‹ Œuvres complètes de Gringore;Chapitre 14 sur 40 · LÉ HÉRAULT · texte numérisé non relu

LÉ HÉRAULT

Se ne faictez là dilligence De venir, le cas yra mal.

Cheyallerie. Très redoubté prince royal, Il est requis, sans séjourner, En France de bref retourner ; Tandis que faictez cy la guerre, On pourroit ravyr vostre terre Et vous faire ung très grant dommaige.

Le Roy Loys.

Ma mère est assez bonne et saige Pour sur ce cas mettre ordonnance; Mais qu'elle en ait la congnoissance, Elle y sera bien contredire.

Le Hérault.

Se je di la vérité. Sire, N'en prenez exécifz courroux.

Le Roy Loys.

Qu'ia-il?

Le Hérault.

Mortelz sommes tous; La vie mondaine est tost passée; La Royne Blanche est trespassée, Vostre noble et devotte mère.

Le Roy Loys.

Or doy-je, en grânt douleur amère,

i64 Gringore. [^6ii

De lermes enroser ma face.

dure Mort, serpent, vipère, As-tu oté de son repère Telle Came, par ta fallace?

Hélas, je ne sçay que je face.

Quant pense à sa mort. Doulce Dame, Comme est-il possible que passe Ce courroux, se je n'ay la grâce De ton filz, sauveur de mon âme.

Les Prelatz.

Le noble Roy quasi se pasme De courroux.

Chevallerie.

Vélà grant pitié.

Il luy souvient de l'amitié, Qu'à sa noble mère il avoit.

Les Prelatz.

Il est vérité qu'il Taymoit Sur toutes choses, après Dieu.

Le Hérault.

Si long temps estez en ce lieu.

Vous y pourrez avoir dommaige ; Car voz ennemys advantaige Prendront sur vous.

Le Roy.

Comme j'entends.

Pour ceste heure est saison et temps En mon royaulme retourner. ^

Mais tu yras, sans séjourner, Vers les Amyraulx, pour leur dire Qu'incontinent, sans contredire.

Délivrent tous les prisonniers

36??] Vie Ms S. Loys. 165

D'Egypte.

Le Hérault.

J'iray voullentiers, Sire, leur faire ce messaige.

Les Admiraulx.

Vous congnoissez assez, Ouitraige, L'appoinctement et l'assurance QuWons avec le Roy de France, Et que nous luy devons tous rendre Ses prisonniers.

Il fault entendre Que jamais ne les aura tous.

Les Admiraulx.

Or y pensons. Qu'en ferons-nous .?

OULTRAIGE

Vous sçavez que de ses Xrestiens Mains piteux sommes que des chiens.

Affin de leur orgueil abattre.

Passons le temps à les bien battre En plusieurs diversez façons.

Les Admiraulx.

Ne me chault que nous en façons ; Car je les hay mortellement.

OULTRAIGE

Tantost en verrez largement Devant voz yeulx. Cà, çà, gallans, Montrer vous fault ennuyt vaillans; Car despoullez serez tous nuds, Et, se ne renoncez Jhesus, Endurerez mort très cruelle.

i66 Gringore. [J^54

Le premier Xrestien.

La haulte puissance immortelle, S'il luy plaist, nous fera secours; A Jhésus est nostre recours Et à sa mère, saincte et digne.

Icy les despouille Oultraige,

OULTRAIGE

Tantost aurez la discipline, Mais que vous soyez desvétuz, En despit de vostre Jhesus, Et vous feray mainte însoUence.

Le ij« Xrestien.

Nous prendrons tout en padaice, .

Tout le mal que vous nous ferez.

Les Admiraulx.

Vostre Dieu Jhesus regnierez, Ou à mort vous serez tous mis Ainsy que mortelz ennemys De Mahommet et de sa loy.

Le premier.

Jhesuscrist, mon Dieu et mon roy, Ne renonceray pour mourir.

Les Admiraulx.

Or sus, sus, sans plus enquérir.

Frappez d'escourgies dessus eulx.

Oultraige frappe.

Or tenez, meschans malheureux, En despit de vostre Jhésus, Ces coups aurez.

Frappe,

iéyi'i Vie Ms S. Loys, 167

Les Admiraulx.

