‹ Œuvres complètes de H. de BalzacChapitre 24 sur 38 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

L'espérance d'avoir la couronne ne fut pas chez les deux chef> d% la remuante famille des Guise le résultat d'un plan prémédité: rien n'autorisa ni le plan ni l'espérance, les circonstances firent leur audace. Les deux cardinaux et les deux Balafrés se trouvèrent être quatre ambitieux supérieurs en talents à tous les politiques qui les environnaient. Aussi cette famille ne fut-elle abaUue qu-^ par Henri IV, factieux nourri à cette grande école dont les maîire^ furent Catherine et les Guise, et qui profita de toutes leurs le<:ons.

En ce moment, ces deux hommes se trouvaient être les arbiiF^ de la plus grande révolution essayée en Europe depuis celle de Henri VIII en Angleterre, et qui fut la conséquence de la décn!iverte de l'imprimerie. Adversaires de la Réformation, ils ten.ù?:îî le pouvoir entre leurs mains et voulaient étouffer l'hérésie ; mai>. s'il fut moins fameux que Luther, Calvin, leur adversaire, était pii:> fort que Luther. Calvin voyait alors le gouvernement là où Luther n'avait vu que le dogme. Là où le gras buveur de bière, Famoureux Allemand se battait avec le diable et lui jetait son encrier à la figure, le Picard, souffreteux célibataire, faisait des plans Je campagne, dirigeait des combats, armait des princes, et soulevil: des peuples entiers en semant les doctrines républicaines au cœjr des bourgeoisies, afin de compenser ses continuelles défai:es sur les champs de bataille par des progrès nouveaux dans Tesprit d-^ nations.

Le cardinal de Lorraine eî. le duc de Guise, aussi bien que Pliilippe II et le duc d'Albe, savaient où la monarchie était \ist'"^ ^■ quelle étroite alliance existait entre le catholicisme et la ro\a ik Charles-Quint, ivre pour avoir trop bu à la coupe de Charlenwr'^ et croyant trop à la force de sa monarchie en croyant partager ! monde avec Soliman, n'avait pas sen i d'abord sa tête attaquée, f. quand le cardinal Granvelle lui fit apercevoir l'étendue de la plai-. il abdiqua. Les Guise curent une pensée unique, celle d'abiit" l'hérésie d'un seul coup. Ce coup, ils le tcntaen*. alors pour la prmière fois à Ambo^'se, et ils le firent tenter une seconde fols a i^ Saint-Barthélemi, alors d'accord avec Catherine de Médicis, k'^.rée par les flammes de douze années de guerres, éclairée sunor. par le mot significatif de république, prononcé plus tard et iD>primé par les écrivains de la Réforme, déjà devinés en ceci ^r

Lecamus, ce type de la bourgeoisie parisienne. Les deux princes, au moment de frapper un coup meurtrier au cœur de la noblesse, afin de la séparer dès l'abord d'un parti religieux au triomphe duquel elle perdait tout, achevaient de se concerter sur la façon de découvrir leur coup d'État au roi, pendant que Catherine causait avec ses quatre conseillers.

— Jeanne d'Albret a bien su ce qu'elle faisait en se déclarant la protectrice des huguenots! Elle a dans la Réformation un bélier duquel elle joue très-bien! dit le grand maître, qui comprenait la profondeur des desseins de la reine de Navarre.

Jeanne d'Albret fut, en effet, nne des plus fortes têtes de ce temps.

— Théodore de Bèze est à Nérac, après être allé prendre les ordres de Calvin.

— Quels hommes ces bourgeois savent trouver! s'écria le grand maître.

— Ah ! nous n'avons pas à nous un homme de la trempe de ce la Renaudie, s'écria le cardinal, c'est un vrai Catilina.

— De tels hommes agissent toujours pour leur propre compte, répondit le duc. N'avais-je pas deviné la Renaudie? je l'ai comblé de faveurs, je l'ai fait évader lors de sa condamnation par le parlement de Bourgogne, je l'ai fait rentrer dans le royaume en obtenant la révision de son procès, et je comptais tout faire pour lui pendant qu'il ourdissait contre nous une conspiration diabolique. Le drôle a rallié les protestants d'Allemagne aux hérétiques de France en conciliant les difficultés survenues à propos de dogme entre Luther et Calvin. Il a rallié les grands seigneurs mécontents au parti de la Réforme, sans leur faire ostensiblement abjurer le catholicisme. Il avait, dès l'an dernier, trente capitaines à lui! Il était partout à la fois, à Lyon, en Languedoc, à Nantes! Enfin il a fait rédiger cette consultation colporlée dans toute l'Allemagne, où les théologiens déclarent que l'on peut recourir à la force pour soustraire le roi à notre domination et qui se colporte de ville en ville. En le cherchant partout, on ne le rencontre nulle part! Cependant, je ne lui ai fait que du bien! Il va falloir l'assommer comme un chien, ou essayer de lui faire un pont d'or pour qu'il entre dans notre maison.

