‹ Œuvres complètes de H. de BalzacChapitre 20 sur 38 · VIEILLE FEMME DE CODR · texte numérisé non relu

VIEILLE FEMME DE CODR

Non trahit esca ficla prœdam.

(( Un appât peint n'attrape point de gibier, n dit le poète, après lui avoir dit qu'elle se peignait le visage, qu'elle achetait ses dents et ses cheveux. « Et tu achèterais, ajoute-t-il, le superfin de ce qui œnstitue la femme, que tu n'obtiendrais pas encore ce que tu veux de ton amant, car il faudrait être en vie, et tu es morte. »

Ce recueil, imprimé chez Simon de Colines, était dédié A UN KVÈQUE I... à François Bohier, le frère de celui qui, pour sauver son crédit à la cour et racheter son crime, offrit, à Tavénement de Henri H, le château de Chenonceaux, bâti par son père Thomas Bohier, conseiller d'État sous quatre rois : Louis XI, Charles VllI, Louis XII et François I". Qu'étaient les pamphlets publiés contre madame de Pompadour et contre Marie-Antoinette, comparés à des vers qu'on dirait éprits par Martial ! Ce Voûté dut mal finir. .\insi la terre et le château de Chenonceaux ne coûtaient à Diane que le pardon d'une injure, ordonné par l'Évangile I Pour ne pas être décrétées par un jury, les amendes infligées'à la presse étaient un peu plus dures que celles d'aujourd'hui.

Les reines de France, devenues veuves, devaient rester dans la chambre du roi pendant quarante jours, sans voir d'autre clarté que celle des cierges ; elles n'en sortaient qu'après l'enterrement du roi. Cette coutume inviolable contrariait fort Catherine, qui craignait les brigues : elle trouva moyen de s'en dispenser. Voici comment. Le cardinal de Lorraine, sortant un jour (dans ce tempsià! dans ce moment!) de grand matin dé chez la Belle Romaine, une célèbre courtisane du temps de Henri II, qui demeurait rue Culture-Sainte-Catherine, fut maltraité par une troupe de libertins. « De quoi Sa Sainteté très-étonnée , dit Henri Estienne , fit entendre que les hérétiques lui dressaient des embûches... » Et, pour ce fait, la cour alla de Paris à Saint-Germain. La reine ne voalut pas abandonner le roi son fils, et s'y transporta.

L'avènement de François II, époque à laquelle Gatherioe crui saisir le pouvoir, fut un moment de déception qui couronna cruellement les vingt-six ans de douleurs qu'elle avait déjà passés à la cour de France. Les Guise s'emparèrent alors du pouvoir avec unr audace incroyable : le duc de Guise fut mis à la tête de ramnV. et le connétable fut disgracié, le cardinal eut les finances et V clergé. Catherine commença sa carrière politique par un de c*'^ drames qui, pour ne pas avoir eu l'éclat des autres, n'en fut pd> moins le plus atroce, et qui l'accoutuma sans doute aux lerrible> émotions de sa vie. Tout en paraissant d'accord avec les Guise, elle essaya d'assurer son triomphe en s*appuyant sur la maison de Bourbon. Soit que Catherine, après avoir inutilement tenté le> moyens les plus violents, eût voulu employer la jalousie pour r*mener le roi ; soit qu'en arrivant à sa seconde jeunesse, il lui parùi cruel de ne pas connaître l'amour, elle avait témoigné le plus vif intérêt à un seigneur du sang royal, François de Vendôme, filsd»' Louis de Vendôme (maison d'où est issue la maison de Bourbon . et vidame de Chartres, nom sous lequel il est connu dans Fhbiloire. La haine secrète que Catherine portait à Diane se révélait en beaucoup de circonstances auxquelles les historiens, préoccupé^ des intérêts politiques, n'ont fait aucune attention. L'attacheoifrii de Catherine pour le vidame vint d'une insulte que ce jeune homme fit à la ftvorite. Diane voulait les plus belles alliance^ pour ses filles, qui, d'ailleurs, tenaient à la plus haute noblesse du royaume. Elle ambitionnait surtout l'honneur d'un mariage â>ec la maison de France : on proposa de sa part la main de sa seconde fille, qui fut depuis duchesse d'Aumale, au vidame, que la politique fort sage de François I*' maintenait dans la pauvreté. ïsi effet, quand le vidame de Chartres et le prince de Condé rinrent à la cour, François I"" leur donna, quoi? la charge de chambellans ordinaires avec douze cents écus de pension, ce qu'il baillait à d«* simples gentilshommes. Quoique Diane de Poitiers offrît d'immenses biehs, quelque belle charge de la couronne et la faveur du roi, le vidame refusa. Puis ce Bourbon, déjà factieux, épousa Jeanne, fille du baron d'Estissac, de laquelle il n'eut point d'enfants. Ce trait de fierté recommanda naturellement le \idamo à Catherine, qui l'accueillit avec une faveur marquée et s'en fil »n

