‹ Œuvres complètes de Gringore;Chapitre 15 sur 40 · LE SIXIÈME LIVRE · texte numérisé non relu

LE SIXIÈME LIVRE

Bon Conseil.

Je noble Roy de France a eu affaire ÏOultre la mer. Fortune fort contraire JLuy a esté, dont ne sommes joyeulx,

[Mais, puys qu'il plaist à Jésus ainsy

Prendre en gré fault; ce qui est nécessaire [faire, Nous envoyé en ces terrestres lieux.

S'il fust ycy, il nous en fust de mieulx; Se nous semble, peu vault une province, Qui est sans chef, sans seigneur et sans prince.

L'ESGLISE

Je regrette l'absence du bon Roy;

Car c'est celuy qui observe la loy

De Jhésuscrist, nonorant saincte Eglise.

Las, il m'est tart qu'ung tel prince ne voy:

Il fréquente souvent avecques moy;

Au monde n'est homme qui plus me prise;

Pour m'honorer il -a fait entreprinse

3963] Vie Ms s. Loys. 181

Oultre la mer, où a eu maint meschief :

Peu vault pais sans seigneur et sans cnief.

Le Popullaire.

Je regrette Tabsence de mon maistre, Seigneur et roy, qui me fait en paix estre Durant son temps ; non obstant son absence Très humble et doulx il se donneàcongnôistre; Tout fait trembler dessoubz son royal ceptre Par son povoir et sa magnificence.

Je suys courcé que ne voy sa présence, Car le pays ne peult avoir honneur, Qui est sans chef, sans prince et sans seigneur. Bon Conseil.

Le Roy ayme juste justice.

L'Eglise.

Aux gens d'église fait des biens.

Le Popullaire.

Et, s'on me fait quelque malice.

Il veult qu'on corrige malice Selon droit et par bons moiens.

. Bon Conseil.

Plusieurs grans inconveniens Avons, par défiaulte de luy.

Il est vray; on voit aujourduy En maintes Juridicions Faire plusieurs exactions.

Et les droictz cassez et péris. '

Le Popullaire.

De la Prévosté de Paris Qu'en dirons-nous? Je vous afferme

i82 Gringore. [3984

Qu'aujourduy est baillée à ferme, D^ont il s'en enssuit ung grant mal.

Bon Conseil.

Mais que le bon prince loyal Soit revenu, ayez notice Qu'il mettra tout par tout police; Bien sera cecy amender.

Le Hérault.

Dieu vous vueille de mal garder.

Mes seigneurs.

Bon Conseil.

Bien venez, Hérault.

Le Hérault.

Je vous advertis qu'il vous fault Tous préparer pour la venue Du noble Roy, et soit congnue L'espérance qu'en luy avez-; Au devant de luy vous trouvez, Ainssy qu'il appartient au cas.

L'Eglise.

Nous avons tous joie et souUas De sa venue.

Il nous fault aller Le recepvoir, à bref parler Comme notre prince et seigneur.

Le Popullaire.

Je suys sy joyeulx en mon cueur»

Que je ne scay à qui le dire, Et noay garae de contredire

4oo6] Vie Ms S. Loys. 183

Que ne rcpfst au devant de luy.

Icy vont tous au devant de luy. -

Le Roy Loys.

Nous arriverons aujourduy A Paris, s'il plaîst à Jhesus, Où je croy que serons reçeus Honnestement et à grant joye.

Chevallerie.

Vous povez veoir parmy la voye Le PopuUaire qui accourt; Au devant de vous bref il court, Mesmes le Conseil et l'Église.

Les Prelatz.

C'est raison qu'on honore et prise Tel prince, qui est si humain.

Bon Conseil.

Votre noble, triumphant train Soit bien 'venu en votre ville Capitale.

L'Eglise.

Le lieu tranquille Puissez en paix entretenir.

Sire, bien puissez-vous venir. Votre Chevallerie aussy.

J'ay esté long temps en soucy Pour l'amour de votre personne; » Aussi la raison y est bonne; A vous servir je me submetz.

Le Roy Loys.

Dieu vueiUe que je tienne en paix

184 Gringore. [4029

L'Eglise et tout mon PopuUaire, Et que la justice ordinaire Soit gouvernée par raison.

Chevallerie.

De reposer il est saison; Tous sommes traveillez et las.

Le Popullaire.

Chevallerie et les Prelatz Sont toujours avecques le Roy.

Le Roy.

Je vueil que soyez avec moy, Bon Conseil; car, sans plus tarder, Je vueil mon royaulme amender Selon droit et sâon justice.

Bon Conseil.

La chose seroit très propice Pour soulager le Popullaire; Notez qu'il a beaucop affaine.

