LE CINQ«« LIVRE
Le Soudan.
i r tenon8«4ious le preux Loys, jRoy des Françoys, en noz pri- [ sons, • Dont devons estre resjouys,
Et beaucop mieulx nous en prisons.
Si est bien requis qu'advisons
Qu'il est de faire sur ce cas,
Et, se paix avec luy faisons,
Bon seroit, n'en ygnorez pas. •
Les âdmiraulx.
Le Roy Loys est mesgre et las.
Et a esté, auoy qu'on en die, Persécuté ae maladie.
Dont il c'est trouvé fort grevé.
Le Soudan.
Mes médecins l'ont relevé Par délicas medicamens.
3114] Vie Ms S. Loys. 143
OULTRAIGE
Il garde les commandemens De son Dieu.
Le Soudan.
Tant mieulx vault pour luy.
Mais je vouldroys bien aujourduy Conférer avec sa personne.
Les Admiraulx.
Le Roy Loys point ne s'étonne D'estre en prison.
Le Soudan.
f C'est un saige homme,
Et puys vous congnoissez bien comme Damyette est très forte place Que ses gens tiennent.
Les Admiraulx.
Bien; qu'on face Paix avec luy et>qu'il la rende.
Le Soudan.
Je ne croy pas qu'il ne prétende Faire paix. Sans plus enquérir, Je vous pry, allez le quenr Et le admenez, Admiraubc.
" Les Admiraulx.
A voz haulx ditz seigneuriaulx Doys obéir; je m'y en voys.
Le Roy.
pieu puissant, créateur, roy des roys.
Qui m'as formé, mon ouvraige congnoys
144 Gringore. [}I43
Et que ta loi soustiens par charité,
Le desplaisir, que Payens me font, voys;
Oys ma clameur et ma piteuse voys
Et me pugnis selon qu'ay mérité.
Bien peu me chault de mon auctorité,
De mon honneur et de ma seigneurie,
Mais j'aperçoys que ma Chevallerie
On traicte mal, luy livrant maint assault.
doulx fésus, filz de Vierge Marie,
Ne m'oublie pas; tu sçais ce qu'il me fault.
Les Sarrazins, en tout mal endurcys.
Vont enrassans la barbe et les sourcys A mes subgetz, luy crachant au visaige En despitant le nom du crucifix; ' A leur faire plusieurs maulx sont confis ; Plusieurs mourir en fontxpar leur Oultraige.
Détenu suis prisonnier en servaige.
Où je ne puis ton digne nom servir.
Pour ta grâce avoir et deservir.
Si te prie qu'ayez memoyre de moy.
Et ne lesse hors de mon cueur ravyr Ton digne nom ne ta très saincte loy.
Les Admiraulx.
Toy, qui te dis des Françoys roy,
Vers le Soudan venir te rault.
Le Roy.
Jésus, qui est régnant en hault
Au saint empire triumphal,
Me vueille aider à mon grant mal
Par sa sainte miséricorde.
Le Soudan.
Se avec le Roy Loys n'accorde.
5172] Vie Ms S. Loys. 145
Jamais Damyette ne auray.
Et par ainssy je ne seray, En paix dedens ma seigneurie.
Partie de sa Chevallerie Est en mes prisons; toutesfoys Il y a de vaîllans Françoys Qui sont encor en Damyette, Et n^en pourray faire conqueste Sans grande emision de sang.
Les Admiraulx.
Redoubté et puissant Soudan, Le Roy Loys je vous admaine En votre tnumphal domaine, Pour en faire à vostre désir.
Le Soudan.
Or puys-je faire à mon plaisir De toy, Lojs; tu le sçais bien.
Le contredire n'y vauit rien.
Et voy encoire que tes gens A me nuyre sont dilligens.
Par quoy te dis, à ung bref mot.
Se ne me veulx rendre bien tost Damyette, nul secourir Ne te peult, sans mort encourir.
Sçèz-tu pas bien que je vueil dire?
'Le Roy.
Si ton félon cuer, remply d'yre Se veult despiter contre moy Jésus, qui est mon dieu, mon roy.
Au besoing me fera secours; Car en luy seul est mon recours.
Et de sa grâce me repaix.
Gringore II, 10
146 Gringore. [^198
Le Soudan.
Veulx-tu traiter avec moy paix ?
Le Roy.
En qud moien? En quel façon?
Le Soudan.
Ce ne sera pas sans ranson^ Entendz-tu bien^ qui sera grande.
