‹ Œuvres complètes de Gringore;Chapitre 5 sur 40 · L*AVEUGLE · texte numérisé non relu

L*AVEUGLE

Metz, metz dedans ton vin de Teau De peur que tu n'ayes les yeulx rouges.

Le Varjlet.

J'empliray aujourduy mes bouges, Puisqu'ay bon vin et bonne vwnde.

S. Loys.

S'il vous fault rien, qu'on le demande, Mes amys, mais tout doulcement Buvez, mangez atrempement.

Trop boire et mengier nuyt au corps Et à Tame; soyez recordz Qu'oncques excès ne vallut rien.

Le Ladre, A, Sire, de vostre grant bien Remercier nous vous devons; Nostre refFection avons Tous les jours de vostre maison.

Le Duc de Bretaigne.

Brief, il n'y a point de. raison

279] Vie Ms S. Loys. i$

En cecy; car à toutes fins Le Roy est avec ses coquins, • Et luy mesmes les sert à table; Mieuuc ayme lestât misérable Qu'il ne fait le Seigneurial.

Le Conte de Champaigne.

Puisqu'il veult estre libéral Et donner oour Tamour de Dieu^ Ne sçait-il bouter en son lieu Ung aumosnier qui leur ordonne Leur pitance, sans qu'en personne Il y soit?

Le Conte de la Marche.

A bien penser, Il ne les devroit point penser Veu qu'il y a ladres infectz Et gens malheureux, imparfaitz.

Il se montre par trop benyn.

Le Duc de Bretaigne.

Voyons quelle sera la fin; Regardons tout ce, sans mot dire.

Le Ladre.

Nous avons très bien reçeu. Sire, Grâces à vostre seigneurie.

Le Varlet.

Par ma foy, la pance me tire.

L'Aveugle.

Nous avons très bien repeu, Sire.

S. Loys.

Autre chose je ne désire

l6 GRINGORE. [J02

Que charité soit accomplie. -

Le Ladre.

Nous avons très bien repeu, sire, Grâces à vostre seigneurie; Mais excusez ma maladie, Puissant seigneur en bref parfait.

S. LOYS

Amys, se n'est pas encor fait. Je suppose que vous scavez Comme vous estes tous grevez D'estre venuz^en mon domaine; Je vous vouldroye bien de la peine Rémunérer, mes bons amys, Et pour la cause j'ay promys Que doulcement je faveray Vos piéz, et si les essuyeray Selon ma possibilité.

Le Ladre.

homme plain de charité, Pas ne suis digne qu'aprochez Près de moy, ne que me touchez.

Je vous prie qu'il ne vous desplaise.

S. LoYS.

Pour l'honneur dç Dieu, fault que baise Ta face.

Le Ladre.

Las, el est pourrye Et si plaine de ladrerie Qu'elle chiét par pièce.

S. LOYS

Et puis,

328] Vie Ms S. Loys.

Mon amy, délibéré suis

Te baiser tout droit à la bouche.

Le Ladre.

Je vous prie, sire, qu'on n'y touche; Car j'ay Talaine si puante Qu'il n'y a personne vivante, Qui n'en soit infect.

S. LOY§

Que m'en chault ?

Le Dieu, qui est régnant la hault, Me préservera de dangier.

Baiser te vueil, pour abréger; Garde toy bien de m'escondire.

Le Ladre.

Faictes votre bon plaisir, sire; Sur moy avez toute puissance.

ky le baise.

Mon ceur est quasi comme en trance Et semble qu'il fait ses effors Se resjouyr dedans mon corps.

Qu'esse cy.? C'est chose sauvaige; En effect je sens mon visaîge Tout fraiz et tout renouvelle.

Bref, je ne suis plus tresallé De ce grant mal de ladrerie.

Ha, sire, vostre seigneurie M'a remys en plaine santé.

De tous pointz j'estoye supplanté; Maintenant suis sain et joyeulx.

S^ Loys.

Remercyez le Roy des Cieulx, Mon chier amy, et non pas moy.

Gringore II, 2

i8 Gringore. {343

Le Varlet.

Mon maistre...

L'Aveugle.

Qu'ia-îl?

Le Varlet.

Je voy Le ladre, qui est tout pourry, Que le Roy Loys a guery, En le baisant tant seulleraent.

L'Aveugle.

