XVI. tJ
fils, comme la sentinelle obligée de mourir à son poste. Sachez-le! si vous êtes surpris, nous vous abandonnons tous ; nous jeueroos sur vous, s'il le faut, l'opprobre et Tinfamie. Nous dirons, au h^ soin, que vous êtes une créature des Guise à laquelle ils font jou»r ce rôle pour nous perdre. Ainsi, nous vous demandons un sacrifiM entier.
— Si vous périssez, dit le prince de Condé, je vous engage' un foi de gentilhomme que votre famille sera sacrée pour la maison de Navarre, je la porterai dans mon cœur et la servirai en \o\iw chose.
— Cette parole, mon prince, suffit déjà, répond Christophe sans songer que ce factieux était un Gascon. Nous sommes dans im temps où chacun, prince ou bourgeois, doit faire son devoir.
— Voilà un vrai huguenot. Si tous nos hommes étaient ainsi, dii la Rcnaudic en posant une main sur Tépaule de Christophe, wus serions demain les maîtres.
— Jeune homme, reprit le prince, j'ai voulu vous montrer qn* si Chaudicu prêche, si le gentilhomme est armé, le prince se bi!. Ainsi, dans cette chaude partie, tous les enjeux se valent.
— Écoutez, dit la Renaudie, je ne vous remettrai les papi r^ qu à Beaugcncy, car il ne faut pas les compromettre pendant ii>.; le voyage. Vous me trouverez sur le port : ma figure, ma \oi\. mes vêtements seront si changés, que vous ne pourrez me rtv":inaîtrc. Mais je vous dirai : Vous êtes un guépinf et vous me rt'j»"> drez : Prêt à servir. Quant à l'exécution, voici les moyens. \'» trouverez un cheval à la Pinte fleurie^, proche de Saint-<jeruu:;i TAuxerrois. Vous y demanderez Jean le Breton, qui vous mh*""^ à l'écurie, et vous donnera l'un de mes bidets connu pour U^ ses trente lieues en huit heures. Sortez par la porte de Bu>-). Breton a une passe pour moi, prenez-la pour vous, et filez eu (lisant le tour des villes. Vous pourrez ainsi arriver au petit jour i Orléans.
— Et le cheval? demanda le jeune Lecamus.
— Il ne crèvera pas avant Orléans, répondit la Renaudie. Lii^ scz-le à l'entrée du faubourg Bannier, car les portes sont brJi gardées, il ne faut pas éveiller les soupçons. A vous, Tami, de bi' :! jouer votre rôle. Vous inventerez la fable qui vous paraîtra U
meilleure pour arriver à la troisième maison à gauche en entrant dans Orléans; elle appartient à un certain Tourillon, gantier. Vous frapperez trois coups à la porte en criant : Service de MM, de Guise! L'homme est en apparence un guisard enragé, mais il n'y a que nous quatre qui le sachions des nôtres ; il vous donnera un batelier dévoué, un autre guisard de sa trempe, bien entendu. Descendez incontinent au port, vous vous y embarquerez sur un bateau peint en vert et bordé de blanc. Vous aborderez sans doute à Beaugency demain matin, à midi. Là, je vous ferai trouver une barque sur laquelle vous descendrez à Blois sans courir de danger. Nos ennemis les Guise ne gardent pas la Loire, mais seulement les ports. Ainsi, vous pourrez voir la reine dans la journée ou le lendemain.
— Vos paroles sont gravées là, dit Christophe en montrant son front.
Chaudicu embrassa son enfant avec une singulière effusion religieuse, il en était fier.
— Dieu veille sur toi! dit-il en montrant le couchant qui rougissait les vieux toits couverts en bardeaux et qui glissait ses lueurs à travers la forêt de poutres où bouillonnaient les eaux.
— Vous êtes de la race du vieux Jacques Bonhomme! dit la Renaudic à Christophe en lui serrant la main.
— Nous nous reverrons, monsieur, lui dit le prince en faisant un geste d'une grâce infmie et où il y avait presque de l'amitié.
D'un coup de rame, la Renaudie mit le jeune conspirateur sur une marche de Tescalier qui conduisait dans la maison, et la barque disparut aussitôt sous les arches du porit au Change.
Christophe secoua la grille en fer qui fermait l'escalier sur la rivière et cria; mademoiselle Lecamus Tentendit, ouvrit une des Toisées de Tarrière-boutique et lui demanda comment il se trouait là. Christophe répondit qu'il gelait et qu'il fallait d'abord le aire entrer.
— Notre maître, dit la Bourguignonne, vous êtes sorti par la orte de la rue, et vous revenez par celle de l'eau? Votre père va fliinent se fâcher.
Christophe, étourdi par une confidence qui venait de le mettre 1 rapport avec le prince de Condé, la Renaudie, Chaudieu, et
encore plus ému du spectacle anticipé d'une guerre civile imminente, ne répondit rien ; il monta précipitamment de la cuisine à Tarrière-boutique; mais, en le voyant, sa mère, vieille catholique enragée, ne put retenir sa colère.
— Je gage que les trois hommes avec lesquels tu causais là sont des réf...? demanda-t-elle.
— Tais-toi, ma femme, dit aussitôt le prudent >ieillard à cheveux blancs, qui feuilletait un gros livre. — Grands fainéaDt>, reprit-il en s' adressant à trois jeunes garçons qui depuis longtemps avaient fini leur souper, qu'attendez-vous pour aller dormir? Il esi huit heures, il faudra vous lever à cinq heures du matin. Vousavez d'ailleurs à porter chez le président de Thou son mortier et si robe. Allez-y tous trois en prenant vos bâtons et vos rapières. Si vous rencontrez des vauriens comme vous, au moins serez-vous eu force.
— Faut-il porter aussi le surcot d'hermine que la jeune reine a demandé, et qui doit cire remis à l'hôtel de Boissons, où il y a un exprès pour Blois et pour la reine m^re ? demanda l'un des commis
— Non, dit le syndic; le compte de la reine Catherine se monn à trois mille écus, il faudrait bien finir par les avoir, je compte aller à Blois.
— Mon père, je rte souffrirai pas qu'à votre âge et par le temps qui court, vous vous exposiez par les chemins. J'ai vingt-deux ans, vous pouvez m'employer à ceci, dit Christophe en lorgnant une boue où devait être le surcot.
— Êtes-vous soudés au banc? cria le vieillard aux apprentis, qi soudain prirent leurs rapières, leurs manteaux et la fourrure de M. de Thou.
Le lendemain, le parlement recevait au Palais, comme président. cet homme illustre qui, après avoir signé l'arrêt de mort du cooseiller du Bourg, devait, avant la fin de l'année, avoir à juger It prince de Condé.
— La Bourguignonne, dit le vieillard, allez demander à mon compère Lallier s'il veut venir souper avec nous en fournissant le vin ; nous donnerons la fripe ; dites-lui surtout d'amener sa fille.
Le syndic du corps des pelletiers était un beau vieillard de soixante ans, à cheveux blancs, à front large et découvert. Fourreur
de la œur depuis quarante ans, il avait vu toutes les révolutions du règne de François I", et s'était tenu dans sa patente royale malgré les rivalités de femmes. Il avait été témoin de l'arrivée à la cour de la jeune Catherine de Médicis, à peine âgée de quinze ans; il l'avait observée pliant sous la duchesse d'Étampes, la maîtresse de son beau-père, pliant sous la duchesse de Valentinois, maîtresse de son mari, le feu roi. Mais le pelletier s'était bien tiré de ces phases étranges, où les marchands de la cour avaient été si souvent enveloppés dans la disgrâce des maîtresses. Sa prudence égalait sa fortune. Il demeurait dans une excessive humilité. Jamais l'orgueil ne l'avait pris en ses pièges. Ce marchand se faisait si petit, si doux, si complaisant, si pauvre à la cour, devant les princesses, les reines et les favorites, que cette modestie et sa bonhomie avaient conservé l'enseigne de sa maison. Une semblable politique annonçait nécessairement un homme fin et perspicace. Autant il paraissait humble au dehors, autant il devenait despote au logis ; il était absolu chez lui. Très-honoré par ses confrères, il devait à la longue possession de la première place dans son commerce une immense considération. Il rendait d'ailleurs volontiers service, et, parmi ceux qu'il avait rendus, un des plus éclatants était certes l'assistance qu'il prêta longtemps au plus fameux chirurgien du xvi« siècle, Ambroise Paré, qui lui devait d'avoir pu S3 livrer à ses études. Dans toutes les difficultés qui survenaient entre marchands, Leçamus se montrait conciliant. Aussi, l'estime générale consolidait-elle sa position parmi ses égaux, comme son caractère d'emprunt le maintenait en faveur à la cour. Après avoir brigué par politique dans sa paroisse les honneurs de la fabrique, il faisait le nécessaire pour se conserver en bonne odeur de sainteté près du curé de Saint-Pierre aux Bœufs, qui le regardait comme un des hommes de Paris les plus dévoués à la religion catholique. Aussi, lors de la convocation des états généraux, fut-il nommé tout d'une voix pour représenter le tiers état par l'influence des curés de Paris, qui dans ce temps était immense. Ce vieillard était un de ces sourds et profonds ambitieux qui se courbent pendant cinquante ans devant chacun, en se glissant de poste en poste, sans qu'on sache comment ils sont arrivés, mais qui se trouvent assis et au repos là où jamais personne, môme parmi les plus audacieux, n'aurait osé s'avouer un
in
pareil but au commencement de la vie : tant était forte la distance, tant d'abîmes étaient à franchir et où Ton devait rouler I Lecaraus, qui avait une immense fortune cachée, ne voulait courir aucun péril et préparait un brillant avenir à son fils. Au lieu d'avoir celle ambition personnelle qui souvent sacrifie l'avenir au présent, il avait l'ambition de famille, sentiment perdu de nos jours, étouffé par la sotte disposition de nos lois sur les successions. Lecamus se voyait premier président au parlement de Paris dans la personne de son petit-fils.