Dessus, dessus, Hardiment. Te fault le couraige.

Le ij* Xrestien.

Vous nous faictez par vostre Oultraige Souffrir peine dure et amère.

Régniez Jésus et sa mère ; Autrement serez mis à mort, Sans espérance de confort; Nuyre vous vueil de ma puissance.

Les Admiraulx.

Oultraige, prens tost une lance Pour les trespercer.

Oultraige.

' Je le vueil ; Car de les veoir j'ay sy grant dueil Qu'à peu que ne crève de yre.

Les Admiraulx.

Aymez-vous mieulx la mort eslire Qu'adorer le Dieu Mahommet?

Le premier Xrestien.

Jesucrist jamais ne permet Qu'on adore les dieux estrangeS, Car celuy, qjui créa les anges Et les humains, adorer fault.

Les Admiraulx.

Qui est-il?

Le ij« Xrestien.

C'est Jhesus.

i68 Gringore. [^6SS

OULTRAIGE

L'assault Aurez, en despit de cela, Et ceste lance, aue vellà, Vous entrera deaens le corps.

Le PREMIER.

Contre tes criminelz effors Le doulx Jhesus nous aidera.

OULTRAIGE

Nous verrons comme il en yra; Il fault bien que je vous acoultre.

Les Admiraulx.

Ne perce cestuy là tout oultre.

OULTRAIGE

Et pourquoy.?

Les Admiraulx.

Mieulx les pugnyras.

OULTRAIGE

. Ck)mment.?

Les Admiraulx.

Les yeulx lui crèveras.

Et puys luy donneras congé.

OULTRAIGE

Je le vueil ; mais j'ay trop songé A despescher ce coquin cy.

Icy le frappe de la lance.

Le premier Xrestien.

Jésus, je te requiers mercy; De mon piteux cas soies records.

OULTRAIGE

Je te vueil percer par ycy.

Le premier.

Jhesus, je te requiers mercy.

Oultraige.

Tantost seras mort et transsy.

Le premier.

Jésus me soit miséricors.

Jhesus, je te requiers mercy; De mon piteux cas soiez records.

Oultraige.

Je luy ay, au travers du corps, Mis ceste lance. Qu'esse à dire.^ Il parle encor.

Le premier.

Trop de maftire Vous me faictez par vostre Oultraige.

Le rédempteur d'humain lignaige Me secourra à mon besoing.

Les Admiraulx.

Oultraige, que ne prens-tu soing De despescher cest enchanteur?

Oultraige.

Je luy voys trespercer le cueur Sans espérance de confort.

Les Admiraulx.

Abrège toy.

Oultraige le frappe de la lance par la mamelle.

Le vellà mort.

Notez c^u'il ne parlera plus De Mane, ne de Jésus.

De tous pointz est privé de vie.

170 Gringore. [?7^

Le ij® Xrestien.

Sa très dévote ame est ravye Au royaulme de Paradis.

traistre, qu'esse que tu dis ?

Veulx-tu dire que ceulx qui servent Ton Dieu, ton Jhesus, qu'ilz deservent A avoir la gloire céleste.

Le ij® Xrestien.

Ouy, et est leur place preste Avec les martirs.

Les Admiraulx.

Ha, Oultraige; Il fauldra que de dueil enraige Si ne me vengons de cecy.

Oultraige.

Ha, villain, parlez-vous ainsy Devant les Admiraulx. Ha, ha.

Par despit aurez ce cop là Sur le plus beau de vostre face.

Les Admiraulx.

De Touyr parler je me lasse Et en sont mes espritz grevez.

Tost, tost, qu'il ait les yeulx crevez En despit de son faulx langaige.

Le ij* Xrestien.

Vous me faictez par vostre Oultraige Faire plusieurs maulx infinis.

Les Admiraulx.

Mais que telz paillars soient pugnys, De Macommet serons en grâce.

Î748] Vie Ms S. Loys. 171

OULTRAIGE

VouUez-voQs pas qu'en peu d'espace Luy crève les yeulx ?

Hardiment; Car je çrens mon esbatement Quant je leur voy souffrir martire.

OULTRAIGE

Se hors la teste ne luy tire

Les yeulx, je vudl que Ton me pende.

Le ij* Xrestien.