— La Bretagne, le Languedoc, tout le royaume est travaillé pour

nous donner un assaut morteU dit le cardinal. Après la fête d'hier, j'ai passé le reste de la nuit à lire tous les renseignements que m'ont envoyés mes religieux; mais il n'y a de compromis que des gentilshommes pauvres, des artisans, des gens qu'il est indifféreot de pendre ou de laisser en vie. Les Coligny, lés Condé, ne paraissent pas encore, quoiqu'ils tiennent les fils de cette conspiration.

— Aussi, dit le duc, dès que cet avocat, cet Avenelles a vendu la mèche, ai-je dit à Braguelonne de laisser aller les conspirateurs jusqu'au bout : ils sont sans défiance, ils croient nous surprendre, peut-être alors les chefs se montreront-ils. Mon avis serait de nous laisser vaincre pendant quarante-huit heures...

— Ce serait trop d'une demi-heure, dit le cardinal effrayé.

— Voilà comment tu es brave ! répondit le Balafré. Le cardinal répliqua sans s'émouvoir :

— Que le prince de Condé soit ou non compromis, si nous sommes sûrs qu'il soit le chef, abattons cette tête, et nous serons tranquilles. Nous n'avons pas tant besoin de soldats que de juge< pour cette besogne, et jamais on ne manquera de juges. La victoire est toujours plus sûre au parlement que sur un champ de baaille. et coûte moins cher.

— J'y consens volontiers, répondit le duc; mais crois-tu que le prince de Condé soit assez puissant pour donner tant d^audace à ceux qui vont venir nous livrer ce premier assaut? n'y a-til pas.;.?

— Le roi de Navarre, dit le cardinal.

— Un niais qui me parle chapeau bas! répondit le duc. Les a>quetteries de la Florentine t'obscurcissent donc la vue?...

— Oh! j'y ai déjà songé, fit le prêtre. Si je désire me trouver en commerce galant avec elle, n'est-ce pas pour lire au fond d-^ son cœur?

— Elle n'a pas de cœur, dit vivement le duc, elle est encore plu^ ambitieuse que nous ne le sommes.

— Tu es un brave capitaine, dit le cardinal à son frère ; malv crois-moi, nos deux robes sont bien près Tune de l'autre, et je lî faisais surveiller par Marie avant que tu songeasses à la soupçonner, Catherine a moins de religion que n'en a mon soulier. Si elle n'est pas Tâme du complot, ce n'est pas faute de désir; maii

nous allons la juger sur le terrain et voir comment elle nous appuiera. Jusqu' aujourd'hui, j'ai la certitude qu'elle n'a pas eu la moindre communication avec les hérétiques.

— Il est temps de tout découvrir au roi et à la reine mère qui ne sait rien, dit le duc, et voilà la seule preuve de son innocence; peut-être attend-on le dernier moment pour l'éblouir par les probabilités d'un succès. La Renaudie va savoir par mes dispositions que nous sommes avertis. Cette nuit, Nemours a dû suivre les détachements de réformés qui arrivaient par les chemins de traverse, et les conjurés seront forcés de venir nous attaquer à Amboise, où je les laisserai tous entrer. Ici, dit-il en montrant les trois côtés du rocher sur lequel le château de Blois est assis, comme venait de le faire Chiverni, nous aurions un assaut sans aucun résultat, les hujguenots viendraient et s'en iraient à volonté. Blois est une salle à quatre entrées, tandis qu'Amboise est un sac.

— Je ne quitterai pas la Florentine, dit le cardinal.

— Nous avons fait une faute, reprit le duc en s'amusant à lancer en l'air son poignard et à le rattraper par la coquille, il fallait se conduire avec elle comme avec les réformés, lui donner la liberté de ses mouvements pour la prendre sur le fait.

Le cardinal regarda pendant un moment son frère en hochant la tête.

— Que nous veut Pardaillan? dit le grand maître en voyant venir sur la terrasse ce jeune gentilhomme devenu célèbre par sa rencontre avec la Renaudie et par leur mort mutuelle.

— Monseigneur, un homme envoyé par le pelletier de la reine est à la porte, et dit avoir à lui remettre une parure d'hermine; faut-il le laisser entrer?

