‹ Œuvres complètes de H. de BalzacChapitre 21 sur 38 · LE MARTYR CALVINISTE · texte numérisé non relu

LE MARTYR CALVINISTE

Peu de personnes aujourd'hui savent combien étaient naïves 1 ■< habitations des bourgeois de Paris au xiv* siècle, et combien simpl' était leur vie. Peut-être cette simplicité d'action et de pens)^ a-t-elle été la cause des grandeurs de cette vieille bourgeois!»', qui fut certes grande, libre et noble, plus peut-être que la bnirgeoisie d'aujourd'hui; son histoire est à faire, elle demandée: attend uo homme de génie. Inspirée par l'incident peu connu q;ii forme le fond de cette Étude et qui sera l'un des plus remarquables de l'histoire de la bourgeoisie, cette réflexion arrivera siij> doute sur les lèvres de tout le monde, après ce récit. Est-ce la première fois qu'en histoire la conclusion aura précédé les fait*.'

En 1560, les maisons de la rue de la Vieille-Pelleterie bordai»\ni la rive gauche de la Seine, entre le pont Notre-Dame et le pont au Change. La voie publique et les maisons occupaient fespace pris par la seule chaussée du quai actuel. Chaque maison, assise sur la

Seine même, permettait aux habitants d'y descendre par les escaliers en bois ou en pierre, que défendaient de fortes grilles en fer ou des portes en bois clouté. Ces maisons avaient, comme celles de Venise, une porte en terre ferme et une porte d'eau. Au moment où cette esquisse se publie, il n'existe plus qu'une seule maison de ce genre qui puisse rappeler le vieux Paris, encore disparaîtra-t-elle bientôt; elle est au coin du Petit-Pont, en face du corps de garde de l'Hôtel-Dieu. Autrefois, chaque logis présentait du côté de la rivière la physionomie bizarre qu'y imprimaient soit le métier du locataire et ses habitudes, soit l'originalité des constructions inventées par les propriétaires pour user ou abuser de la Seine. Les ponts étant bâtis et presque tous encombrés de plus de moulins que les besoins de la navigation n'en pouvaient souffrir, la Seine comptait dans Paris autant de bassins clos que de ponts. Certains bassins de ce vieux Paris eussent offert à la peinture des tons précieux. Quelle forêt ne présentaient pas les poutres entre-croisées qui soutenaient les moulins, leurs immenses vannes et leurs roues ! Quels effets singuliers que ceux des étais employés pour faire anticiper les maisons sur le fleuve! Malheureusement, la peinture de genre n'existait pas alors, et la gravure était dans l'enfance; nous avons donc perdu ce curieux spectacle, offert encore, mais en petit, par certaines villes de province où les rivières sont crénelées de maisons en bois, et où, comme à Vendôme, les bassins, pleins de longues herbes, sont divisiîs par d'immenses grilles pour isoler les propriétés qui s'étendent sur les deux rives. Le nom de cette rue, maintenant effacé sur la carte, indique assez le genre de commerce qui s'y faisait. Dans ce temps, les marchands adonnés à une même partie, loin de se disséminer par la ville, se mettaient ensemble et se protégeaient ainsi mutuellement. Confédérés socialement par la corporation qui limitait leur nombre, ils étaient encore réunis en confrérie par l'Église. Ainsi les prix se maintenaient. Puis les maîtres n'étaient pas la proie de leurs ouvriers, et n'obéissaient pas, comme aujourd'hui, à leurs caprices; au contraire, ils en avaient soin, ils en faisaient leurs enfants, et les initiaient aux finesses du travail. Pour devenir maître, un ouvrier devait alors produire un chef-d'œuvre, toujours offert au saint qui protégeait la confrérie. Oserez-vous dire que le

défaut de concurrence ôtait le sentiment de la perfection, empochait la beauté des produits, vous dont Tadmiration pour les œuvres des antiques maîtrises a créé la profession nouvelle de marchand de bric-à-brac?

