Paroisse Saint-Benott; Lebeuf, II
xvj Préface.
facile à consulter que le -Traité de la Police de La Mare, qu'il a en quelque sorte décou])é en tranches pour le mettre en ordre alphabétique. A l'article Communauté des Maîtres MaçonSy VI, 1788, in-4°, p. 153-61, et à l'article C/rar/^?ntierSy II, 475-97, on voit que, comme Communautés, les deux métiers étaient distincts. Ils n'étaient donc unis que par les liens de la Confrérie. La Communauté des Charpentiers avait des statuts bien plus anciens, ayant les usages du temps de Maître Fouque du Temple, qui vivait au xiii* siècle.
La preuve estïaite maintenant. La Communauté était importante, la plus considérable même, sauf celle des Merciers ; elle était riche, la seule qui eût une église à elle; son éclat le plus grand paraît même aller. du xv® au xvï* siècle, et l'on comprend très-bien au'à l'apogée de sa prospérité elle se soit donné l'honneur de faire écrire pour elle un Mystère sur l'un de ses deux patrons. Comme elle est ancienne, il est bien probable que saint Louis est un nom ajouté et qu antérieurement les deux Communautés, ou l'une des deux, étaient sous le seul patronage de saint Biaise. Du reste les deux samts sont ensuite toujours réunis. M. Forgeais, dans ses Méreaux des Corporations Parisiennes (1864, in- 8**) en reproduit deux du xvp siècle où l'on voit saint Louis à côté de saint Biaise, qui tient le râteau de fer, instrument de son supplice. Nous avons leur Mystère de saint Louis ; peut-être les Confrères avaient-ils commencé par en faire faire un premier sur saint Biaise.
En effet, dans le Catalogue d'un marchand
Préface. xvij
libraire à Tours, vers 1471, publié par M. Ach. Chéreau, Paris, 1868, in-io, on trouve p. 54, n^ 1 94, parmi les Mystères manuscrits, la mention, toute sèche, s. blaise. On n'en connaît pas d'imprimé, mais notre confrère et ami M. Paul Meyer a découvert des fragments importants d'un Mystère de saint Biaise, qu'il doit publier. Sauf les sujets en quelque sorte généraux comme ceux de l'Ancien et du Nouveau Testament, ou les Miracles de la Vierge, les Mystères spéciaux étaient en général le fait, non de l'initiative et du choix oes facteursy mais, comme les sujets de tapisseries du même genre, d'une commande en quelque sorte locale. Certainement un Mystère de saint Biaise peut avoir été écrit pour une ville où il était particulièrement honoré dans une église importante sous son vocable, mais il se peut tout aussi bien que notre Corporation des Maçons et Charpentiers en ait fait taire un. La supposition est trop naturelle pour ne pas être exprimée.
Les Mystères, souvent fort longs, ne pouvaient se représenter en une seule journée; pour en représenter certains il fallait une semaine et parfois davantage, mais on avait l'habitude de reprendre et de continuer la représentation les jours suivants. Ici — où l'on ne peut mettre en doute que la Vie de saint Louis ait été jouée, car à la fm de chaque Livre il y a une adresse au public, — il semble que chaque Livre, d'ailleurs très-distinct comme sujet, ait été joué, non-
xviij Préface.
seulement successivement, mais séparément et à de longs intervalles.
Le drame de Gringore est écrit en vers de huit pieds; sept Livres sur neuf commencent par des vers de dix pieds, qui forment une sorte de ligne de démarcation et de reprise ou plutôt d^n-tète et de prologue. On pourrait. donc poiser que le deuxième et le cinquième Livre, — les deux seuls cpn ne commencent point par des vers de dix pieds, — se reliaient avec ceux qui les précèdent en se jouant le même jour, le deuxième à la suite du premier, et le cinquième à la suite du quatrième. Quoi qu'il en ait été, trois de ces passages finaux adressés à l'assistance renvoient les spectateurs d'une année à l'autre.
Le premier est à la fin du quatrième Livre (voy. p. 141) :
Suffise vous pour cette année ;
le second à la fin du cinquième Livre, p. 179 :
Jusqu'à ung an, noble assistence, Adieu; prenez en pacience;
le troisième à la fin du huitième Livre, p. 289 :
Messeigneurs, soyez tous contens Pour cette année. N'ignorez pas Qu'après qu'avez veu le trespas Desairict Loys, que ne voyez...
