœur. Gilbert éprouva combien les qualités de ce cœur étoient excellentes. D'Arnaud fut du petit nombre des hommes de lettres qui lui tendirent une main bienfaisante ; et c'est pour l'en remercier que notre poète lui adressa ces stances. Elles parurent pour la pre-
A M. D'ARNAUD. a33
N'altère point ma voix , maxime si commune, Que l'homme doit toujours sembler ce qu'il n'est pas : C'est au crime à rougir, jamais à l'infortune; La peur d'être abaissé ne fait que trop d'ingrats.
J'aurai dit , Ce mortel me conserva la vie; Et l'on me courbera sous le faix du mépris!... Si la vertu s'accroît, c'est quand on la publie: Chantons, muse, la honte en fût-elle le prix.
Mais que vois-je? d'Arnaud! Vient-il m'ôter la lyre?
mière fois en 1771 , dans la première édition du Début poétique. On les retrouve encore dans la seconde. En 1788, l'éditeur des OEuvres complètes les reproduisit également, mais après en avoir retranché, on ne sait pourquoi, les dix dernières strophes. Cette pièce de vers a essuyé des critiques, d'abord à cause des louanges outrées que le poëte donne à son protecteur, et qui rappeloient, disoit-on, le trait comique de Sosie :
Le véritable Amphitryon
Est l'Amphitryon où l'on dîne ;
ensuite à cause des plainter amères où l'auteur s'exhaloit contre les écrivains opulents qui n'avoient point jugé à propos de le secourir. La critique sur ce point fut d'autant plus sévère, que l'on crut voir dans ces vers une attaque contre Voltaire, que, dans la préface du même livre, Gilbert avoit tant loué, et qui avoit été le premier protecteur de Baculard d'Arnaud, en l'aidant de ses conseils et de sa bourse. Il est fâcheux en effet que Gilbert n'ait su louer la bienfaisance de son ami qu'aux dépens d'autrui; mais il est excusable d'avoir, dans l'élan de la re|ennoissance , porté son bienfaiteur aux nues, en le qualifiant de Sophocle, d' ' Anacréon, et d' Ovide. Il le ramène d'ailleurs à sa vraie place dans les dernières strophes, où il convient que ce bienfaiteur brille plutôt par les qualités du cœur que par celles de l'esprit.
Non : mes accords pour lui ne sont point sans attraits;
Il craint d'être nommé dans mon brûlant délire :
Le grand cœur veut dans l'ombre épancher ses bienfaits.
Ainsi , contre les vents fortifié par l'âge ,
Dans la nuit des forêts un chêne à longs rameaux
Se pîaît à protéger de son épais ombrage
Un peuple, foible encor, déjeunes arbrisseaux.
Vous, auteurs qui, nageant dans des flots de richesses, Prêchez l'humanité dans vos écrits pompeux , Répondez : avez-vous jamais, par vos largesses, Tari les pleurs amers de quelques malheureux?
Insensé ! jusqu'ici , croyant que la science Donnoit à l'homme un cœur tendre et compatissant, Je courus à vos pieds, plongé da* l'indigence; Vous vîtes mes douleurs et mon besoin pressant.
Qu'en reçus-je? des dons? Non : des refus, la honte. « Travaillez, disiez-vous, vous avez des talents; « Si le malheur vous suit, le travail le surmonte: « On peut veiller sans crainte à la fleur de ses ans. »
Rarbares! travailler! Eh! voulois-je autre chose? A vos pieds prosterné , dévoré par la faim, Si j'osois de mes maux vous dévoiler la cause, Mes cris vous demandoient du travail et du pain.
Vous refusâtes tout à mon humble prière,
Et votre avare main loin de vous m'écartoit; Je vous fuis en pleurant... j'expirois de misère : D'Arnaud vint : c'est un dieu, mon malheur disparoît.
Vers la terre courbée, une fleur, jeune encore, Alloit ainsi périr après un jour brûlant : Par ses pleurs rafraîchie a-t-elle vu l'aurore, La fleur lève aussitôt son calice brillant.
Toi qui verses dans moi tout le feu qui t'enflamme , Arbitre des beaux vers, Apollon, loin de moi! Pour célébrer d'Arnaud, pour chanter sa grande ame, Mon cœur dicte; il suffit, qu'ai-je besoin de toi?
Pour peindre son amour aux yeux de sa maîtresse, L'amant va-t-il'd'un dieu mendier le secours? Il dit ce qu'il ressent, et toute sa tendresse De son cœur amoureux coule avec ses discours.
Vanterai-je, ô d'Arnaud, l'éclat de ton génie? Sophocle, Anacréon , Ovide toui -à-tour, Tu nous peins les plaisirs, les langueurs, la furie Qu'inspirent aux amants les transports de l'amour.
Sous ces dômes sacrés, séjour de l'innocence, Muse, entends-tu Comminge et son amante en pleurs? De leurs feux, de leurs maux tu sens la violence. Pour la peindre à d'Arnaud ils ont prêté leurs cœurs.
Vois-tu Fayel, brûlant d'amour, de jalousie,
Combattre pour mourir, Couci percé de coups? Tu frémis , Gabrielle ; et ma muse attendrie Pleure avec toi, te plaint, et maudit ton époux.
Mais qu'entends-je? mes chants ont réveillé l'Envie;
Et sa bouche me dit, en écumant de fiel :
« Crois-tu persuader qu'il n'est point de génie
« Plus brillant que celui de l'auteur de Fayel?... »
Non : mais est-il une ame aussi tendre, aussi pure? Et que devient l'esprit sans les trésors du cœur? Un beau masque qui couvre une horrible figure. Il faut d'abord être homme, avant que d'être auteur.
J'aime mieux l'arbrisseau dont la tête modeste Se charge tous les ans de fruits délicieux, Que le cèdre qui touche à la voûte céleste, Et n'a que des rameaux à m'étaler aux yeux.
Maintenant que ma voix a chanté ta grande ame, D'Arnaud, goûte le prix de tes dons répandus. J'ai peint tous mes malheurs , j'aime mieux qu'on m'en blâme Que d'avoir de leurs fruits dépouillé les vertus.
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