INTRODUCTION
On crie assez généralement au paradoxe, lorsque des S3vani5. frappés d'une erreur historique, essayent de la redresser; mais, pour quiconque étudie à fond l'histoire moderne, il est certain que les historiens sont des menteurs privilégiés qui prêtent leur plume aux croyances populaires, absolument comme la plupart des journaux d'aujourd'hui n'expriment que les opinions de leurs lecteurs
L'indépendance historique a beaucoup moins brillé chez les laïques que chez les religieux. C'est des bénédictins, une des gloires de la France, que nous viennent les plus pures lumières en fai: d'histoire, pourvu toutefois que l'intérêt des religieux ne fût pas en jeu. Aussi, dès le milieu du xvni* siècle, s'est-il élevé de grands a de savants controversistes qui, frappés de la nécessité de redresser les erreurs populaires accréditées par les historiens, ont publié «ie remarquables travaux. Ainsi, M. de Launoy, surnommé le Déniche^sr de sainls, fit une guerre cruelle aux saints entrés par contrebande dans l'Église. Ainsi, les émules des bénédictins, les membres trop peu connus de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, c^mmencèrent, sur des points historiques obscurs, leurs mémoires si admirables de patience, d'érudition et de logique. Ainsi Voltaiiv, dans un intérêt malheureux, avec une passion triste, porta souvent la lumière de son esprit sur des préjugés historiques. Diderot entreprit, dans cette visée, un livre trop long sur une époque de l'histoire impériale de Rome. Sans la Révolution française, la critique, appliquée à l'histoire, allait peut-être préparer les éléments d'une bonne et vraie histoire de France dont les preuves étaient depuis si longtemps amassées par nos grands bénédictins. Louis \VI. esprit juste, a traduit lui-même l'ouvrage anglais par lequel Walpole a essayé d'expliquer Richard 111, et dont s'occupa tant le si»:c e dernier.
Gomment des personnages aussi célèbres que des rois ou dés reines, comment des personnages aussi importants que des généraux d'armée deviennent-ils un objet d'horreur ou de dérision? Entre la chanson sur Mariborough et l'histoire d'Angleterre, la moitié du monde hésite, comme on hésite entre l'histoire et la croyance populaire à propos de Charles IX. A toutes les époques où de grandes batailles ont lieu entre les masses et le pouvoir, le peuple se crée un personnage ogresque, s'il est permis de risquer un mot pour rendre une idée juste. Ainsi, de notre temps, sans le Mémorial de SainU-Héièney sans les controverses entre les royalistes et les bonapartistes, il n'a tenu presque à rien que le caractère de Napoléon ne fut méconnu. Quelques abbés de Pradt de plus, encore quelques articles de journaux, et, d'empereur. Napoléon passait ogre. Comment l'erreur S3 propage-t-elle et s'accrédite-t-elle? ce mystère s'accomplit sous nos yeux sans que nous nous en apercevions. Personne n3 se doute combien l'imprimerie a donné de consistance et à l'envie qui s'attache aux gens élevés et aux plaisanteries populaires qui résument en sens contraire un grand fait historique. Ainsi, le nom du prince de Polignac est donné dans toute la France aux mauvais chevaux sur lesquels on frappe. Et qui sait ce que l'avenir pensera du. coup d'État du prince de Polignac? Par suite d'un caprice de Shakespeare, et peut-être fut-ce une vengeance comme celle de Beaumarchais contre Bergasse (Begearss), Falstaff est, en Angleterre, le type du ridicule; son nom provoque .le rire : c'est le roi des clowns. Au lieu d'être énormément replet, sottement amoureux, vain, ivrogne, vieux, corrupteur, Falstaff était un des personnages les plus importants de son siècle, chevalier de l'ordre de la Jarretière, et revêtu d'un commandement supérieur. A Tavénement de Henri V au trône, sir Falstaff avait au plus trentequatre ans. Ce général, qui se signala pendant la bataille d'Azincourt et y fit prisonnier le duc d'Alençon, prit en H20 Montereau, qui fut vigoureusement défendu. Enfin, sous Henri VI, il battit dix mille Français avec quinze cents soldats fatigués et mourants de faim ! Voilà pour la guerre. Si, de là, nous passons à la littérature, chez nous, Rabelais, homme sobre qui ne buvait que de l'eau, passe pour un amateur de bonne chère, pour un buveur déterminé. Mille contes ridicules ont. été faits sur l'auteur d'un des plus beaux
livres de la littérature française, le Pantagruel, L'Arétin, Fami de Titien et le Voltaire de son siècle, a, de nos jours, un renom en complète opposition avec ses œuvres, avec son caractère, et que lui vaut une débauche d'esprit en harmonie avec les écrits de œ siècle, où le drolatique était en honneur, où les reines et les cardinaux écrivaient des contes, dits aujourd'hui licencieux. On pourrait multiplier à Tinfini les exemples de ce genre. En France, et dans la partie la plus grave de Th'stoire moderne, aucune feouoe, si ce n'est Brunehaut ou Frédégonde, n'a plus souffert des erreurs populaires que Catherine de Médicis; tandis que Marie de Médids, dont toutes les actions ont été préjudiciables à la France, échappe à la honte qui devrait couvrir son nom. Marie a dissipé les trésors amassés par Henri lY, elle ne s'est jamais lavé du reproche d*avoir connu l'assassinat du roi, elle a eu pour intime d'Épemon, qui n'a point paré le coup de Ravaillac et qui connaissait cet homme dt longue main; elle a forcé son fils de la bannir de France, où. elle encourageait les révoltes de son autre fils Gaston; enfin, la victoire de Richelieu sur elle, à la journée des Dupes, ne fut due qu à la découverte que le cardinal fit à Louis XIII des documents tenus secrets sur la mort de Henri IV. Catherine de Médicis, au contraire, a sauvé la couronne de France; elle a maintenu l'autorité royal'' dans des circonstances au milieu desquelles plus d'un grand prince aurait succombé. Ayant en tête des factieux et des ambitions comiBe celles des Guise et de la maison de Bourbon, des hommes comme les deux cardinaux de Lorraine et comme les deux Balafré, lesdeui princes de Gondé, la reine Jeanne d'Âlbret, Henri IV, le connétable de Montmorency, Galvin, les Goligny, Théodore de Bèze, i! lui a fallu déployer les plus rares qualités, les plus précieux dons de l'homme d'État, sous le feu des railleries de la presse calviniste. Voilà des faits qui, certes, sont incontestables. Aussi, pour qui creuse l'histoire du xvi* siècle en France, la figure de Gatherinede Médicis apparaît^elle comme celle d'un grand roi. Les calomnies une fois dissipées par les faits péniblement retrouvés à travers les contradictions des pamphlets et les fausses anecdotes, tout s'explique à la gloire de cette femme extraordinaire, qui n'eut aucune des faiblesses de son sexe, qui vécut chaste au milieu des amours de la cour la plus galante de TEurope, et qui sut, malgré sa pénu-
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rie d'argent, bâtir d'admirables monuments, comme pour réparer les pertes que causaient les démolitions des calvinistes qui firent à Tart autant de blessures qu'au corps politique. Serrée entre des princes qui se disaient les héritiers de Gharlemagne et une factieuse branche cadette qui voulait enterrer la trahison du connétable de Bourbon sous le trône, Catherine, obligée de combattre une hérésie près de dévorer la monarchie, sans amis, apercevant la trahison dans les chefs du parti catholique et la république dans le parti calviniste, a employé Tarme la plus dangereuse, mais la plus certaine de la politique, l'adresse I Elle résolut de jouer successivement le parti qui voulait la ruine de la maison de Valois, les Bourbons qui voulaient la couronne, et les réformés, les radicaux de ce temps-là, qui rêvaient une république impossible, comme ceux de ce temps-ci, qui cependant n'ont rien à réformer. Aussi, tant qu'elle a vécu, les Valois ont-ils gardé le trône. Il comprenait bien la valeur de cette femme, le grand de Thou, quand,* en apprenant sa mort, il s'écria :
— Ce n'est pas une femme, c'est la royauté qui vient de mourir!