Aulcuns miracles qu'il a fais, Et non pas pour ceste j'oumée, Maiz Dieu vueille que l'autre année Toute la belle compaigpiée Y soit, et le bien multiplie A tous ceulx qui sont resjouys D'entretenir la Compagnie De notre Patron saint Loys.
Prépage. xix
Le neuvième Liyre a donc été joué seul i'année suivante, et cela est certain aussi pour le cinquième Livre, puisqu^il se termine comme le quatrième par un renvoi à une autre année. En voyant que la fête de la Confrérie était la saint Biaise, la seule même qu'indique Le Masson, en voyant aussi ce que le P. Dubreuil indique de fêtes religieuses célébrées annuellement par la Confrérie, on aurait, — même en admettant
Îju'on n'ait jamais joué qu'un seul Livre à la ois, -^ pu croire qu'il eût suffi d'une année ou de deux au plus.
Les mentions positives que nous venons de transcrire ne permettent pas cette supposition. Les neuf Livres ont pu être joués en neuf ans, et tout au moins n'ont-ifa pu être joués en moins de quatre, puisqu'il y a trois renvois à une année suivante.
Est-il besoin de dire oue les représentations ont dû avoir lieu dans la Chapelle de la rue Galande, et avoir au moins commencé le 25 août plutôt que le ^ février, le jour de saint Louis plutôt que le jour de saint Biaise.
De plus il ne nous est pas possible de fixer les dates des années d'une façon positive. Rien dans le texte n^offre le mmndre élément d'où on puisse la conclure.
Il est clair que ce Mystère n'est pas la première oeuvre littéraire de Gringore, qui commence sous Louis XII par le Château de Labour en 1499, et qu'il se rapporte à l'époque de son long séjour à Paris. La Farce, la Sottie et la Moralité, imprimées dans notre premier volume, ont été jouées aux Halles de Paris le mardi
XX Préface.
gras 1 5 1 1 % et Sauvai nous a conservé, dans les pièces de son troisième volume, la preuve que Gringore était le fournisseur ordinaire et officiel des poésies dramatiques de circonstance.
Je transcrirai ces passades, qui sont curieux en eux-mêmes pour l'histoire littéraire de notre poète :
« A Jehan Marchant et Pierre Gringore, Compositeurs et Charpentiers, qui ont fait et composé le Mystère fait au Chastelet de Paris à l'entrée de M. le Légat, ordonné des personnaces, iceux rerestus et habillés ainsi que audit Mystère étoit requis, et pareillement d'avoir fait des échafauts qui étoient à ce nécessaires, et pour ce faire fourni le bois, cent livres {Ordinaire de Paris pour 1502 (Sauvai, Preuves, III, 533).
a A Jehan Marchand, Charpentier de la grand' coignée, et Pierre Gringore, Compositeur, cent livres, pour avoir fait et composé le Mystère fait au Châtelet à l'entrée de M. l'Archiduc... A eux la somme de (o liv. parisis pour accomplir le Mystère qui se devoit faire à l'entrée de la Reine de France, lesquels ont fait et préparé la plus grande partie du Mystère, pour parfaire et accomplir quand le bon plaisir sera à ladite Dame faire ladite entrée: ainsi que ledit Marchand et Gringore se sont obligés par (levant deux No^iires (/b/<fem, 534).
« Maîtres Jean Marchant et Pierre Gringore cent livres, pour par eux avoir fait les eschafaux et fait faire le Mistère sur la porte dudit Chastelet de Paris à l'entrée de Madame la Reine, qui fut par elle faite en ceste ville de Paris, quis et livré par eux les habiUemens et autres choses nécessaires appartenantes pour ledit Mistère {Ordinaire de Paris de 1505. Ibidem, $37).
