PRÉFACE
son génie ne sait prendre toutes les formes pour s'accommoder aux caprices de ses lecteurs! L'héroïde, dit-on maintenant, est un mauvais genre. Pourquoi? est-ce parceque, rivale de la tragédie, elle sait vous émouvoir, vous attendrir, vous arracher des larmes délicieuses? Ce n'est pas ainsi que pensoit le savant évêque d'Avranches, qui regardoit les Héroïdes d'Ovide comme son plus bel ouvrage. Cependant, de toutes les pièces de ce poëte il n'en est pas une qui me fasse autant de plaisir que la charmante Héloïse de M. Colardeau. Voilà comme il plaît souvent au public de se tromper1.
Mais non seulement l'héroïde n'est point un mauvais genre, il peut devenir très utile. En le cultivant, on peut, quand on se destine aux jeux de Meîpoméne, s'accoutumer à peindre la passion, à dessiner un caractère, à exprimer toutes les nuances du sentiment ; on peut même lui donner, comme à la tragédie , un but moral. Les Allemands , dont la littérature devient si florissante, cultivent aussi l'héroïde; mais
1 « L'héroïde, dit M. de Chateaubriand, poème moitié histo- « rique, moitié élégiaque, a le grand inconvénient d'appeler la dé- « clamation et les lieux communs de l'amour. Le poëte , faisant « parler le personnage lui-même, ne peut ni s'élever au mode iu- « spire de la lyre , ni cependant descendre au ton familier d'une « lettre. Le sujet d'Héloïse seul permettoit à-la-fois toute la naïveté « de la passion , et tout l'art de la muse ; parceque la religion prête « de la pompe au langage, sans en détruire la simplicité. L'amour « prend alors quelque chose de sublime et de formidable, lorsque « les occupations les plus sérieuses, le temple saint lui-même, les « autels sacrés , les mystères terribles, en rappellent le souvenir*. »
* Massillon , Enfant prodigue.
ils savent la traiter au profit de la vertu ; et dites-moi si un genre de littérature qui concourroit à nous rendre plus vertueux pourroit être mauvais. Mais ne faisons point l'apologie de l'héroïde : M. Dorât a dit assez à sa louange pour renvoyer mon lecteur à ses OEuvres. En louant l'héroïde , je plaidois ma cause : ce sont des héroïdes que j'offre au public. Si elles l'amusent, si elles l'intéressent, je suis trop heureux. J'ose espérer qu'il aura quelque indulgence pour mon extrême jeunesse 1 ; mais je le prie de m'avertir de mes défauts : je recevrai ses avis avec toute la docilité d'un homme qui veut, en s'efforçant de faire des progrès, mériter ses applaudissements ; consolé par cette pensée, que si l'on trouve des fautes à corriger dans mes pièces, c'est une preuve que le tout n'est pas mauvais.
1 Gilbert étoit âgé de vingt-un ans lorsqu'il publia son Début poétique.
PREFACE DE L'AUTEUR