Et luy est tout son bien osté, Pour cause qu'en la Prévosté De Paris n'a point de police.

Le Roy.

D'ont vient cella.?

Bon Conseil.

Par le malice Des fermiers; car elle est baillée A meschans gens à la voilée, Mais qu'ilz ayent fort argent contant.

L'Eglise.

El' est baillée au plus offrant Et au dernier enchérisseur.

4055] Vie iKs S. Loys. 185

Bon Conseil.

Celuy qui en est pocesseur Supporte parens et amys, Et, quant les povres cens sont mis En procès, les riches leur donnent Grant argent, par quoy ils ordonnent Que povres gens perdent leur cause ; Ainsy convient, à peu de pause, Qu'ilz voisent demourer ailleurs.

Et aussj il y a plusieurs Pillars, larrons, brigans de boys.

Que les Prévostz ont plusieurs foys Faulcéz par argent qu'ilz leur baillent; Par ainsy le Peupple traveillent En maintez diversez manières.

Le Roy.

Je n'entendoye point les matières Ne comme cette chose alloit.-

Bon Conseil.

Sire, nul ne vous en parloit Pour doubte de vous courrousser.

Le Roy.

Il fault sur ce cas cy penser Et de bien bref; car aultrement Auroit piteux gouvernement En mon royaulme.

Bon Conseil.

Les Prévostz Font beaucop de maulx ; à brefz motz.

Vous sçavez, puis qu'ilz sont fenniers, Qu'il fault recuillir les deniers Qu'à voz Trésoriers ilz délivrent;

i86 Gringore. [4û7(

Oultre plus^ il convient qu'iiz vivent, Leurs gens aussi.

Le Roy.

Je vous diray Que sur ce cas cy je feray; ABin aue ce mal soit oste, Je bailieray la Prévosté A quelq'un qui riens n'en paira, Mais, pour le gouverner, aura Bon gaige.

Chevallerie.

Se seroit bien fait Se le Popifllaire en effect En est travaillé tous les jours.

Le Roy.

Le PopuUaire aura secours, Mais que je saiche homme propice Pour bien gouverner ceste office, Sans fraude, faveur ne rapine.

Bon Conseil.

J'en congnoys ung qui est tout digne De l'excerser; car il est saige, Justicier et bon personnaige ; Vostre cas sera bien et beau.

Le Roy.

Qui est-il?

Bon Conseil.

Estienne Boyleau.

Est-il homme de bien î

Bon Conseil.

En somme

4ioi] Vie Ms S. Loys. 187

On le tient ung très bon^preudhomme; Justice veult entretenir.

Le Roy.

Hérault, feictez lay tost venir; Je vueil parler à sa personne.

Voulenté m'est prins que luy donne La Prévosté.

Le Hérault.

Je m'y en voys.

Long temps y a que le congnoys; Je sçav son heu et son demeure; Vous le verrez tout à ceste heure, Se Dieu plaist, en place marchande.

Le Popullaire.

. Vécy une chose très grande Qu'advenir à Paris jevoy; Cest le doulx amyable roy Qui est contend, .notez le terme, Que la Prévosté plus à ferme Ne soit baillée, et a conclus Que les fermiers ne l'auront plus.

Oultre, pour la gouverner, donne Bons gaiges; sa raison est bonne; Nul ne doit vendre, par droicture, Office de judicature.

Car cella est contre la loy.

Le Hérault.

Estienne Boyleau, le Roy Mande que venez devers luy ; Car il vous veult dire aujourduy Aucune chose.

i88 Gringore. [4124

ESTIENNE BOYLEAU.

Sans doubtance Je luy doy foy, obédience; Mais le noble et puissant seigneur Me fait trop de grâce et honneur ^

Me mander devant sa présence.

Le Hérault.

Il fault venir en dilligence; A son palais il vous atend.

ESTIENNE

Mon vouloir, certes, ne prétend Le contredire en nulle guise.

Le Marchant.

J'ay vendu force marchandise Dont j'ay reçeu argent contant; Et toutes foys d'en porter tant Farmy les cnamps je n'oseroys.

Je fais doubte que je seroys Destroussé. Ung tas de piUars, Larrons, murtriers, meschans, paillars Sont aujourduy sur les chemins, Qui ne cessent soirs et matins Rober les marchans.

L'OSTE

Je vous voy Tout pensif. Ainsy que je croy, Quelque chose avez sur le cueur.

Le Marchant.

S'ay mon ; mon hoste, soyez seur Que je pensoie à quelque chose Que saurez; car je présuppose

4148] Vie Ms S. Loys. 189

Avoir vostre aide en ceste affaire.

L'OSTE

Ce qui vous sera nécessaire Demandez lay et vous l'aurez.

Le Marchant.

Mon hoste, vous me garderez.