f A Jehan Marchand, Charpentier, et Pierre Grégoire, Historien et Facteur, demeurant en ceste ville de Paris, la somme de 11$ liv. parisis à eulx ordonnée par les Trésoriers de France, par leur Lettre du quatorze novembre i j 1 4, pour avoir... fait faire les échafauts, composé les Mystères,
I. Brunet, II, col. 1749. C'est par conséquent 1(12, V st., le mardi gras étant avant Pâques.
. Préface. xxj
habits des personnages, loué tapisseries et salarié les Chantres, Menestriers et autres personnes pour servir aux Mystères qu'il a convenu faire a l'entrée de la Reine, faite en ceste ville le présent mois, au devant du poruil du Chastelet de Paris, qui est le principal siège de la Juridiction ordinaire; lequel Mystère a esté bien et honnestement fait et accompli et au grant nombre de personnages faisant ledit Mystère qu'il a convenu audit Marchand et Grégoire salarier, les vestir et accoustrer selon la qualité des personnes qu'ils représentoient, etc.
« A eux cent quinze livres, pour leurs peines, salaires vacations, d'avoir fait, devisé et composé le Mystère qui a esté fait à la Porte de Paris, pour la décoration de l'entrée du Roi nostre Sire, oui tut faite en ceste ville de Paris le quinzième jour du présent mois de février... comme pour les récompenser des frais par eux faits en accoustrement de draps de soye, échaifaux, engins et autres qu'i leur a convenu avoir pour agréer ^ ledit Mystère {Ordinaire pour l'année finie à la St-Jean i$i$, Ibid., $93-4).
Malgré la mention de personnages en costumes, ce dont il vient d'être question peut bien ne pas avoir été de véritables pièces ae théâtre avec un sujet réellement en action et doit n'avoir été que des dialogues, même des couplets absolument séparés. Dans les entrées, surtout dans les entrées royales, le défilé avait trop d'importance et occupait trop de temps pour arrêter longtemps le principal personnage et tout son cortège. Des compliments allégorisés et d'une rhétorique solennelle étaient l'habitude dans ces circonstances; mais ces mentions relevées par Sauvai prouvent ici que de 1 502 à 1 5 1 5 Grin-
I. Arranger, mettre sur pied; les termes maritimes agrès (voiles, cordages et poulies d'un navire) et agréer (garnir un vaisseau de ses agrès) expliquent le mot du vieux compte.
xxij Préface.
gore était le poète ofificiei chargé de ces sortes de fournitures théâtrales, sinon dramatiques ^
Il est en même temps curieux d'y voir le charpentier Jean Marchant associé avec Gringore sur le pied de la plus parfaite égalité et ayant la même importance. Comme Marchant devait faire partie ae la Confrérie, ne serait-ce pas lui qui aurait fait avoir au poète la com*mande de ses confrères et qui là aussi se serait chargé des échafauds et de tout l'agencement de lapanie matérielle?
Avec tous ces rapprochements il parait plausible de croire que la date de la Vie de saint Louis doit concorder avec celles des entrées, .dans lesquelles la partie littéraire était le lot et presque le droit de notre auteur. Comme saint Louis était l'un de ses deux patrons, la Confrérie a toujours été à même de penser à commander un Mystère qui lui fût consacré, mais il y a plus de probabilité pour mettre en dehors le règne de Charles VIII, aussi bien que celui de François I«r, et pour supposer que cela a dû se passer sous Louis XII. Le nom du roi, sous lequel et pour lequel Gringore a plus travaillé qu^il n'a jamais tait, après ni avant, est une raison de
I . Pour n'en citer qu'un exemple, on peut voir dans le tt Bulletin de la Société de l'Histoire de France », 184$, p. 1 1 1-21, le récit par Jean Nicolaî, de Tournay, de l'entrée à Paris d'Anne de Bretagne en février 1492. Il y transcrit une partie des strophes, des dialogues et des ballades de ses Mystères. Ceux de Grineore, dans des circonstances semblables, ne pouvaient pas être plus longs ; il fallait, dans une entrée, que tout fût « jué en briet s», comme le Jugement de Salomon dont parle Nicolaî (P- H 9).
Préface. xxiij
plus de le penser. C'était pour la Confrérie une si belle occasion de faire sa cour.qu'qn a toutes les raisons de supposer le Mystère entre les années 1498 au plus tôt et 1 5 1 5 au plus tard, et beaucoup plutôt dans la seconde moitié que dans la première du règne du roi qui se trouvait porter le même nom que leur patron et être monté sur le même trône.