Catherine avait, en effet, au plus haut degré le sentiment de la royauté ; aussi la défendit-elle avec un courage et une persistance admirables. Les reproches que les écrivains calvinistes lui ont faits sont évidemment sa gloire, elle ne les a encourus qu'à cause de ses triomphes. Pouvait-on triompher autrement que par la ruse? Toute la question est là. Quant à la violence, ce moyen touche à Tua des points les plus controversés de la politique et qui, de notre temps, a été résolu sur la place ou l'on a mis un gros caillou d'Egypte, pour faire oublier le régicide et offrir Temblème du système actuel de la politique matérialiste qui nous gouverne ; il a été résolu aux Carmes et à l'Abbaye ; il a été résolu sur les marches de Saint-Roc'.î ; il a été résolu devant le Louvre en 1830, encore une fois par le peuple contre le roi, comme depuis il a été résolu par la meilleure des républiques de la Fayette contre l'insurrection républicaine à Saint-Merri et rue Transnonnain. Tout pouvoir, légitime ou illégitime, doit se défendre quand il est attaqué; mais, chose étrange ! là où le peuple est héroïque dans sa victoire sur la Ji(»blesse, le pouvoir passe pour assassin dans son duel avec le peuple. Enfin, s'il succombe, après son appel à la force, le pouvoir XVI. ï4
passe encore potn* imbécile. Le gouvernement actuel testera de se sauver avec deux Ids du même mal qui attaquait Chartes X et duquel ce prince voulait se débarrasser par deux ordonnances. Ne s^a-<e pas une amère dérision? La ruse est-elle p^mise an pouvoir oontre la rase? doit-il tuer ceux qui le veulent tuer? Les massacres de la Révolution répondent aux massacres de la Saint- Barthélémy. Le peuple devenu roi a fait, contre la noblesse et le roi, ce qne le roi et la noblesse ont fait contre les insurgés du xvi* siècle. Ainsi les écrivains populaires, qui savent trè^bien qu^ea semblable ocairrence le peuple agirait encore de même , sont sans excuse quand ils blâment Catherine de Médids et Ch^es IX. Toot pouvoir, comme le disait Casimir Perier en apprenant ce que devait être le pouvoir, est une conspiration permanente. On admire les maximes antisociales que publient d'audacieux écrivaûis; pourquoi donc la défaveur s'attache-t-elle en France aux vérités sociales, quand elles sont hardiment proclamées? Cette question explique à elle seule toutes les erreurs historiques. Appliquez la solution de cette demande aux doctrines dévastatrices qui flattent les passions populaires et aux doctrines conservatrices qui périment les sauvages ou folles entreprises du peuple, vous trouverez la raison de Timpopularité comme de la popularité de certains personnages. Laubardemont et Laffemas étaient, comme certaines gens d^atijourdliQi, dévoués à la défense du pouvoir auquel ils croyaient. Soldats on juges, ils obéissaient les uns et les autres à une royauté. D'Orthez, aujourdliui, serait destitué pour avoir méconnu les ordres du mimst&re, et Charles IX lui laissa le gouvernement de sa province. Le pouvoir de tous no compte avec personne, le pouvoir d^un seul e<t obligé de compter avec les sujets, avec les grands comme avec les petits.
Catherine, comme Philippe II et le duc d^Atbe, comme les Gais; et le cardinal Granvelle, ont aperçu Pavenir que la RéformatioD réservait à TEurope. Ils ont vu les monarchies, la religion, le pouvoir ébranlés ! Catherine écrivit aussitôt, du fond du cabinet des rois ds France, un arrêt de mort contre cet esprit d*examen qui menaçait les sociétés modernes, arrêt que Louis IGV a fini par exécuter. La révocation de Pédit de Nantes ne fut nne mesore malheureuse qu'à cause de l'irritation de l'Europe contre Louis XïV.
Dans un autre temps, TAngleterre, la Hollande et l'Empire n'eussent pas encouragé chez eux les bannis français et la révolte en France.
Pourquoi refuser de nos jours à la majestueuse adversaire de la plus inféconde des hérésies la grandeur qu'elle a tirée de sa lutte même? Les calvinistes ont beaucoup écrit contre le stratagème de Charles IX; mais parcourez la France : en reconnaissant les ruines de tant de belles églises abattues, en mesurant les énormes blcs< sures faites par les religionnaires au corps social, en apprenant combien de revanches ils ont prises, en déplorant les malheurs de l'individualisme, la plaie de la France actuelle et dont le germe était dans les questions de liberté de conscience agitées par eux, NOUS vous demanderez de quel côté sont les bourreaux. 11 y a, comme le dit Catherine dans la troisième partie de' cette Ktude, H malheureusement, à toutes les époques, des écrivains hypocrites prêts à pleurer deux cents coquins tués à propos ». César, qui tâchait d'apitoyer le sénat sur le parti de Catilina, eût peut-être vaincu Cicéron, s'il avait eu des journaux et une opposition à ses ordres.
Une autre considération explique la défaveur historique et populaire de Catherine. L'opposition en France a toujours été protestante, parce qu'elle n'a jamais eu que la négation pour politique; elle a hérité dés théories des luthériens, des calvinistes et des protestants sur les mots terribles de liberté, de tolérance, de progrès et de philosophie. Deux siècles ont été employés par les opposants au pouvoir à établir la douteuse doctrine du libre arbitre. Deux autres siècles ont été employés à développer le premier corollaire du libre arbitre, la liberté de conscience. Notre siècle essaje d'établir le second, la liberté politique.
Assise entre les champs déjà parcourus et les champs à parcourir, Catherine et l'Église ont proclamé le principe salutaire des sociétés modernes, una fides, unus Daminiis, en usant de leur droit de vie et de mort sur les novateurs. Encore qu'elle ait été vaincue, les siècles suivants ont donné raison à Catherine. Ld produit du libre arbitre, de la liberté religieuse et de la liberté politique (ne confondons pas avec la liberté civile), est la France d'aujourd'hui. Qu'est-ce que la France de 1840? un pays exclusivement occupé
d'intérêts matériels, sans patriotisme, sans conscience; où le pouvoir est sans force; où Télection, fruit du libre arbitre et de la liberttpolitique, n'élève que les médiocrités; où la force brutale est de\enue nécessaire contre les violences populaires, et où la discussion. étendue aux moindres choses, étouffe toute action du corps politique ; où l'argent domine toutes les questions, et où rindi\idudlisme, produit horrible de la division à Tinfini des héritages qui supprime la famille, dévorera tout, môme la nation, que régoîsmt' livrera quelque jour à Tinvasion. On se dira : « Pourquoi pas 1^ tzar? » comme on s'est dit : « Pourquoi pas le duc d'Orléans? »> On ne tient pas à grand'chose ; mais, dans cinquante ans, on ne tiendra plus à rien.
Ainsi, selon Catherine et selon tous ceux qui veulent une s*»ciété bien ordonnée, Vhomme social, le sujet n'a pas de libnîirbitre, ne doit point professer le dogme de la liberté de conscience, ni avoir de liberté politique. Mais, comme aucune sociOi • ne peut exister sans des garanties données au sujet contre le souverain, il en résulte pour le sujet des libertés soumises à des restrictions. La liberté, non; mais des libertés, oui; des libertés définies et caractérisées. Voici qui est conforme à la nature dt> choses. Ainsi, certes, il est hors du pouvoir humain d'empêcher U liberté de la pensée, et nul souverain ne peut atteindre Targeut. Les grands politiques qui furent vaincus dans cette longue'luu-: (elle a duré cinq siècles) reconnaissaient à leurs sujets de grandelibertés; mais ils n'admettaient ni la liberté de publier des pens ^^-^ antisociales,' ni la liberté indéfinie du sujet. Pour eux, sujet et Ubr'sont, en politique, deux termes qui se contredisent, de même qw des citoyens tous égaux, cela constitue un non-sens que la nature dément à toute heure. Reconnaître la nécessité d'une religion, la nêi.v^ site du pouvoir, et .laisser aux sujets le droit de nier la religion, d'en attaquer le culte, de s'opposer à l'exercice du pouvoir par l'ev pression publique, commun'cable et communiquée de la penst'e. est une impossibilité que ne voulaient point les catholiques d:: XVI* siècle. Hélas! la victoire du calvinisms coûtera bien plus chvi encore à la France qu'elle n'a coûté jusqu'aujourd'hui, car Usectes religieuses et politiques, humanitaires, égalitaires, eic. d'aujourd'hui sont In queue du calvinisme; et, à voir les fautes «1
poii\oir, son mépris pour rintelligence, son amour pour les intérêts matériels où il veut prendre ses points d'appui, et qui sont les plus trompeurs de tous les ressorts, à moins d'un secours pro- \identiel, le génie de la destruction l'emportera de nouveau sur le génie de la conservation. Les assaillants, qui n'ont rien à perdre et tout à gagner, s'entendent admirablement; tandis que leurs riches adversaires ne veulent faire aucun sacrifice, ni en argent ni en amour-propre, pour s'attacher des défenseurs.
L'imprimerie vint en aide à l'opposition commencée par les vautlois et les albigeois. Une fois que la pensée humaine, au lieu de se condenser comme elle était obligée de le faire pour rester sous la forme la plus communicable, revêtit une multitude d'habillements et devint le peuple lui-même, au lieu de rester en quelque sorte divinement axiomaliqiie, il y eut deux multitudes à combattre : la multitude des idées et la multitude des hommes. Le pouvoir royal a succombé dans cette guerre , et nous assistons de nos jours, en France, à sa dernière combinaison avec des éléments qui le rendent difficile, pour ne pas dire impossible. Le pouvoir est uneacfion, et le principe électif est la discussion. Il n'y a pas de politique possible aVec la discussion en permanence. Aussi, devons-nous trouver bien grande la femme qui sut deviner cet avenir et qui le combattit si courageusement. Si la maison de Bourbon a pu succéder à la maison de Valois, si elle a trouvé la couronne à prendre, elle l'a dû a Catherine de Médicis. Supposez le second Balafré debout, quelque fort qu'ait été le Béarnais, il est douteux qu'il eût saisi la couronne, à voir combien chèrement le duc de Mayenne et les restes du parti .des Guise la lui ont vendue. Les moyens nécessaires dont s'est servie Catherine, qui a dû se reprocher la mort de François II et celle de Charles IX, morts tous deux bien à temps pour la sauver, ne sont pas, remarquez-le, l'objet des accusations des écrivains calvinistes et modernes! S'il n'y eut point d'empoisonnement, comme de graves auteurs l'ont dit, il y eut des combinaisons plus criminelles : il est hors de doute qu'elle empêcha Paré de sauver l'un, et qu'elle accomplit sur Tautre un long assassinat moral. La rapide mort de François H, celle de Charles IX si savamment amenée ne nuisaient point aux intérêts calvinistes; les causes de ces deux événements gisaient
dans la sphère supérieure et ne furent soupçonnées ni par les écrivains, ni par le peuple de ce temps ; elles n'étaient devinées qu»* par les de Thou , les THôpital , par les esprits les plus élevés, m par les chefs des deux partis qui convoitaient ou qui défendaieni la couronne et qui trouvaient de tels moyens nécessaires, b^ chansons populaires s'attaquaient, chose étrange! aux mœurs d Catherine. On connaît Tanecdote de ce soldat qui faisait rôtir une oie dans le corps de garde du château de Tours pendant la confcrence de Catherine et de Henri IV, en chantant une chanson où h reine était outragée par une comparaison avec la bouche à feu du plus fort calibre que possédaient les calvinistes. Henri IV tira S'H épée pour aller tuer le soldat; Catherine l'arrêta et se contenta <!• crier à Tinsulteur : •
— Eh! c'est Catherine qui te donne l'oie!