Le Roy.
Or me dictez vostre demande.
Appointement, 6 roy, n'auras, Ou Damyette me rendras Et huit mille besans aussy Sarrazinois^ et par ainssy Que tu me rendras franc et quitte Tous Sarrazîns prins en Ég[ypte Par tes gens, et hors de prison Les mettras sans nulle ranson.
En veulx-tu estre consentant?
Le Roy.
Je vous raccorde, nibiennant Que moy, aussy tous mes prochains, Seront délivrez de voz mains; Et me baillerez prisonniers Xrestiens, qui sont es quartiers En Egypte et en tous passaiges; Et les villes et les villaiges, Qu'ilz tiennent en Jérusalem, Leur lesserez, puissant Soudan; Et seront, en parollez brefvez, Juc' à dix ans d'icy les trèvez Fermées entre les Xrestiens
}22}] Vie Ms s. Loys. 147
Et les Sarrazins et Payens, ""Si vouliez que la paix soit faicte.
Oultre, tous ceulx de Damyette . Seront en plaine délivrance,
Eulx, leurs biens, meubles et<finance;
Et les maladez, qui seront
En ce lieu, quant ilz guériront.
S'en pourront aller toutes foys
Qu'il leur plaira.
Tous les Françoys, Que tiens en prison et souffrance.
Délivre par ceste assurance Et moiennant ce qu'est prédit.
Le Roy.
Je n'y metz aucun contredit; Soit fait, et sans plus sermonner.
Le Soudan.
Il est saison d'aller disner; Retirez-vous en vostre place.
Icy se départent (^ensemble.
Les Admiraulx.
Cuyde le Soudan que je fasse Ceste paix et accord amsy.?
Ne sçiy comme il entendfcecy.
Mais amèrement je m'en cource.
Comment? Veut-il mettre en sa bource Ses huit mille besans.'* Rien, rien.
Ung chascun sçait et congnoist bien.
Quand c'est venu à l'entreprise, Que nostre Oultraige a fait la prise
148 Gringore. [3246
Des Xrestiens. Ha, bref il faut Luy livrer ung terrible assault; Il ne l'aura pas davantaige.
Me vouUez-vous aider, Oultraige?
OULTRAIGE
Je ne crains Dieu, Dyable, ne homme; Je combas, murtris et assomme Foibles, fors, larrons, innoscens; A tout mal faire me conscens, Faisant oprobres, vitupère; Car, pour tuer et père et mère, Il ne fault point aultre que moy.
Les Admiraulx.
Le Soudan, à ce que je voy, Veult avoir argent à monceaulx.
Oultraige.
Estest-vous pas les Admiraulx De Turquie, pour remède y mettre, Et pour, au besoing, le desmettre, S'il vous brasse quelque domaige?
Les Admiraulx.
Il le fault mettre à mort, Oultraige, Incontinent, soit droit ou tort.
Oultraige.
VouUez-vous que le mette à mort.?
Les Admiraulx.
Ouy, qu'il n'en soit plus presché.
Oultraige.
Si tost qu'il sera despesché, Les Admiraulx gouverneront.
j26o] Vie Ms S. Loys. 149
Les Admiraulx.
Tous les ceulx qui contrediront Contre nous, tu mettras à mort.
OULTRAIGE
N'ayez paour; je suis assez fort Pour le mettre en ses jours derniers Et luy et tous ses familliers, S'ilz prennent contre moy discord.
Assaillons lay.
OULTRAIGE
A mort, à mort.
Le Soudan.
Qu'est cecy ? D'ont vient cest Oultraige?
OULTRAIGE
Nul ne vous peult donner confort.
Les Admiraulx.
Assaillons lay.
Oultraige.
A mort, à mort.
Le Soudan.
Les Admiraulx, vous avez tort.
Oultraige.
Vous passerez par ce passaige.
Les Admiraulx.
Assaillons lay.
Oultraige.
A mort, à mort.
Le Soudan.
Qu'est cecy? D'ont vient cest Oultraige?
150 Gringore. [J284
OULTRAIGE
Il n'y fault point tant de langaige.
Le cop de la mort je vous donne.
Icy le tue, Il n'est plus riens de sa personne; De sa mort sommes resjouys.
Allons devers le Roy Loys En nostre fierté et fureur, Et, s'il veult soubz faincte couleur Renoncer à l'appoinctement Qu'a fait au Soudan, promptement Qu'il soit livré à mort cruelle.