Ce n'est pas l'avis de M. Cbassang (p. ^^6) :
« La date du Mystère de S. Louis n'est nulle part indiquée". 11 est certain du moins qu'il n'a été compose ni dans la jeunesse de Gringore ni sous le régne de Loub XII. Nous croirions volontiers qu'il l'a été de 1524 à 1527 ; c'est en 1524 que Gringore commence ses publications reli^euses, et c'est en 1527 que Duprat devient Cardinal. Or il nous semble que Bon Conseil, ce serviteur si dévoué et si habile du Roi, en même temps qu'il est une personnification du Parlement^ — Bon Conseil fait régner Justice^ — pourrait bien représenter surtout le chef du Parlement, le Chancelier ^ Duprat. Le beau rôle oue joue Bon Conseil dans cette pièce est comme un remerclment à l'adresse du Parlement qui avait ouvert à la Confrérie la grand salle du Palais et permis ainsi à Gringore de représenter son œuvre sur la grande table de marbre, absolument comme s'il eût été Bazochien. »
On le voit; M. Chassang a ad<^té l'opinion de M. Leroy et, comme lui, il croit à tort l'œuvre du poète faite pour la Confrérie des Merciers. C'est la grande salle du Palais qui l'a mené à l'idée du Parlement et du Chancelier Duprat, qui n'a là rien à voir. Cela tombe de soi puisque la pièce est faite pour les Maçons et Charpentiers et n'a pas eu à être jouée au Palais. De plus la Vie de saint Louis, malgré son
I . Il y a « chevalier »; ce n'est qu'une faute d'impression.
xxiv Préface.
caractère d'édification, n'est pas religieuse au même titre que les Heures de la Vierge ; c'est une pièce dramatique faite sur commande. Il faut ajouter aussi que toute la dernière partie de la vie de Gringore s'est passée non pas à Paris, mais en Lorraine, où il mourut et où il avait été appelé parle Duc Antoine, qui lui avait donné la charge de Héraut d'armes au titre de Vaudemont. C'est en cette qualité qu'il accompagna le Duc, précisément en 1525, dans sa campagne contre l'invasion des rustauds.
Les derniers ouvrages de Gringore, les Heures de Notre-Dame y dédiées à la Duchesse de Lorraine, ses Chants Royaux et ses Notables Enseignements, qui sont de 1525 et de 152^, portent tous son titre de Vaudemont. Il avait même perdu ses attaches parisiennes puisque, précisément en août 1 527, le Parlement, qu'il aurait été occupé à louer dans sa Vie de saint Louis, défendait par arrêt la réimpression de ses Heures >.
Il est donc certain que la Vie de saint Louis ne peut pas être de cette dernière époque, et il est plus probable de la supposer écrite vers la fin au règne de Louis XII. .
J'ai dit qu'il était ici inutile déparier de la Vie de saint Louis au point de vue littéraire. Le lecteur sera le meilleur juge de ce qu'il y a de simple,
I. Taillandier, Résumé historique de l'introduction de rimprimerie à Paris, Mémoires de la Société des Antiquaires de France, Paris, in-8', 2« série, tome III, 1837, p. 400, et Brunet, II, colonne 1752.
Préface. xîv
de clair, d'énergique dans certains passages. Il serait difficile^ dans sa précision vraiment cornélienne, d'en citer un plus court et plus touchant que le vers dit par les deux pauvres enfants au moment où ils vont être pendus par la brutalité du sire de Coucy :
Je plains mon père — Et moi ma mère;
mais, en dehors de la valeur poétique, il faut au moins indiquer certaines questions, en quelque sorte purement techniques.
La Vie de saint Louis est écrite en vers de huit pieds. Non-seulement le petit vers, à la fin de chaque couplet, reste des laisses des Chansons de geste, n'y figure plus, mais il n'y a plus de répétitions ni d^nlacements de rimes par strophes de huit pieds, dont le dernier exemple nous est donné dans le Mystère de Jeanne d'Arc. Le vers de huit pieds, à rimes plates, y est court, net et préas.