Qu'il est guéry.

Le Varlet.

Certainement; Vray est comme je le propose.

L'Aveugle.

Par mon âme, velà grant chose; Je verroye vouUentiers <:ela.

Le Varlet.

Je vous en croy; mais le velà Tout aussi sain comme je suis.

Le Duc de Bretaigne.

Trop esbahir jeine me puis De cecy.

Le Conte de Champaigne.

Velà un grant cas.

Mais pourtant ne lerrons-nous pas A paitaire nostre entreprise.

Le Conte de la Marche.

Peult estre que Dieu tant k prise

jéé] Vie Ms S. Loys. 19

Qu'il veult qu'il vive en continence

Sans avoir la.préérainence

Sur les Françoys, ne seigneurie.

Le Duc de Bretaigne.

Je croy que Dieu veult qu'i le prie Et qu il laisse mondanité.

Aux armes n'est point usité, Mais en toute bigoterie.

Le Conte de Champaigne.

Dieu ne veirft point qu'il seigneurie; Nous le voyoms bien par cecy.

S. Loys.

Amy, mettez vqz piéz icy; Car je vueil le moyen trouver Moy mesmes de les vous laver, Car j'aperçoy qu'estes très las.

Le Ladre.

Ha, sire, il ne m'apartient pas.

S. Loys.

Faictes ce que je vous diray; Autrement mal contant seray De vous ; çà vos piéz, mon amjr.

Luy lave les piéz.

Le Frère.

Je n'ay garde d'estre endormy ; Quant je voy telle chose faire Devant moy, je ne m'en doy taire, Mais le croniquer en hystoire, Affm qu'à jam^s soit mémoire De ce cas icy advenu.

Le Ladre." A, sire, je suis bien tenu A vous.

S. LOYS

Or vous, vous tirez près ; Car je vous vueil, à motz exprès, Laver les piedz.

L'Aveugle.

Grant marcy, sire.

Hélas, je ne vueil pas desdire Vostre très noble saincteté.

// luy lave les piedz.

Le Frère.

Vécy pas grant humilité • A une roy? Si est en ma foy .

Préesleu, si comme je croy.

Par la saincte grâce divine.

S. LOYS

Mes amys, cju'on se détermine ^ De servir Dieu doresnayant.

Prenez en gré pour maintenant; Une autre foiz vous feray mieulx.

Le Ladre.

Je prie au puissant Roy des Cieulx Qu^i vous vueille de mal garder Et ce royaulme regarder De son œul de miséricorde Tant qu'il soit tousjours en concorde Et de ses ennemys délivre.

S. LOYS

Amys, vellà argent pour vivre

40}3 Vie Ms S. Loys. 21

Une sepmaine toute entière.

L'Aveugle.

Jamais je ne face prière A Dieu que vous n'y ayez part.

S. Loys.

Adieu, amys.

Le Ladre.

Il est jà tard; Saison est de nous retirer.

L'Aveugle.

Que voullés vous mieuix désirer Que d^tre en la grâce du Roy, Mon varlet.?

Le Varlet.

Parlez-vous à moy.?

L'Aveugle.

Et à qui doncP

Le Varlet.

Ferons-nous pas Demain au matin ung repas, En départant nostré butin.?

L'Aveugle.

Ouy, et nous burons de bon vin, S'ily en a point en Paris.

Le Varlet.

Cela reveille les espriz Et oste gens hors de soucy.

Le Duc de Bretaigne.

Or nous retirons hors d'icy.

Messeigneurs, pensons à parfaire Le cas que nous avons à faire, Ou nostre entreprinse peu< vault.

Le Conte de Champaigne.

C'est bien allégué ; il nous fault Gouverner par force ou faintise Le Roy de France à nostre guise, Et, vueuUe ou non, la royne Blanche.

Le Conte de la Marche.

Pensez que j'ay bras à la manche Pour lui faire oien sa raison.

On verra err temps et saison Qui aura bruyt, comme j'espère.

S. Loys.

ReverenUe et honnorée mère.

Devers vous me viens présenter Pour vostre cas soliciter, Ainsi comme j'y suis tenu.

La Royne Blanche.

Vous soyez le très bien venu, Mon filz et mon seul reconfort; Se Dieu, qui est puissant et fort.