Aux XV® et XVI* siècles, le commerce de la pelleterie formait une des plus florissantes industries. La difficulté de se procurer les fourrures, qui, tirées du Nord, exigeaient de longs et périlleux voyages, donnait un prix excessif aux produits de la pelleterie. Alors comme à présent, le prix excessif provoquait la consommation, car la vanité ne connaît pas d'obstacles. En France ei dans les autres royaumes, non-seulement des ordonnances réservaient le port des fourrures à la noblesse, ce qu'atteste le rôle de l'hermine dans les vieux blasons, mais encore certaines fourrures rares, comme le vair, qui sans aucun doute était la zibeline impériale, ne pouvaient être portées que par les rois, par les ducs d par les seigneurs revêtus de certaines charges. On distinguait le grand et le menu vair. Ce mot, depuis cent ans, est si bien tombé en désuétude, que, dans un nombre infini d'éditions des Contes de Perrault, la célèbre pantoufle de Cendrillon, probablement de menu vair, est présentée comme étant de verre. Dernièremeot, un de nos poêles les plus distingués était obligé de réiablir la véritable orthographe de ce mot pour l'instruction de ses confrères les feuilletonistes en rendant compte de la Cenerentola, où la pantoufle symbolique est remplacée par un anneau qui signifie peo de chose. Naturellement, les ordonnances sur le port de la fourrure étaient perpétuellement enfreintes, au grand plaisir des pelletiers. Le haut prix des étoff'es et celui des pelleteries faisaient alors d'un vêtement une de ces choses durables, appropriées aai meubles, aux armures, aux détails de la forte vie du xv« siècle. Une femme noble, un seigneur, tout homme riche, comme tout bourgeois, possédaient au plus deux vêtements par saison, lesquels duraient leur vie et au delà. Ces habits se léguaient au\ enfants. Aussi, la clause relative aux armes et aux vêtements dans les contrats de mariage, aujourd'hui presque inutile à cause du peu de valeur des garde -robes incessamment renouvelées, étaitelle dans ce temps d'un immense intérêt. Le haut prix avait ament' la solidité. La toilette d'une femme constituait ua capital énanne.

tompté dans la maison, serré dans ces immenses bahuts qui menacent les plafonds de nos appartements modernes. La parure d'une femme de 18(|0 eût été le déshabillé d'une grande dame de 15&0. Aujourd'hui, la découverte de l'Amérique, la facilité des transports, la ruine des distinctions sociales qui a préparé la ruine des distinctions apparentes, tout a réduit la pelleterie où elle en est, à presque rien. L'objet qu'un pelletier vend aujourd'hui, comme autrefois, vingt livres a suivi l'abaissement de l'argent; autrefois, la livre valait plus de vingt francs d'aujourd'hui. Aujourd'hui, la petite bourgeoise, la courtisane qui bordent de martre leurs pMe.ines ignorent qu'en l/|/»0 un sergent de ville malveillant les eût incontinent arrêtées et menées par-devant le juge du Chàtelet. Les Anglaises, si folles de l'hermine, ne savent pas que jadis les reines, les duchesses et les chanceliers de France pouvaient seuls porter cette royale fourrure. Il existe aujourd'hui plusieurs maisons anob!ies dont le nom véritable est Pelletier ou Lepelletier, et desquelles évidemment l'origine est due à quelque riche comptoir de pelleteries, car la plupart des noms bourgeois ont commencé par être des surnoms.

Cette digression explique non-seulement les longues querelles sur la préséance que la confrérie des drapiers eut pendant deux siècles avec la confrérie des pelletiers et des merciers (chacune d'elles voulait marcher la première, comme la plus considérable de Paris), m lis encore l'importance du sieur Lecamus, pelletier honoré de la pratique des deux reines, Catherine de iMédicis et Marie Stuart, de la pratique du parlement, depuis vingt ans le syndic de sa corporation, et qui demeurait dans cette rue.

La maison de Lecamus était une des trois qui formaient les trois encoignures du carrefour sis au bas du pont au Change, et où il ne reste plus aujourd'hui que la tour du palais de justice qui faisait la quatrième. A l'angle de cette maison, sise au coin du pont au Change et du quai maintenant appelé le quai aux Fleurs, l'architecte avait ménagé un cul-de-laïnpe pour une madone, sans cesse éclairée par des cierges, ornée de vrais bouquets de fleurs dans la bille saison et de fleurs artificielles en hiver. Du côté de la rue du Pont comme du côté de la rue de la Vieille-Pelleterie, la maison était appuyée sur des piliers en b3is. Toutes les maisons des quar-

tiers marchands offraient sous ces piliers une galerie où les passants* marchaient à couvert sur un terrain durci par la boue qu'ils y apportaient et qui le rendait assez raboteux. Dans toutes les villes, ces galeries ont été nommées en France les piliers, mot générique auquel on ajoutait la qualification du commerce, comme les piliers des Halles, les piliers de la Boucherie. Ces galeries, nécessitées par l'atmosphère parisienne, si changeante, si pluvieuse, et qui donnaient à la ville sa physionomie, ont entièrement disparu. De même qu'il n'existe qu'une seule maison assise sur la rivière, il existe à peine une longueur de cent pieds des anciens piliers des Halles, les derniers qui aient résisté au temps; encore, dans quelques jours, ce reste du sombre dédale de l'ancien Paris sera-t-il démoli. Certes, l'existence de ces débris du moyen âge est incompatible avec les grandeurs du Paris moderne. Aussi, ces observations tendentelles moins à regretter ces fragments de la vieille cité qu'à consicrer leur peinture par les dernières preuves vivantes, près de tomber.en poussière, et à faire absoudre des descriptions précieus*^s pour un avenir qui talonne le siècle actuel.