Christophe, filleul du fameux de Thou l'historien, avait reçu la plus solide éducation; mais elle l'avait conduit au doute et à Texamen qui gagnaient les étudiants et les Facultés de l'Université. Christophe faisait en ce moment ses études pour débuter au barreau, ce premier degré de la magistrature. Le vieux pelletier jouait l'hésitation à propos de son fils : il paraissait tantôt vouloir faire de Christophe son successeur, tantôt en faire un avocat; mais sérieusement il ambitionnait pour ce fils une place de conseiller au parlement. Ce marchand voulait mettre la famille Lecamus au rang de ces vieilles et célèbres familles de bourgeoisie parisienne d'où sortireni les Pasquier, les Mole, les Miron, les Séguier, Lamoignon, du Tillet, Lecoigneux, Lcscalopier, les Goix, les Arnauld, les fameux éche\in5 et les grands prévôts des marchands parmi lesquels le trône trouva tant de défenseurs. Aussi, pour que Christophe pût soutenir un jour son rang, voulait-il le marier à la fille du plus riche orfé\Te de la Cité, son compère Lallier, dont le neveu devait présenter à Henri IV les clefs de Paris. Le dessein le plus profondément enfoncé dans le cœur de ce bourgeois était d'employer la moitié de sa fortune et la moitié de celle de l'orfèvre à l'acquisition d'une grande et belle terre seigneuriale, affaire longue et difficile en ce temps. Mais ce profond politique connaissait trop bien son temps pour ignorer les grands mouvements qui se préparaient : il voyait bien et voyait juste, en prévoyant la division du royaume en deux camps. Les supplices inutiles de la place de l'Estrapade, l'exécution du couturier de Henri II, celle plus récente du conseiller Anne du Bourg, la connivence actuelle des grands seigneurs, celle d'une favorite, sous le règne de François I", avec les réformés étaient de terribles indices. Le pelletier ûvait résolu de rester, quoi qu'il arrivât, catho-
liqiie, royaliste et parlementaire ; mais il lui convenait, in petto, que son fils appartint à la Réformation. Il se savait assez riche pour racheter Christophe, sil était par trop compromis; puis, si la France devenait calviniste, son fils pouvait sauver sa famille, dans une de ces furieuses émeutes parisiennes dont le souvenir vivait dans la bourgeoisie, et qu'elle devait recommencer pendant quatre règnes. Mais ces pensées, de môme que Louis XI, le vieux pelletier ne se les disait pas à lui-même ; sa profondeur allait jusqu'à tromper sa femme et son fils. Ce grave personnage était depuis longtemps le chef du plus riche, du plus populeux quartier de Paris, celui du centre, sous le titre de quartenier, qui devait devenir si célèbre quinze ans plus tard. Vêtu de drap, comme tous les bourgeois prudents qui obéissaient aux ordonnances somptuaires, le sieur Lecamus (il tenait à ce litre accordé par Charles V aux bourgeois de Paris, et qui leur permettait d'acheter des seigneuries et d'appeler leurs femmes du beau nom de demoiselles), n'avait ni chaîne d'^or, ni soie, mais un bin pourpoint à gros boutons d'argent noircis, des chausses drapées montant au-dessus du genou et des souliers de cuir agrafés. Sa chemise de fine toile sortait en gros bouillons, selon la mode du temps, par sa veste entr'ouverte et son haut-de-chausses. Quoique la belle et large figure de ce vieillard reçût toute la clarté de la lampe, il fut alors impossible à Christophe de deviner les pensées ensevelies sous la riche carnation hollandaise de son vieux père; mais il comprit néanmoins tout le parti que le vieillard voulait tirer de son affection pour la jolie Babette Lallier. Aussi, en homme qui avait pris sa résolution, Christophe sourit-il amèrement en entendant inviter sa future.
Quand la Bourguignonne fut partie avec les apprentis, le vieux Lecamus regarda sa femme en laissant voir alors tout son caractère ferme et absolu.
• — Tu ne seras pas contente que tu n'aies fait pendre cet enfant, avec ta damnée langue! lui dit-il d'une voix sévère.
— Je Taimerais mieux justicié, mais sauvé, que vivant et huguenot, dit-elle d'un air sombre. Penser qu'un enfant qui a logé neuf mois dans mes entrailles n'est pas bon catholique et mange de la vache à Colas, qu'il ira en enfer pour l'éternité ! Elle se mit à pleurer.
— Vieille bête, lui dit le pelletier, laisse-le donc vivre, quand ce ne serait que pour le convertir! Tu as dit, devant nos apprentis un mot qui peut faire bouter le feu à notre maison et nous fair^' cuire tous comme des puces dans les paillasses.
La mûre se signa, s'assit et resta muette.
— Or çà, toi, dit le bonhomme en jetant un regard de juge à son fils, explique-moi ce que tu faisais là sur l'eau avec... Viens ici que je te parle, dit-il en empoignant son fils par le bras et Tatiirant à lui..., avec le prince de Condé, souffla-t-il dans l'oreille de Christophe, qui tressaillit. — Crois-tu que le pelletier de la cmir n'en connaisse pas toutes les figures? et crois-tu que j'ignore ce qui se passe? Monseigneur le grand maître a donné Tordrç d'amener des troupes à Amboise. Retirer des troupes de Paris et les envoyer à Amboise, quand la cour est à Blois, les faire aller par Chartres et Vendôme au lieu de prendre la route d'Orléans, esi-ce clair? il va y avoir des troubles. Si les reines veulent leurs surcots, elles les enverront chercher. Le prince de Condé a peut-être résolu de tuer MM. de Guise, qui, de leur côté, pensent peut-être à se défaire de lui. Le prince se servira des huguenots pour se défendre. A quoi servirait le fils d'un pelletier dans cette bagarre? Quand tu seras marié, quand tu seras avocat en parlement, tu seras tout aussi prudent que ton père. Pour être de la nouvelle religion, le fils d'un pelletier doit attendre que tout le monde en soit. Je ne condamne pas les réformateurs, ce n'est pas mon métier; mais la cour est catholique, les deux reines sont catholiques, le parlement est catholique; nous les fournissons, nous devons être catholiques. Tu ne sortiras pas d'ici, Christophe, ou je te mets chez le président de Thou, ton parrain, qui te gardera près de lui nuit et jour et te fera noircir du papier au lieu de te laisser noircir l'âme en la cuisine de ces damnés Genevois.
— Mon père, dit Christophe en s' appuyant sur le dos de la chaise où était le vieillard, envoyez-moi donc à Blois porter le surcot à la reine Marie et réclamer notre argent de la reine mère ; sans cela, je suis perdu! et vous tenez à moi...
— Perdu? reprit le vieillard sans manifester le moindre étonne ment. Si tu restes ici, tu ne seras point perdu, je le retrouverai toujours.
— On m'y tuera.
— Comment?
— Les plus ardents des huguenots ont jeté les yeux sur moi pour les servir en quelque chose, et, si je manque à faire ce que je viens de promettre, ils me tueront en plein jour, dans la rue, ici, comme on a tué Minard. Mais, si vous m'envoyez à la cour pour vos affaires, peut-être pourrai-je me justifier également bien des deux côtés. Ou je réussirai sans avoir couru aucun danger et saurai conquérir ainsi une belle place dans le parti, ou, si le danger est trop grand, je ne ferai que vos affaires.
Le père se leva comme si son fauteuil eût été de fer rougi.
— Ma femme, dit-il, laisse-nous, et veille à cô que nous soyons bien seuls, Christophe et moi.
Quand mademoiselle Lecamus fut sortie, le pelletier prit son fils par un bouton et l* emmena dans le coin de la salle qui faisait Fencoignure du pont.
— Christophe, lui dit-il dans le tuyau de l'oreille comme quand il venait de lui parler du prince de Condé, sois huguenot, si tu as ce vicc-là, mais sois-le avec prudenc3, au fond du cœur et non de manière à te faire montrer au doigt, dans le quartier. Ce que tu viens de m'avouer me prouve combien les chefs ont confiance en toi. Que vas-tu donc faire à la cour?
— Je n3 saurais vous le dire, répondit Christophe, je ne le sais pas encore bien moi-même.