OULTRAIGE
s'il nous est tant soit peu rebelle, A mort sera livré soudain; Je ne laboure point en vain; Il pert bien à ce que je fais; J'ay pluseurs murtris et deffais Sans sens, sans ryme, sans raison.
Les Admiraulx.
Roy Loys, sçavoir te faison.
Se l'appoinctement ne nous tiens Qu'as tait au Soudan, je te viens Bailler ung cop mortel divers.
Le Roy.
Seigneurs, vous estez tous pervers ; Encoire riens ne vous reffuse.
OULTRAIGE
Aussy n'y faut-il point d'excuse.
Quelque chose qu^on en caquette.
3J04] Vie Ms S. Loys. M»
Se tu ne nous rens Damyette, A mort mettrons ta seigneurie Et toute ta Chevallerie Et tes Prelatz.
Lb Roy.
Je ne di pas Que ne face ainsy que le cas . Est promis à pur et à plain.
Les àdmiraulx.
Je vueil que je soys de ta main Chevallier; Roy des Francoys, prie Qu'aye Tordre de chevallerie De par toy.
Le Roy. •
Voulentiers l'auras, Pourveu que te baptiseras, Et, s'ainsy est que soyes xrestien, Je te donneray plus de bien En mon royaulme que tu n'as.
Les Admiraulx.
Par Mahommet, je ne vueil pas Estre xiestien.
Le Roy.
De par moy Ne seras dont point, par ma foy, Fait chevallier.
OULTRAIGE
Et, au sourplus, L'appoinctement est-il conclus.
Comme au Soudan a esté fait?
152 Gringore. [5327
Le Roy.
Je le vueil par dit et par fait Entretenir.
Les Admiraulx.
Et nous aussy; Mais tu nous jureras ycy Devant toute la seigneurie Que tu renyes Dieu, filz Marie, Se tu ne nous tiens ta promesse.
Le Roy.
Je n'en feray rien ; c'est siraplesse Dire que de bouche ou de cueur Je regnye Dieu, mon créateur.
Jamais cela ne passeray ; Jamais je ne le regniray; De le requérir estes foulx.
OULTRAIGE
Comme oses-tu parler à nous Si fièrement, veu que tu es Prisonnier.?
Les Admiraulx.
Tuez lay, tuez; Mettez lay tost à mort, Oultraige; Il a trop errogant langaige, Et nous respond trop fièrement.
Oultraige.
Se n'accordez tout maintenant Aux Admiraulx, je t'occiray; Par pièces te deppeceray; NuUy n'y séroit contredire.
Le Roy.
De mon corps, tu le peulx occire;
}3S0 Vie Ms S. Loys. 153
Mais Pâme, qui est immortelle, Ne sera mise en ta tutelle; Tu ne luy peulx aider ne nuyre.
Les Admiraulx.
Riens ne gaignons à le destruyre; Je le occiroie voulentiers Pourveu qu'il n'ust nulz héritiers, Et aussi en ceste façon Nous pourrions perdre sa rançon; Le milleur est le lesser vivre.
OULTRAIGE
Or te despesche et te délivre De tenir l'acord, que tu as Fait au Soudan.
Le Roy.
Touchant ce cas.
Je n'y metz aucun contredit; J'acorde ce qui est prédit; Mais aussy tene^moy promesse.
Les Admiraulx.
De plus en parler c'est simplesse; Car promesse nous vous tiendrons.
Présent nous vous délivrerons Chevallerie et voz Prélas.
Le Roy.
Je crojr qu'ilz sont travaillez las Des prisons où ilz ont esté; Trop ont eu de nécessité; Mais remède n'y povoie mettre.
OULTRAIGE
Devers vostre seigneur et maistre
[54 Gringore. [)}69
Venez à coup, Chevalierie, Et vous les Préias.
Les Prelatz.
Je vous prie, Ne nous faictez aucun oultraige.
Vous ne serez plus en servaige Ne prisonniers; n'ayez soucy.
Chevallerib.
Etoùest leRoy? ' Oultraige.
Le vécy.
Avec les puissans Amyraulx.
Les Prelatz.
Nous sommes guéris de noz maulx Quant vous voyons, noble seigneur.
Le Roy.
Pensez que j'ay joie en mon cueur, Prelatz, de vostre délivrance.
De veoir aussy en ma présence Chevallerie, que tant souhette.
Chevallerie.