Au commencement des Livres, à l'état de cavatine et de grand air, comme dans un opéra, ou de stances commes celles du Cid, Gringore s'est servi de vers de dix pieds, suivant en cela l'exemple des Mystères du xv<* siècle qui les attribuent à Dieu, et celui des ballades pieuses des Pays du même temps. On les regardait donc comme particulièrement graves et honorables, mais il est impossible de ne pas remarquer combien notre poëte y est creux, emprunté, solennellement prétentieux et rhétoricien à outrance. Autant il est libre et clair dans les vers de huit pieds, autant il est plat, effacé et maladroit dans les vers de dix. Il est même Gringore IL b
xxvj Préface.
facile d^en donner la preuve en réduisant à la mesure qui lui était naturelle ses plus grands vers, car ceux-ci ne sont plus longs en réalité que par l'addition de mots parasites^ qui alan^uissent le vers et l'idée.
Ainsi je transcris en vers de huit pieds un certain nombre des vers de dix par lesquels l'Empereur Frédériccommence le troisième Livre, p. 66:
Je suis desplaisant, fantasti(|ue, Troublé en cueur, mélancolique; Ne sçay que grant Deable il me fault Fors qu'ay dueil du los autentique Du Roy Loys, si magnifique Qu'il est renommé bas et hault.
Vouilentiers luy livrasse assaut, Mais il est par trop vertueulx ; Maulgré en ait le Dieu des Dieux.
— Noble Empereur, très bon courage; Par moy le Roy à mort mcctrons.
— Il est hardy, puissant et saige.
— Parlez à moy. — Qu'cs-tu ? — Oultraige ; De brief à bout nous en viendrons.
— AU Roy par Oultraige ferons Du sanglant pis que pourrons i^e.
Il n'a fallu pour cela que retrancher pensif, despit, très, qui est, puissant, Frédéric, nous lui, et modifier à peine, comme : l'assault en assault, et qui es-tif en qu'es^tu, pour avoir une élision.
On en pourrait faire autant à tous les morceaux di bravura de notre Mystère et à peu près à tous les vers de dix pieds, non-seulement de Gringore, maiSide tous ses contemporains jusqu^à Saint-Gelais et Marot, qui y ont au contraire, après cette première éducation pénible, leurs plus heureux tours et leurs plus aimables
Préface. X3Cvij
vivacités. Mais sur ce point il est possible de regretter que le vers de huit pieds ne soit pas resté notre vers dramatique. C'est celui des Mystères, qui ont à coup sûr leurs beaux passades. Dans les bonnes Farces il est aussi merveilleusement gai qu'incisif, et l'auteur anonyme de la traduction de l'Andrienne, c{u'on attribue ordinairement, et sans aucune raison, à Bonaventure des Périers, a montré à quel degré il pouvait être élégant et tendre. Les preuves ont été faites et sautent à tous les yeux. Aucun mètre peut-être n'est plus souple, et ne se prête mieux à tous les tons, à la bonhomie, à la familiarité, à l'esprit railleur, à la tendresse, à l'énereie, à la force, à la poésie. Le théâtre nouveau la abandonné en Angleterre comme en France, mais il a duré en Espagne. Lorsque des poètes comme Lope de Veg^ et Calderon s'en sont servis avec la valeur que l'on sait, il n'est pas possible de dire que ce ne soit pas un vers dramatique, et il est permis de regretter c{ue notre théâtre se soit privé du mérite oe sa brièveté et de sa variété. Les alexandrins, quand ils ne sont pas pleins et très-beaux, n'arrivent le plus souvent à leur longueur réglementaire que par des mots parasites, des additions oiseuses, des épithètes fades et inutiles, et par de véritables «chevilles. Mais la question est trop générale pour que nous puissions ici faire autre chose que l'indiquer.
Quant à ce qui concerne la langue de Gringore, il y a peu de remarques à faire; il y prépare la clarté des bons endroits de Marot, sans continuer le pédantisme et sans employer les
xxviij Préface.
mots soi-disant savants et poétiques des écrivains de la fin du xv^ siècle, que plus tard l'école de Ronsard reprendra dans un autre sens, mais avec autant de fausse recherche et heureusement avec aussi peu de durée. Gringore ne donne guère lieu à un glossaire, tant il emploie des mots ordinaires et de tous les temps. Ognon, dans le sens d'argent (p. 196), trésallé de ladrerie (p. 17), s*adenter (p. 295), la forme populaire arter (p. 74 et 293) pour arrêter, y sont tout à fait des exceptions.