— Hum! hum! fit le vieillard en regardant son fils, le drôle veut truphcr son pire, il ira loin. — Or çà, reprit-il à voix basse, tu ne vas pas à la cour pour por:er des avances à MM . de Guise ni au petit roi, notre maître, ni à la petite reine Marie. Tous ces cœurs-là sont catholiques; mais je jurerais bien que l'Italienne a quelque chose contre l'Écossaise et contre les Lorrains, je la connais : elle avait une furieuse envie de mettre la main à la pâte! le feu roi la craignait si bien, qu'il a fait comme les orfèvres, il a usé le diamant par le diamant, une femme par une autre. De là, cette haine de la reine Catherine contre la pauvre duchesse de Valentinois, à qui elle a pris le beau château de Chenonceaux. Sans M. le connétable, la duchesse était pour le moins étranglée... Arrière, mon fils ! ne te mets pas entre les mains de cette Italienne, qui n'a
de passion que dans la cervelle : mauvaise espèce de femme! Oui. ce qu'on l'envoie faire à la cour te causera peut-être un grand mal de tête, s'écria le père en voyant Christophe près de répondiv. Mon enfant, j'ai des projets pour ton avenir, tu ne les dérang»T.i'> pas en te rendant utile à la reine Catherine; mais, Jésusî ne ri^ que point ta tête! et ces MM. de Guise la couperaient comme h Bourguignonne coupe un navet, car les gens qui t'emploienik désavoueront entièrement.
— Je le sais, mon père-, dit Christophe.
— Es-tu donc aussi fort que cela? Tu le sais et tu le risques!
— Oui, mon père.
'— Ventre-de-l^up-cervier! s'écria le père, qui serra son fils dm? ses bras, nous pourrons nous entendre : tu es digne de ton p- p. Mon enfant, tu seras l'honneur de la famille, et je vois que îu:: vieux p^re peut s'expliquer avec toi. Mais ne sois pas plus hu^nunot que MM. de Coligny? Ne tire pas l'épée; tu seras homme d» plume, reste dans ton futur rôle de robin. Allons, ne me d:> rien qu'après la réussite. Si tu ne m'as rien fait savoir quatre jour* après ton arrivée à Blois, ce silence me dira que tu seras en danger. Le vieillard ira sauver le jeune homme. Je n'ai pas veniL pendant trente-deux ans des fourrures sans connaître l'envers d^^ rob?s de cour. J'aurai de quoi me faire ouvrir les portes.
Christophe ouvrait de grands yeux en entendant son père parler ainsi, mais il craignit quelque piège paternel et garda le sileme.
— Eh bien, faites le compte, écrivez une lettre à la reine :f veux partir à l'instant; sans quoi, les plus grands malheurs arriva raient.
— Partir! Mais comment?
— J'achèterai un cheval... Écrivez, au nom de Dieu!
— Hé ! la mère ! de l'argent à ton fils, cria le pelletier à 5:1 femme.
La mère rentra, courut à son bahut et donna une bourse à Chrir tophe, qui, tout ému, l'embrassa.
— Le compte était tout prêt, dit son père, le voici. Je vais écrira la lettre.
Christophe prit le compte et le mit dans sa poche.
— Mais tu souperas au moins avec nous, dit le bonhomme. Daa>
ces extrémités, il faut échanger vos anneaux, la fille à Lallier et toi.
— - Eh bien, je vais Faller quérir, s'écria Christophe.
Le jeune homme se défia des incertitudes de son p6rc, dont le caractère ne lui était pas encore assez connu ; il monta dans sa chambre, s'habilla, prit une valise, descendit à pas de loup, la posa sous un comptoir de la boutique, ainsi que sa rapière et son manteau.
— Que diable fais-tu? lui dit son père en l'entendant. Christophe vint baiser le vieillard sur les deux joues.
— Je ne veux pas qu'on voie mes apprêts de départ , j'ai tout mis sous un comptoir, lui répondit-il à l'oreille.
— Voici la lettre, dit le père.
Christophe prit le papier et sortit comme pour aller chercher la jeune voisine.
Onelques instants après le départ de Christophe, le compère Lallier et sa fille arrivèrent , précédés d'une servante qui apportait trois bouteilles de vin vieux.
— Eh bien, où est Christophe? dirent les deux vieilles gens.
— Christophe? s'écria Babette, nous ne l'avons pas vu.
— Mon fils est un fier drôle! il me trompe comme si je n'avais pas de barbe. Mon compère, que va-t-il arriver? Nous vivons dans un temps où les enfants ont plus d'esprit que les pitres.
— Mais il y a longtemps que tout le quartier en fait un mangeur de vache à Colas, dit Lallier.
— Défendez-le sur ce point, compère, dit le pelletier à l'orfèvre; la jeunesse est folle, elle court après les choses neuves; mafs Babette le fera tenir tranquille, elle est encore plus neuve que Calvin.
Babette sourit; elle aimait Christophe et s'offensait de tout ce que Ton disait contre lui. C'était une fille de la vieille bourgeoisie, élevée sous les yeux de sa mère, qui ne l'avait pas quittée; son maintien était doux, correct comme son visage; elle était vêtue en étoffes de laine de couleurs grises et harmonieuses; sa gorgerette , simplement plissée , tranchait par sa blancheur sur 5es vêtements; elle avait un bonnet de velour^ brun qui ressemblait beaucoup à un béguin d'enfant, mais il était orné de ruches
et de barbes en gaze tannée, ou autrement couleur de tan, qui descendaient de chaque côté de sa figure. Quoique blonde n blanche comme une blonde, elle paraissait rusée, une, toui ei essayant de cacher sa malice sous Pair d'une fille honnéteinem éduquée. Tant que les deux servantes allèrent et vinrent en meitant la nappe, les brocs, les grands plats d'étain et les couYt'n\ Torfévre et sa fille, le pelletier et sa femme restèrent devaDi Ij haute cheminée à lambrequins de serge rouge bordée de fran^v^ noires, disant des riens. Babette avait beau demander où pou\d être Christophe, la mère et le père du jeune huguenot donnai» ai des réponses évasives; mais, quand les deux familles furent ai;}blées, et que les deiix servantes furent à la cuisine, Lecamus dii : sa future belle-fille :
— Christophe est parti pour la cour.
— A Blois! Faire un pareil voyage sans m' avoir dit adieu! séci t-elle.
— L'affaire était pressée, dit la vieille mère.
— Mon compère, dit le pelletier en reprenant la conversainn abandonnée, nous allons avoir du grabuge en France : les reformés se remuent.
— S'ils triomphent, ce ne sera qu'après de grosses guerres pendant lesquelles le commerce ira mal, dit Lallier, incapable de s -'r ver plus haut que la sphère commerciale.
— Mon père, qui a vu la fin des guerres entre les Bourgiiign-î^ et les Armagnacs, m'a dit que notre famille ne s'en serait pas sr.vée si l'un de ses grands-pères, le père de sa mère, n'avait pav un Goix, l'un de ces fameux bouchers de la Halle qui tenaient p^ir les Bourguignons, tandis que l'autre, un Lecamus, était du fondes Armagnacs; ils paraissaient vouloir s'arracher la peau <ie\ trie monde, mais ils s'entendaient en famille. Ainsi, tâchons de S:t' ver Christophe ; peut-être dans l'occasion nous sauvera-t-il.
— Vous êtes un fin matois, compère! dit l'orfèvre.
— Non , répondit Lecamus. La bourgeoisie doit penser à elle, i' peuple et la noblesse lui en veulent également. La bourgei«> parisienne donne des craintes à tout le monde, excepté au roi, q • la sait son amie. .
— Vous qui êtes si savant et qui avez vu tant de choses, «i"
manda timidement Babette, expliquez -moi donc ce que veulent les réformes?
— Dites-nous ça, compère? s'écria Torfévre. Je connaissais le couturier du feu roi et le tenais pour un homme de mœurs simples, sans grand génie; il était quasi comme vous, on lui eût baillé Dieu sans confession, et cependant il trempait au fond de cette religion nouvelle, lui! un homme dont les deux oreilles valaient quelque cent mille écus. 11 devait donc avoir des secrets à révéler, pour que le roi et la duchesse de Valentinois aient assisté à sa torture?
— Et de terribles! dit le pelletier. La Réformation, mes amis, reprit-il à voix basse, ferait rentrer dans la bourgeoisie les terres de rÉjlisc. Après les privilèges ecclésiastiques supprimés, les réformés comptent demander que les nobles et les bourgeois soient égaux pour les tailles, qu'il n'y ait que le roi au-dessus de tout le monde, si toutefois on laisse un roi dans l'État.
— Supprimer le trône! s'écria Lallier.
~Eh! compère, dit Lecamus, dans les Pay3-Bas, les bourgeois se gouvernent eux-mêmes par des échevins à eux, lesquels élisent eux-mêmes un chef temporaire,
— Vive-Dieu! compjre, on devrait faire ces b3lles choses et rester catholiques, s'écria l'orfèvre.
— Nous sommes trop vieux pour voir le triomphe de la bourgeoisie de Paris, mais elle triomphera, compère ; dans le temps comme dans le temps! Ah ! il faudra bien que le roi s'appuie sur elle pour résister, et nous avons toujours bien vendu notre appui. Enfin, la dernière fois, tous les bourgeois ont été anoblis, il leur a été permis d'acheter des terres seigneuriales et d'en porter les noms sans qu'il soit besoin de let res expresses du roi. Vous comme moi, le petit-fils des Goix par les femmes, ne valons-nous pas bien des seigneurs?
Cette parole effraya tant l'orfèvre et les deux femmes, qu'elle fut suivie d'un profond silence. Les ferments de 1789 piquaient déjà le sang de Lecamus, qui n'était pas encore si vieux qu'il ne pût voir les audaces bourgeoises de la Ligue.
— Vendez-vous bien, malgré ce remue-ménage? demanda Lallier à la Lecamus.
— Cela fait toujours du tort, répondit-elle.
— Aussi ai-je bien fort l'envie de faire un avocat de mon flls, dit Lecamus, car la chicane va toujours.