Si les exécutions d'Amboise furent attribuées à Catherine, si l»calvinistes firent de cette femme supérieure l'éditeur responsalM de tous les malheurs inévitables de cette lutte, il en fut dtli»comme plus tard de Robespierre, qui reste à juger. Catherine fii". d'ailleurs cruellement punie de sa préférence pour le duc d'Anjou, qui lui fit faire bon marché des deux aînés. Henri III, arri\t. comme tous les enfants gâtés, à la plus profonde indifférent' envers sa mère, se plongea volontairement dans les débauches qu firent de lui ce que sa mère avait fait de Charles IX, un mari sanfils, nn roi sans héritiers. Par malheur," le duc d'Alcnçon, le dernier énfîmt mâle de Catherine, mourut, et naturellement. Catherine fit des efforts inouïs pour combattre les passions de son fiîv L'histoire a conservé le souvenir du souper de femmes nues donn dans la galerie de Chenonceaux, au retour de Pologne, et qui n* fit point revenir Henri III de ses mauvaises habitudes. La demim* parole de cette grande reine a résumé sa politique, qui, d'ailleurs, est si conforme au bon sens, que nous verrons tous les cabiii''^ la mettant en pratique en de semblables circonstances.
— Bien coupé, mon fils! dit-elle quand Henri III vint, à son liï d» mort , lui annoncer que Tennemi de la couronne avait été mi*» ? mort; maintenant, il faut recoudre.
Elle indiquait ainsi que le trône devait aussitôt se raccommoJ' ûNOc la maison de Lorraine et s'en servir, seul moyen d'enipech»
les effets de la haine des Guise, en leur rendant Tespoir d'envelopper le roi; mais cette persistante ruse de femme et d'Italienne qu'elle avait toujours employée, était incompatible avec la vie voluptueuse de Henri III. Une fois la ^ande mère morte {mater castrorum), la politique des Valois mourut.
Avant d'entreprendre d'écrire l'histoire des mœurs en action, l'auteur de cette Étude avait patiemment et minutieusement étudié les principaux règnes de l'histoire de France, la querelle des Bourguignons et des Armagnacs, celle des Guise et des Valois, qui tiennent, chacune, un siècle. Son intention fut d'écrire une histoire (le France pittoresque. Isabelle de Bavière, Catherine et Marie de Médicis, ces trois femmes y occupent une place énorme, dominent du XIV* au xvn» siècle, et aboutissent à Louis XIV. De ces trois reines, Catherine est la plus intéressante et la plus belle. Ce fui une domination virile que ne déshonorèrent ni les amours terribles d^Isabelle, ni les amours plus terribles encore, quoique moins connues, de Marie de Médicis. Isabelle appela les Anglais en France contre son fils, aima le duc d'Qrléans, son beau-frère, et Boisbourdon. Le compte de Marie de Médicis est encore plus lourd. Ni lune ni l'autre, elles n'eurent de génie politique. Dans ces études et dans ces parallèles, l'auteur acquit la conviction de la grandeur de Catherine : en s'initiant aux difficultés renaissantes de sa position, il reconnut combien les historiens, influencés tous par les protestants, avaient été injustes envers cette reine ; et il lui en est resté les trois esquisses que voici, où sont combattues quelques opinions erronées sur elle, sur les personnages qui l'entouraient et sur les choses de son temps. Si ce travail se trouve parmi les Étcdes philomphiques, c'est qu'il montre l'esprit d'un temps et qu'on y voit clairement Tinfluence de la pensée. Mais, avant d'entrer dans l'arène politique où Catherine se voit aux prises avec les deux grandes difficultés de sa carrière, il est nécessaire de présenter un précis de sa vie antérieure, fait au point de vue d'une critique impartiale, afin qu'on embrasse le cours presque entier de cette vaste et royale existence, jusqu'au moment où commence la première partie de cette Étude.
Jamais il n'y eut, dans aucun temps, dans aucun pays et dans aucune famille souveraine, plus de mépris pour la légUimUè que
dans la fameuse maison des Medici (Méditchi), dont, en France, le nom se prononce Médicis. On y avait sur le pouvoir la même doctrine qu'aujourd'hui professe la Russie : Tout chef à qui le trône va, devient le vrai, le légitime. Mirabeau avait raison de dire : « Il n'y a eu qu'une mésalliance dans ma famille, c'est celle dt.s Médicis; » car, malgré les efforts des généalogistes à gages, il est certain que les Médicis, avant Âvérard de Médicis, gonfalonier d^* Florence en 131/i, étaient de simples commerçants de Fl(H^ace qui devinrent très-riches. Le premier personnage de cette famille, qui commence à occuper une place importante dans rhisioire <it^ la fameuse république toscane fut Salvestro de Médicis, devenu gonfalonier en 1378. De ce Salvestro naquirent deux ûls, Cosnie et Laurent de Médicis.
De Gosme sont descendus Laurent le Magnifique, le duc de Nemours, le ducd'Urbin, père de Catherine, le pape Léon X, le pape Clément VII, et Alexandre, non pas duc de Florence, comme on le dit, mais duc délia città di Penna, titre donné par le pape Clément VII, comme un acheminement au titre de gran<l-<luc de Toscane.
De Laurent sont descendus le Brutus florentin, Lorenzino qui tua le duc Alexandre; Cosme, le premier grand-duc, et tous les souverains de la Toscane jusqu'en 1737, époque à laquelle s'éteignit la maison.
Mais aucune de ces deux branches, la branche Cosme et la branche Laurent, ne règne en ligne droite, jusqu'au moment où U Toscane, asservie par le père de Marie de Médicis, a vu ses grande ducs se succédant naturellement. Ainsi, Alexandre de Médicis, celui qui eut le titre de duc délia città di Peima, et qui fut assassioê par Lorenzino, était fils du duc d'Urbin, père de Catherine, et d'une esclave mauresque. Aussi Lorenzino, fils légitime de Laurent, avait-il doublement le droitdetuer Alexandre, et comme usurpateur dans sa maison et comme oppresseur de la ville. Quelques hisiiv riens croient même qu'Alexandre était fils de Clément VII. Cequi fit reconnaître ce bâtard pour chef de la république et de la famille Médicis fut son mariage avec Marguerite d'Autriche, fille naturelle de Charles-Quint.
François de Médicis, l'époux de Bianca Capello, accepta pour s<»n
fils un enfant du peuple acheté par cette célèbre Vénitienne, et, chose étrange ! Ferdinand, en succédant à François, maintint cet enfant supposé dans ses droits. Cet enfant, nommé don Antoine de Médicis, fut considéré pendant quatre règnes comme étant de la famille ; il se concilia Taffection de chacun, rendit d'importants services à la famille, et fut universellement regretté.
Presque tous les premiers Médicis eurent des enfants naturels, dont le sort a toujours été brillant. Ainsi, le cardinal Jules de Médicis, qui fut pape sous le nom de Clément VII, était fils illégitime de Julien P^ Le cardinal Hippolyte de Médicis était également un bâtard, peu s'en fallut qu'il ne devint pape et chef de la famille.
Quelques faiseurs d'anecdotes veulent que le duc d'Urbin, père de Catherine, lui ait dit : À figlia (Tinganno non manca mai figliiiolanza (Une fille d'esprit sait toujours avoir des enfants.), à propos d'un certain défaut de conformation dont était atteint Henri, second fils de François l", son prétendu. Or, Laurent II de Médicis, père de Catherine, qui avait épousé en 1518, en secondes noces, Madeleine de la Tour d'Auvergne, mourut le 28 avril 1519, quelques jours après sa femme, dont la mort fut causée par la mise au monde de sa fille Catherine. Catherine fut donc orpheline de père et de mère aussitôt qu'elle vit le jour. De là, les étranges aventures de son enfance mêlée aux débats sanglants des Florentins, qui voulaient reconquérir leur liberté, contre les Médicis qui voulaient régner sur Florence et se conduisaient avec tant de circonspection, que le père de Catherine portait le titre de duc d'Urbin. A la mort de Laurent, père de Catherine, le chef légitime de la maison de Médicis était le pape Léon X, qui fit gouverner Flo* rence par ce fils illégitime de Julien, Jules de Médicis, alors cardinal. Léon X était le grand-oncle de Catherine, et ce cardinal Jules, qui fut Clément VU, n'était son oncle que de la main gauche, C est ce qui fit si plaisamment nommer ce pape, par Brantôme, un onde en Notre-Dame, Ce fut pendant le siège de Florence, entrepris par les Médicis pour y rentrer, que le parti républicain, non content d'avoir enfermé Catherine, âgée de neuf ans, dans un couvent, après l'avoir dépouillée de tous ses biens, voulut l'exposer entre deux créneaux au feu de rartillerie, sur la proposition d'un nommé Baptiste Cei. Bernard Castiglione alla plus loin, dans un
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coDsail tenu pour aviser à terminer les affaires, il fut d'avis que, loin de remettre Catherine au pape qui la redemandait, il fallait la livrer aux soldats pour la déshonorer. On voit que toutes te^ révolutions populaires se ressemblent. La politique de Catherine, qui favorisait tant le pouvoir royal, pouvait avoir été conseillée par de telles scènes, qu'une Italienne de neuf ans ne pouvait pds ignorer.