Deux cens escus; car, par ma foy, Porter ne les oze avec moy ?

Sur les champs a trop grant dangier ; Vous sçavez que suys estrangier Et que n'ay point de compagnye.

L'OSTK.

Mon hoste, je vous certiffie Que voulentiers les garderay, Et toutes foys les vous rendray Qu'il vous plaira les demander.

Le Marchant.

Se quelque chose commander Vous plaist, je feray le messaige Pardelà, et de bon couraige; Icy ne puys plus séjourner.

L'Hoste.

Quant il vous plaira retourner.

Céans serez tousjours reçeu.

Le Marchant.

Et je me suys bien aperçeu . Que me vouliez du bien Tbeaucop; A3ieu, car je demeure trop; Mon quartier est bien loing d'icy.

L'HOSTE

Or adieu. Serrer^ault cecy

190 Gringore. [4171

Plus songneusement aue ma robe Affin qu'on ne me le aesrobe; Car quoy? Il le me fauldroit rendre.

C'est erant chose que d'entreprendre A garaer d'argent sy grant somme.

Le Hérault.

Cher sire, j'admaine cest homme Qu'avez mandé.

Le Roy.

Or aprochez.

ESTIENNE

Très excellent prince, saichez Que suis prest vous faire service.

Le Roy.

J'ay entendu que ma justice A )à esté par mainte année Mal régie et mal gouvernée En la Prévosté de Paris Pour ce qu'on la baille à cher pris A ferme. Si ay advisé Ung point qui sera divisé Devant vous. Or ay-je congnu Que vous estez homme entendu Pour saigement vous gouverner En icelle et discerner Le bien du mal.

Estienne.

Très noble prince, Vous avez en ceste province De plus saiges gens que ne suys.

4195] Vie Ms S. Loys. 191

Le Roy.

Par Bon Conseil je me conduis, Qui dit que touchant cest affaire Supporterez le Popullaire; Vélà le cas où je regarde.

De la Prévosté serez garde ; Désormais vous la régirez; Trois cens frans de gaigez aurez Pour voz peines et vos travaulx; Gardez les estatus royaulx, Comme sçavez qu'il est propice.

Administrez aussy justice Au petit, au grand et au mendre.

ESTIENNE

Ainssy comme Je puys entendre C'est une granoe charge, sire; Mais je n'oseroye contredire A vostre plaisir.

Bon Conseil.

Il suffist; Ne pensez pas tant zm prouiifict Que vous n'y aiez de ITionncur.

Chevallerie.

C'est Bon Conseil, gentil seigneur, Qui parle à vous.

Esttenne.

Je l'entends bien.

J"ay espoir de ne faire rien Qbi aux bons porte préjudice, Et feray reluyre justice Désormais parmy la dté.

192 Gringore. [4217

LÉ Roy.

Il est bien dh nécessité ^ De faire aucunes ordonnances.

Les Prelatz.

Sire, à vous en sont les puissances; Contredire ne vous povons.

Le Roy.

Nous voulions cy et ordonnons A noz Prévost, Baillifz, Vicontes, Juges, Eslus, et Gens de comptes, Que leurs offices sans mesprendre Excersent et sans argent prendre De riuUy en quelque manière.

L'Eglise.

La coustume est seine et entière.

Le Roy.

Se Prévostz, Baillifz, Officiers, Sergens, sont rapteurs, usuriers.

Je vueil qu'il perdent leur office.

Bon Conseil.

Sire, c'est bien gardé justice.

Le Roy.

Nous commandons expressément Qu'ilz ne facent villain serment De Dieu, sa mère glorieuse.

Et que taverne, soupçonneuse De jeux de déz, soit aboUye.

Les Prelatz.

L'ordonnance est belle et jollye.

A noz Officiers deffendons

4241] Vie Ms S. Loys. 19}

Qu'ilz n-achattent pocessions Ne rentes en leurs Bailliaiges Ou Prévostéz, et mariaices Hz ne facent de leurs enfans Aux lieux où ilz sont Lieutenans Ou Juges.

L'Eglise.

C'est bien advisé ; Sire, vous en serez prisé De chascun.

Le Roy.

Nous achèverons Le surplus, puys les baillerons Par escript, afhn qu'on les voie.

Les Prelatz.

Le Roy honnestement pourvoie A son Estât entretenir.

Le POPULLAIRE.

Dieu le vueille en sancté tenir Par sa saincte miséricorde.

La Mère.

Toutes les foiz que me recorde Des maulx que tu me fais, mon filz.

Mes membres sont tous desconfis; Tout le mien despens, somme toute.

Tu ne sçays pas qu'à gaigner couste; Tu metz toute ton estudie A suyvre folle compagnye; Cuyde-tu qu'il t'en prenne bien?