— Eh ! oui, un surcot dont elle parlait hier, reprit le cardinal ; laissez passer ce courtaud de boutique, elle aura besoin de cela pour voyager le long de la Loire.

— Par où donc est-il venu, pour n'être arrêté qu'à la porte du château? demanda le grand maître.

— Je l'ignore, répondit Pardaillan.

— Je le lui demanderai chez la reine, se dit le Balafré; qu'il attende le lever dans la salle des gardes; mais, Pardaillan, est-il jeune? *

i54 ÉTUDES PHILOSOPHIQUES.

— Oui, monseigneur ; il se donne pour le fils de Lecamus.

— Lecamus est un bon catholique, fit le cardinal, qui, de même que le grand maître, était doué de la mémoire de César. Le curé de Saint-Pierre aux Bœufs compte sur lui, car il est quartenier du Palais.

— Néanmoins, fais causer le fils avec le capitaine de la garde écossaise, dit le grand maître, qui appuya sur ce verbe en y donnant un sens facile à comprendre. Mais Ambroise est au château; par lui, nous saurons si c^est bien le fils de Lecamus qui Ta fo t obligé jadis. Demande Ambroise Paré.

Ce fut en ce moment que la reine Catherine alla seule audevant des deux frères, qui s'empressèrent de venir à elle en lui témoignant un respect dans lequel Tltalienne voyait de constant ironies.

— Messieurs, dit-elle, daignerez -vous me confier ce qui « prépare? La veuve de votre ancien maître serait -elle dar.^ votre estime au-dessous des sieurs de Vieilleville , Birague et Chiverni?

— Madame, répondit- le cardinal sur un ton galant, notre devoir d* hommes, avant celui de politiques, est de ne pas effrayer h dames par de faux bruits. Mais, ce matin, il y a lieu de conférer su' les affaires de l'État. Vous excuserez mon frère d'avoir commer/. par donner des ordres purement militaires et auxquels vousdevi.z être étrangère : les choses importantes sont à décider. Si vous le trouvez bien, nous irons au lever du roi et de la reine, rheuro approche.

— Qu'y a-t-il, monsieur le grand maître? dit Catherine fi jouant l'effroi.

— La Réformation, madame, n'est plus une hérésie, c'est aa parti qui va venir en armes vous arracher le roi.

Catherine, le cardinal, le duc et les seigneurs se dirigèrent al/? vers l'escalier par la galerie où se pressaient les courtisans q^i n'avaient pas le droit d'entrée dans les appartements et qui si rangèrent en haie.

Gondi, qui, pendant que Catherine causait avec les deu\ princes lorrains, les avait examinés, dit en bon toscan, à Torei.!^ de la reine mère , ces deux mots qui devinrent proverbes et

qui expliquent une des faces de ce grand caractère royal :

— Odiale e aspetlate! (Haïssez et attendez).

Pardaillan, qui vint donner Tordre à rofficier de garde à la conciergerie du château de laisser passer le commis du pelletier de la reine, trouva Christophe béant devant le porche et occupé à regarder la façade due au bon roi Louis XII, où se trouvaient alors en plus grand nombre qu'aujourd'hui des sculptures drolatiques, s'il faut en juger par ce qui nous en reste. Ainsi, les curieux remarquent une figurine de femme taillée dans le chapiteau d'une des colonnes de la porte, la robe retroussée et faisant cailleusement voir

Ce que Brunel à Marphise montra

à un gros moine accroupi dans le chapiteau de la colonne correspondante à l'autre jambage du chambranle de cette porte, audessus de laquelle était alors la statue de Louis XII. Plusieurs des croisves de cette façade, travaillées dans ce goût et qui malheureusement ont été détruites, amusaient ou paraissaient amuser Christophe, sur qui les arquebusiers de garde faisaient déjà pleuvoir (les plaisanteries.

— Il se logerait bien là, celui-ci, disait l'anspessade en caressant les charges d'arquebuse toutes préparées en forme de pain de sucre et accrochées sur son baudrier.

— Eh! Parisien, dit un soldat, tu n'en as jamais tant vu!

— Il reconnaît le bon roi Louis XII, dit un autre. Christophe feignait de ne pas entendre, et cherchait encore à

outrer son ébahissement, en sorte que son attitude niaise devant le corps de garde lui fut un excellent passe-port aux yeux de PardaiUan.

— La reine n'est pas levée, dit le jeune capitaine, viens l'attendre dans la salle des gardes.