L'élévation d'Alexandre de Médicis, à laquelle le bâtard Clément VII contribua tant, eut sans doute pour principe son illégitimité même, et Tamour de Charles-Quint pour sa fameuse bâtarde Marguerite. Ainsi, le pape et l'empereur furent inspirés par le même sentiment. A cette époque , Venise avait le commerce d i monde, Rome en avait le gouvernement moral ; Tltalie régnait encore par les poètes, par les généraux, par les hommes d'État nt^ chez elle. Dans aucun temps, on ne vit dans un pays une si curieusN une si abondante réunion d'hommes de génie. Il y en eut tant alors, que les moindres princes étaient des hommes supérieurs. L'Italie crevait de talent, d'audace, de science, de poésie, de richesse, de galanterie, quoique déchirée par de continuelles guerre:^ intestines, et quoiqu'elle fût le rendez-vous de tous les conquérants qui se disputaient ses plus belles contrées. Quand le^ hommes sont si forts, Jls ne craignent pas d'avouer leur faiblesse. De là sans doute cet âge d'or des bâtards. Il faut d'ailleurs rendre cette justice aux enfants illégitimes de la maison de MédiciN qu'ils étaient ardents pour la gloire et l'augmentation de biens et de pouvoir de celte famille. Aussi, dès que le duc délia cUtà di Penna, le fils de la Mauresque, fut installé comme t^ran de Florence, épousa-t-il l'intérêt du pape Clément VII pour la fille de Laurent II, alors âgée de onze ans.
Quand on étudie la marche des affaires et celle des hommes dans ce curieux xvi* siècle, on ne doit jamais oublier que la politique eut alors pour élément une perpétuelle finesse qui détruisait, chez tous les caractères, cette allure droite, cette carrure que l'imagination exige des personnages éminents. Là, surtout, esi l'absolution de Catherine. Cette observation fait justice de toutes les accusations banales et folles des écrivains de la Réformatioo. Ce fut le plus bel âge de cette politique dont le code a été écrit
par Machiavel comme par Spinosa, par Hobbes comme par Montes qiiieu, car le dialogue de Sylla et d'Eucrate contient la vraie pensée de Montesquieu, que ses liaisons avec le parti encyclopédique ne lui permettaient pas de développer autrement. Ces principes sont aujourd'hui la morale secrète de tous les cabinets où se trament les plans de quelque vaste doniination. En France, nous avons blâmé Napoléon quand il faisait usage de ce génie italien qifil avait in cute, et dont les combinaisons n'ont pas toujours réussi; mais Charles-Quint, Catherine, Philippe II, Jules II ne se seraient pas conduits autrement que lui dans TafTaire d'Espagne. Dans le temps où naquit Catherine, l'histoire, si elle était rapportée au point de vue de la probité, paraîtrait un roman impossible. Charles-Quint, obligé de soutenir le catholicisme en présence des attaques de Luther, qui menaçait le trône en menaçant la tiare, laisse faire le siège de Rome et tient le pape Clément VII en prison. Ce même Clément VU, qui n'a pas d'ennemi plus cruel que Charles-Quint, lui fait la cour pour pouvoir placer Alexandre de Médicis à Florence, et Charles-Quint donne sa fille à ce bâtard. •Aussitôt établi, Alexandre, de concert avec Clément, essaye de nuire à Charles-Quint, en s'alliant à François I", au moyen de Catherine de Médicis, et tous deux lui promettent de l'aider à reconquérir l'Italie. Lorenzino de Médicis se fait le compagnon de débauche et le complaisant du duc Alexandre, pour pouvoir le tuer. Philippe Strozzi, l'une des plus grandes âmes de ce temps^ eut ce meurtre dans une telle estime, qu'il jura que chacun de ses fils épouserait une des filles du meurtrier, et chaque fils accomplit religieusement la promesse du père, quand chacun d'eux, protégé par Catherine, pouvait faire de brillantes alliances, car Tua fut l'émule de Doria, l'autre maréchal de France. Cosme de Médicis, le successeur d'Alexandre, avec lequel il n'avait aucune parenté, vengea la mort de ce tyran de la façon la plus cruelle et avec une persistance de douze années, pendant lesquelles sa haine fut toujours aussi vivace contre des gens qui lui avaient, en définitive, donné le pouvoir. Il avait dix-huit ans au moment où il fut appelé à la souveraineté ; son premier acte fut de faire déclarer nuls les droits des fils légitimes d'Alexandre, tout en vengeant Alexandre!... Charles-Quint confirma l'exhérédation de son petit-
fils, et reconnut Cosme à la place du fils d'Alexandre. Placé sur io trône par le cardinal Cibo, Cosme Texila sur-le-champ. Aussi 1* cardinal Cibo accusa-t-il aussitôt sa créature, ce Cosme, qui f.ii le premier grand-duc, d'avoir voulu faire empoisonner le fil'; d'Alexandre. Ce grand-duc, jaloux de sa puissance autant que Charles-Quint l'était de la sienne, de même que l'empereur, abdiqua en faveur de son fils François, après avoir fait tuer son auir»^ fils, don Garcias, pour venger la mort du cardinal Jean de Médicis, que Garcias avait assassiné. Cosme I**" et son fils François, qui auraient dû être dévoués corps et âme à la maison de France, la seule puissance qui pût les appuyer, furent les valets de Charité Quint et de Philippe II, et par conséquent les ennemis secreiN lâches et perfides de Catherine de Médicis, Tune des gloires de leur maison. Tels sont les principaux traits contradictoires et illi>giques, les fourberies, les noires intrigues de la seule maison de Médicis. Par cette esquisse, on peut juger des autres princes de l'Italie et de l'Europe. Tous les envoyés de Cosme l^ à la cour de France eurent dans leurs instructions secrètes l'ordre d'empoisonner Strozzi, le parent de la reine Catherine, quand il s'y trouvait. Charles-Quint fit assassiner trois ambassadeurs de François l*'.
Ce fut au commencement du mois d'octobre 1533 que le dmdélia ciltà dl Peima partit de Florence pour Livourne, accompagné de l'unique héritière de Laurent II, Catherine de Médicis. Le duo et la princesse de Florence, car tel était le titre sous lequel cerie jeune fille, alors âgée de quatorze ans, fut désignée, quittèrent la ville, entourés par une troupe considérable de serviteurs, d'ofliciers, de secrétaires, précédés de gens d'armes et sui\is d'une escorte de cavaliers. La jeune princesse ne savait encore rien de sa destinée, si ce n'est que le pape allait avoir à Livourne une entrevue avec le duc Alexandre ; mais son oncle, Philippe Strozzi, lui révéla bientôt l'avenir auquel elle était promise.
Philippe Strozzi avait épousé Clarisse de Médicis, sœur consaiîguine de Laurent de Médicis, duc d'Urbin, père de Catherine; mais ce mariage, fait autant pour convertir à la cause des Médicis un des plus fermes appuis du parti populaire que pour ménager le rappel des Médicis, alors bannis, ne fit jamais varier ce rude champion, qui fut persécuté par son parti pour l'avoir conclu.