J'entends qu'aucune paix est faiae Entre vous et les Admiraulx.
Le Roy.
Chevalliers, subgetz et vassaulx, Doibvent délivrer par l'accord Fait entre nous.
Les Prelatz.
Donc le discord
ÎÎ94] Vie Ms S. Loys. IJ5
Est cessé; j^entetis bien le cas.
Le Roy.
Chevallcrie et les Prélas, En France nous retirerons, Apres que délivré aurons Les prisonniers. Parolles brelVez; D'icy à dix ans avons treivez, Durant lesquelles nous yrons En voyage et visiterons Les lieux où Jesucrist alla Sur la terre.
Chevallerib.
Touchant cella Je ^ay, de oieur, de couraige, Faisant à Jhesucrist hommaige Et révérence à mon povoir.
Les Prelàtz.
Pensez que je feray devoir D'aller de bon cueur avec vous.
Le Roy.
Dieu nous vueille conduire tous Par sa miséricorde et grâce.
Les Seigneurs d'Engleterre.
Il y a desjà longue espace, Ainssy que je puis estimer, Que le Roy de France oultre mer Est allé et ne revient point.
Sire, le temps est bien appoint Et disposé aller en France; Les Francoys ont peu de puissance Maintenant; assaillir les fault.
156 Gringore. [}4io
Le Roy d'Engleterre.
Seigneurs d'Engleterre, l'assault Leur donneray à mon povoir; Ainssi que nous povons sçavoir, Leurs anciens ennemys sommes.
Les Seigneurs d'Engleterre.
S'il vous plaist, assemblez voz hommes.
Honneur aurons à ceste foys Et subjuçerons les Françoys.
N'y a nul qui nous contredie.
Le Roy d'Engleterre.
Descendre fault en Normandie; Car il n'y a aucuns gens d'armes.
lPar quoy, se voulions, ep brefz termes Nostre Duché recouvrerons.
Les Seigneurs.
Le plus secret que nous pourrons Conviendra faire noz aprestes, Car les Françoys ne sont pas bestes; Sont gens harais et couraigeux.
Le Roy d'Engleterre.
Si serons-nous victorieux, (^elque chose que l'on en die.
Si descendons en Normendie Nous serons vaillans estimés.
Les Normans ne sont point armez; De rien ilz ne se donnent garde.
Les Seigneurs.
Conclusion, l'heure me tarde Que nous ne sommes sur la mer.
Et aussy on nous doit blasmer D'estre à repos, sans avoir bruyt.
3445] Vie Ms S. Loys. ijy
Le Roy d'Engleterre.
Prince, qui n'ayrae le deduyt De guerre, n'est jamais dit preux; Si je ne suys adventureux, Deshonneur feroy à noblesse.
Les Seigneurs.
Vous avez assez de richesse Pour soudoyer plusieurs soudars Et foumyr d'arbalestez et dars, Et de tous instrumens de guerre.
Le Roy d'Engleterre.- Preparons-npus sans plus enquerre, Secrètement, s'il est possible.
Le Hérault.
Les Engloys ont vouloir terrible Tousjôurs taschant mettre en souffrance Le noble royaulme de France; Pour ce faire, sont sur champ mis ; Sont les anciens ennemys Des Françoys. J'en advertiray Le Roy de France et leur diray; Car il est requis qu'il retourne En France et que plus né séjourne Pour ses faulx traictrez d'Engleterre.
Il vault mieulx qu'il garde sa terre Qu'aller conquérir place estrange ; J'ay espérance qu'il se venge De ses villains Engloys desvez.
Les Prelatz.
Sire, resjouyr vous devez;
158 Gringorb. [3467
Car tant avez fait de chemin Qu'au lieu, où Dieu fist d'eaue vin, Estes arrivez aujourduy.
Le Roy Loys.
J'en loue et remercie celuy Qui tout sçait, tout congnoist et peult.
Tout le cueur au ventre me meult De la joye que j'ay d'y estre.
Les Prelatz.
Ainsi comme je puis congnoistre, Vécy le lieu et habitacle, Où Jhesus le premier miracle, Fist, en muant l'eaue en vin.
Le Roy Loys.
Le bon seigneur doulx et benyn Eust en ce lieu beaucop affaire.
VouUoir m'est prins vestir la hère Pour master mon corps, et aller Aux saintz lieux, sans dissimuler, Où le doulx Jesucrist alla.
Chevallerie.