La conversation resta dès lors sur un terrain de lieux communs au grand contentement de Torfévre, qui n'aimait ni les troiibli> politiques, ni les hardiesses de pensée.
Les rives de la Loire, depuis Blois jusqu'à Angers, ont été 1 i»l>jet de la prédilection des deux dernières branches de la n< t royale qui çccupèrent le trône avant la maison de Bourbon. 0. beau bassin mérite si bien les honneurs que lui ont faits les ruiv que voici ce qu'en disait naguère l'un de nos plus élégants ânvains :
« 11 existe en France une province qu'on n'admire jamais av^ z. Parfumée comme Tltalie, fleurie comme les rives du Guadalqimir, et belle, en outre, de sa physionomie particulière, toute Français, ayant toujours été Française, contrairement à nos provinces du Nord abâtardies, par le contact allemand, et à nos provinces d. Midi qui ont vécu çn concubinage avec les Maures, les Espajnt»:^ et tous les peuples qui en ont voulu ; cette province pure, cha<:c, brave et loyale, c'est la Touraine! La France historique est là! L'Auvergne est l'Auvergne, le Languedoc n'est que le Langued^i': mais la Touraine est la France, et le fleuve le plus national p-'nr nous est la Loire qui arrose la Touraine. On doit dès lors nmiih s'étonner de la quantité de monuments enfermés dans les dépirtements qui ont pris le nom et les dérivations du nom de la bure. A chaque pas qu'on fait dans ce pays d'enchantements, on dcouvre un tableau dont la bordure est une rivière ou un o\yy tranquille qui réfléchit dans ses profondeurs liquides un chàteai. ses tourelles, ses bois, ses eaux jaillissantes. Il était naturel qlà où vivait de préférence la royauté, où elle établit si longtemps sa cour, vinssent se grouper les hautes fortunes, les distinctions d»^ race et de mérite, et qu'elles s'y élevassent des palais grande comme elle. »
iN'est-il pas incompréhensible que la royauté n'ait point sui : l'avis indirectement donné par Louis XI, de placer à Tours la capitale du royaume? Là, sans de grandes dépenses, la Loire pouvait être rendue accessible aux vaisseaux de commerce et aux bâtimenis
de guerre légers. Là, le siège du gouvernement eût été à Tabri des coups de main d'une invasion. Les places du Nord n'eussent pas alors demandé tant d'argent pour leurs fortifications, aussi coûteuses à elles seules que Tont été les somptuosités de Versailles. Si Louis XIV avait écouté le conseil de Vauban, qui voulait lui bâtir sa résidence à Mont-Louis, entre la Loire et le Cher, peut-être la révolution de 1789 n'aurait-elle pas eu lieu. Ces belles rives portent donc, de place en place, les marques de la tendresse royale. Les châteaux de Chambord, de Blois, d'Amboise, de Chenonceaux, de Chaumont, du Plessis-lez-Tours, tous ceux que les maîtresses de nos rois, que les financiers et les seigneurs se bâtirent à Véretz, Azay-le-Rideau , Ussé, Villandri, Valençay, Chanteloup, Duretal, dont quelques-uns ont disparu, mais dont la plupart vivent encore, sont d'admirables monuments où respirent les merveilles de cette époque si mal comprise par la secte littéraire des moyenàgistes. Entre tous ces châteaux, celui de Blois, où se trouvait alors la cour, est un de ceux où la magnificence des d'Orléans et des Valois a mis son plus brillant cachet, et le plus curieux pour les historiens, pour les archéologues, pour les catholiques. Il était alors complètement isolé. La ville, enceinte de fortes murailles garnies de tours, s'étalait au bas de la forteresse, car ce château servait en effet tout à la fois de fort et de maison de plaisance. Au-dessus de la. ville, dont les maisons pressées et les toits bleus s'étendaient, alors comme aujourd'hui, de la Loire jusqu'à la crête de la colline qui règne sur la rive droite du fleuve, se trouve un plateau triangulaire, coupé de l'ouest par un ruisseau sans importance aujourd'hui, car il coule sous la ville; mais qui, au xv® siècle, disent les historiens, formait un ravin assez considérable, et duquel il reste un profond chemin creux, presque un abîme, entre le faubourg et le château.
Ce fut sur ce plateau, à la double exposition du nord et du midi, que les comtes de Blois se bâtirent, dans le goût de l'architecture du xn* siècle, un castel où le fameux Thibault le Tricheur, Thibault le Vieux et autres tinrent une cour célèbre. Dans ces temps de féodalité pure où le roi n'était que inler pares primus, selon la belle expression d'un roi de Pologne, les comtes de Champagne, les comtes de Blois, ceux d'Anjou, les simples barons de Norman-
43i ÉTUDES PHILOSOPHIQUES.
die, les ducs de Bretagne menaient un train de souverains et donnaient des rois aux plus fiers royaumes. Les Plantagenet d'Anjoa, les Lusignan de Poitou, les Robert de Normandie alimentaient par leur audace les races royales, et quelquefois, comme du Glaicquin. de simples chevaliers refusaient la pourpre, en préférant Tépêe lit* connétable. Quand la couronne eut rjuni le comté de Blois à s<»q domaine, Louis XII, qui affectionna ce site peut-être pour s'éloigner du Plessis , de sinistre mémoire , construisit en retour, à la double exposition du levant et du couchant, jm corps de lo^is qui joignit le château des comtes de Blois aux restes de vieilles constructions, dont il ne subsiste aujourd'hui que Timmense salle où se tinrent les états généraux sous Henri III. Avant df s'amouracher de Chambord, François I" voulut achever le châieaj en y ajoutant deux autres ailes, ainsi le carré eût été parfait ; maiv Chambord le détourna de Blois, où il ne fit qu'un corps de lo^^ qui, de son temps et pour ses petits-enfants, devint tout le château. Ce troisième château bâti par François I*"" est beaucoup plus vaste et plus ornvi que le Louvre, appelé de Henri II. II est ce que Tarchitecture dite de la renaissance a élevé de plus fantastique. Aussi, dans un temps où régnait une architecture jalouse et où de moyen âge on ne se souciait guère, dans une époque où la littérature ne se mariait pas aussi étroitement que de nos jours avec Tart, la Fontaine a-t-il dit du château de Blois, dans sa langue pleine de bonhomie : « Ce qu'a fait faire François 1*^', à le re;:arder du dehors, me contenta plus que tout le reste : il y a foa'e petites galeries, petites fenêtres, petits balcons, petits omemeni^ sans régularité et sans ordre, cela fait quelque chose de grand q à me plaît assez. »
Le château de Blois avait donc alors le mérite de représenter trois genres d'architecture différents, trois époques, trois systèmes, trois dominations. Aussi, peut-être n'existe-t-il aucune demeure royale qui soit, sous ce rapport, comparable au château de Blois. Cette immense construction offre, dans la même enceinte, dans U même cour, un tableau complet, exact de cette grande représeotation des mœurs et de la vie des nations qui s'appelle rarchitecture. Au moment où Christophe allait voir la cour, la partie du château qui, de nos jours, est occupée par le quatrième palais q lo
s'y bâtit soixante et dix ans plus tard, pendant son exil, Gaston, le factieux frère de Louis XII 1, offrait un ensemble de parterres et de jardins aériens pittoresquement mêlés aux pierres d'attente et aux tours inachevées du château de François !•'. Ces jardins communiquaient par un pont d'une belle hardiesse, et que les vieillards du Blésois peuvent encore se souvenir d'avoir vu démolir, à un parterre qui s'élevait de l'autre côté du château et qui, par la disposition du sol, se trouvait au même niveau. Les gentilshommes attachés à la reine Anne de Bretagne, ou ceux qui de cette province venaient la solliciter, conférer avec elle ou l'éclairer sur le sort de la Bretagne, attendaient là l'heure de ses audiences, son lever ou sa promenade. Aussi l'histoire a-t-elle donné le nom de Perchoir aux Bretons à ce parterre, qui, de nos jours, est le jardin fruitier de quelque bourgeois et forme un promontoire sur la place des Jésuites. Cette place était alors comprise dans les jardins de cette belle résidence, qui avait ses jardins du haut et ses jardins du bas. On voit encore aujourd'hui, à une assez grande distance de la place des Jésuites, un pavillon construit par Catherine de Médicis, et où, selon les historiens du Blésois, elle avait mis ses thermes. Ce détail permet de retrouver la disposition très-irrégulière des jardins qui montaient et descendaient en suivant les ondulations du sol, excessivement tourmenté tout autour du château, ce qui en faisait la force et causait, comme on va le voir, l'embarras du duc de Guise. On allait aux jardins par des galeries extérieures et intérieures, dont la principale se nommait la galerie des Cerfs, à cause de ses ornements. Cette galerie aboutissait au magnifique escalier qui sans doute a inspiré le fameux escalier double de Chambord, et qui, d'étage en étage, menait aux appartements. Quoique la Fontaine ait préféré le château de François I*»" à celui de Louis XII, peut-être la naïveté de celui du bon roi plaira-t-elle aux vrais artistes, autant qu'ils admireront la magniûcence du roi-chevalier. L'élégance des deux escaliers qui se trouvent à chaque extrémité du château de Louis XII, les sculptures Ones, originales qui y abondaient et que le temps a dévorées, mais dont les restes charment encore les antiquaires : tout, jusqu^à la distribution quasi claustrale des appartements, révèle une grande simplicité de mœurs. Évidemment la cour n'existait pas encore et n'avait pas pris les développe- XVI. 28
ments, que François I«' et Catherine de Médicis devaient y donner, au grand détriment des mœurs féodales. En admirant la plupart des tribunes, les chapiteaux de quelques colonnes, certaines figurines d'une délicatesse exquise , il est impossible de ne pas imaginer que Michel Columb, ce grand sculpteur, le Michel-Ange d».' la Bretagne, n'ait passé par là pour plaire à sa reine Anne, qu'il a immortalisée dans le tombeau de son père, le dernier duc de Bretagne.