ami dévoué. Les historiens ont comparé le dernier duc de Montmorency, décapité à Toulouse, au vidame de Chartres, pour l'art de plaire, pour le mérite et le talent. Henri II ne S3 montra pas jaloux, il ne parut pas supposer qu'une reine de PYance manquât à ce qu'elle se devait, ni qu'une Médicis oubliât l'honneur qu'un Valois lui avait fait. Au moment où la reine coqueta, dit-on, avec le vidame de Chartres, elle était à peu près abandonnée par le roi depuis la naissance de son dernier enfant. Cette tentative ne servit donc à rien, puisque ce prince mourut portant les couleurs de Diane de Poitiers.

A la mort du roi, la reine Catherine se trouva donc en commerce de galanterie avec le vidame, situation qui n'avait rien que de conforme aux mœurs du temps, où Famoiir fut à la fois si chevaleresque et si licencieux, que les plus belles actions y étaient aussi naturelles que les plus blâmables; seulement, comme toujours, les historiens ont commis la faute de prendre l'exception pour la règle. Les quatre fils de Henri 11 rendaient nulle la position des Bourbons, tous excessivement pauvres, et accablés par le mépris que la trahison du connétable jetait sur eux, malgré les raisDns qui contraignirent celui-ci à sortir du royaume. Le vidame de Chartres, qui fut au premier prince de Condé ce que Richelieu fut à Mazarin, son pjre en politique, son modèle et, de plus, son maître en galanterie, cacha l'excessive ambition de sa maison sous les dehors de la légèreté. Hors d'état de lutter avec les Guise, avec les Montmorency, les princes d'Ecosse, les cardinaux, les Bouillon, il se fit distinguer par sa bonne grâce, par ses manières, par son esprit qui lui valurent les faveurs des plus charmantes femmes, et le cœur de celles auxquelles il ne songeait point. Ce fut un homme privilégié dont les séductions étaient irrésistibles et qui dut à l'amour les moyens de tenir son rang. Les Bourbons ne se seraient pas fâchés comme Jarnac de la médisance de la Châtaigneraie : ils acceptaient très-bien des terres et des châteaux de leurs maîtresses, témoin le prince de Condé qui accepta la terre de Saint-Valery de madame la maréchale de Saint-André.

A la mort de Henri II, pendant les vingt premiers jours de deuil, la situation du vidame changea donc tout à coup. Objet XVI, 26

des attentions de la reine mère et lui faisant la cour comme on pouvait la faire à la reine, très-secrètement, il parut destiné à jouer un rôle, et Catherine résolut en effet de se servir de lui. Ct prince reçut d'elle des lettres pour le prince de Condé, dans lesquelles elle démontrait la nécessité de s'allier contre les Guis!\ Instruits de cette intrigue, les Guise entrèrent dans la chambn de la reine pour lui arracher Tordre de mettre le vidame à la Bastille, et Catherine se trouva dans la dure nécessité d'objir. Le vidame mourut après quelques mois de captivité, le jour où il sortit de prison, quelque temps avant la conspiration d'Ambois^, Tel fut le dénoùment du premier et du seul amour qu'ait eu Catherine de Médicis. Les écrivains protestants ont dit que la rem fit empoisonner le vidame pour confier à la tombe le secret de m*5 galanteries!... Voilà quel fut pour cette femme l'apprentissage du pouvoir royal.

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