Malgré les apparents changements de sa conduite, un peu dominée par cette alliance, il resta fidèle au parti populaire, et se déclara contre les Médicis dès qu'il eut pressenti leur dessein d'asservir Florence. Ce grand homme résista même à l'offre d'une principauté que lui fit Léon X. Philippe Strozzi se trouvait en ce moment \ictime de la politique des Médicis, si vacillante dans les moyens, mais si fixe dans son but. Après avoir partagé les malheurs de la captivité de Clément VII, quand, sui-pris par les Colonne, il s'était réfugié dans le château Saint-Ange, il fut livré par Clément comme otage et emmené à Naples. Comme le pape, une fois libre, tomba rudement sur ses ennemis, Strozzi faillit perdre la vie, et fut obligé de donner une somme énorme pour sortir de la prison où il était étroitement gardé. Quand il se vit hbre, il eut, par une inspiration de la bonhomie naturelle à Thonnête homme , la simplicité de se présenter à Clément VII, qui s'était peut-être flatté dé s'en être débarrassé. Le pape devait tellement rougir de sa conduite, qu'il fit à Strozzi le plus mauvais accueil. Strozzi avait ainsi commencé très-jeune l'apprentissage de la vie malheureuse de l'homme probe en politique, dont la conscience ne se prête point aux caprices des événements; dont les actions ne plaisent qu'à la vertu, qui se trouve alors persécuté par tous : par le peuple, en s'opposant à ses passions aveugles; par le pouvoir, en s'opposant à ses usurpations. La vie de ces grands citoyens est un martyre dans lequel ils ne sont soutenus que par la forte voix de leur conscience et par un héroïque sentiment du devoir social, qui leur dicte en toutes choses leur conduite. Il y eut beaucoup de ces hommes dans la république de Florence, tous aussi grands que Strozzi, et aussi complets que leurs adversaires du parti Médicis, quoique vaincus par leur ruse florentine. Qu'y a-t-il de plus digne d^admiration, dans la conjuration des Pazzi, que la conduite du chef de cette maison , dont le commerce était immense , et qui règle tous ses comptes avec l'Asie, le Levant et l'Europe avant d'exécuter ce vaste dessein, afin que, s'il succombait, ses correspondants n'eussent rien à perdre? Aussi l'histoire de rétablissement de la maison de Médicis du xiv** au xv* siècle est-elle une des plus belles qui restent à écrire, encore que do grands génies y aient ïnis la main.* Ce n'est pas l'histoire
d^ine république, ni d'une société, ni d'une civiLisatioa particulière; c'est l'histoire de V homme politique, et l'histoire éternelle de la politique, celle des usurpateurs et des conquérants. Revenu à Florence, Philippe Strozzi y rétablit l'ancienne forme de gouvernement, et en fit sortir Hippolyte de Médicis, autre bâtard, et €et Alexandre avec lequel il marchait en ce moment. Il fut alors effrayé de l'inconstance du peuple; et, comme il redoutait la vengeance de Clément VII, il alla surveiller une immense maison de commerce qu'il avait à Lyon, et qui correspondait avec des banquiers à lui à Venise, à Rome, en France et en Espace. Chofe étrange! ces hommes qui supportaient le poids des affaires publiques et celui d'une lutte constante avec les Médicis, sans compter leurs débats avec leur propre parti, soutenaient aussi le fardeau du commerce et de ses spéculations, celui de la banque et de ses complications, que l'excessive multiplicité des monnaies et lears falsifications rendaient bien plus difllcile alors qu'aujourd'hui. (Le nom de banquier vient du banc sur lequel ils siégeaient, et qui leur servait à faire sonner les pièces d'or et d'argent.) Philippe trouva dans la mort de sa femme, qu'il adorait, le prétexte à donner aux exigences du parti républicain, dont la policé devient dans toutes les républiques d'autant plus terrible, que tout le monde se fait espion au nom de la liberté qui justifie tout. Philippe n'était revenu dans Florence qu'au moment où Florence fut obligée d'accepter le joug d'Alexandre ; mais il était allé voir auparavant le pape Clément VII, dont les affaires étaient en assez bon état pour que ses dispositions à son égard fussent changées. Au moment de triompher, les Médicis avaient tant besoin d*nn homme tel que Strozzi, ne fût-ce que pour ménager ravénement d'Alexandre, que Clément sut le décider à siéger dans lés conseils du bâtard qui allait commencer l'oppression de la ville, et Philippe avait accepté le diplôme de sénateur. Mais , depuÎ!) deux ans et demi, de même que Sénèque et Burrhus auprès de Néron, il avait observé les commencements de la tyrannie. Il se voyait en butte à tant de méfiance de la part du peuple et si suspect aux Médicis auxquels il ré^stait, qu'il prévoyait en ce moment une catastrophe. Aussi, dès qu'il apprit du duc Alexandre la négociation du mariage de Catherine avec itn fils de Franc-e,
dont la cooclusîoa allait peut-être avoir lieu à Livourne, où lés négociateurs s'étaient donné rendez-vous, forma-t-il le projet de passer en France et de s'attacher à la fortune de sa nièce, à laquelle il fallait un tuteur. Alexandre, enchanté de se débarrasser d'un homme si peu conciliant dans les affaires de Florence, appuya cette résolution, qui lui épargnait un meurtre, et donna ie conseil à Strozzi de se mettre à la tête de la maison de Gathe* rine. En effet, pour éblouir la cour de France, les Médicis avaient composé brillamment la suite de celle qu'ils nommaient fort indûment ia princesse de Florence, et qui s'appelait aussi la petite duchesse d'Urbin. Le cortège, à la tête duquel marchait le duc Vlexandre , Catherine et Strozzi , se comppsait de plus de mille personnes , sans compter l'escorte et les serviteurs ; et, quand la queue était à la porte de Florence, la tête dépassait déjà le premier village, hors la ville, où se tresse aujourd'hui la paille des chapeaux. On commençait à savoir dans le peuple que Catherine allait épouser un fils de François 1*'; mais ce n'était encore qu'une rumeur, qui prit de la consistance aux yeux de la Toscane par cette marche triomphale de Florence à Livoume. D'après les préparatifs qu'elle nécessitait, Catherine se doutait qu'il était question de son mariage , et son oncle lui révéla les projets avortés de son ambitieuse maison, qui avait voulu pour elle la main du dauphin. Le doc Alexandre espérait encore que le duc d'Albany réussirait à faire changer la résolution du roi de France, qui, tout en voulant acheter l'appui des Médicis en Italie, ne voulait leur abandonner que le duc d'Orléans. Cette petitesse fit perdre i'italie à la France et n'empêcha pas que Catherine ne fût reine.
Ce duc d'Albany, fils d'Alexandre Stnart, frère de Jacques III, roi d'Ecosse, avait épousé Anne de la Tour de Boulogne, sœur de Madeleine de la Tour de Boulogne, mère de Catherine ; il se trouvait ainsi son oncle maternel. C'est par sa mère que Catherine était si riche et alliée à tant de fomilles; car, chose étrange! Diane de Poitiers, sa rivale, était aussi sa cousine. Jean de Poitiers, père de Diane, avait pour mère Jeanne de la Tour de Boulogne, tante de la duchesse d'Urbin. Catherine fut également parente de Marie Stuart^ sa belle-fille.
Catherine sut alors que sa dot en argent serait de cent mille
ducats. Le ducat était une pièce d^or de la dimension d'un de nus anciens louis, mais moitié moins épaisse. Ainsi cent mille ducâs de ce temps représentent environ, en tenant compte de la hauie valeur de Tor, six millions d'aujourd'hui, le ducat actuel valant presque douze francs. On peut juger de Timportance de li maison de banque que Philippe Strozzi avait à Lyon, puisque ce fut son facteur en cette ville qui délivra ces douze cent miik livres en or. Les comtés d'Auvergne et de Lauraguais devaient en outre être apportés en dot par Catherine, à qui le pap. Clément faisait présent de cent mille autre ducats en bijoux, pierres précieuses et autres cadeaux de noces, auxquels le du- Alexandre contribuait..
En arrivant à Livourne, Catherine, encore si jeune, dut être flattée de la magnificence excessive que le pape Clément , « s^»n oncle en Notre-Dame », alors chef de la maison de Médicis, dépKrti pour écraser la cour de France. Il était arrivé déjà dans uti» de ses galères, entièrement tapissée de satin cramoisi, gantl* de crépines d'or, et couverte d'une tente en drap d'or. Cet; • galère, dont la décoration coûta près de vingt mille ducai^. contenait plusieurs chambres destinées à la future de Henri de France, toutes meublées des plus riches curiosités que les Média* avaient pu rassembler. Les rameurs, vêtus magnifiquement . et réquipage avaient pour capitaine un prieur de l'ordre des che^.H liers de Rhodes. La maison du pape était dans trois autres galèn-^. Les galères du duc d'Albany, à Fancre auprès de celles de Clément VII, formaient avec elles une flottille assez respectable. Lduc Alexandre présenta les officiers de. la maison de Catherine a: pape , avec qui il eut une conférence secrète dans laquelle i. lui présenta vraisemblablement le comte Sébastien Montecuculli. quijvenait de quitter, un peu brusquement, dit-on, le service é^ Tempereur, et ses deux généraux Antoine de Lèves et Ferdinan-i de Gronzaguc. Y eut-il entre les deux bâtards, Jules et AlexandR^ une préméditation de rendre le duc d'Orléans dauphin? O"*^^''* fut la récompense promise au comte Sébastien Mootecuculli, qui. avant de se mettre au ssrvice de Charles-Quint, avait étudié 1 1 médecine? L'histoire est muette à ce sujet. Nous allons v<»ir. d'ailleurs, de quels nuages ce fait est enveloppé. Cette obscurii-
est telle, que récemment de graves et consciencieux historiens ont admis l'innocence de Montecuculli.