Il n'y a pas non plus beaucoup de remarques à faire, ni sur la prononciation, 'ni sur la métrique. La liberté de compter ou de ne pas' compter Ve muet final et ae l'élider ou de ne pas l'élider à l'intérieur des vers, s'y trouve, mais elle n'a rien cjui lui soit particulier, et il s'en est même servi moins souvent que ses contemporains.
Une question plus intéressante porte sur les origines de la pièce de Gringore. Sans faire de son œuvre une analvse détaillée, il est nécessaire à ce propos d^en rappeler brièvement le plan, la su\te et les épisodes principaux :
I" Livre, pi.— Après la mort de Louis VIII la reine Blanche se trouve Régente avec son fils âgé de douze
I. Oserver (p. 78). — Pays en une syllabe (56 v) de même qu'on a beaucoup dit paisan et non pa-ysan. — Traison en deux (p. yj). — Dieu, en aeux syllabes (J7 V»). — Mont-le-Hery (Mons Letharici), tantôt en cinq, tantôt en quatre par l'éhsion du premier e muet intérieur.
Préface. xxix
ans; les grands vassaux, le duc de Bretagne, le comte de la Marche, et le comte de Champaigne, prétendent à gouverner le royaume et conspirent entre eux pour y arriver.
Scènes du jeune rot et du Frère Prescheur^ son confesseur, et de la Reine, entremêlées de scènes du jeune roi, servant un aveugle et un ladre.
2* Llyrty p. 27. — Les grands vassaux se sont révoltés. Chevallerie, Populaire et Bon Conseil se serrent autour du jeune roi; le comte de Champagne a honte de sa conduite et se résout à passer du câté de son suzerain ; les autres veulent enlever le Roi, et la comtesse de la Marche veut le faire empoisonner par son secrétaire, qui est pris sur le fait, condamné et exécuté.
y Lfyr«, p. 322. — L'Empereur Frédéric et Oultrage se concertent pour faire tomber saint Louis dans un pi^e sous prétexte d'une entrevue à Vaucouleurs, où l'Empereur ne se rend pas, voyant que le Roy y vient accompagné. Pour continuer ses mauvais projets, il s'attac^ue au Pape, qui l'excommunie. L'Empereur fait prisonniers les Prélats de France allant à Rome et les rend ensuite au Roi. Mais, celui-ci tombe malade et fait vœu de se croiser.
j^" Livre, p. 105. — Entrevue de saint Louis et du Pape. Punition divine de l'ours du Bateleur et du Turc Branditîer pour avoir insulté une croix. Débarquement des Croisés et prise de Damiette. Les Sarrasins font prisonniers le roi de France et une partie de l'armée chrétienne.
5" Livre, p. 142. — Accord de saint Louis et des Sarrasins. Le roi d'Angleterre se prépare à attaquer la France parce que le roi en est éloigné. Pieux pèlerinage du roi, qui apprend la mort de sa mère. Souffrance des prisonniers chrétiens. En apprenant qur saint Louis revient, les Anglais abandonnent leur projet.
6" Livre, p. 180. — Retour de saint Louis en France. Il nomme Etienne Boileau à la Prévôté de Paris. Condamnations capitales exécutées : contre l'Hôtelier infidèle qui niait le dépôt à lui fait par un Marchand, et contre le propre filleul du Prévôt malgré les supplications de la mère.
7' Livre, p. 218. — Condamnation d'un bourgeois de Paris, pour avoir, en jouant aux dés, blasphémé le nom de Dieu. Enguerrana de Coucy fait pendre trois jeunes Flamands, élevés .par l'abbé de St-Nicolas de Laon, pour avoir chassé aux lapms dans sa forêt.. Sur les plaintes de l'abbé
XXX Préface.
le roi fait comparaitre Bnguerrand devant lui et ne consent qu'avec peine à changer sa condamnation à mort en une grosse amende.