Quoi qu'en dise la Fontaine, rien n'est plus grandiose que la demeure du fastueux François I®'. Grâce à je ne sais quelle bniule indifférence, à l'oubli peut-être, les appartements qu'y occupaieni alors Catherine de Médicis et son fils François II nous offrent encore aujourd'hui leurs principales dispositions. Aussi Thisu»rien peut-il y revoir les tragiques scènes du drame de la Réformation, dans lequel la double lutte des Guise et des Bourbons contre les Valois forme un des actes les plus compliqués, et qui s*\ dénoua.
Le château de François l"*" écrase entièrement la naïve habitation de Louis XII par sa masse imposante. Du côté des jardins d'en bas. c'est-à-dire de la place moderne dite des Jésuites, le château présente une élévation presque double de celle qu'il *a du côté de la cour. Le rez-de-chaussée, où se trouvaient les célèbres galerie*, forme du côté des jardins le second étage. Ainsi, le premier où logeait alors la reine Catherine est le troisième, et les appanements royaux sont aii quatrième au-dessus des jardins du bas, qui, dans ce temps, étaient séparés des fondations par de profondes douves. Le château, déjà colossal dans la cour, paraît donc gigantesque, vu du bas de la place comme le vit la Fontaine, qui avo"f n'être entré ni dans la cour ni dans les 'appartements. De la plnv des Jésuites, tout semble petit. Les balcons sur lesquels on se promène, les galeries d'une exécution merveilleuse, les fenêtres sculptées dont les embrasures sont aussi vastes que des boudoirs, et qui servaient alors de boudoirs, ressemblent aux fantaisies peintes des décorations de nos opéras modernes quand les peintres y font dt*> palais de fées. Mais, dans la cour, quoique les trois étages audessus du rez-de-chaussée soient encore aussi élevés que le papillon de l'Horloge, aux Tuileries, les délicatesses infinies de cette ar-
chitecture se laissent voir complaisamment et ravissent les regards étonnés. Ce corps de logis, où se tenaient la cour fastueuse de Catherine et celle de Marie Stuart, est partagé par une tour hexagone où tourne dans sa cage évidée un escalier en pierre, caprice mauresque exécuté par des géants, travaillé par des nains, et qui donne à cette façade Tair d'un rêve. Les tribunes de Tescalier forment une spirale à compartiments carrés qui s'attache aux cinq pans de cette tour, et dessine, de distance en distance, des encorbellements transversaux brodés de sculptures arabesques au dehors et au dedans..On ne peut comparer cette création étourdissante de détails ingénieux et fins, pleine de merveilles qui donnent la parole à ces pierres, qu'aux sculptures abondantes et profondément fouillées des ivoires de Chine ou de Dieppe. Enfin, la pierre y ressemble à une guipure. Les fleurs, les figures d'hommes ou d'animaux descendent le long des nervures, se multiplient de marche en marche et couronnent cette tour par une clef de voûte où les ciseaux de Tart du xvi*' siècle ont lutté avec les naïfs tailleurs d'images qui, cinquante ans auparavant, avaient sculpté les clefs de voûte des deux escaliers du château de Louis XII. Quelque ébloui que l'on soit en voyant ces formes renaissant avec une infatigable prolixité, on s'aperçoit que l'argent a manqué tout aussi bien à François I" pour Blois qu'à Louis XIV pour Versailles. Plus d'une figurine montre sa jolie tête fine qui sort d'un bloc à peine dégrossi. Plus d'une rosace fantasque est seulement indiquée par quelques coups de ciseau dans la pierre abandonnée, et où l'humidité fait fleurir ses moisissures verdâtres. Sur la façade, à côté des dentelles d'une fenêtre, la fenêtre voisine offre ses masses de pierre déchiquetées par le temps, qui l'a sculptée à sa manière. Il existe là, pour les yeux les moins artistes et les moins exercés, un ravissant contraste entre cette façade où les merveilles ruissellent et la façade intérieure du château de Louis XII, composée au rez-de-chaussée de quelques arcades d'une légèreté vaporeuse soutenues par des colonnettes qui reposent en bas sur des tribunes élégantes, et de deux étages où les croisées sont sculptées avec une charmante sobriété. Sous les arcades s'étend une galerie dont les murailles offraient des peintures à fresque, et dont le plafond était également peint, car on retrouve encore aujourd'hui quelques traces de cette ma-
gnificence imitée de l'Italie et qui annonce les expéditions de nos rois, à qui le Milanais appartenait. En face du château de FraDçois V^ se trouvait alors la chapelle des comtes de Blois, dont la façade était presque en harmonie avec Tarchitecture de Thabitation de Louis XII. Aucune image ne saurait peindre la solidité m^ jestueuse de ces trois corps de bâtiments, et, malgré le désaccord de l'ornementation, la royauté puissante et forte, qui démontraii la grandeur de ses craintes par la grandeur des précautions, servait de lien à ces trois édifices de natures différentes, dont deux s'adossent à l'immense salle des é.ats généraux, vaste et haute comme une église. Certes, ni la naïveté, ni la force des existence^ bourgeoises qui sont dépeintes au commencement de cette histoire, et chez lesquelles l'art était toujours représenté, ne manquaien: a cette habitation royale. Blois était bien le thème fécond et brillaaî auquel la bourgeoisie et la féodalité, l'argent et le noble donnaiea: tant de vivantes répliques dans les villes et dans les campagnes. Vous n'eussiez pas autrement voulu la demeure du prince qui régnait sur le Paris du xvi* siècle. La richesse des vêtements seigneuriaux, le luxe des toilettes de femmes devaient admirablement s'harmonier avec la toilette de ces pierres si curieusemeni travaillées. D'étage en ^tage, en montant le merveilleux escalier de son château de Blois, le roi de France découvrait une pli'? grande étendue de cette belle Loire qui lui apporte là des nouvelles de tout le royaume, qu'elle partage en deux moitiés affronUts e: quasi rivales. Si, au lieu d'aller l'asseoir dans une plaine morte ei sombre et à deux lieues de là, François I*' eût assis Chambord ec retour de ce château et à la place où s'étendaient alors les parterres où Gaston mit son palais, jamais Versailles n'eût existé, Blois aurait été nécessairement la capitale de la France. 0"^^''* Valois et Catherine de Médecis prodiguèrent leurs richesses daa? le château de François l***" à Blois; mais qui ne devinerait conlbie^J la couronne y fut prodigue, en admirant les puissantes muraili'S de refend,' épine dorsale de ce château, où sont ménagés et d^ profondes alcôves, et des escaliers secrets, et des cabinets q^'^ enferment des salles aussi vastes que la salle du conseil, celle des gardes et des chambres royales où, de nos jours, se loge à Tais*: une compagnie d'infanterie? Quand même le visiteur ne compreo-
lirait pas tout d'abord que les merveilles du dedans correspondaient à celles du dehors, les vestiges du cabinet de Catherine de Médicis, où Christophe allait être introduit, attesteraient suffisamment les élégances de Tart qui a peuplé ces appartements de figurations animées, où les salamandres étincelaient dans les fleurs, où la palette du xvi« siècle décorait de ses plus brillantes peintures les pkis sombres dégagements. Dans ce cabinet, Tobservatcur peut encore retrouver de nos jours les traces de ce goût de dorure que Catherine apporta d'Italie, car les princesses de sa maison aimaient, selon la charmante expression de Tauteur déjà cité, à plaquer dans les châteaux de la France For gagné dans le commerce par leurs ancêtres, et signaient leurs richesses sur les murs des salles royales.
La reine mère occupait au premier étage les appartements de la reine Claude de France, femme de François I*% où se voient encore les délicates sculptures des doubles C accompagnés des images, de blancheur parfaite, de cygnes et de lys, ce qui signifiait : Candidîor candidis (plus blanche que les plus blanches choses), la devise de cette reine dont le nom commençait, comme celui de Catherine, par un G et qui convenait aussi bien à la fille de Louis XII qu'à la mère des derniers Valois; car aucun soupçon, malgré la violence des calomnies calvinis.es, n'a terni la fidélité que Catherine de Médicis gardait à Henri II.
Évidemment, la reine mère, chargée encore de deux enfants en bas âge (celui qui fut depuis le duc d'Alençon, et Marguerite, qui fut la femme de Henri IV et que Charles IX appelait Margot), avait eu besoin de tout ce premier étage.
Le roi François II et la reine Marie Stuart occupaient au second étage les appartements royaux qui avaient été ceux de François I**", et qui furent ceux de Henri III. L'appartement royal, de même
que celui pris par la reine mère, est divisé dans toute la longueur du château, et à chaque étage, en deux parties, parce fameux mu de refend d'environ quatre pieds d'épaisseur, et sur lequel s'appuient les murs énormes qui séparent les salles entre elles. Ainsi, au premier comme au second étage, les appartements offrent deux parties distinctes. La partie éclairée au midi sur la cour servait à la réception et aux affaires publiques, tandis que, pour combattre
la chaleur, les appartements avaient été distribués dans la partie exposée au nord, et qui forme la superbe façade à balcons, à galeries, ayant vue sur la campagne du Vendomois, sur le Perchoir aux Bretons et sur les fossés de la ville, la seule dont a parlé notre grand fabuliste, le bon la Fontaine.