Catherine apprit alors officiellement de la bo.uche du pape l'alliance à laquelle elle était réservée. Le duc d'Âlbany n'avait pu que maintenir, et à grand'peine, le roi de France dans sa promesse de donner à Catherine la main de son second fils. Aussi l'impatience de Clément fut-elle si grande, il eut une telle peur de trouver ses projets renversés, soit par quelque intrigue de l'empereur, soit par le dédain de la France, où les grands du royaume voyaient ce mariage de mauvais œil, qu'il s'embarqua sur-le-champ et se dirigea vers Marseille. Il y arriva vers la fin du mois d'octobre 1533. Malgré ses richesses, la maison de Médicis fut éclipsée par la maison de France. Pour montrer jusqu'où ces banquiers poussèrent la magnificence, le douzain mis dans la bourse de mariage par le pape fut composé de médailles d'or d'une importance historique incalculable, car elles étaient alors uniques. Mais François l^^, qui aimait l éclat et les fêtes, se distingua dans cette circonstance. Les noces de Henri de Valois et de Catherine durèrent trente-quatre jours. Il est entièrement inutile de répéter les détails connus dans toutes les histoires de Provence et de Marseille, à propos de cette illustre entrevue du pape et du roi de France, qui fut signalée par la plaisanterie du duc d'Albany sur l'obligation de faire maigre; quiproquo comique dont a parlé Brantôme, dont se régala beaucoup la cour et qui montre le ton des mœurs à cette époque. Quoique Henri de Valois n'eût que vingt jours de plus que Catherine de Médicis, le pape exigea que ces deux enfants consommassent le mariage le jour même de sa célébration , tant il craignait les subterfuges de la politique et les ruses en usage à cette époque. Clémont, qui, dit l'histoire, voulut avoir des preuves de la consommation, resta trente-quatre jours exprès à Marseille, en espérant que sa jeune parente en offrirait des preuves visibles: car, à quatorze ans, Catherine était nubile. Ce fut,' sans doute, en interrogeant la nouvelle mariée avant son départ, qu'il lui dit, pour la consoler, ces fameuses paroles attribuées au père de Catherine : A fifjlia d'inganno, non manca mai la figiiuolanza. Los plus étranges conjectures ont été faites sur la stérilité de
[Catherine, qui dura dix ans. Peu de personnes savent aujourd'hui XVI. So
que plusieurs traités de médecine contiennent, relativement à cette particularité, des suppositions tellement indécentes, qu'elles ne peuvent plus être racontées. On peut d'ailleurs lire Bayle, à Fanicle Femel, Ceci donne la mesure des étranges calomnies qui pèsent encore sur cette reine, dont toutes les actions ont été travesties. La cause de sa stérilité venait uniquement de Henri II. Il eût suffi de remarquerque, par un temps où nul prince ne se gênait pour avoir des bâtards, Diane de Poitiers, beaucoup plus favorisée quo la femme légitime, n'eut pas d'enfants. 11 n'y a rien de plus connu. en médecine chirurgicale, que le défaut de conformation de Henri li, expliqué d'ailleurs par la plaisanterie des dames de la cour, qui pouvaient le faire abbé de Saint-Victor dans un temps où la langue française avait les mêmes privilèges que la langue latine. Dès que le prince se fut soumis à l'opération, Catherine eut onze grossesse et dix enfants. Il est heureux pour la France que Henri I! ait tardé. S*il avait eu des enfants de Diane, la politique se serait étrangement compliquée. Quand cette opération se fit, la duchesse de Valentinois était arrivée à la seconde jeunesse des femmes. Cette seule remarque prouve que l'histoire de Catherine de MédicLs est à faire en entier, et que, selon un mot très-profond de Napoléon, l'histoire de France doit n'avoir qu'un volume ou en avoir mille.
Le séjour à Marseille du pape Clément Vil, quand on compare la conduite de Charles-Quint à celle du roi de France, donne une immense supériorité au roî sur l'empereur, comme en toute chose, d'ailleurs. Voici le résumé succinct de cette entrevue, dû à un cnntemporain :
(( Sa Sainctcté le pape, après avoir esté conduite jusques a» palaiz que j'ai dit luy avoir esté préparé par delà le port, chacun se retira en son quartier, jusques au lendemain que Sa dicte SaiiKteté se prépara pour faire son entrée. Laquelle fut faite en fort grande somptuosité et magnificence, luy estant assis sur une cfaairo portée sur les espaulles de deux hommes, et en ses habits pontificaux, hormis la tyare, marchant devant lui une haquenée blanrb^ sur laquelle reposoit le sacrement de l'autel, et estoit ladite haquenée conduitte par deux hommes à pied en fort bon équipage avecque des resnes. de soye blanbhe. Puis, après, marchoient tous le^
cardinaux en leurs habits, montez sur leurs mulles pontificales, et madame la duchesse d'Urbin en grande magnificence, accompagnée d'un grand nombre de dames et de gentilshommes, tant dé France que d'Italie. En ceste compagnie étant le père sainct au lieu préparé pour son logis, chacun se retira; et tout ce, fut ordonné, et conduit sans nul désordre ny tumulte. Or, ce pendant que le pape faisoit son entrée, le roy passa l'eau dans une frégate, et alla loger au lieu dont le pape estoit party, pour de ce lieu le lendemain venir faire Tobéissance au père sainct, comme roy très-chrestien...
» Estant le roy préparé partit pour venir au palaiz où estoit le pape, accompagné des princes de son sang, comme monseigneur le duc de Vendosmois (père du vidame de Chartres), le comte de Sainct-Pol, MM. de Montpensier et de la Roche-sur-Yon, le duc de Nemours, frère du duc de Savoye, lequel mourut au dit lieu, le duc d'Albany et plusieurs autres, tant comtes, barons que seigneurs, estant toujours près du roy le seigneur deMontmorency, son grand maître. Estant le roy arrivé au palaiz, fut reçu par le pape et tout le collège des cardinaux, assemblés en consistoire, fort humainement. Ce faict, chacun se retira au lieu à luy ordonné, et le roy mena avec luy plusieurs cardinaux pour les festoyer, et entre autres le cardinal de Médicis, neveu du pape, homme fort magnifique et bien accompagné. Au lendemain, ceux ordonnés par Sa Saincteté et par le roy commencèrent à s'assembler pour traiter des choses pour lesquelles l'entrevue se faisoit. Premièrement fut traisté du faict de la fo]^, et fut prêchée une bulle pour repprimér les hérésies et empescher que les choses ne vinssent en plus grande combustion qu'elles n'estoient. Puis fut conclud le mariage du duc d'Orléans, second fils du roy, avec Catherine de Médicis, duchesse d'Urbin, nièce de Sa Saincteté, avec lés conditions telles ou semblables que celles qui avoient été proposées autrefois au duc dWlbany. Le dict mariage fut consommé en grande magnificence et les espousa nostre sainct-père (italianisme qui ne s'est pas établi dans la langue; on disait alors, en France comme en Italie : « Un tel a ') marié la une telle, » pour dire l'a épousée). Ce mariage ainsi consommé, le sainct-père tint un consistoire auquel il créa quatre cardinaux à la dévotion du roy, sçavoir : le cardinal Le Veneur, devant é*esque de Lisieux et grand aumosnier, le cardinal de BouIogncMlt»
la maison de la Chambre, frère maternel du duc d'Âlbany, le cardinal de Châtillon de la maison de Goligny, nepveu du sire de Montmorency, le cardinal de Givrv. »
Quand Strozzi délivra la dot en présence de la cour, il aperrut un peu d'étonnement cbez les seigneurs français : ils dirent ass*?z haut que c'était peu de chose pour une mésalliance (qu'auraient-ils dit aujourd'hui?). Le cardinal Hippolyte répondit alors :
— Vous êtes donc mal instruits des secrets de votre roi? Sa Sainteté s'oblige à donner à la France trois perles d'une valeur inestimable : Gênes, Milan et Naples.
Le pape laissa le comte Sébastien Montecuculli se présenter luimême à la cour de France, où il offrit ses services en se plaignant d'Antoine de Lèves et de Ferdinand de Gonzague, ce qui fut caiiN^ qu'on l'accepta. Montecuculli ne fit point partie de la maison d«^ Catherine, qui fut entièrement composée de Français et de Françaises; car, par une loi de la monarchie dont l'exécution fut vue par le pape avec le plus grand plaisir, Catherine fut naturalisée avant le mariage, par lettres patentes. Montecuculli fut attaché d'aboni h la maison de la reine, sœur , de Charles-Quint. Puis il passa, quelque temps après, au service du dauphin en qualité d'échans<>n.
La duchesse d'Orléans se vit entièrement perdue à la cour do François I*^ Son jeune mari s'était épris de Diane de Poitiers, qui certes, comme naissance, pouvait rivaliser avec Catherine, et se trouvait plus grande dame qu'elle. La fille des Médicis était primée pnr la reine Éléonor, sœur de Charles-Quint, et par la duchesse d'Érampes, que son mariage avec le chef de la maison de Brosse rendait une des femmes les plus puissantes et les mieux titrées de Franc». Sa tante la duchesse d'Albany, la reine de Navarre, la duchesse d* Guise, la duchesse de Vendôme, la connétable, plusieurs autns femmes tout aussi considérables éclipsaient, par leur naissance et par leurs droits autant que par leur pouvoir dans la cour la pln^ somptueuse qu'ait eue un roi de France, sans excepter Louis \1V. la fille des épiciers de Florence, plus illustre, plus riche par la maison de la Tour de Boulogne que par sa propre maison de Médicis.
