DE LA SATIRE DU DIX-HUITIEME SIECLE
Les gens du monde semblent avoir fait une ligue avec nos prétendus philosophes pour décrier la satire. De nos jours on croit sans peine à la vertu d'un auteur licencieux qui se déclare athée ; mais on doute, au moins en apparence, qu'un satirique puisse être honnête homme ; comme si la vie seule de Boileau ne suffisoit pas pour démentir cette opinion affectée , moins outrageuse encore à sa mémoire qu'à celle de Louisle-Grand, des Lamoignon, des Colbert,desGondé, et de tant d'autres personnages illustres qui l'honorèrent de leur estime particulière et de leurs bienfaits. Ces diffamateurs ont-ils oublié que ce critique inexorable donna autrefois l'exemple d'un trait de générosité r
1 Madame de Sévigné a dit de Boileau qu'il n'étoit cruel qu'en vers. Sa vie est pleine de bonnes actions et de traits généreux. « Le célèbre M. Patru, dit de Boze, se trouvoit, à la honte de son « siècle, réduit à vendre ses livres, la plus agréable, et presque « la seule chose qui lui restoit. M. Despréaux apprit qu'il étoit sur « le point de les donner pour une somme assez modique, et il alla « aussitôt lui offrir près d'un tiers davantage ; mais , l'argent comp- « té, il mit dans son marché une nouvelle condition qui étonna « M. Patru : ce fut qu'il garderoit ses livres comme auparavant, et « que sa bibliothèque ne seroit qu'en survivance à M. Despréaux.
i2 PRÉFACE
qu'ils ont loué avec enthousiasme dans une souveraine r.
Pour nous, qui faisons gloire de cultiver après lui le seul genre de poésie dont l'utilité seroit vainement désavouée, malgré le respect que nous devons aux oracles des novateurs du temps , appuyé de l'autorité d'un écrivain si judicieux, nous soutenons au contraire que quiconque blâme la satire est un homme dupe des opinions d'autrui, un sot à prétentions, ou une ame corrompue 2. Les citoyens vertueux, les esprits sains et vraiment éclairés, ne la redoutant pas,
« Il ne fut pas moins généreux envers M. Cassandre, auteur d'une « excellente traduction de la Rhétorique d Aristote , et sa bourse h fut encore ouverte à beaucoup d'autres : car la vue d'un homme « de lettres qui étoit dans Je besoin lui faisoit tant de peine , qu'il «ne pouvoit s'empêcher de prêter de l'argent, même à Linière, « qui souvent alloit du même pas, au premier endroit du voisi- « nage, faire une chanson contre son créancier. »
«Après la mort de Colbert, dit d'Alembert, la pension qu'il « avoit fait donner à Corneille fut supprimée, quoique ce grand a homme fût pauvre, âgé, malade, et mourant. Despréaux courut « chez le roi pour l'engager à rétablir cette pension. 11 offrit le « sacrifice de celle dont il jouissoit lui-même, disant qu'il ne pou- « voit sans honte recevoir une pension de sa majesté tandis qu'un « homme tel que Corneille en étoit privé. Le roi envoya deux cents « louis à Corneille. »
1 Catherine II acheta de la même manière la bibliothèque de Diderot.
a La satire , en leçons , en nouveautés fertile ,
Sait setfle assaisonner le plaisant et l'utile, Et , d'un vers qu'elle épure aux rayons du bon sens, Détromper les esprits des erreurs de leur temps. Elle seule , bravant l'orgueil et l'injustice , Va jusque sous le dais faire pâlir le vice;
DE L'AUTEUR. i3
Font toujours approuvée. Leurs entretiens sont la censure continuelle des mœurs dépravées et du mauvais goût: le satirique n'est en un mot que Tinterprêté de leurs plaintes ou de leurs jugements.
Ce sont ces hommes , dont le suffrage seul peut nous flatter, qui défendirent le Tableau du dix-huitième siècle du mépris dans lequel la cabale philosophique prétendoit Fensevelir. Leur indulgence encouragea nos foibles talents, et nous avons recueilli leurs voix pour corriger cet ouvrage, que nous soumettons une seconde fois à leurs lumières. Malheur à nous si jamais nous desirions les applaudissements des sophistes modernes ! Attaqués dans nos vers , ils doivent armer contre notre vie la persécution et le mensonge : l'intolérance et le fanatisme se sont réfugiés dans leur secte. Mais nous opposerons à leurs calomnies une constance éprouvée. Le génie peut nous manquer, et non le courage. Pensent-ils d'ailleurs que la honte ou l'honneur des gens de lettres soient dans leurs mains? Leurs impostures ont-elles diffamé le critique célèbre à qui cette satire est adressée1? Tant qu'il a vécu , les âmes intégres que la contagion
Et souvent sans rien craindre , à l'aide d'un bon mot , Va venger la raison des attentats d'un sot.
Boileau, sat. îx.
D'Alembert rapporte, après Louis Racine, une anecdote que Boileau lui-même se plaisoit à raconter ainsi : « Un bon prêtre à « qui je me confessois me demanda quelle étoit ma profession. « — Poète. — Vilain métier ! Et dans quel genre ? — Satirique. — « Encore pis. Et contre qui? — Contre les faiseurs d'opéra et de « romans. — Achevez votre confiteor. »
1 Fréron, mort le 10 mars 1776.
i4 PRÉFACE DE L'AUTEUR.
des mauvais principes n'a point infectées ont payé ses travaux dune considération flatteuse. Maintenant que la mort vient de l'enlever à la littérature, leurs regrets ne craignent pas d'éclater; et nous, qu'il plaçoit au rang de ses amis, inconsolable de sa perte, en voyant une foule de gens de bien mêler hardiment leurs pleurs aux nôtres , nous disons aux soidisant philosophes : Calomniateurs ennemis de la satire , apprenez par cet exemple que vos cris et vos libelles ne déshonorent que vous-mêmes.