Rien ne me feras que n'en rende A Jhesuscrist mercy et grâce.

OULTRAIGE

Il n'aura tantost œul en face, Le mignon. Les velà tous deux.

Les Admiraulx.

Or desliez ce malheureux Et qu'il s'en voise à l'adventure.

Icy -Oultraige deslie le ij^ Xrestien.

Le ij* Xrestien.

Ayes pitié de ta créature, Jhesus, mon rédempteur, mon maistre; Car certez je ne puys congnoistre Les lieux et places où je voys.

Le Hérault.

Advys m'est que j'oys un Françoys Faire des regretz très piteux.

Le u^ Xrestien.

Dieu puissant et glorieux,

172 Gringork. [5778

De ton serviteur te recorde, Lequel, sans ta miséricorde, Vault pis que mort; tu le voys^bien.

Le Hérault.

Sans faulte, vélà ung Xrestien Qui me semble troublé très fort.

Mon amy, prens en Dieu confort, Car il peult tout.

Le ij* Xrestien.

Hélas, hélas!

Jamais n'auray joye, ne souUas, Car je suys de la veue privé.

Le Hérault.

Et gui t'a en ce point grevé?

Qui te fait exécrables maulxP

Le ijc.

C'est l'Outraige des Amyraulx . Des Sarrazins.

Le Hérault.

Je viens vers eulx, Car avoir les prisonniers veulx Qu'ilz retiennent entre leurs mains.

Le ij«.

Hz leur font des maulx inhumains Par leur fier et mauldit Oultraige.

Le Hérault.

Je leur vays faire mon messaige, Comme m^'a enchargé le Roy; Mais, mon amy, attendez-moy Tant que je revienne en ce lieu.

Et tant feray, s'il plaîst à Dieu,

3801] Vie Ms S. Loys. 173

Qu'avec moy vous admenaay.

Le ijc. Du bon du cueur vous attendray Pour sçavoir où c'est que je voys.

Le Hérault parle aux Admiraalx.

Au preux Loys, Roy des Françoys, Salut, honneur et révérence.

Qui m'envoye en vostre présence, Admiraulx, pour tenir promesse, Promis avez à sa noblesse Luy rendre tous les prisonniers Que vous avez, et pas le tiers Ne luy en avez envoyé.

Les Admiraulx.

Di luy qu'il est mal advoyé D'envoyer vers nous pour cella, Et, quant est touchant ce cas là.

Jamais ung ne luy en rendrons.

OULTRAIGE

Ainsi comme nous l'entendons.

En sera fait.

Le Hérault.

Jeluy voys dire; Mais vous les livrez à martire Par vostre Oultraige, c'est mal fait.

Le ije Xrestien.

Hélas ! Je ne sçay en effect En quel lieu et en quelle place Suys maintenant. Dieu par sa grâce

174 Gringore. [)822

Me vudlle donner pacience.

Le Hérault.

J'ay fait si bonne diUigence, Mon amy, que suis revenu. Les Admiraulx n'ont pas tenu Au Roy de France leur promesse.

Le ijc.

Aux Xrestiens font tant de rudesse Que c'est pitié.

Le Hérault.

Sy nous fault-il, Pour doubte de mortel péril, Retirer vers la magesté Du noble Roy.

Le ije.

Las, j'ay esté En peine, mais vous me donnez Grant confort puisque m'y menez.

A vostre mercy me veuU rendre.

Le Roy d'Engleterre.

En bref temps nous fauldra descendre En Normendie.

Les Seigneurs.

Tous noz gens Ont esté prestz et dilligens De se mettre en armez.

Le Roy d'Engleterre.

Aussy, Se povons arriver ainsy En Normendie comme entendons

}84S] Vie Ms S. Loys. 175

Ne doublez que ne nous rendons Le royaulme de France en brief.

Les Seignieurs. Sire, nous en viendrons à chef; Car nous avons de bons gens d'armes, Expers et fort subtilz aux armes, Ck)ngnoissans les fais de la guerre.

Le Roy d'Engleterre.

Il est vray, Seigneurs d'Engleterre, Par quoy nous ne povons feillir D'aller les Normans assaillir Et puis après aller en France.

Les Seigneurs.