La position de sa nièce fut si mauvaise et si difficile, que 1 • républicain Philippe Strozzi, très-incapable de la diriger au mili»:";
d'intérêts si contraires, la quitta dès la première année, rappelé
(railleurs en Italie par la mort de Clément VII. La conduite de
Catherine, si Ton vient à songer qu'elle avait à peine quinze ans,
fut un modèle de prudence. Elle s'attacha trèsTétroitement au roi
son beau-père, qu'elle quitta le moins qu'elle put; elle le suivait à
cheval, à la chasse et à la guerre. Son idolâtrie pour François I*»"
sauva la maison de Médicis de tout soupçon, lors de l'empoisonne-
ment du dauphin. Catherine se trouvait alors, ainsi que le duc
d'Orléans, au quartier du roi en Provence, car la France fut bientôt
envahie par Charles-Quint, beau-frère du roi. Toute la cour resta
sur le théâtre des plaisirs du mariage, devenu celui d'une des
guerres les plus cruelles. Au moment où Charles-Quint, mis en fuite,
laissa les os de son armée en Provence, le dauphin revenait vers
Lyon par le Rhône ; il s'arrêta pour coucher à Tournon, et, par passe-
lemps, il fit quelques exercices violents qui furent presque toute
l'éducation de son frère et de lui, par suite de leur captivité comme
otages. Ce prince eut l'imprudence, ayant très-chaud, au mois
d'août, de demander un verre d'eau, que MontecucuUi hii servit
à la glace. Le dauphin mourut presque subitement. François !*■"
adorait son fils. Le dauphin était, selon tous les historiens, un
prince accompli. Le père, au dés3spoir, donna le plus grand éclat
à la procédure suivie contre MontecucuUi, il en chargea les plus
savants magistrats du temps. Après avoir subi héroïquement les
premières tortures sans rien avouer, le comte fit des aveux par
lesquels il impliqua constamment l'empereur et ses deux généraux,
Antoine de Lèves et Ferdinand de Gonzague. Cette procédure ne
satisfit point François I*^ Aucune afi'aire ne fut plus solennellement
débattue que celle-ci. Voici ce que fit le roi, d'après le récit d'un
témoin oculaire :
« Le roy fit assembler à Lion tous les princes de son sang et tous les chevaliers de son ordre et austres gros personnages de son royaume : les légat et nonce du pape, les cardinaux qui se trouvèrent en sa cour, aussi les ambassadeurs d'Angleterre, Escosse, Portugal, Venise, Ferrare et austres; ensemble tous les princes et gros seigneurs étrangers, tant d'Italie que d'Allemagne, qui pour ce temps^là résidoient en sa cour, comme le duc d'Wittemberg,
Alleman; les ducs de Somme, d'Arianne, d'Atrie; prince de M^lplie (il avait voulu épouser Catherine), et de Stilliane, NapoHtaiii: le seigneur dom Hippolyte d'Est ; le marquis de Vigeve de la maison Trivulce, Milanois; le seigneur Jean Paul de Cere, Romain; Useigneur César Fregose, Génevoi {Génois de Genova) ^ le seigneur Annibalde Gonzague, Mantouan, et austres en très-grand nombre. Lesquels assemblés, il fit lire en la présence de eux, depuis un bout jusqu'à l'austre; le procès du malheureux homme qui avoit emprisonné feu monsieur le dauphin, avec les interrogatoires, confessions, confrontations, et austres solemnités accoutumées en procès criminel, ne voulant pas que Tarrêt fût exécuté sans que tous les îissI^tants eussent donné leur advis sur cest énorme et misérable cas,
La fidélité, le dévouement et l'habileté du comte Monlecucuîii peuvent paraître extraordinaires par un temps d'indiscrétion générale, où tout le monde, môme les ministres, parlent du plus petit événement où l'on a mis le doigt ; mais alors les princes trouvaien: des serviteurs dévoués, ou savaient les choisir. 11 se rencontrait alors des Morey monarchiques, parce qu'il y avait de la foi. Ne demandez jamais rien de grand aux intérêts, parce que les intérêt^ peuvent changer; mais attendez tout des sentiments, de la foi religieuse, de la foi monarchique, de la foi patriotique. Ces troi^ croyances produisent seules les Berthereau de Genève, les S^dnex. les Strafford d'Angleterre, les assassins de Thomas Becket comni les Montecuculli, les Jacques Cœur et les Jeanne Darc comme It*^ Richelieu et les Danton, les Bonchamp, les Talmont, et aussi !♦*- Clément, les Chabot, etc. Charles-Quint se servit des plus baui> personnages pour exécuter les assassinats de trois ambassadeurs d» François I*'. Un an après, Lorenzino, cousin germain de Catheriue, assassinait le duc Alexandre, après une dissimulation de trois années, et dans des circonstances qui l'ont fait surnommer le B^uîn^ florentin. La qualité des personnages arrêtait si peu les entreprises, que ni la mort de Léon X ni celle de Clément Vil n'ont paru naturelles. Mariana, l'historien de Philippe II, plaisante presque en annonçant la mort de la reine d'Espagne, fîUé de France, en disant que, pour la gloire du* trône d Espagne, Dieu permit farfiglementdesnMecins, qui traitèrent la reine pour une hydropisie {t^l'^x
était grosse). Quand le roi Henri H se permit une médisance qui méritait un coup d'épée, il trouva la Châtaigneraie pour le recevoir. A cette époque, on servait aux princes et princesses leur manger enfermé dans des boîtes à cadenas, dont ils gardaient la clef. De là le droit de cadenas, honneur qui cessa sous Louis XIV.
Le dauphin mourut empoisonné de la même manière et du même poison peut-être qui servit à Madame sous Louis XIV. Le pape Clément VII était mort depuis deux ans; le duc Alexandre, plongé dans ses débauches, ne paraissait avoir aucun intérêt à l'élévation du duc d'Orléans. CatheriYie, âgée de dix-sept ans et pleine d'admiration pour son beau-père, était auprès de lui lors de l'événement ; Charles-Quint seul paraissait avoir intérêt à cette mort, car François I*' réservait son fils à une alliance qui devait agrandir la France. Les aveux du comte furent donc très-habilement basés sur les passions et sur la politique du moment : Charles-Quint fuyait après avoir vu ses armées ensevelies en Provence avec son bonheur, sa réputation et ses espérances de domination. Remarquez que, si la torture avait arraché des aveux à un innocent, François I^' lui rendait la liberté de parler, au milieu d'une assemblée imposante, et en présence de gens devant lesquels l'innocence avait quelques chances de triomphe. Le roi, qui voulait la vérité, la cherchait de bonne foi.
Malgré son brillant avenir, la situation de. Catherine à la cour ne changea point à la mort du dauphin ; sa stérilité faisait prévoir un divorce, au cas où son mari monterait sur le trône. Le dauphin était sous le charme de Diane de Poitiers. Diane osait rivaliser madame d'Étampes. Aussi Catherine redoubla-t-elle de soins et de cajoleries envers son beau-père, en comprenant que son appui n'était que là. Les dix premières années de Catherine fuirent alors prises par les renaissants chagrins que lui donnaient ses espérances de grossesse incessamment détruites, et les ennuis de sa rivalité avec Diane. Jugez de ce que devait être la vie d'une princesse surveillée par une maîtresse jalouse, appuyée par un énorme parti, le parti catholique, et par les deux alliances considérables que la sénéchale fit en mariant ses deux filles, l'une à Robert de la Mark, duc de Bouillon, prince de Sedan ; l'autre à Claude de Lorraine, duc d'Aumale.
Catherine, perdue au milieu du parti de madame d'Étampes et du parti de la sénéchale (tel fut pendant le règne de François \" le titre de Diane) qui divisaient la cour et la politique entre ces deux ennemies mortelles, essaya d'être à la fois Tamie de la duchesse d'Étampes et l'amie de Diane de Poitiers. Celle qiii devait être une si grande reine joua le rôle de servante. Elle Di ainsi l'apprentissage de cette politique à deux visages qui fut lo secret de sa vie. La reine se trouva plus tard entre les catholiques et les calvinistes, comme la femme avait été pendant dix ans entre madame d'Étampes et madame de Poitiers. Elle étudia k-s contradictions de la politique française : François I'"" soutenait Calvin et les luthériens.pour embarrasser Charles-Quint. Puis, après avoir sourdement et patiemment protégé la Réformation en Allemagne, après avoir toléré le séjour de Calvin à la cour de Navarre, il sévit contre elle avec une rigueur démesurée. Catherine vit donc cette cour et les femmes de cette cour jouant avec le feu de Thérésie, Diane à la tête du parti catholique avec l« Guise , uniquement parce que la duchesse d'Étampes soutenait Calvin et les protestants. Telle fut rééducation politique de cette reine qui remarqua dans le cabinet du roi de France les errements de la maison de Médicis. Le dauphin contrecarrait son père eu toute chose; il fut mauvais fils. Il oublia la plus cruelle, mais la plus vraie maxime de la royauté, à savoir : que les trônes sont solidaires, et que le fils, qui peut faire de l'opposition pendant la vie de son père, doit en suivre la politique en montant sur le trône. Spinosa, qui ne fut pas moins profond politique que grand philosophe, a dit, pour le cas où un roi succède à un autre p«r iioe insurrection ou par un attentat: « Si le nouveau roi veut assurer son trône et garantir sa vie, il faut qu'il montre tant d'ardeur pour venger la mort de son prédécesseur, qu'il ne prenne plus envie à personne de commettre un pareil forfait. Mais, pour le venger dignement, il ne lui sutGt pas de répandre le sang de ses sujets, il doit approuver les maximes de celui qu'il a remplacé, tenir la même route dans le gouvernement. » Ce fut l'application de cette maxime qui donna Florence aux Médicis. Cosme I*', le successeur du duc Alexandre, fit assassiner, après onze ans, le Brutus florentin à Venise, et, comme nous l'avons dit déjà, per«-
cuta sans cess3 les Strozzi. Ce fut l'oubli de cette maxime qui perdit Louis XVI. Ce roi manquait à tous les principes du gouvernement en rétablissant les parlements, suppriniés par son grandpère. Louis XV avait vu bien juste. Les parlements, notamment celui de Paris, furent pour la moitié dans les troubles qui nécessitèrent la convocation des états généraux. La faute de Louis XV fut, en abattant cette barrière qui séparait le trône du peuple, de ne pas lui en avoir substitué une plus solide; enfm, de ne pas avoir remplacé les parlements par une forte constitution des provinces. Use trouvait le remède aux maux de la monarchie, là se trouvait le vote des impôts, leur régularisation, et une lente approbation (les réformes nécessaires au régime de la monarchie.