Paix, paix, vous n'y entendez rien.

Gringore IL 1 3

194 Grimgore. [426e

VouUez-vous que bigot je soye, Et que le monde point ne voie?

Pour Dieu, vous me la baillez belle.

Tenir me vouliez en tutelle Pour ce que vous estez ma mère.

La Mère.

Tu as jà la part de ton père Mengée. Je croy, pour abréger, Que tu veulx encoire menger Tout ce que j'ay. Je te supplie Que ne maines plus telle vie.

Tu hantes ruffiens, pillars, Pypeurs et joueurs de bazars, Où il n'y a sens ne raison.

Je t'ay rachetté de prison Plusieurs foys.

Le Filz.

Le Dyable y ait part.

Tousjours me tensez fort et tart, Ainssy qu'on feroit d'un novice.

La Mère.

Se tu es reprins de Justice, Je mourray de dueil, par mon âme.

• Le Filz.

Maugré en ait bien de la femme, Tant er a de babil.

La Mère.

Beau sire, Ton bien et ton honneur désire.

Et aurons dueil, que tu l'entendez, Si tu faisoies, avec les bendes Que hantes, quelque tour villain.

4^89] Vie Ms S. Loys. 195

Le Filz.

Et le Prévost est mon parrain; Cela me met hors de soucy.

La Mère.

C'est ton parrin, il est ainssy, Mais tu ne faiz pas comme luy.

Le Filz.

Comment? Vous ne cessastes huy De me rompre l'entendement.

La Mère.

De très mauvais gouvernement Tu es, me despendant le mien;^ Mais cujrdez-tu avoir du bien En ce faisant? Ha, nenny, certes.

Tu scays que j'ay eu plusieurs pertes Depuis la mort ae ton bon père, Et qu'ay peur d'avoir vitupère De toy, mon filz.

Le Filz.

Vous abusez.

Je hanteray les gens rusez Et ceulx qui sçayvent des finesses.

Mè reprendre, ce sont simplesses; Assez suys grant pour me conduyre.

La Mère.

Helas, et tu me veulx destruire.

Et je t'ayme tant mon enfant.

Le Filz.

Taisez-vous; je suys assez grant Pour sçavoir ce que j'ay affaire.

Je m'en voys. Vous avez beau braire.

196 Gringore. [4317

Je feray comme je l'entends.

Pourquoy ne passeray-je temps Comme les autres ? Je m'en voys.

ïcy ^tn va,

La Mère.

A ce que je voy et tongnoys Je n'auray de luy aultre chose, Car je voy bien qu'il se dispose A faire tout vice et oultraige.

Las, il est de sy bon lignaige, Et, sy tout son ognon destruit, C'est par la compaçnye qu'il suyt; Je ne sçay pas que j'en feray.

Par devers le Prévost iray, Mon compère Estienne Boyieau; Car j'ajr espoir que bien et beau Le corrigera de paroUe.

Je l'ayme tant que j'en sùys folie; Aussy c'est mon seul filz.

L'OSTE

Je pensé, A tout par moy, et contrepense Au Marchant, qui si me lessa Deux cens escus l'an qui passa.

Par Dieu, s'il ne revenoyt point, Hz me viendroient très bien à point.

Et encor, quant il reviendra.

Par mon âme, il ne fauldra Que dire : « Je n'ay riens à luy. w Car je congnoys bien auiourduy, Oui ne mesle avec^ues le sien lyautruy, il n'aura jamais rien.

4Î44] Vie Ms S. Loys, 197

Je luy retiendray ceste somme Et en deviendray ung riche homme; C'est assez pour m'entretenir. .

Mais, s'il me faisoit convenir Devant le Juge, il me fauldroit Le nyer; alors m'absouldroit ETt me feroit ma cause clère; Car pourquoy? Il est mon compère, Mon famillier et mon amy.

Le Marchant.

Toute ceste nuyt ne dormy, Tant ay eu de pensées vrayment.

Je suys bien esbahi comment Je trouble ainsi mes esperitz; Car je trouveray à Pans Deux cens escus, que je baillay A mon hoste, quant m'en allay, . Pour les garder. En sa maison Vueil entrer ; car il est saison Que je face ma marchandise.

Je viens bien à point, car j'advise Mon hoste à son huys. Dieu vous gard.

L'OSTE

Mon amy, vous venez trop tart Pour estre logé; tout est plain.

Le Marchant.

Mon hoste, je n'ay pas grant train ; Je suys seul. Recongnoissez-moy.

L'OSTE

Oncquez ne vous vy, par ma foy, Et bref je ne sçay qui vous estez.

19S Gringore. [4363

Le Marchant.

Vous mocqués vous ?

L'OSTE

Tantor requestez!

Céans meshuy ne logerez.