8* Livre, — Saint Louis part de nouveau pour la Terre- Sainte, Combat condre les Sarrasins. La maladie se met dans l'armée. Le roi en est atteint; conseils qu'il donne & . son fils Philippe avant de mourir. Le nouveau roi s'accorde avec les Sarrasins. Plaintes des Français sur la mort de saint Louis, dont on rapporte le corps en France.
9*'Lme. — Miracle du jeune garçon noyé, qui est ressuscité parce qu'on implore en sa faveur Dieu au nom de saint Louis ; avec le père de l'enfant, sa mère et un Marchand, figurent un Maçon et un Charpentier. Guérison du malade de fièvres. Miracle du Charpentier et du Maçon sauvés d'un èboulement. Pèlerinage des trois au tombeau du saint roi à l'abbaye de Saint-Denis.
On pourrait même résumer plus brièvement encore rœuvre de notre poète :
Le premier Livre est consacré à la jeunesse de saint Louis;
Le second aux entreprises coupables des grands vassaux contre la couronne ;
Le troisième à la guerre de l'Empereur d'Allemagne contre le Pape et le Roi de France;
Le quatrième à la première croisade du Roi ;
Le cinquième à son retour en France;
Le sixième à la justice du Roi pour son peuple représentée par celle du Prévôt ae Paris ;
Le septième au même sujet par la condamnation d'un blasphémateur et par celle du seigneur de CouC3r ;
Le huitième à sa seconde croisade et à sa mort;
Et le neuvième à trois miracles dus à son intercession.
Ce sont comme des sujets distincts et des coupures nettes, qui se prêtaient à merveille à
Préface. xxxj
être jouées séparément parce que chacune d'elles forme un tout complet.
M. Leray, p. 336, a affirmé que Guillaume de Nangis était le seul qui rapportât l'histoire de l'ours et de la croix; c'était dire aue son ouvrage était la source de Gringore; cest une erreur. Notre poète n'a pas connu cette Chronique latine, qui n'a été imprimée que par André Duchesnesous Louis XIII. Il n'a pas lu davantage Joinville, qui n'a été connu, même de nom, que par l'édition de Pierre Antoine de Rieux en 1 547 et pour lequel il n'avait pas, comme nous, l'édition de Ducange, ni l'admirable édition critique et, on peut le dire, définitive de M. Natalis de Wailly. Il faut donc se rabattre sur ce qui était connu, imprimé et populaire du temps de Gringore.
La Légende dorée est dans ce cas. Jacques de Voragine est mort en 1 298, et saint Louis, mort en 1270, Ti'a été canonisé par Boniface VIII que le 11 août 1297; mais la poursuite de sa canonisation dura vingt-quatre ans, depuis 1273, moment où son f& Pnilippe III la demanda à Grégoire X, et nous n^avons pas à examiner si la Vie de saint Louis se trouve dans les plus anciens manuscrits du texte du Dominicain génois. Il nous suffit qu'elle soit dans la traduction française, imprimée par Jean Buyer à Lyon dès 1476 et par Antoine Vérard à Paris dès liiQO. Gringore l'a certainement connue, mais elle est trop courte pour qu'il ait pu s'en servir d'une façon utile.
Il n'en est pas de même de la rédaction française des Grandes Chroniques de Saint-Denys
xxxij Préface.
Tion pas le premier livre français qui ait été imprimé, mais le premier grand ouvrage et le premier avec date. Dès 1473 Pasquier Bonhomme l'imprimait à Paris et Jehan Maurand la réimprimait en iii93 pour Antoine Vérard. Les éditions de Guillaume Eustace en 1 5 14, de Galliot du Pré en IJ17, peuvent être postérieures à Tœuvre de Gnngore, mais les deux éditions du xv^ siècle prouvent suffisamment le succès et la popularité des Grandes Chroniques.
