‹ Œuvres complètes de Gringore;Chapitre 4 sur 40 · MONSEIGNEUR SAINT LOYS · texte numérisé non relu

MONSEIGNEUR SAINT LOYS

La Royne Blanche

mère de sainct Loys,

f uisquelaMort, tresaspre etfuribonde, * A mys à mort le plus noble du monde, îc'est monmary, Loys, le roy de i France,

Lequel m'aymoit d'une amour très profonde, Pitié me dit qu'en pleurs et larmes fonde.

Mais Raison veult que prenne pacience; Ung filz avons, extraict de sa semence, Dont le régime et le gouvernement M'en est baillé. La divine clémence Me doint grâce d'en faire saigement.

Le Duc de Bretaigne.

Nous congnoissons que très dévotement

Gringore. [}6

L'endotrinez selon la loy divine.

Il obbéit à vous entièrement, En recepvant très amy^blement Correction et toute discipline.

Le Conte de la Marche.

Bon est à veoir qu'il a face bénigne; Doulx, paisable, se tient humble et courtoys; Craincte de Dieu en son cuer s'enrassine; Aussi il est de ligne noble et digne, Venu, yssu de preux et crestiens roys.

Le Conte de Champaigne.

Nous connoissons, comme les Albigoys Sont subjuguez par le roy son bon père, Que vostre filz est amé des Françoys Pour ce qu'il est amoureux et courtoys Et qu'il ne fist jamais nul vitupère.

-La Royne.

Jhesus vueille qu'en cest estât prospère Et qu'il escheve péché villain et ort En tel façon qu'Orgueil ne le suppère; Se me seroit bien terrible împropère D'ouyr de luy aucun maulvais rapport.

Le Duc de Bretaigne.

Noble dame, prenez bon reconfort;

De luy n'aurez aucun reproche ou blasme.

Le Conte de la Marche.

De vous prenons congé, très noble dame, Car il nousfault, comme povezcomprandre.

Aux affaires de ce royaulme entendre; Car le roy est encor Sien jeune d'aage.

6o] Vie Ms S. Loys.

La Royne.

Dieu vous vueille donner couraige De Taymer, servir et priser. Comme j'ay oy deviser En parlant du X0J2A affaire, Jeunes princes ont fort affaire Si les seigneurs contre eulx murmurant.

Le Conte de Champaigne.

Quant jeunes enfans s'adventurent En leur jeunesse, tant mieux vault; Mais nous voyons que'Bien peu chault Au Roy d'avoir mondain honneur.

La Royne.

Il fault craindre Nostre Seigneur, Qui vouUoit en humillité Re^er^ sans grande auctorité.

Mais simplement.

Le Duc de Bretaigne.

Vous abusez.

Les roys ne sont auctorisez Que par proesses et alarmes, Et, quant ilz font aulcun fait d'armes, Le royaume en est honoré.

La Royne.

Le roy n'est jamais décoré Que par vertu, je le di franc.

Le Conte de la Marche.

Sàichez que sommes de son sang; De son cas deussions discerner; C'est à nous de le gouverner; Entendez-vous bien, noble dame.*^

Gringore. [82

Le Conte de Champaigne.

Roy (jui se gouverne par femme Jamais ne fera nul beau fait.

Le Duc de BRETàiONE.

Il est vérité en efFect Et le voulions tel maintenir.

Vous le faictes entretenir A un tas de Frères Prescheurs Bi£;otz, ses maistres et recteurs.

Cela certes ne nous peult plaire.

Le Conte dï la Marche.

En vouUez-vous ung «oyne faire Qui presche d'esigltse en «sglise?

Quelque chose qu'on en devise^ Cela nous desplaist, somme toute.

Le Conte de Champaigne.

Un prince doit aimer la ]ouStt, Estre large «t habandonné.

Pour ce cas est my ordonné Et en triumphal estât fiais.

La Royne.

Il fault craindre Dieu, mes amys.

Le Duc ce Bretaigne.

Vous ferez ce qu'il vous ]>iaira, Mais certes il vous desplaira Se le Roy n'est plus tnumphant.

La Royn£.

Messeîgnièurs, oe n^st qu'oti enflfemt Qui encor a besoing d'aprandre.

ioj] Vie Ms S. Loys.

Le Cokte de lk Marche.

A nostre <:as allons eTitendre.

Dame, de vaus congé prenons.

La Royne.

Allez, princes, nobles barons; Dieu vous vueille de mal garder, /cy s'en vont Us princes.

Le Frère Prescheur.

Monsieur, il vous fault regarder A vostre cas et estimer, Vous feÎTC priser et ayiner A vostre simple popuîaiw, Affin que puissiez à Dieu plaire; Car ung roy fier et orguilleux, Inconstant et avaricieux.

Ne peult rogner longue saison.

Saint Loys.

ïe vudl faire tout par raison Moyennant la divine gnioe, Et n'ay pas espoir que je faoe Chose qui tourne à préjudice A aultruy ; je vueil que justice Soit faicte à chascun.

Le Frère Prescheur.

Tant mieux vault.

Saige est celluy à qui peu chault Des biens mondains; car princes, roys, Endurent mort aucunes foiz Plus tost que simples pastoureaux.

De quoy servent les estas haulx,

Gringpre. [l)2

Pompes et richesses ^icquises, Et les mondaines entreprinses, Quant en la fin fault tout laisser?

Je sçay bien qu'il vous fault penser De ce royaulme entretenir Et aux affaires subvenir De celluy pour le supporter.

Mais si aevez-vQus, sans doubter, Avoir tousjours craincte de Dieu, En quelque place ou quelque lieu Que soyez.

LOYS

J'ay bonne espérance.

Ne faire au royaulme de France Chose qui à Jhesus desplaise.

La Royne.