Le Marchant.

S'il vous plaist, vous me baillerez L'argent que vous baillé ycy, Quant je parti.

- L'OSTE

Touchant cccy Je ne sçay que vouliez dire.

Le Marchant.

Et, par Dieu, sy faîctez, beau sire ; Mais je croy que tout ce débat Faictez par manière d'esbat Pour veoir se seray pacient.

L'OstE.

Je vous dis à bon essient; Le corps bieu, je n'ay riens à vous.

Qu'esse-cy.'^ A qui sommes nous?

Vïdez dehors de ma maison.

Le Marchant.

Si en auray-je la raison, Ou la Justice me faùldra.

L'OSTE

Je n'ay pas peur. Ç^ui m'assauldra Je me séray très bien deffendre.

La Mère.

Très humblement je me viens rendre

Par devant vous, mon bon compère.

ESTIENNE

Qu'esse qu'il y a, ma commère?

Vous me semblez toute courcée.

La Mère.

Mon seigneur, suys presque inscencée Quant ainsy destruire me voy.

Je pers tous mes biens.

ESTIENNE

Comme qucy?

La Mère.

Vostre filleul me despent tout, Et ne séroye venir à bout De luy, pour chose que je luy die.

ESTIENNE

Certes, ma commère, m'amye.

Se n'est que par vostre simplesse.

Vous l'avez, durant sa jeunesse Mal corrifi^é, et maintenant Qu'il est beau filz, puissant et grant.

Endurer ne veult chastiment.

La MÈRE.

Je vous promectz certainement Que sans cause je ne m'en trouble; Car je. n'auray vaillant ung double, S'il fait encor ung an ainssy.

ESTIENNE

Or n'en soiez plus en soucy; Envoyez lay par devers moy.

Et je vous promectz, par ma foy, Commère, je feray si bien

200 GrINGORE. E4407

Qu'il ne vous robera plus rien.

Je luy remonstreray son cas.

La Mère.

Je vous supplie, n'y faillez pas.

ESTIENNE

Ne doublez ; mais qu'on me l'envoyé, Se selon son cas ne pourvoye, La reproche en atends, commère..

La Mère. .*/"'' A Dieu vous commands, moii compère.

ESTIENNE

A Dieu soyez.

Le Filz.

Le Dyable y ait part Aux ribaudes et au nazart; Tout ce qu'avoye est despendu, Mais je n'en suys guère esperdu, Car ma mère m'en baillera.

Vueille ou non, elle foussera Aubert à ma proue; il le fault.

Tantost luy donneray l'assault ; Car d'or et d'argent je n'ay point.

La Mère.

Mon filz est venu tout à point Pour l'envoyer vers mon compère.

Le Filz.

Il me fault de l'argent, ma mère, Et bien tost; car j'en ay affaire.

La Mère.

De l'argent.? Vray Dieu debonaire.

Où en prendray-je, mon enfant?

Le Filz.

Sang bieu, si je n'ay du contant, Vous ne l'aurez pas davantaiçe ; Empruntez de l'argent sur gaige, Se n'en avez de monnoyé.

Vous n'avez pas tout desploié Vostre trésor.

La Mère.

Helas, helas, Mon filz, se prenois ton repas Avec moy, plus ne despendroye Que je fais, et si en seroie Plus honorée et toy aussy.

Le Filz.

Que me tienne avec vous ycj Sans hanter les bons compaignons-^^ Rien, rien - à gauder nous baignons Et faisons mille bonnes chères.

Et n'y a choses, tant soient chères, Qu'on n'ait par argent. Sans doubtance, , Passer temps vueil, vivre à plaisance, Tandis que je suys en jeunesse Et, mais que je vienne en viellesse.

Je prendray travail et soucy.

La Mère.

Je te dîray sur ce cas cy Qu^il est de faire. Tu yras Vers ton parrain, et luy diras Qu'il te preste sans grant langaige Dix escus, voire sur Don gaige Et je luy envoyray par toy.

Mon parrain a assez de quoy Prester argent; je m'y en voys.

Je çauderay à ceste foys, Mais que j aye reçu dix escus, Et m'en yray battre ses culz, Mais que je voy de beaulx visaiges.

Le Marchant.

Sire, qui sçavez les usaiges De bien govemer la police, Je vous viens demander justice ; En vous est mon seul reconfort.

Estienne.

Comptez-moy s^on vous a fait tort, Mais aussy ne me mentez pas.

Le Marchant.

Je vous compteray tout mon cas.

En garde ay baillé sans doubtance A rhoste de l'Escu de France Deux cens escus ; il ne vejilt point Les me rendre. Vellà le point.

Si vous supplie qu'il soit mandé Devant vous.

Estienne.