Ne prent pour vous la cure et soing Vous aider à vostre besoing, Mon filz, vous aurez fort à faire.

Las, vostre sang vous est contraire, Mon amy.

S. LOYS

Comment, noble dame?

Vous troublez mon esprit, mon ame, De dire ces paroUes cy.

450] Vie Ms S. Loys. 3)

La Royne.

Mon cher en£ant, il est ainsi.

J'entends oue k Duc de Bretaigne, Contes de la Marche et Champaigne Eslièvem guerre contre toy.

S. LOYS

S'ilz font la guerre encontre moy, Hz n'y auront gueres d'honneur, Et pense que nostre Seigneur Pugnir» ceaix qui auront tort.

La Royne.

Je suis plaine de desconfort, Quant voy, comme povez entendre.

Que ceulx, qui tous deussem deffendre.

Vous yeitllent la guerre Imer.

S. LOYS

Dieu m'en saura bien délivrer.

La Royne.

Si j'estoye femme"de defFence, Pugnis seroient de leur offense; Je congnois bien, la chose est telle, Qu'ilz veullent, sans juste querelle, Vous molester; vellà le point.

S. LOYS

Mon peuple ne me feuldra point.

La Royne.

A, mon cher enfant, de bon aire Congnoissez que le populaire Ne se congnMst point à la guene.

24 Gringore. '[47e

s. LOYS.

Je pourray la victoire acquerre Encontre eulx, moyennant la grâce De Jhesus en bien peu d'espace.

Hommes font euerre, il est notoire, Mais Dieu seul donne la victoire; Ses servans au besoing ne laisse.

La Royne.

Veu que vous estes en jeunesse, Je m'esbahis qu'ilz vous assaillent Et que reconfort ne vous baillent Pour vous ayder en tous vos faiz.

On m^a baillé la charge et fais De ce royaulme maulgré moy ;^ Mais certes, à ce que je voy, On veult dessus moy entreprandre.

S. LoYS.

Je suis tout prest de vous âeSendre Encontre tous ; je le dis franc.

La Royne. i

Ainsi comme j'ay dit, ton sang Se veult encontre toy armer.

Qui m'est un morceau très amer A avaller.

S. LOYS

Ma chère mère.

N'en prenez doulleiir si amère; Car encontre eulx resisteray.

S'il plaist à Dieu, et m'armeray Du beau hamoix de Dilligence, Portant l'escu de Pacience .

Et la lance de Bon Renom.

499] VtE Ms S. LoYS. 25

La Royne.

Tu as le couraige très bon, Mon enfant; mais en ta jeunesse Il me semble que c'est simplesse Te vouloir armer. •

S. LOYS

Pourquoy est?

Mais que mon peuple me voye prest De combattre, il s^efforcera De m'aider, et me gardera Ainsi que Seigneur naturel.

Qui sert Dieu a juste querelle; Je combas; force corporelle Me donnera.

La Royne.

Quant de ma part, Je vacquerray et tost et tard A soudoyer voz gens de guerre.

S. LOYS

SeuUement nous fault Dieu requerre Qu'il nous aide à nostre bon aroit; Car qui en luy fermement croit, Jamais il n'est suppédicté. ^

La Royne.

Il est donc de nécessité Vous armer en vostre jeunesse.

S. LOYS

Et cuydez-vous que je me laisse Suppéditer par lâcheté.?

Roys de France n'ont telz esté; Je ne leur feray deshonneur.

Mais prendray bon couraige et cueur Résister à mes ennemys.

Dieu m'a au royaulme commis Pour £ûret raison et justice.

La Royne.

Dieu me doint grâce que je puisse Veoir rappaiser tout ce discord.

S. LOYS

Dieu pugnira ceuk qui ont tort; N'en faictes aucune ynorance.

Le Frère.

- Dieu vous vuetlle donner puissance De résister aux ennemys Du royaulme, qiui se sont mis Sans raison contre vous en armes.

Ainsi conchions; pour tous tarmes, Frères, seurs, que présentement Avez veu le commencement De la vie Monsieur sainct Loys.

Ayés. comaigcs resjouys^ .

En lui suppuant désormais Qu'il prie Dieiï qu'ayons bonne paix Au noole royaulme dé France.

Adieu ; prenez en pacience.

Finis.

RAISON PARTOUT

LE Ile LIVRE

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