Christophe suivit Pardaillan assez lentement. Il fit exprès d'admirer la jolie galerie découpée en arcade où, sous le règne de Louis XII, les courtisans attendaient l'heure des réceptions à couvert quand il faisait mauvais temps, et où se trouvaient alors quelques seigneurs attachés aux Guise; car l'escalier, si bien

conservé de nos jours, qui menait à leurs appartements, est au bout de cette galerie dans une tour que son architecture recommande à l'admiration des curieux.

— Eh bien, es-tu venu pour faire des études de tailleur d'images? cria Pardaillan en voyant Lecamus arrêté devant les jolies sculptures des tribunes extérieures qui réunissent ou, si vous voulez, qui séparent les colonnes de chaque arcade.

Christophe suivit le jeune capitaine vers l'escalier d'honneur, non sans avoir mesuré cette tour quasi moresque par un regard » d'extase. Par cette belle matinée, la cour était pleine de capitaines d'ordonnance, de seigneurs qui causaient par groupes, et dont les brillants costumes animaient ce lieu^, que les merveilles de l'architecture répandues sur sa façade encore neuve rendaient déjà si brillant.

— Entre là, dit Pardaillan à Lecamus en lui faisant signe de le suivre par la porte en bois sculpté du deuxième étage et qu'un garde de la porte ouvrit en reconnaissant Pardaillan.

Chacun peut se figurer l'étonnement de Christophe en entrant dans cette salle des gardes, alors si vaste qu'aujourd'hui le génie militaire l'a divisée en deux par une cloison pour en faire deu\ chambrées; elle occupe en effet au second étage chez le roi, comme au premier chez la reine mère, le tiers de la façade sur la cour, car elle est éclairée par deux croisées à gauche et deuî croisées à droite de la tour où se développe le fameux escalier. Le jeune capitaine alla vers la porte de la chambre de la reine et du roi qui donnait dans cette vaste salle, et dit à l'un des deux pages de service d'avertir madame Dayelle, une des femmes de chambre de la reine, que le pelletier était dans la salle avec ses surcots.

Sur un geste de Pardaillan, Christophe alla se mettre près d'un officier assis sur une escabelle, au coin d'une cheminée grande comme la boutique de son père et qui se trouvait à l'un des bout^ de cette immense salle en face d'une cheminée absolument pareille à l'autre bout. Tout en causant avec ce lieutenant, il finii par l'intéresser en lui contant les pénuries du commerce. Christophe parut si véritablement marchand, que l'officier fit partager cette opinion au capitaine de la garde écossaise qui* vint de la cour

questionner Christophe en Texaminant à la dérobée et avec soin. Quelque prévenu que fût Christophe Lecainus, il ne pouvait comprendre la férocité froide des intérêts entre lesquels Chaudieu Tavait glissé. Pour un observateur qui eût connu le secret de cette scène, comme Thistorien le connaît aujourd'hui, il y aurait eu de quoi trembler à voir ce jeune homme, Tespoir de deux familles, hasardé entre ces deux puissantes et impitoyables machines, Catherine et les Guise. Mais y a-t-il beaucoup de courages qui mesurent l'étendue de leurs dangers? Par la manière dont étaient gardés le port de Blois, la ville et le château, Christophe s'attendait à trouver des pièges et des espions partout, il avait donc résolu de cacher la gravité de sa mission et la tension de son esprit sous l'apparence niaise et commerciale avec laquelle il venait de se montrer aux yeux du jeune Pardaillan, de Tofficier de garde et du capitaine.

L'agitation qui dans un château royal accompagne l'heure du lever commençait à se manifester. Les seigneurs, dont les chevaux et les pages ou les écu^ers restaient dans la cour extérieure du château, car personne, excepté le roi et la reine, n'avait le droit d'entrer à cheval dans la cour intérieure, montaient par groupes le magnifique escalier, et envahissaient cette grande salle des gardes à deux cheminées, dont les fortes poutres sont aujourd'hui sans leurs ornements; où de méchants petits carreaux rouges remplacent les ingénieuses mosaïques des planchers, mais où les tapisseries de la couronne cachaient alors les gros murs blanchis à la chaux aujourd'hui et où brillaient à l'envi les arts de cette époque unique dans les fastes de l'humanité. Réformés et catholiques venaient savoir les nouvelles, examiner les visages, autant que faire leur cour au roi. L'amour excessif de François II pour Marie Stuart, auquel ni les Guise ni la reine mère ne s'opposaient, et la complaisance politique avec laquelle s'y prêtait Marie Stuart, ôtaient au roi tout pouvoir; aussi, quoiqu'il eût dix-sept ans, ne connaissait-il de la royauté que les plaisirs, et du mariage que les voluptés d'une première passion. Chacun faisait en réalité la cour à la reine Marie, à son oncle le cardinal de Lorraine et au grand maître.