Dieu a commandé Qu'on ne face tort à aultruy.

Bien, bien, je séray aujourduy

Sie c'est et d'ont vient le defiault.

lez le me quérir, Hérault; Despescheft*vous.

447^] Vie Ms S. Loys. 20}

J'en suis coiîtend; Car certes mon vouloir prétend D'acomplir vostre voulenté.

Le Filz.

Dieu vous tienne en prospérité, Monsieur mon parrain.

ESTIENNE

Mon filleul, Que dites-vous? Sçavoir le vueil ; Desclarez-moy vostre couraige.

Le Filz.

Ma mère vous prie que sur gaige Luy prestez dix escus.

Estienne.

Pourquoy faire?

Esse chose si nécessaire?

Quelqu'un la veult-il travaillei ?

Le Filz.

Mon parrin, c'est pour me bailler; La vérité vous en devise.

Estienne.

Menez-vous quelque marchandise?

Le Filz.

Nenny, c'est pour passer le temps.

Estienne.

A ce que je voy et entends Vous estez ung mauvais garçon.

Se faictez en ceste façon, Certes vostre mère sera

204 Gringore. [4501

Destruite, et en la fin fauldra, S'aultre que vous n'y remédie, Qu'elle voise chercher sa vie, Et n'y auroit point de raison.

Mon filleul, gardez la maison.

Et besongnez ; vous ferez bien, Car vous ne povez gaigner rien A hanter ung tas de paillars Pippeurs, macquereaulx et pîUars, D'ont il ne peult nul bien venir.

Le Filz.

Je m'en sçauroie tenir.

ESTIENNE

Vous congnoissez que vostre père Est trespassé, et vostre mère N'a soustenance que de vous, Et vous hantez ung tas de foulx Qui veulent vos biens détenir.

Le FiLZ.

Je ne m'en sçauroye tenir.

ESTIENNE

Il fault hanter vostre pareil Et lesser le mauvais conseil Qu'avez accoustumé de suyvre; Car cela vous pourroit trop nuyre, Mon filleul, au temps advenir.

Le Filz.

Je ne m'en sçauroye tenir.

Entendez mon oppinion.

ESTIENNE

Vous ne sauriez! Ha, non, non,

45^)] Vie Ms S. Loys. 205

Je vous prometz que sy ferez. Par ma foy, vous les fesserez, Vueillez ou non, et vous promectz Qu'avec eulx vous n Vrez jamais, Et sy ne despendrez les biens Vostre mère, puy* que je vous tiens Pour le jour a'uy dessoubz ma main.

Le Filz.

Je vous crye mercy, mon parrain.

ESTIENNE

Pensons à vostre conscience.

Je vous condampne par sentence D'estre ennuyt au gibet pendu Et estranglé. Au résidu.

Bourreau, prenez ce mignon tost.

Le 'Bourreau.

Fait sera, monsieur le Prévost, Subget suys; obayr vous doy.

ESTIENNE

Ostez lay hors de devant moy.

Le Filz.

Helas, helas, miséricorde.

Le Bourreau.

Vécy une assez grosse corde Pour vous lier bien seurement.

Le Varlet.

Il y a desjà longuement Que ne gaignasmes nulz deniers.

Le Bourreau.

Quand les Prévostz estoient fermiers.

2o6 Grincore. [4)41

Mon varlet, vous devez entendre Que jamaia ilz ne faisoient pendre Les gens, se ce n'est par la bource.

Le Varlbt.

Nous avons eu bonne despence Depuys que ce PréTost ycy Est venu.

Le Bourreau.

Voire, Dieu mercy.

Nous en aurons la bource plaine.

Le Hérault.

Hoste, il convient que je vous maine Vers le Prévost.

L'HOSTE

Et pou^quoy faire?

Le Hérault.

Luy mesmes vous dira l'affaire, Mais que soyez par devant luy.

L'HOSTE

Je n'y puys aller aujourduy.

Le Hérault.

• Il fault donc que je vous y maine, Car il m'est amssy commandé.

Honnestement vous a mandé ; Que n'y venez-vous ?

L'HOSTE

Bien, i'yray Avecques vous, et m'y renaray Affin que saiche qu'il veult dire.

Icy vont devers le Prévost,

Or doy-je bien l'heure maudire Que je fus né. Hélas, hélas, ray trop prins plaisir et soullas A vivre délicatement.

Faulte de bon gouvernement Me fait recepvoîr mort cruelle.

Je n'eusse cuidé mon parrain Estre vers moy sv inhumain Ne qu'il m'eust fait tel vitupère.

L'HOSTE

Dieu vous gard de mal, mon compère.

ESTIENNE

Le bien venu soyez. Or ça, Ce marchant, gue vous voyez là, Ung an a en ceste saison Qu^l estoit en vostre maison, Et vous bailla, ainsy qu'il dit, Deux cens escus.