Le château de François !•*■ se trouvait alors terminé par une énorme tour commencée et qui devait servir à marquer Fangl»' colossal qu'aurait décrit le palais en tournant sur lui-même, et à laquelle Gaston, plus tard, ouvrit les flancs pour pouvoir y coudre son palais; mais il n'acheva pas son œuvre, et la tour est restée en ruine. Ce donjon royal servait alors de prison ou d'oubliettes, selon les traditions populaires. En parcourant aujourd'hui les sallp> de ce magnifique château, si précieuses et à Tart et à l'histoire, quel poëte ne sera pris de mille regrets, ou affligé pour la France, en voyant les délicieuses arabesques du cabinet de Catherine blwchies à la chaux et presque perdues par les ordres du commandani de la caserne (cette royale demeure est une caserne I), lors duch^ léra. La boiserie du cabinet de Catherine de Médicis, dont il sera question bientôt, est la dernière relique du riche mobilier accumii!»* par cinq rois artistes. En parcourant ce dédale de chambres, de salles, d'escaliers, de tours, on peut se dire avec une affreuse certitude : (v Ici, Marie Stuart cajolait son mari pour le compte des Gu\^*\ Là, les Guise insultèrent Catherine. Plus tard, à cette place, le second Balafré tomba sous les coups des vengeurs de la couronne. Un siècle auparavant, de cette fenêtre Louis XII faisait si^nt de venir au cardinal d'Amboise, son ami. De ce balcon, d'ÉpornnD. le complice de Ravaillac, reçut la reine Marie de Médicis, qi^i savait, dit-on, le régicide projeté, et le laissa consommer! » Dans la chapelle où se firent les fiançailles de Henri IV et de Marguerite de Valois, le seul reste du château des comtes de Blois, le rédment fabrique ses souliers. Ce merveilleux monument, où revivent tant de styles, où se sont accomplies de si grandes choses, est dan« un état de dégradation qui fait honte à la France. Quelle douleir pour ceux qui aiment les monuments de la vieille France, de savoir que bientôt il en sera de ces pierres éloquentes comme du coin de la rue de la Vieille-Pelleterie : elles n'existeront peut-être plus que dans ces pages !
Il est nécessaire de faire observer que, pour mieux surveiller la cour, quoique les Guise eussent en ville un hôtel à eux et qui existe encore, ils avaient obtenu de demeurer au-dessus des appartements du roi Louis XII, dans le logement que devait y avoir plus tard la duchesse de Nemours, dans les combles au second étage.
Le jeune François II et la jeune reine Marie Stuart, amoureux l'un de l'autre comme des enfants de seize ans qu'ils étaient, avaient été brusquement transportés, par un rude hiver, du château de Saint-Germain, que le duc de Guise trouva trop facile à surprendre, dans l'espèce de place forte que formait alors le château de Blois, isolé de trois côtés par des précipices et dont l'entrée était admirablement bien défendue. Les Guise, oncles de la reine, avaient des raisons majeures pour ne pas habiter Paris et pour retenir la cour dans un château dont l'enceinte pouvait ôtre facilement surveillée et défendue. Il se passait autour du trône un combat entre la maison de Lorraine et la maison de Valois, qui ne fut terminé que dans ce même château, vingt-huit ans plus tard, en 1588, quand Henri III, sous les yeux mêmes de sa mère, en ce moment profondément humiliée par les Lorrains, entendit tomber le plus hardi de tous les Guise, le second Balafré, fils de ce premier Balafré par lequel Catherine de Médicis était alors jouée, emprisonnée, espionnée et menacée.
Ce beau château de Blois était pour Catherine la prison la plus étroite. A la mort de son mari, par lequel elle avait toujours été tenue en lisière, elle avait espéré régner ; mais elle se voyait, au contraire, mise en esclavage par des étrangers dont les manières polies avaient mille fois plus de brutalité que celles des geôliers. Aucune de ses démarches ne pouvait être secrète. Celles de ses femmes qui lui étaient dévouées avaient ou des amants dévoués aux Guise ou des Argus autour d'elles. En effet, dans ce temps, les passions offraient la bizarrerie que leur communiquera toujours l'antagonisme puissant de deux intérêts contraires dans l'État. La galanterie, qui servit tant à Catherine, était aussi l'un des moyens des Guise. Ainsi le prince de Condé, premier chef de la Réformation, avait pour amie la maréchale de Saint-André, dont le mari était l'âme damnée du grand maître. Le cardinal, à qui l'affaire du
vidame de Chartres avait prouvé que Catherine était plus invaincue qu'invincible, lui faisait la cour. Le jeu de toutes les passions compliquait donc étrangement celui de la politique, en en faisant une partie d'échecs double, où il fallait observer et le cœur et la tète d'un homme pour savoir si, à l'occasion, l'un ne démentirait pa? l'autre. Quoique sans cesse en présence du cardinal de Lorraine ou du duc François de Guise, qui se défiaient d'elle, l'ennemie la plus intime et la plus habile de Catherine de Médicis était sa bellefille, la reine Marie, petite blonde malicieuse comme une soubrette, fière comme une Stuart qui portait trois couronnes, instruite comme un vieux savant, espiègle comme une pensionnaire de couvent, amoureuse de son mari comme une courtisane Test de son amant, dévouée à ses oncles qu'elle admirait, et heureuse de voir le roi François partager, elle y aidant, la bonne opinion qu'elle avait d'eux. Une belle-mère est toujours un personnage qu'une belle-fille n'aime point, surtout alors qu'elle a porté la couronne et qu'elle veut la conserver, ce que l'imprudente Catherine avait trop laissé voir. Sa si nation précédente, quand Diane de Poitiers régnait sur le roi Henri II, était plus supportable : elle obtenait au moins les honneurs dus à une reine et les respects de la cour; tandis qu'en ce moment le duc et le cardinal, qui n'avaient autour d'eux que leurs créatures, semblaient prendre plaisir à son abaissement : Catherine, embastillée par des courtisans, recevait, non pas de jour en jour, mais d'heure en heure, des coups qui ble^ saient son amour- propre; car les Guise tenaient à continuer avec elle le système qu'avait adopté contre elle le feu roi.
Les trente-six ans de malheurs qui désolèrent la France ont peutêtre commencé par la scène dans laquelle le fils du pelletier des deux reines avait obtenu le plus périlleux des rôles, et qui en fait la principale figure de cette Étude. Le danger dans lequel allait tomber ce zélé réformé devint flagrant durant la matinée même où il quittait le port de Beaugency, muni de documents précieux qui compromettaient les plus hautes têtes de la noblesse, et embarqué pour Blois en compagnie d'un rusé partisan, par l'infatigable la Renaudie, venu sur le port avant lui.
Pendant que la toue où se trouvait Christophe, poussée par un petit vent d'est, descendait la Loire, le fameux cardinal Charles de
SUR CATHERINE DE MÉDICIS. 4i4
Lorraine et le deuxième duc de Guise, un des plus grands hommes (le guerre de ce temps, comme deux aigles du haut d'un rocher, contemplaient leur situation et regardaient prudemment autour deux avant de frapper le grand coup par lequel ils essayèrent une première fois de tuer en France la Réforme, à Amboise, el qui fut recommencé à Paris douze années après, le 24 août 1572.
Dans la nuit, trois seigneurs qui jouèrent un grand rôle dans le drame des douze années qui suivirent ce double complot également tramé par les Guise et par les réformés, étaient arrivés chacun à bride abattue, laissant leurs chevaux quasi morts à la poterne du château, que gardaient des cîiefs et des soldats entièrement dévoués au duc de Guise, Tidole des gens de guerre.
Un mot sur ce grand homme, mais un mot qui dise d'abord où
en était sa fortune.
Sa mjre était Antoinette de Bourbon, grand'tante de Henri IV. \ quoi sentent les alliances! il visait en ce moment son cousin le prince de Condé à la tête. Sa nièce était Marie Stuart. Sa femme était Anne, fille du duc de Ferrare. Le grand connétable Anne de Montmorency écrivait au duc de Guise : « Monseigneur », comme à un roi, et finissait par « Votre très-humble serviteur. » Guise, grand maitre de la maison du roi, lui répondait : « Monsieur le connétable, » et signait comme il signait pour le parlement : « Votre t)iec bon ami. »
Quant au cardinal, appelé le pape Transalpin, et nommé Sa sainteté par Estienne, il avait toute TÉglise monastique de France i lui, et traitait d'égal à égal avec le saint-père. Vain de son élojuence, il était un des plus forts théologiens du temps, et surveilait à la fois la France et Tltalie par trois ordres religieux qui lui étaient absolument dévoués, qui marchaient pour lui jour et nuit, ui servaient d'espions et de conseillers.