Ce mouvement eut lieu devant Christophe, qui étudiait l'arrivée

de chaque personnage avec une avidité bien naturelle. Une mignifique portière de chaque côté de laquelle se tenaient deux pa;:^ et deux gardes de la compagnie écossaise, alors de service, lui indiquait rentrée de cette chambre royale, si fatale au fils du granl maître actuel, le second Balafré, qui vint expirer au pied du k alors occupé par Marie Stuart et par François II. Les filles d'honneur de la reine occupaient la cheminée opposée à celle où ChrL^ tophe causait toujours avec le capitaine des gardes. Par sa siiuh tion, c'ette seconde cheminée était la ckemiiiée d* honneur, car el.. est pratiquée dans le gros mur de la salle du conseil, entre îi porte de la chambre royale et celle du conseil, en sorte que les filles et les seigneurs qui avaient le droit d'être là se trouvaiem sur le passage du roi et des reines. Les courtisans étaient certaïDs de voir Catherine, car ses filles d'honneur, en deuil comme toui^ la cour, montèrent de chez elle, conduites par la comtesse d- Fiesque, et prirent leur place du côté de la salle du conseil, eîi face des filles de la jeune reine amenée par la duchesse de Gut?e. et qui occupaient le coin opposé, du côté de la chambre royale. Les courtisans laissaient entre ces demoiselles, qui appartenaient aux premières familles du royaume, un espace de quelques fH> que les plus grands seigneurs avaient seuls la permission de franchir. La comtesse de Fiesque et la duchesse de Guise étaient, sei »: le droit de leurs charges, assises au milieu de ces nobles filles, qtoutes restaient debout. L'un des premiers qui vint se mêler 2 ces deux escadrons si dangereux fut le duc d'Ofléans, frère du ro . qui descendit de son appartement situé au-dessus, et qu aarou»pagnait M. de Cypierre, son gouverneur. Ce jeune prince, q-avant la fin de cette année, devait régner sous le nom de Charles I\. alors âgé de dix ans, était d'une excessive timidité. Le duc dVTjou et le duc d'Alençon, ses deux frères, ainsi que la priDCt>>e Marguerite, qui fut la femme de Henri IV, encore trop jeunes ^y^' venir à la cour, restaient sous la conduite de leur mère dans ><? appartements. Le duc d'Orléans, richement vêtu, selon la mol:? du temps, d'un haut-de-chausses en soie, d*un justaucorps dednp d'or orné de fleurs noires, et d'un petit manteau de velours brMr. le tout noir (il portait encore le deuil du roi son père), salua 1:deux dames d'honneur et resta près des filles de sa mère. Dèj-

plein d'antipathie pour les adhérents de la maison de Guise, il répondit froidement aux paroles de la duchesse et appuya son bras sur le dossier de la haute chaise de la comtesse de Fiesque. Son gouverneur, un des plus beaux caractères de ce temps, M. de Cypierre, resta derrière lui comme une panoplie. Amyot, en simple soutane d'abbé, accompagnait aussi le prince, il était déjà son précepteur comme il fut aussi celui des trois autres princes dont ralTection lui devint si profitable. Entre la cheminée d'honneur et C€lle où se groupaient, à l'autre extrémité de cette salle, les gardes, leur capitaine, quelques courtisans et Christophe muni de son carton, le chancelier Olivier, protecteur eft prédécesseur de THôpital, costumé comme Tout toujours été depuis les chanceliers de France, se promenait avec le cardinal de Tour non récemment arrivé de Rome, en échangeant quelques phrases d'oreille en oreille au milieu de Tattention générale que leur prêtaient les seigneurs massés le long du mur qui sépare cette salle de la chambre du roi comme une tapisserie vivante, devant la riche tapisserie aux mille personnages. Malgré la gravité des circonstances, la cour offrait Taspect que toutes les cours offriront dans tous les pays, à toutes Jes époques et dans les plus grands dangers : des courtisans parlant toujours de choses indifférentes en pensant à des choses graves, plaisantant en étudiant les visages, et s' occupant d'amour et de mariages avec des héritières au milieu des catastrophes les plus sanglantes.

— Que dites-vous de la fête d'hier? demanda Bourdeilles, seigneur de Brantôme, en s' approchant de mademoiselle dePiennes, une de3 filles de la reine mère.

— MM. du Baïf et du Bellay n'ont eu que de belles idées, ditelle en montrant les deux ordonnateurs de la fête qui se trouvaient à quelques pas... — J'ai trouvé cela d'un goût exécrable, ajoutal-elle à voix basse.