L'OSTE

Je soye mauldit De Dieu, s'oncques je les reçeuz.

Ne s'oncques le marchant congneuz Que velà.

ESTIENNE

Que vouUez-vous dire.?

Le Marchant.

Je vous promectz, par ma foy, sire, Qu'en sa maison je luy baillay Deux cens escuz, et m'en allay En mon pays.

2o8 Gringore. [4$S4

L'HOSTE

Il ment, il ment; Jamais je n'en eus mandement; Pas ne fault croire son babil.

ESTIENNE

Pour quoy les demanderoit-il?

Il fault qu'il y ait de Tabus.

Le Marchant.

Je iuy baillay deux cens escus, Par ma foy.

L'HOSTE

J'ay jà dit que non.

Oster me veult mon bon regnôn.

Que soys absoubz de ce cas cy.

Le Marchant.

Jamais Dieu n'ayt de moy mercy S'il ne les a euz.

ESTIENNE

à par soy.

C'est grant chose.

Je ne sçay comme je dispose De ce cas cy. Le vitupère, Se croy-je, en est à mon compère.

Car je Iuy voy muer couleur.

Il est requis, pour le milleur.

Que je le tire ung peu à part Devant que je face départ; J'en séray la vraye vérité.

— Compère, il est neccessité Que vous parlez à moy deux motz.

L'HOSTE

Très voulentiers.

Icy se retirent à part.

ESTIENNE

Tout à propos Je vous avoye mandé, en somme, Affin de contenter cest homme.

Car à ce qu'il dit je suppose Qu'il vous a baillé quelque chose ; S^inssy est, j'en cheviray bien ; Compère, rendez luy le sien Incontinent et sans demeure.

L'HosTE.

Je ne sçauroie pour ceste heure ; Mais vôècy ce que je feray ; Trente escus vous en donneray Par ainssy que seray absoubz Du demourant.

ESTIENNE

Or taisez-vous ; Vous les avez eus, il suffist.

L'HOSTE

Je sçay bien qu'aymez mon çrouffit, Mon compère, et que ferez bien Que de cecy il n'aura rien ; Par ainssy vous m'enrichirez, Et pour vostre peine en aurez Trente escus.

ESTIENNE

J'entens bien le cas.

Que videray, n'en doutez pas, Incontinent en jugement.

Gringorell 14

210 Gringore. [4628

L'HOSTE

Trente escus aurez promptciiieRt; Mais aussi bons termes tenez.

ESTIENNE

en jugement.

Or çà, marchant, vous soustenez Qu'avez baillé deux cens escus A cest homme cy.

L'HOSTE

Sont abbus; Il le fait pour me donner blasme.

Le Marchant.

Je les luy baillé, par mon âme, Et n'y avoit que luy et moy.

Estienne.

En effect, à ce que je voy, De vous les a euz et reçeus.

Vous aurez voz deux cens escus Contans; plus n'en soit répliqué, Et son bien sera confisqué Au Roy; en cest estât Pordonne, Et, au regart de sa personne, Pour le mefFect qu'il a commis, Sentencie qu'au gibet soît mh Auquel il finera sa vie.

L'HOSTE

Le dictez-vous par moquerie?

Certes ouy, comme je pense.

Estienne.

Je le desclaire par sentence. Ennuyt sera exécutée.

4653] Vie Ms S. Loys. 2!i

Bourreau, la vîe luy soit ostée Au gibet; oste lay d'ycy.

L'HOSTE

Compère, je vous crie mercy.

ESTIENNE

De rien n'y sert le comperaige.

Vous passerez par ce passaige Puysque suys commis en l'office Où il fault que face justice; Je la feray, sans plus attendre.

Au grant, au petit et au mendre; Car le bon Roy le veùlt ainsy.

Le Popullaire.

Je suys esbahi de cecy.

Le Prévost n'excuse personne; Aussy tost sa sentence donne Sur ses parens, amys, compères.

Voisins, enfans de ses commères, Comme il fait sur les estrangiers, Par quoy je suys hors des dangiers Quant je voys là où j'ay affaire.

La Mère.

Et où vas-tu, le Popullaire?

Le Popullaire.

Je voys au gibet sûrement.

Le Prévost a en jugement Condampné à mort son compère, Aussy le filz de sa commère.

Qui estoit son propre filleul.

La Mère. .

0, que j'ay à mon cueur de ducil!

212 Gringore. [4^74

Mes membres sont toiiS desconfiz.

Je cuyde moy que c'est mon filz.

D'y aller feray dilligence.

Le Bourreau.

Il vous fault prendre en pacience La morty mes amys.

Le Filz.