Je ne saroys estre à mon aise La journée que ne voy Loys, Mon filz. A le veoir m'esjouys Trop plus qu'on ne pense. Il me semble, Quant nous sommes tous deux ensemble, Que suis en ung droit paradis.

VouUentiers escoute les dis Des Jacobins Frères Prescheurs, Qui lui montrent les bonnes meurs Que jeunes roys doivent avoir.

Je voys jusques là pour savoir Comme il se porte.

Le Frère Prescheur.

Roys de France Sont nobles et ont grant puissance, Mais ilz sont peu regnans sans guerre.

153] Vie Ms S. Loys.

LOYS

Je ne vueîl pas le moyen querre De respandre le sang humain, Mais SI veulx-je tenir la main Contre ceulx qui me feront tort, Espérant avoir bon confort De Dieu et de mes bons amys; Puis qu'à ce faire suis commis, C'est bien raison que j'y entende.

Car en fin fault que compte en rende ^ Devant Dieu.

Le Frère Presgheur.

Il est vérité.

La Royne.

Dieu vous tienne en prospérité, Homme dévot.

Le Frère.

Très bien venez.

La Royne.

Or çà, Loys, vous aprenez; Très bien faictes; pas, mon amy; Il ne fault pas estre endormy.

Car long repos faict l'engin rude.

Loys.

Ma dame, qui hante l'estude Et y prent singullier plaisir Acompiit souvent son désir; En estudiant m'esjouys.

La Royne.

Mon amy, mon cher fils Loys,

10 Gringore. [176

Plus amer je ne te sçauroye Que je^s. Mais mieulx aymeroy^ Veoîr venir la mort corporelle T'occire et tenir en tutelle, Que tu eusses ton Créateur Courcé, ne pensé en ton oeur Commettre aucun pecfaé mortel.

Le Frère.

Il ne monstre pas qu'il soit tel Qu'il vousist Jnesus offenser.

LOYS

Vous avez beautop à penser, Ma dame, à vostre entendement, Veu qu'avez le gouvernement Du royaulme; telle entreprise Est grande, je vous en advise; J'ay peur que les Princes murmurent De ce cas, el que pas n'endurent Vostre bon voulloir.

La Royne.

Si feront.

Je croy qu'ils ti*y contrediront.

Ceste charge n'est pas vouUue, Mais eulx mesmes m'y ont esleue; C'est le poûu où je me conforte.

LOYS

Dieu vueîlle que tout bien se porte.

Le Frère.

Amen, par sa diviTte grâce.

1941 Vie MS S. Loys. u

La Royne.

Je me tiendray cj Qne espace Avecqiies vous.

Le Frère.

Et bien, madame.

La Royne.

J'aymeroys plus chier tn mon âme, Mon filz, posé que tu soyei roy, A te veoir mourir devant moy Que te veoir ung péché commettre.

L'Aveugle.

Mon variet.

Ls Varlgt.

Qui »-il, mon mabtre?

L'Aveugle.

As-tu prins quelque iopinet?

Je buroye bien ung tantinet Pour oisiveté eschever; Toutesfoiz moyen fault trouver Servir Dieu et aymer sus tous.

L'Aveugle.

Hélas ayez pitié de nous, Qui vivons en piteux desroy.

Le Varlet.

Criez plus hault ; vécy le Roy Qui vient cy en propre personne.

L'Aveugle.

Hélas, donnez-nous une aumosne, Roy triumphant, prince nnftable.

Gringore. [212

Le Roy.

Moy mesmes, vous mettray la table Et vous serviray, se Dieu plaist.

Séez-vous, sans tenir long plait; Tantost aurez pain, vin et viande.

Le Varlet.

Séez vous, puisque le commande Mon maîstre.

L'Aveugle.

J'en suis bien content.

Le Frère.

Ne sçay comme le Roy l'entend, Mais il tient peu de gravité.

Il est si plain de charité Qu'oncques prince ne le fut tant.

L'Aveugle.

Mon varlet, nous burons d'autant Aujourduy.

Le Varlet.

J'ay bonne espérance De remplir aussy bien ma pance Que je feiz oncques en ma vie.

S. LOYS

Beuvez et mangez, je vous prye En l'honneur du doulx Créateur.

Le Ladre.

Je suis si pourry, cher seigneur, Que des gens je n'oze approucher.

2}6] Vie Ms S. Loys. 13

S. Loys.

On, ne t'en doit riens reproucher, Mon amy ; c'est la voullenté De Dieu qu'es ainsi tourmenté; Mais pour cela riens ne t'en prise, Boz et mangue tout à ta guise. / Du bon du cueur te serviray, Et jà mal au cueur je n'auray En te servant.

Le Ladre.

doulx enfant, Je prie au hault Roy triumphant Qu i te vueille de mal garder.

Le Duc.

De nostre cas fault regarder, Et, affin de le faire court.

Le meilleur est d'aller en court.

Pour savoir que c'est qu'on y dit.

Le Conte de Champaigne.

Je n'y metz point de contredict; Vous avez bonne opprnion.

Le Conte de la Marche.

Il est requis qu'expedicion De parvenir aurons attainte; Ne cuidez pas que ce soit faincte, Du Roy aurons gouvernement.

Le Duc de Bretaigne.

Si nous fault-il secrètement Besoingner touchant ce passage.

La royne Blanche est dame sage Et le Roy bien moriginé.

14 GaiNGoaE. [a$7

Le Conte dk la Marche.

Entrons, ce^ns., sans plu$. enquecrç, Car nous y trouverons U Roy.

L'Aveugle.

Que faiMu^ mon varlet? ,■

Le Varlet.

. Je boy Affin que mon gosier je ntouiîle.

Le vin au ventre me barbouille Comme une cane «r ung ruisseau.

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