Ce peu de mots expliquent à quelle hauteur de pouvoir le carlinal et le duc étaient arrivés. Malgré leurs richesses et les revenus le leurs charges, ils furent si profondément désintéressés ou si fivement emportés par le courant de leur politique, si généreux iussi, que tous deux s'endettèrent, mais sans doute à la façon de ^ésar. Aussi, lorsque Henri III eut fait abattre le second Balafré (ui le menaçait tant, la maison de Guise fui-elle nécessairement
ruinée. Les dépenses faites pendant un siècle pour s'emparer dt* \i couronne expliquent rabaissement où cette maison se trouva s<»h Louis XIII et sous Louis XIV, alors que la mort subite de Madiiia dit à l'Europe entière le rôle infâme auquel un chevalier de b«rraine était descendu. Se disant héritiers des Carlovingiens dé\^^ sédés, le cardinal et le duc agissaient donc très-insolenimen* ^ regard de Catherine de Médicis, belle-mère de leur ni^ce. L duchesse de Guise n'épargnait aucune mortification à Catheri-.» Cette duchesse était une d'Esté, et Catherine était une Médicis. ! fille de marchands florentins parvenus que les souverains do 1 K.irope n'avaient pas encore admis dans leur royale fraternité. A iH François I^' avait-il considéré le mariage de son fils avec une Mê h: ^ comme une mésalliance, et ne Pavait-il permis qu'en ne crour pas que ce fils deviendrait jamais dauphin. De là sa fureur q-r:*:le dauphin mourut empoisonné par le Florentin Montecuculli. hd'Esle refusaient de reconnaître les Médicis pour des princes itaîir-.- Ces anciens négociants voulaient, en effet, dès ce temps résonin • problème impossible d'un trône environné d'institutions rt'p'jNcaines. Le titre de grand-duc ne fut accordé que très-lard p.ir V'ilippe II, roi d'Espagne, aux Médicis, qui l'achetèrent en trahie- 1. la France, leur bienfaitrice, et par un servile attachement à la o«» ' d'Espagne qui le^ contrecarrait sourdement en Italie.
« Ne caressez que vos ennemis! » Ce grand mot de Cathe-: semble avoir été la loi politique de cette famille de marchanis laquelle il ne manqua de grands hommes qu'au mdment t»ù -destinées devinrent grandes, et qui fut soumise un peu trop i ■: j cette dégénérescence par laquelle finissent et les races royales --* les grandes familles.
Pendant trois générations, il y eut un Lorrain homme de gu»*"un Lorrain homme d'-Église; mais ce qui peut-être n'est pas nvrextraordinaire, l'homme d'Église offrit toujours, comme rotï.: alors le cardinal dans son visage, une ressemblance avec la ûz \: de Ximénès, à qui a ressemblé aussi le cardinal de Richelieu. Ccinq cardinaux ont eu tous une figure à la fois chafouine et i- rible; tandis que la figure de l'homme de guerre a présent^ tyT)e basque et montagnard qui s'est également trouvé dans o de Henri IV, mais qu'une même blessure coutura chez le père.
chez le fils sans leur ôter la grâce et raffabilité par lesquelles ils séduisaient les soldats autant que par leur bravoure.
Il n'est pas inutile de dire où et comment le grand maître reçut cette blessure, car elle fut guérie par Taudace d'un des personnages de ce drame, par Ambroise Paré, Tobligé div syndic des pelletiers. Au siège de Calais, le duc eut le visage traversé de part en pirt d'un coup de lance dont le tronçon, après avoir percé la joue au-dessous de l'œil droit, pénétra jusqu'à la nuque au-dessous de Toreille gauche et resta dans le visage. Le duc gisait dans sa tente au milieu d'une désolation générale, et serait mort sans l'action hardie et le dévouement d'Ambroise Paré.
— Le duc n'est pas mort, messieurs, dit Ambroise en regardant les assistants qui fondaient en larmes ; mais il va bientôt mourir, dit-il en se reprenant, si je n'ose le traiter comme tel, et je vais m'y hasarder, au risque de tout ce qui peut m'arriver. Voyez!
Il mit le pied gauche sur la poitrine du duc, prit le bois de la lance avec ses ongles, l'ébranla par degrés, et finit par retirer le fer de la tête, comme s'il se fût agi d'une chose et non d'un homme. S'il guérit le prince si audacieusement traité, il ne put empêcher çu'il ne lui restât dans le visage l'horrible blessure d'où lui vint son surnom. Par une cause semblable, ce surnom fut aussi celui de son fils.
Entièrement maîtres du roi François II, que sa femme dominait par un amour mutuel excessif duquel ils savaient tirer parti, ces deux grands princes lorrains régnaient alors en France et n'avaient d'autre ennemi à la cour que Catherine de Médicis. Aussi, jamais plus grands politiques ne jouèrent-ils un jeu plus serré. La position mutuelle de l'ambitieuse veuve de Henri II et de l'ambitieuse maison de Lorraine était, pour ainsi dire, expliquée par la place qu'ils occupaient sur la terrasse du château durant la matinée où Christophe devait arriver. La reine mère, qui feignait un excessif attachement pour les Guise , avait demandé communication des nouvelles apportées par les trois seigneurs venus de différents endroits du royaume; mais elle avait eu la mortification d'être poliinent congédiée par le cardinal. Elle se promenait à l'extrémité des parterres, du côté de la Loire, où elle faisait élever, pour son astrologue Ruggieri, un observatoire, qui s'y voit encore, et d'où l'on plane sur le paysage de cette admirable vallée. Les deux princes
lorrains étaient du côté opposé qui regarde le Vendomois et d'où l'on découvre la partie haute de la ville, le Perchoir aux Bretons h la poterne du château. Catherine avait trompé les deux ffcTes h les avait joués par un feint mécontentement, car elle était trèsheureuse de pouvoir parler à l'un des seigneurs arrivés en toiie hâte, son confident secret, qui jouait hardiment un double j**!. mais qui certes en fut bien récompensé. Ce gentilhomme était < rcverni, en apparence Pâme damnée du cardinal de Lorraine, en milité le serviteur de Catherine. Catherine comptait encore deux ^^'igneurs dévoués dans les deux Gondi, ses créatures; mais cesde:i Florentins étaient trop suspects aux Guise pour qu'elle pût les e> voyer au dehors, elle les gardait à la cour, où chacune de leur^ paroles et de leurs démarches était étudiée,' mais où ils étudiaie:.t également les Guise et conseillaient Catherine. Ces deux Florenur^ maintenaient dans le parti de la reine mère un' autre Italien, Bii> gue, adroit Piémontais qui paraissait, comme Chiverni, avoir abaadonné la reine ipère pour s'attacher aux Guise, et qui les encoungeait dans leurs entreprises en les espionnant pour le compte -l^ Catherine. Chiverni venait d'Écouen et de Paris. Le dernier arriv. était Saint-André, qui fut maréchal de France et qui devint ua ^: grand personnage, que les Guise, dont il était la créature, en fin ' la troisième personne du triumvirat qu'ils formèrent l'année cuvante contre Catherine. Avant eux, celui qui bâtit le château de Duretal, Vieilleville, qui, pour son dévouement aux Guise, f aussi nommé maréchal, était secrètement débarqué, plus setr'î^ ment reparti, sans que personne eût pénétré le secret de la mis^à'^ que le grand maître lui avait donnée. Quant à Saint-André, . venait d'être chargé des mesures militaires à prendre pour aiiirr tous les réformés en armes à Amboise, après un conseil tenu enr^ le cardinal de Lorraine, le duc de Guise, Birague, Chiverni, V:'ileville et Saint-André. Si les deux chefs de la maison de Lorrain employaient Birague, il est à croire qu'ils comptaient beaucoup s^^ leurs forces, ils le savaient attaché à la reine mère ; mais peut-ê;r le gardaient-ils auprès d'eux pour pénétrer les secrets dessein? à: leur rivale, comme elle le laissait près d'eux. Dans cette ép^Y^ curieuse, le double rôle de quelques hommes politiques était conn* des deux partis qui les employaient, et ils étaient comme des cartt^
dans les mains des joueurs : la partie se gagnait par le plus fin. Les deux frères avaient été, pendant ce conseil, d'une impénétrable discrétion. La conversation de Catherine avec ses amis expliquera parfaitement l'objet du conseil tenu par les Guise en plein air, au point du jour, dans ces jardins suspendus, comme si tous avaient craint de parler entre les murailles du château de Blois.
La reine mère, qui, sous le prétexte d'examiner l'observatoire qui se construisait pour son astrologue, se promenait dès le matin avec les deux Gondi, en observant d'un air inquiet et curieux le groupe ennemi, fut rejointe par Chiverni. Elle était à l'angle de la terrasse qui regarde l'église Saint-Nicolas, et, là, ne craignait aucune indiscrétion. Le mur est à la hauteur des tours de l'église, et les Guise tenaient toujours conseil à l'autre angle de cette terrasse, au bas du donjon commencé, en allant et venant du Perchoir aux Bretons à la galerie par le pont qui réunissait le parterre, la galerie et le Perchoir. Personne n'était au bas de cet abîme. Chiverni prit la main de la reine mère pour la lui baiser et lui glissa de main à main une petite lettre, sans que les deux Italiens l'eussent vue. Catherine se retourna vivement, alla dans le coin du parapet et lut ce qui suit :
« Vous estes puissante assez pour garder la balance entre les grands et les faire débattre à qui mieux mieux vous servira, vous avez votre maison pleine de rois, et vous n'avez à craindre ni les Lorrains ni les Bourbons, si vous les opposez les uns aux autres ; car les uns et les autres veulent embler la couronne de vos enfants. Soyez maîtresse et non serve de vos conseillers; maintenez donc les uns par les autres; sans quoi, le royaume ira de mal en pis, et de grosses guerres pourront s'en esmouvoir.