Doulce dame^ Je te recommande mon âme Et à JesuSy ton filz tant doulx.

La Mère.

Je vous crie mercy à genoulx, Mon compère.

Estienne.

Qu'esse, m'amye?

La Mère.

Las, vous vouliez priver de vie Vostre filleul. Ha, mon compère, Monstrez cuer piteux à la mère.

Et luy rendez son cher enfant; Las, ne soyez pas consentant Que je fine en douleur mes jours.

Estienne.

Il vous a fait de meschans tours, Et encor plus vous en feroit Qui plus vivre le lesseroit.

irfault qu'il meure, à bref langaige.

La Mère.

C'est deshonneur pour le lignaige. *

Estienne.

Non est, non. Je vous cfertiffie

4696] Vie Ms s. Loys. 2IJ

Qu'il n'y a si grande lignye Où il nj ait bien à redire, Ma commère, qu'on se retire; Car aultre chose n'en aurez.

Doresnavant vous mengerez Vostre pain en paix.

La Mère.

n est force Qu'endure ceste dure estorce, Et qu'à mon logis me retire.

Helas, helas, à grant martire On va mon cher enfant livrer.

ESTIENNE

Bourreau, il te fault délivrer.

Abrège toy, fais la justice.

Le Bourreau monte.

Cuydez-vous que je soys novice En tel cas? Mon amy, montez.

Le Varlet.

Gardez bien que ne descontez Les eschelons de ceste eschelle.

Le Bourrea^ Patache, Faut-il que ce paillart grumelle ?

Me veux-tu mon mestier aprendre.

Le Varlet.

Cestuy cy est tout prest de pendre; Ne le fault que monter en hault; Faictez faire le soubressault A cestuy là quant vous vouldrez.

214 Grikgore. [4716

Estie:nne.

Bourreau, tous deux les despendez Quant ilz auront fine leur vie.

Le Filz.

Au nom de la Vierge Marie, Priez tous Jesucrist pour moy.

Le Bourreau.

Mon amy, dictez après moy In manus.

Le Filz.

In manus, etc.

Le Bourreau.

Ilkgette:

Le velà despesché, Gailtart.

Le Varlet.

Vous estez ung maistre pendart Et au mestier abiMe expert ; Par voz ouvrages H appert, Mais vostre mestier est infâme.

L^Hoste.

Priez Jésus pour ma povre àme, Mes amys ; car en ma conscience Je prens la mort en pacience.

Aussy je Tay bien desiervie ; Sy a tout homme qui reenie Les biens qu'on lui baille à garder.

Le Bourreau.

Mon amy, il fault regarder Que nous sommes mortelz trestoQs; Jésus aura pitié de vous ; Mercy prent souvent du pécheur.

Le Vaiilet.

Mon maistre est devenu prescheur; Regardez quel bon catolique.

L'HOSTE

faulce et miiuldite pratique, Par avarice m'as fait faire Le cas, lequel me fait deffaire ; One vouloir rendre l*argent n'euz.

Le Bourreau.

Mon amy, dictes In manus,

L'Hoste.

In manus, etc.

Le Bourreau k gâte.

Esse gentemeiit besongné?

Le Varlst.

Ouy, vous l'avez, empoingné Par le collet bien s^urement.

Auray-je quelque habillement, Mon maistre.^

Le Bourreau.

Tu peulx bien entendre Qu'il nous les fault premier dépendre Que p«çler de cela.

Le Varlet.

Trop bien.

Mais j'ay paour qu'en la fin n'aye rien; Car vous estez trop variable.

Le Bourreau.

Tais toy, tais toy, soustiens ce ckable,

2i6 Gringore. [4752

Et ne me romps point le cerveau.

Icy les despendent.

Le Popullaire.

Le prévost Estienne Boyleau Est ung justicier ordinaire.

Le Hérault.

Il te garde, le Popullaire, Que ne soys robe ne pillé.

Le Popullaire.

Aussy on m'a bien estrillé Devant qu'il fust Prévost eslu.

Le Hérault.

Le bon roy Loys a voullu Qu'il ait eu gaiges suffisans.

Le Marchant.

A Seigneurs, Bourgoys et Marchans Il fait droicturière justice.

Le Popullaire.

Bien luy appartient telle office, Car il fait justice bien grande.

Le Hérault.

Le Roy le veult et luy commande ; Car il veult que son peuple en paix Soit entretenu désormais, Sans le piller ne molester.

Le Marchant.

Messeigneurs, vous devez noter Que le Roy veult justice faire

Vie Ms s. Loys.

Durant son temps au PopuUaire; Et qui pille autruy ou caoasse Est condampné en peu d'espace A mourir; ce sont les edictz.

Dieu nous doint paix et Paradis.

Amen,

RAISON PAR TOUT

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