— Vous n'y aviez pas de rôle? dit mademoiselle de Lewiston de l'autre bord.

— Que lisez -vous là, madame? dit Amyot à madame de Fiesque.

— VAniadis de Gaule, par le seigneur des Essarts, commissaire ordinaire derhartillerie du Roy.

— Un ouvrage charmant, dit la belle fille qui fut depuis si célèbre sous le nom de Fosseuse, quand elle devint dame d'honoeu: de la reine Marguerite de Navarre.

— Le style est de forme nouvelle, dit Amyot. Adoptez-vous c»^ barbaries? ajouta-t-il en regardant Brantôme.

— 11 plaît aux dames, que voulez-vous! s'écria Brantôme es allant saluer madame de Guise, qui tenait les Célèbres dames, <k Boccace. — 11 doit s'y trouver des femmes de votre maison, madaDl^ dit-il; mais le sieur Boccace a eu tort de ne pas être de nv'ir" temps, il aurait trouvé d'amples matières pour augmenter se> volumes...

— Comme ce M. de Brantôme est adroit, dit la belle mademoiselle de Limeuil à la comtesse de Fiesque ; il est venu tf abord i nous, mais il restera dans le quartier des Guise.

— Chut! dit madame de Fiesque en regardant la belle Limeuil. Mêlez-vous de ce qui vous intéresse...

La jeune fille tourna les yeux vers la porte. Elle attendait Sardini, un noble Italien avec lequel la reine mère, sa parente, lî maria plus tard après l'accident qui lui arriva dans le cabinet dtoilette même de Catherine, et qui lui valut l'honneur d'avoir une reine pour sage-femme.

— Par saint Alipantin, mademoiselle Davila me semble pii.^ jolie chaque matin, dit M. de Robertet, secrétaire d'État, en saluant le groupe de la reine mère.

L'arrivée du secrétaire d'État, qui cependant était exacteme:: ce qu'est un ministre aujourd'hui, ne fit aucune sensation.

— Si cela est, monsieur, prêtez-moi donc le libelle fait contre MM. de Guise, je sais qu'on vous l'a prêté, dit à Robertet maiemoiselle Davila.

— Je ne l'ai plus, répondit le secrétaire en allant saluer madaïude Guise.

— Je l'ai, dit le comte de Grammont à mademoiselle Da«lJ mais je ne vous le donne qu'à une condition...

— Sous condition?... fil dit madame de Fiesque.

— Vous ne savez pas ce que je veux, répondit Grammont.

— Oh! cela se devine, dit la Limeuil.

La coutume italienne de nommer les dames, comme font 1

paysans de leurs femmes, la une telle, était alors de mode à la cour de France.

— Vous vous trompez, reprit vivement le comte, il s'agit de remettre à mademoiselle de Matha, Tune des filles de l'autre bord, une lettre de mon cousin de Jarnac.

— Ne compromettez pas mes filles, dit la comtesse de Fiesque, je la donnerai moi-même. Savez-vous des nouvelles de ce qui se passe en Flandre? demanda madame de Fiesque au cardinal de Tournon. Il parait que M. d'Egmont donne dans les nouveautés.

— Lui et le prince d'Orange, reprit Cypierre en faisant un geste d'épaules assez significatif.

— Le duc d'Albe et le cardinal Granvelle y vont, n'est-ce pas, monsieur? dit Amyot au cardinal de Tournon, qui restait sombre et inquiet entre les deux groupes, après sa conversation avec le chancelier.

— Heureusement, nous sommes tranquilles, et nous n'avons à vaincre l'hérésie que sur le théâtre, dit le jeune duc d'Orléans en faisant allusion au rôle qu'il avait rempli la veille, celui d'un chevalier domptant une hydre qui avait sur le front le mot Réformalion,

Catherine de Médicis, d'accord en ceci avec sa belle-fille, avait laissé faire une salle de spectacle de l'immense salle qui plus tard fut disposée pour les états de Blois, et où, comme il & été déjà dit, aboutissaient le château de François I**" et celui de Louis XII.