Les murs de cette maison étaient bâtis en bois couvert d'ardoises. Les intervalles entre chaque pièce de bois avaient été, comme on le voit encore dans quelques vieilles villes de province, remplis par des briques dont les épaisseurs contrariées formaient un dessin appelé point de Hongrie. Les appuis des croisées et leurs linteaux, également en bois, étaient richement sculptés, comme le pilier du coin qui s'élevait au-dessus de la madone, comme les piliers de la devanture du magasin. Chaque croisée, chaque maîtresse poutre qui séparaient les étages offraient des arabesques de personnages oci d'animaux fantastiques couchés dans des feuillages d'invention. Du côté de la rue, comme sur la rivière, la maison avait pour coiffure un toit semblable à deux cartes mises l'une contre l'autre, et présentait ainsi pignon sur la rue et pignon sur l'eau. Le toit débordait, comme le toit d'un chalet suisse, assez démesurément pour qu'il > eût au second étage une galerie extérieure, ornée de balustres, sur laquelle la bourgeoise se promenait à couvert en voyant sur tout-* la rue ou sur le bassin compris entre les deux ponts et les deu\ rangées de maisons.

Les maisons assises sur la rivière étaient alors d'une grande

valeur. A cette époque, le système des égouts et des fontaines était à créer; il n'existait encore que Tégout de ceinture achevé par Aubriot, le premier homme de génie et de puissant vouloir qni pensa, sous Charles V, à Fassainissement de Paris. Les maisons situées comme celle de Lecamus trouvaient dans la rivière à la fois Teau nécessaire à la vie et récoulement naturel des eaux pluviales ou ménagères. Les immenses travaux que les prévôts des marchands ont faits en ce genre disparaissent encore. Aujourd'hui, les quadragénaires seuls se souviennent d'avoir vu les gouffres où s'engloutissaient les eaux, rue Montmartre, rue du Temple, etc. Ces terribles gueules béantes furent, en ces vieux temps, d'immenses bienfaiis. Leur place sera sans doute éternellement marquée par Texhaussement subit de la chaussée à l'endroit où elles s'ouvraient : autre détail archéologique inexplicable dans deux siècles pour l'historien. Un jour, vers 1816, une petite fille, qui portait à une actrice de TAmbigu ses diamants pour un rôle de reine, fut surprise par une averse et fut si fatalement entraînée dans l'égoutde la rue du Temple, qu'elle allait y disparaître sans les secours d'un passant, ému par ses cris ; mais elle avait lâché les diamants, qui furent retrouvés dans un regard. Cet événement fit grand bruît, il donna du poids aux réclamations pour la suppression de ces avaloirs d'eau et de petites filles. Ces constructions curieuses, hautes de cinq pieds, étaient garnies de grilles plus ou moins mobiles, ou grillagées, qui déterminaient l'inondation des caves quand la rivière factice produite par une forte pluie s'arrêtait à la grille encombrée d'immondices que les riverains oubliaient souvent de lever.

La devanture de la boutique du sieur Lecamus était à jour, mais ornée d'un vitrage en plomb qui rendait le local très-obscur. Les fourrures se portaient à domicile chez les gens riches. Quant à ceux qui venaient acheter chez le pelletier, on leur montrait les marchandises au jour, entre les piliers, embarrassés tous, disons-le, pendant la journée, de tables et de commis assis sur des tabourets, comme on pouvait encore en voir sous les piliers des Halles il y a quinze ans. De ces postes avancés, les commis, les apprentis et les apprenties parlaient, s'interrogeaient, se répondaient, interpellaient les passants, mœurs dont a tiré parti le grand Walter Scott dans les Aventures de Nigel. L'enseigne, qui représentait une hermine, pen-

dait au dehors comme pendent encore celles de quelques hôielleries de village, et sortait d'une riche potence en fer doré, travaillée à jour. Au-dessus de l'hermine était écrit, sur une face :

LECAMVS

PELLETIER DE MADAME LA ROYNE ET DV ItOT KOSTRE SIRE;

sur l'autre :

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