Cher sire, j'ai bonne espérance Qu'en serons maistres et seigneurs ; Amssy comme bons combateurs Aux Françoys monstrerons maintz tours.

Le Roy d'Engleterre.

Nous descendrons dedens huit jours En Normendie sans nul deifault.

Le Hérault.

Jhésuscrist, qui règne là- hault Es divins cieulx, vous doint santé, Et que le Turc soit supplanté En vostre temps, divin Seigneur.

Le Roy Loys.

Que djs-tu, Hérault.'^

Le Hérault.

La fureur Des Amyraulx est si terrible Qu'à raconter est impossible;

176 Gringore. [J872

Car les povres prisonniers sont Mis à mort ; plusieurs maulx.leur font Les Admirauix par leur Oultraige, Et ont conclud à bref langaige De ne vous en rendre pas ung.

, Le Roy Loys.

Hz ont vouloir trop importun, Et trop mal promesse tenue.

Le Hérault.

Vérité peult estre congneue Par cest homme qu'ay admené, Que leur Oultraige a condampné A luy crever les povres yeulx.

Le ij« Xrestien.

Hz martirent en plusieurs lieux Les Xrestiens, je vous afifie, Dont plusieurs, pour sauver leur vie, Renoncent Jésus et sa foy, Servant Macommet et sa loy Et les aultres, pour le vous dire, Ayment miculx endurer martire Que le nom Jhésus renoncer.

Je ne vous vueil point advancer Songe, fable, ne menterye.

Le Roy Loys.

Je prie à la Vierge Marie Et à Jésus bonté immense QuM leur envoyé pacience En leur très dure adversité.

Les Prelatz.

Sire, il est de neccessité Retourner en France; aultrement

3893] Vie Ms s. Loys. 177

Les Engloys pourroient grandement Dommaiger vostre pays et terre.

Le Roy Loys.

Puys qu^ilz me vueullent faire guerre, C'est raison que je m'en deffende.

Ne fault plus que cy on attende; Le plus tost partir est le myeulx.

Le Roy Loys.

loué soit le Roy des Dieux Puys qu'il lui plaist. Devant yrez, Hérault, et en advertirez Bon Conseil et le Popullaire Et l'Eglise de cest affaire Et pour quoy c'est que retournons.

Le Hérault.

Voz haulx vouloirs, qui sont très bons, Leur feray de bref assavoir.

Le Roy d'Engleterre.

Temps est que nous façons devoir De partir.

Les Seigneurs.

Pas ne tient à moy ; Car je vous promectz, par ma foy.

Que mon cas est tout à point mis.

"Le Roy d'Engleterre.

Les Françoys sont noz ennemys Anciens; celer ne le fault.

Les Seigneurs.

Advis m'est que voy le Hérault firingore n. 12

178 Gringore. [3912

Du Roy de France.

Le Roy d'Engleterre.

C'est mon certes.

Il nous fault en(][uérir des pertes Que le Roy a fait oultre mer.

A ce que je puys estimer Velà les Engloys que je voy.

Semblant ne fcray quant à moy De congnoistre leur entreprise.

Les Seigneurs.

Hérault, qu'on nous die et devise Où est le Roy.

Le Hérault.

Je vous affie Que luy et sa Chevallerie Sont près d'icy. Je voys devant L'anuncer comme poursuyvant Aux nobles Françoys.

Les Seigneurs.

Il suffist.

Ce n'est pas à nostre prouffict; Cecy nous vient très mal à point.

Le Roy d'Engleterre.

Se fait mon. Ne descendons point Pour ceste heure. Il y a dangier.

Les Seigneurs.

Ce seroit pour nous oultraiger Grandement.

Le Roy.

Seigneurs d'Engleterre,

J923] Vie Ms S. Loys. 179

Retirons-nous, sans plus enquërre, Sans faire la guerre aux Françoys Pour maintenant; car je congnoys Qu'il ne nous en prenaroit jà bien.

Les Seigneurs. Sire, vous ne mentez de rien; Le dangier y est grant pour nous.

Le Hérault.

Je feray assavoir à tous Ceulx de Paris que le Roy vient; Sa venue atendre convient.

Juc'à ung an, noble assistance, Adieu; prenez en pascience.

Finis.

RAISON PAR TOUT

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