Puis qu'il vous plaist faire cella, Nully ne vous peult contredire; Mais il me semble, très cher Sire, Qu'une grande charge prenez.
Le Roy Loys.
Baillez^moi la haire.
Les Prelatz.
Tenez.
^488] Vie M s S. Loys. 1(9
Le Roy Loys.
Or sus, aidez-moy à vestir.
îcy vest la haire.
Les Prelatz.
Sire, je vous vueil advenir Que c'est une chose bien rude.
Et y a erande multitude De cordez qui picquent très fort.
Je suys assez puissant et fort Pour l'endurer.
Chevallerie^ Vécy grand chose Que le noble Roy se dispose Maintenant de vestir la haire.
Les Prelatz.
C'est ung princQf très debonaire, Simple et doulx comme une pucelle Aux bons, et aux mauvais rebelle, Charitable et aymant justice.
Le Roy Loys.
Jhesus vueille que j'acomplice Le voyaige qu'ay entrepnns.
Les Prelatz.
Les grans seigneurs n'ont pas aprins De porter yng tel vestement.
Cheyallerie.
Cheminons tout beau bellement, Sire, car vous estez lassé ; Maint divers lieu avez passé; Bien est requis de repos prendre.
i6o Gringore. [3509
Le Roy Loys.
Chevallerie, il fault entendre Que je ne suys pas las encor.
Les Prelatz.
Velà la montagne Tabor, Où la transfiguration Fut de Jhesus.
Dévocion Devons avoir à ce saint lieu, Quant Jesucrist, le filz de Dieu, Y monstra sa divinité Par sa doulce bénignité Aux Apostres et aux Prophettez.
Chevallerie.
Sire, s'en malaise vous estez, Dictes lay; nous reposerons.
Le Roy Loys.
Nenny, encor cheminerons, Car je vueil plus oultre passer ; Je n^ay garde de me lasser.
Quant je voy places si très sainctes.
Les Prelatz.
Il y a montz et vallées maintez, Qui sont durez à cheminer.
Le Roy Loys.
Si me veulx-je déterminer Encor de marcher sans arrest.
Quel lieu esse-là?
Les Prelatz.
Nazareth,
3533] ^IB M^ ^* LOYS. i6i
Où Jésus fut nourry sans^doulte.
Le Roy.
C'est raison qu'à genoulx me boute, Quant voy le lieu où mon seigneur, Mon créateur, mon rédempteur Fut nourry de vierge Marie.
Mais regardez, Chevallerie, L'humiOité qui est au roy.
Si humble et dévot je le voy Que j'en ay le cueur tout piteux.
Le Roy.
Au lieu, qui est tant précieux, Où fut nourry par charité Le filz de Dieu, en vérité Avec mes souUiers je n'yray, Mais nuds piedz; me deschausseray Pour ce très sainct lieu visiter.
Chevallerie.
Nous devons cecy reciter A chacun; pas ne s'en fault taire.
Les Prelatz.
Cher Sire, il est nécessaire De préparer vostre disner.
Le Roy Loys.
Non ferez ; car je vueil jusner Au pain et à l'eaue aujourdhuy.
En allant au lieu où celuy Fut nourry qui nous peult saulver.
Chevallerie.
Ha, Seigneur, vous povez grever Cringore II 1 1
i62 Gringore. [35^5
Vostre corps. .
Le Roy Loys.
Et saulver mon âme.
Suppliant à la Vierge dame, Mère de Jésus et pucelle, Qu'elle prie l'Essence immortelle Que mes péchiez soient pardonnez.
Les Prelatz.
Trop de peine vous vous donnez.
Jhesuscrist en print plus pour moy, Et sy est de paradis roy, Du monde et de tous les mondains.
Si luy supplie à joinctes mains Qu'il reçoyve en gré mon service Et que son plaisir accomplice, Gouvernant ma Chevallerie.
Le Hérault.
Jesucrist, le fils de Marie, Vous garde de mal et souffrance.
Le Roy Loys.
Di-nous des nouvelles de France A cop, Hérault.
Le Hérault.
Très puissant prince, Engloys veullent en la province De Normendie en bref descendre.
Vous devez sçavoir et entendre Qu'ilz assemblent secrètement Leur ost, pour frapper asprement Voz subgectz.
5 586] Vie Ms S. Loys. 165
Le Roy Loys.
Sont noz ennemys Anciens, lesquelz se sont mis Encontre nous, en nostre absence. -