» l'hôpital. »
La reine mit ce papier dans le creux de son corset et se promit de le brûler dès qu'elle serait seule.
— Quand l'avez-vous vu? demanda-t-elle à Chiverni.
— En revenant de chez le connétable, à Melun, où il passait avec madame la duchesse de Berri, qu'il était très-impatient de remettre en Savoie afin de revenir ici pour éclairer le chancelier Olivier,
qui, du reste, est la dupe des Lorrains. M. de l'Hôpital se décide à épouser vos intérêts en apercevant le but où tendent MM. de Guise. Aussi va-t-il se hâter très-fort de revenir pour vous donner sa voix au conseil.
— Est-il sincère? dit Catherine. Vous savez que, si les Lorrains Tout fait entrer au conseil, c'est pour les y faire régner.
— L'Hôpital est un Français de trop bonne roche pour ne pà.être franc, dit Chiverni; d'ailleurs, son billet est un assez grand engagement.
— Quelle est la réponse du connétable à ces Lorrains?
— Il s'est dit le serviteur du roi, et attendra ses ordres. Sur cette réponse, le cardinal, pour éviter toute résistance, va proposer de nommer son frère lieutenant général du royaume.
— Déjà! dit Catherine épouvantée... Eh bien, M. de rHôpiu! votis a-t-il donné pour moi quelque autre avis?
— Il m'a dit que vous seule, madame, pouviez vous mettre enire la couronne et MM. de Guise.
— Mais pensait-il que je pouvais me servir des huguen'^L> comme de chevaux de frise !
— Ah ! madame, s'écria Chiverni, surpris de tant de profondeur, nous n'avons pas songé à vous jeter dans de pareilles difficultés.
— Savait-il en quelque situation je suis? demanda la reine d ni. air calm
— A peu près. 11 trouve que vous avez fait un marché de dup. en acceptant, à la mort du feu roi, pour votre part, les bribes d^ la ruine de madame Diane. MM. de Guise se sont crus quittes envers la reine en satisfaisant la femme.
— Oui, dit la reine en regardant les deux Gondi, j'ai fait alors une grande faute.
— Une faute que font les dieux! répliqua Charles de Gondi.
— Messieurs, dit la reine, si je passe ouvertement aux réformes je deviendrai l'esclave d'un parti.
— Madame, repartit vivement Chiverni, je vous approuve fort, îî faut se servir d'eux, mais non les servir.
— Quoique, pour le moment, votre appui soit là, dit Charles de Gondi, ne nous dissimulons pas que le succès et la défaite soai également périlleux!
— Je le sais! dit la reine. Une fausse démarche sera un prétexte promptement saisi par les Guise pour se défaire de moi I
— La nièce d'un pape, la mère de quatre Valois, une reine de France, la veuve du plus ardent persécuteur des huguenots, une catholique italienne, la tante de Léon X peut-elle s'allier à la Réformation? demanda Charles de Gondi.
— Mais, lui répondit Albert, seconder les Guise, n'est-ce pas donner les mains à une usurpation? Vous avez affaire à une maison qui entrevoit dans la lutte entre le catholicisme et la Réforme une couronne à prendre. On peut s'appuyer sur les réformés sans abjurer.
— Pensez, madame, que votre maison, qui devrait être toute dévouée au roi de France, est en ce moment la servante du roi d'Espagne î dit Chiverni. Elle serait demain pour la Réformation, si la Reformation pouvait faire un roi du duc de Florence.
— Je suis assez disposée à prêter la main un moment aux huguenots, dit Catherine, quand ce ne serait que pour me venger de ce soldat, de ce prêtre et de cette femme I
Elle montra tour à tour, par un regard d'Italienne, le duc, le cardinal et l'étage du château où se trouvaient les appartements de son fils et de Marie Stuart.
— Ce trio m'a pris entre les mains les rênes de l'État, que j'ai attendues bien longtemps et que cette vieille a tenues à ma place, reprit-elle.
Elle secoua la tête vers la Loire en indiquant Chenonceaux, le château qu'elle venait d'échanger contre celui de Chaumont avec Diane de Poitiers.
— Ma, dit-elle en italien , il paraît que ces messieurs les rabats de Genève n'ont pas l'esprit de s'adresser à moil... Par ma conscience, je ne puis aller, à eux. Pas un de vous ne pourrait se hasarder à leur porter des paroles !
Elle frappa du pied.
— J'espérais que vous auriez pu rencontrer à Écouen le bossu, il a de l'esprit... dit-elle à Chiverni.
— Il y était, madame, répond Chiverni; mais il n'a pu déterminer le connétable à se joindre à lui. M. de xMontmorency veut bien renverser les Guise, qui l'ont fait disgracier ; mais il ne veut pas aider à l'hérésie.
— Qui brisera, messieurs, ces volontés particulières qui gên^ni la royauté? Vrai-Dieu I il faut détruire ces grands les uns parl»^ autres, comme a fait Louis XI, le plus grand de vos rois. 11 va dans ce royaume quatre ou cinq partis, le plus faible est celui d-^ mes enfants.
— La Réformation est une idée , dit Charles de Goadi, ei l?; partis qu'a brisjs Louis le onzième n'étaient que des intérêts.
— 11 y a toujours des idées derrière les intérêts, répliqua Chiverni. Sous Louis XI, l'idée s'appelait les grands fiefs...
— Faites de l'hérésie une hache ! dit Albert de Gondi; vi)> n'aurez pas J'odieux des supplices.
— Eh ! s'écria la reine, j'ignore les forces et les plans d? c.^ gens, je ne puis communiquer avec eux par aucun interméiijir-? sûr. Si j'étais surprise à quelque machination de ce genre, S3ii f^' la reine, qui me couve des yeux comme un enfant au berceau, s ' par ses deux geôliers, qui ne laissent entrer personne auchâieai;. je serais bannie du royaume et reconduite à Florence avec ua^ terrible escorte, commandée par quelque guisard forcenél Mer-i, mes amis. — Oh ! ma bru, je vous souhaite d'être quelque jour prisonnière chez vous, vous saurez alors ce que vous me faites soaffr.:!
— Leurs plans, s'écria Chiverni, le grand maître et le cardiriL les connaissent ; mais ces deux renards ne les disent pas. SkV: madame, les leur faire dire, et je me dévouerai pour vous en ni'eDtendant avec le prince de Condé.
— Quelles sont celles de leurs décisions qu'ils n'ont pas pu voi^ cacher? demanda la reine en montrant les deux frères.
— M. de Vieilleville et M. de Saint-André viennent de tcc^'^< des ordres qui nous sont inconnus ; mais il paraît que le gnci maître concentre ses meilleures troupes sur la rive gauche. S'û> peu de jours, vous serez à Amboise. Le grand maître est venu $jr cette terrasse examiner la position, et ne trouve pas que Blob s^'propice à ses desseins secrets. Or, que veut-il donc? dit Chiven en montrant les précipices qui entourent le château. En aucj" place, la cour ne saurait être plus à l'abri d'un coup de main qn^\> ne l'est ici.
— Abdiquez ou régnez ! dit Albert à l'oreille de la reine, qui rer tait pensive.
Une terrible expression de rage intérieure passa sur le beau visage d'ivoire de la reine, qui n'avait pas encore quarante ans et qui vivait depuis vingt-six ans sans aucun pouvoir à la cour de France, elle qui, depuis son arrivée, y voulut jouer le premier rôle. Cette épouvantable phrase sortit de ses lèvres dans la langue de Dante :
— Rien tant que ce fils vivrai sa petite femme Tensorcelle, ajouta-t-elle après une pause.
L'exclamation de Catherine était inspirée par l'étrange prédiction qui lui fut faite peu de jours auparavant au château de Chaumont, sur la rive opposée de la Loire, où elle fut conduite par Ruggieri, son astrologue, pour y consulter sur la vie de ses quatre enfants une célèbre devineresse secrètement amenée par Nostradamus, le chef des médecins qui, dans ce grand xvi« siècle, tenaient, comme les Ruggieri, comme les Cardan, les Paracelse et tant d'autres, pour les sciences occultes. Cette femme, dont la vie a échappé à l'histoire, avait fixé à un an le règne de François II.
— Votre avis sur tout ceci? dit Catherine à Chiverni.
— Nous aurons une bataille, répondit le prudent gentilhomme. Le roi de Navarre...
— Oh! dites la reine! reprit Catherine.
— C'est vrai, la reine, dit Chiverni en sourian', a donné pour chef aux réformés le prince de Condé, qui, dans sa position de cadet, peut tout hasarder; aussi M. le cardinal parle-t-il de le mander ici.
— Qu'il vienne, s'écria la reine, et je suis sauvée !
Ainsi, les chefs du grand mouvement de la Rêformation en France avaient bien deviné dans Catherine une alliée.
— Il y a ceci de plaisant, s'écria la reine, que les Bourbons jouent les hugueno s, et que les sieurs Calvin, de Bèze et autres jouent les Bourbons; mais serons-nous assez forts pour jouer huguenots, Bourbons et Guise? En face de ces trois ennemis, il est permis de.se tâter le pouls! dil-elle.
— Ils n'ont pas le roi, lui répondit Albert, et vous triompherez toujours en ayant le roi pour vous.
— Maladetta Maria! dit Catherine entre ses dents.
— Les Lorrains pensent déjà bien à vous ôter raffection de la bourgeoisie, dit Birague.