Le cardinal ne répondit rien et reprit sa marche au milieu de la salle en causant à voix basse entre M. de Robertet et le chancelier. Beaucoup de personnes ignorent les difficultés que les secrétaireries d'État, devenues depuis les ministères, ont rencontrées dans leur établissement et combien de peines ont eues les rois de France à les crSer. A cette époque, un secrétaire d'État comme Robertet était purement et simplement un écrivain, il comptait à peine au milieu des princes et des grands, qui décidaient des affaires de l'État. Il n'y avait pas alors d'autres fonctions ministérielles que celles de surintendant des finances, de chancelier et de garde des sceaux. Les rois accordaient une place dans leur conseil par des lettres patentes à ceux de leurs sujets

dont les avis leur paraissaient utiles à la conduite des affaires publiques. On donnait l'entrée au conseil à un président de chambre du parlement, à un évêque, à un favori sans titre. Une fois admis au conseil, le sujet y fortifiait sa position en se faisant revêtir de: charges de la couronne auxquelles étaient dévolues des attribations, telles que des gouvernements, Tépée de connétable, h grande maîtrise de Tartillerie, le bâton de maréchal, la colonWi'; générale de quelque corps militaire, la grande amirauté, la captainerie des galères, ou souvent une charge de cour comme ce.i: de grand maître de la maison, qu'avait alors le duc de Guise.

— Croyez -vous que le duc de Nemours épouse FraDoùse' demanda madame de Guise au précepteur du duc d'Orléans.

— Ah! madame, répondit-il, je ne sais que le latin.

Cette réponse fit sourire ceux qui furent à portée d'entendre. En ce moment, la séduction de Françoise de Rohan par le ducd" Nemours était le sujet de toutes les conversations; mais, comnile duc de Nemours était cousin de François II, et doublement al'; de la maison de Valois par sa mère, les Guise le regardaient plur: comme séduit que comme séducteur. Néanmoins, le crédit de h maison de Rohan fut tel, qu'après le règne de François II, ledi de Nemours fut obligé de quitter la France, à cause du procès q.: lui firent les Rohan, et que le crédit des Guise arrangea. Sonniiriage avec la duchesse de Guise, après l'assassinat de Poltrot, pe ' expliquer la question que la duchesse avait adressée à Anuot. er révélant la rivalité qui devait exister entre mademoiselle deRoli.: et la duchesse.

— Mais voyez un peu le groupe des mécontents, là-bas, dit V comte de Grammont en montrant MM. de Coligny, le cardinal it Châtillon , Danville, Thoré, Moret et plusieurs autres seignejr? soupçonnés de tremper dans la Réformation qui se tenaient i»-^ entre deux croisées, du côté de l'autre cheminée.

— Les huguenots se remuent, dit Cypierre. Nous savons qi^- Théodore de Bèze est à Nérac pour obtenir de la reine de Navjrre qu'elle se déclare pour les réformés en abjurant publiquemeai. ajouta-t-il en regardant le bailli d'Orléans, qui était aussi chaooelier de la reine de Navarre et qui observait la cour.

— Elle le fera ! répondit sèchement le bailli d'Orléans.

Ce personnage, le Jacques Cœur Orléanais, un des plus riches bourgeois de ce temps, se nommait Groslot et faisait les affaires de Jeanne d'Albret à la cour de France.

— Vous le crovez? dit le chancelier de France au chancelier de Navarre en appréciant la portée de Taflirmation de Groslot.

— Ne savez-vous pas, 'dit le riche Orléanais, que cette reine n'a de la femme que le s?xe? Elle est entière aux choses viriles, elle a Tesprit puissant aux grandes affaires, et le cœur invincible aux grandes adversités.

— Monsieur le cardinal, dit le chancelier Olivier à M. de Tournon qui avait écouté Groslot, que pensez-vous de cette audace?

— La reine de Navarre a bien fait de choisir pour son chancelier un homme à qui la maison de Lorraine a des emprunts à faire et qui offre son logis au roi quand on parle d'aller à Orléans, répondit le cardinal.

Le chancelier et le cardinal se regardèrent alors sans oser se communiquer leurs pensées ; mais Robertet les leur exprima, car il croyait nécessaire de montrer plus de dévouement aux Guise que ces grands personnages en se trouvant plus petit qu'eux.

— Cest un grand malheur que la maison de Navarre, au lieu d'abjurer la religion de ses pères, n'abjure pas l'esprit de vengeance et de révolte que lui a soufflé le connétable de Bourbon. Nous allons revoir les querelles des Armagnacs et des Bourguignons,

— Non, dit Groslot, car il y a du Louis XI dans le cardinal de Lorraine.

— Et aussi chez la reine Catherine, répondit Robertet.

En ce moment, madame Dayelle, la femme de chambre favorite de la reine Marie Stuart, traversa la salle et alla vers la chambre de la reine. Le passage de la femme de chambre causa du mouvement.

— Nous allons bientôt entrer, dit madame de Fiesque.

— Je ne le crois pas, répondit madame de Guise ; Leurs Majestés sortiront, car on va tenir un grand conseil.