Dans l'édition qu'il en a donnée de 1 8 ; 6 à 1 8 3 9 et à laquelle je vais renvoyer, M. Paulin Paris a justement remarqué (IV, 348 et 3 5 3), à propo&iles épisodes d'Etienne Boileau et du sire de Coucy, que Gringore les avait trouvés dans les Chroniques. En réalité il y a tellement puisé q|^ue j'aurais, au bas de son texte, pu découper les Chroniques et en transcrire les passages à l'état d'annotation continue et, comme ^n -dit, perpétuelle. Je ne saurais même trop recommander, après la lecture de l'œuvre de Gringore, de lire en quelque sorte en face le texte des Chroniq^ues, dans lesquelles il a tout trouvé. Il a supprimé, choisi, modifié, développé; il a fait œuvre d'écrivain, mais il ne s'est écarté de son modèle que dans la mesure des nécessités dramatiques et du morcellement forcé des différentes parties de son œuvre, dont chacune devait se sufnre à ellemême et se présenter à l'état complet. S'il a beaucoup de points communs avec Guillaume de Nangis, c'est que celui-ci a été connu et traduit par les Chroniques. On en trouverait tout autant avec le livre de Lenain de Tillemont, qui lui est postérieur d'un siècle et demi, et avec
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toutes les histoires de Louis IX; mais c'est dans c€ la Vie Monseigneur saint Louis » des Grandes Chroniques qu'il a tout trouvé et qu'il a tout pris.
Il serait puéril d'insister sur des ressemblances de mots comme celle de « la maître cité de Turquie, » la ville de Coyne, l'antique Iconium, maintenant Cogni, mais il sera plus utile de rele;yer ra])idement la suite des ressemblances de faits, qui se présentent des deux côtés dans le même ordre : les mentions et l'emploi de Bellême en Perche et de Vaucouleurs en Lorraine — la tentative d'empoisonnement du roi par l'homme de la comtesse de la Marche — le miracle de Tours, qui n'est pas seulement dans Guillaume de Nangis — après la prise de Damiette, le Légat venant « à la Mahommerie » et en faisant (( geter les faulx ymaees qu'il y trouva » — le livre de prières perdu que Ton rapporte au saint roi -— les mauvais traitements aux prisonniers chrétiens — le Sarrasin qui veut être fait chevalier — la condamnation du blasphémateur — la charité envers les pauvres lincères de Paris — le crime et le procès du sire ae Coucy — les pèlerinages du roi en Terre- Sainte — et ses derniers conseils à son fils.
Certains de ces faits sont généraux, mais d'autres sont bien autrement particuliers : la signature privée du roi sous la forme de « Louis de Poissy»; la belle et humaine comparaison du roi de la fève, dont la royauté ne dure qu'un moment; par dessus tout l'épisode d'Etienne Boileau, qui a garda la Prévosté si bien que les maufaiteurs s'en fuyrent, ne nul n'i demeura qu^
xxxiv Préface.
tantost ne fust pendu ou destruit; ne parenté ne lignage, ne or ne argent, ne le pooit garentir. Ice Boileaue pendit son filleul pour ce que sa mère luy dist qu'il ne se pooit tenir d'embler, et si fist pendre son compère pour ce qu'il renia im gudle I de deniers que son hoste luy avoit donné à garder. » M. Paris l'a fait remarquer; cela n'est ni dans Nangis, ni dans Joinville, ni dans les Confesseurs du Roi. C'est donc là bien certainement que l'a pris Gringore, qui a tiré de cette courte phrase le thème de tout son sixième Livre.
Je n*ai pas parlé du neuvième. Dans cette dernière journée deux miracles sur trois se n^)portent aux Confrères de la Chapelle Saint- Biaise, ce qui confirmerait encore, s'il en était besoin, l'attribution de la pièce de Gringore à la Communauté des Maçons et des Charpentiers. Dans l'un un maçon et un charpentier figurent comme témoins; dans l'autre des ouvriers des deux corps sont sauvés d'un éboulement. La Chronioue de Saint-Denis n'a là-dessus que cette seule ptirase : « En la place où saint Loys fu enterré, et en plusieurs autres, Nostre Sire le^ tout puissant fist moult de biaux miracles et de grans, par les fais et les mérites du bon Roy ».
Dans le Mystère antérieur, dont nous parierons tout à l'heure, les miracles sont différents, et ceux de Gringore ne se trouvent pas dans le Livre des Miracles de saint Louis, imprimé d'ailleurs pour la première fois par Capperonnier et l'abbé Sallier dans l'édition de Joinville qu'ils