Le premier acte de Henri II fut de donner Si confiance au connétable de Montmorency, que son père lui avait enjoint de laisser dans la disgrâce. Le connétable de Montmorency fut, avec Diane de Poitiers, à qui il s'était étroitement lié, le maître de l'État. Catherine fut donc encore moins heureuse et moins puissante, quand elle se vit reine de France, que quand elle était dauphine. D'abord, à partir de 15^3, elle eut tous les ans un enfant pendant dix ans, et fut occupée de ses devoirs de maternité durant toute cette période, qui embrasse les dernières années du règne de François I«' et presque tout le règne de Henri 11. Il est impossible de ne pas voir, dans cette fécondité continuelle, l'influence d'une rivale qui voulait ainsi se débarrasser de la femme légitime. Cette barbarie d'une politique femelle dut être iln des griefs de Catherine contre Diane. Mise ainsi en dehors des affaires, cette femme supérieure passa le temps à observer les intérêts de tous les gens de la cour et de tous les partis qui s'y formèrent. Tous les Italiens qui l'avaient suivie excitaient de violentes suspicions. Après l'exérution de Montecuculli, le connétable de Montmorency, Diane et la plupart des fms politiques de la cour furent travaillés de soupçons contre les Médicis; mais François 1*^' les repoussa toujours. Aussi les Gondi, les Birague, les Strozzi, les Ruggieri, les Sardini, enfm ceux qu'on appelait u les Italiens », venus à la suite de Catherine, furent-ils dane la nécessité de déployer d'immenses ressources d'esprit, de fine politique et de courage, pour demeurer à la cour sous le poids de la défaveur qui pesait sur eux. Pendant le
règne de Diane de Poitiers, la complaisance de Catherine pour Diane alla si loin, que des gens habiles y auraient eu la preuve de cette profonde dissimulation que les hommes, les événements ei la conduite de Henri II ordonnaient à Catherine de déployer. On est allé trop loin en prétendant qu'elle ne réclama jamais ses droiu^. ni comme épouse ni comme reine. D'abord, le sentiment de sj dignité, que Catherine eut au plus haut degré, lui interdisait é** réclamer ce que les historiens appellent les droits d'épouse. Les onze grossesses et les dix enfants de Catherine expliquent assez la conduite de Henri II, que les grossesses de sa femme laissaient libre de passer son temps avec Diane de Poitiers. Mais le roi d^ manqua certes à rien de ce qu'il se àevait à lui-même, il fit à la reine une entrée digne de toutes celles qui avaient eu lieu ju^ qu'alors pour son couronnement comme reine. Les registres di; parlement et ceux de la cour des comptes indiquent que ces deux grands corps allèrent au-devant de Catherine hors de Paris, jusqaâ Saint-Lazare. Voici, d'ailleurs, l'extrait du récit de du Tillet :
(( On avait dressé à Saint-Lazare un échafaud sur lequel était un 'trône (que du Tillet appelle une chaire (le parement). Catherint» y prit séance, vêtue d'un surcot, ou espèce de mantelet d'hermine, couvert de pierreries; d'un corset de dessous avec le manteau royal, et ayant sur la tête une couronne enrichie de perles et de diamants, et soutenue par la maréchale de la Mark, sa dame d'honneur. Autour d'elle étaient, debout, les princes du sang ei autres princes et seigneurs richement habillés, avec le chancelier de France, vêtu d'une robe de toile d'or, figurée sur un fond ci> moisi rouge *. Devant la reine, et sur le même échafaud, étaient assises, sur deux rangs, douze duchesses ou comtesses, vêtues df surcots d'hermine, corsets, manteaux et cercles, c'est-à-dire o.iuronnes de duchesse ou comtesse. C'étaient les duchesses d'Esto«h teville, Montpensier, l'aînée et la jeune, la princesse de la Rochesur-Yon; les duchesses de Guise, de Nivernois, d'Aumale, de Valentinois (Diane de Poitiers); Mademoiselle la bâtarde légitimée de France (titre de la fille du roi, Diane, qui fut duchesse de Casiro-
1. Le mot cramoisi ne signifiait pas exclusivement la couleur rouge, il \ou\Ai dire aussi la perfection de la teinture. {Voir Rabelais.)
SUR CATHERINE DE MÉDICIS. 39i>
Farnèse, puis duchesse de Montmorency-Damville), madame là connétable et mademoiselle de Nemours, sans les autres demois(îlles qui ne trouvèrent rang. Les quatre présidents à mortier, quelques autres membres de la cour, le greffier du Tillet montèrent sur réchafaud, firent leurs révérences, et, ayant mis un genou en terre, le premier président Lizet harangua la reine. Le chancelier mit un genou en terre et répondit. Elle fit son entrée sur les trois heures après midi, en litière découverte, ayant madame Marguerite de France vis-à-vis d'elle, et aux côtés de sa litière les cardinaux d'Amboise, de Châtillon, de Boulogne et de Lenoncourt en rochet. Elle alla descendre à Téglise Notre-Dame, et y fut reçue par le clergé. Après son oraison, on la conduisit par la rue de la Calandre au Palais, où le souper royal était préparé dans la grand'salle. Elle y parut assise au milieu de la table de marbre, et sous un dais de velours parsemé de fleurs de lys d'or. »
C'est ici le lieu de détruire une de ces opinions populaires erronées que répètent quelques personnes, d'après Sauvai d'ailleurs. On a prétendu que Henri II poussa l'oubli des convenances jusqu'à mettre le chiffre de sa maîtresse sur les monuments que Catherine lui conseilla de continuer ou de commencer avec tant de magnificence. Mais le double chiffre qui se voit au Louvre dément tous les jours ceux qui sont assez peu clairvoyants pour donner de la consistance à ces niaiseries qui déshonorent gratuitement nos rois et nos reines. Le H de Henri et les deux C adossés de Catherine paraissent aussi former deux D pour Diane. Cette coïncidence a dû plaire à Henri II, mais il n'en est pas moins vrai que le cliiffre roval contenait officiellement la lettre du roi et celle de la reine. El cela est si vrai, que ce chiffre existe encore sur la colonne de la Halle au blé, bâtie par Catherine seule. On peut, d'ailleurs, voir ce même chiffre dans les caveaux de Saint-Denis sur le tombeau que Catherine se fit élever à elle-même de son vivant, à côté de celui de Henri II, et où elle est représentée d'après nature par le sculpteur pour qui elle a posé.
Dans une occasion solennelle, au moment où il partit pour son expédition d'Allemagne, Henri II déclara Catherine régente pendant son absence, aussi bien qu'en cas de mort, le 25 mars 1552.
Ce plus cruel ennemi de Catherine, Fauteur du Discoitrs mervalleux sur les dèportemenis de Catherine JI, convient qu elle swquitta de ce gouvernement à la louange générale, et que le roi fut satisfait de son administration. Henri H eut à propos des hommes et de l'argent. Enfin , après la fatale journée de Saint-Quentin, Catherine obtint des Parisiens des sommes considérables, qu'eik' envoya' à Compiègne, où se trouvait le roi.
En politique, Catherine fit des efforts inouïs pour obtenir un peu d'influence. Elle eut assez d'habileté pour mettre le connî'table, tout-puissant sous Henri II, dans ses intérêts. On sait la terrible réponse que fit le roi, tourmenté par Montmorency. Cette réponse était le résultat des bons conseils que Catherine donna, dans le peu de 'moments où elle se trouva seule avec le roi, et où elle lui exposa la politique florentine, qui était d'opposer \% grands du royaume les uns aux autres, et d'établir l'autorité royale sur leurs ruines, le système de Louis XI, continué plus tard par elle et par Richelieu. Henri II, qui ne voyait que par les yeux li»' Diane et du connétable, fut un roi tout féodal et ami des grandes maisons de son royaume.
Après la tentative inutilement faite par le connétable en si faveur, et qu'il faut reporter à l'année 1556, Catherine caressa beaucoup les Guise, et forma le projet de les détacher du parti dti Diane afin de les opposer au connétable. Mais, malheureusement, Diane et le connétable /étaient tout aussi animés que les Guis' contre les protestants. Il n'y eut donc pas dans leur lutte ceti^* animosité qu'y aurait mise la question religieuse. D'ailleurs, DiaiK* rompit en visière aux projets de la reine , en coquetant avec K*^ Guise et donnant sa fille au duc d'Aumale. Elle alla si loin, que certains auteurs prétendent qu'elle accorda plus que ses bonnes grâces au galant cardinal de Lorraine. Les satiriques du temps on fait à ce sujet le quatrain suivant sur Henri II :
Sire, si vous laissez, comme Charles > désire, Comme Diane veut, par trop vous gouverner. Fondre, pétrir, mollir, refondre, retourner, Sire, vous nVtcs plus, vous n'êtes plus que cire.