La Dayelle se glissa dans la chambre royale après avoir gratté à la porte, façon respectueuse inventée par Cilherine de Médicis, et qui fut adoptée à la cour de France.

— Quel temps fait-il, ma chère Dayelle? dit la reine Marie en

montrant son. blanc et frais visage hors du lit en en secouant les rideaux.

— Ah! madame...

— Qu' as-tu, ma Dayelle? on dirait que les archers sont à te^ trousses.

— Oh ! madame, le roi dort-il encore?

— Oui.

— Nous allons quitter le château, et M. le cardinal m'a priéeJe vous le dire, afin que vous y disposiez le roi.

— Sais-tu pourquoi, ma bonne Dayelle?

— Les réformés veulent vous enlever...

— Ah ! cette nouvelle religion ne me laissera pas de repos! Tai rêvé cette nuit que j'étais en prison, moi qui réunirai les couronnes des trois plus beaux royaumes du monde.

— Aussi, madame, est-ce un rêve !

— Enlevée?... cô serait as(Sez gentil ; mais, pour fait de religioû et par des hérétiques, c'est une horreur.

La reine sauta hors du lit et vint s'asseoir dans une graole chaise couverte de velours rouge, devant la cheminée, après que Dayelle lui eut donné une robe de chambre en velours noir,quV!le serra légèrement à la taille par une corde en soie. Dayelle alluma le feu, car les matinées du mois de mai sont assez fraîches a ji bords de la Loire.

— Mes oncles ont donc appris ces nouvelles pendant la ouii! demanda la reine à Dayelle, avec laquelle elle agissait familièrement.

-^ Depuis ce matin, MM. de Guise se promènent sur la terrasse pour n'être entendus de personne et y ont reçu des envoya venus en toute hâte de difTérents points du royaume où les a'f »rmés s'agitent. Madame la reine mère y était avec ses Italiens en espérant qu'elle serait consultée ; mais elle n'a pas été de ce petit conseil.

— Elle do.t être furieuse!

— D'autant plus qu'il y avait un restant de colère d'hier, réponJi: Dayelle. On dit qu'en voyant paraître Votre Majesté dans sa robe d'or retors et avec son joli voile de crêpe tanné, elle n'a pas èii gaie...

— Laisse-nous, ma bonne Dayelle, le roi s'éveille. Que personne, pas même les petites entrées, ne nous dérange; il s'agit d'affaires d'État, et mes oncles ne nous troubleront pas.

— Eh bien, ma chère Marie, as-tu donc déjà quitté le lit? Est-il ^and jour? dit le jeune roi en s' éveillant.

— Mon cher mignon, pendant que nous dormons, les mé-' chants veillent et vont nous forcer de quitter cette belle demeure.

— Que parles-tu de méchants, ma mie ! N'avons-nous pas eu la plus jolie fête du monde hier au soir, n'étaient les mots latins que ces messieurs ont jetés dans notre français?

— Ah! dit Marie, ce langage est de fort bon goût, et Rabelais l'a déjà mis en lumière.

— Tu es une savante, et je suis bien fâché de ne pouvoir te célébrer en vers; si je n'étajs pas roi, je reprendrais à mon frère maître Amyot, qui le rend si savant...

— N'enviez rien à votre frère, qui fait des poésies et me les montre en me demandant de lui montrer les miennes, Allez, vous êtes le meilleur des quatre et serez aussi bon roi que vous êtes amant gentil. Aussi, peut-être est-ce pour cela que votre mère vous aime si peu! Mais sois tranquille. Moi, mon cher cœur, je t'aimerai pour tout le monde.

— Je n'ai pas grand mérite à aimer une si parfaite reine, dit le petit roi. Je ne sais qui m'a retenu hier de t' embrasser devant toute la cour quand tu as dansé le branle au flambeau ! J'ai clairement vu que toutes les femmes ont l'air d'être des servantes auprès de toi, ma b2lle Marie...

— Pour ne parler qu'en prose, vous parlez à ravir, mon mignon; mais aussi est-ce l'amour qui parle. Et vous, vous savez bien, mon aimé, que vous ne seriez qu'un pauvre petit page, encore vous aimerais-je autant que je vous aime, et il n'y a rien cependant de plus doux que de pouvoir se dire : « Mon amant est roi. »

— Oh! le joli bras! Pourquoi faut-il nous habiller? J'aime tant à passer mes doigts dans tes cheveux si doux, à mêler leurs anneaux blonds. Ah çà ! ma mie, ne donne plus à baiser à tes femmes ce cou si blanc et ce joli dos, ne le souffre plus! C'est déjà trop que les brouillards de l'Écossé y aient passé.

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