XVI
— Ne viendrez-vous pas voir mon cher pays? Les Écossais tou> aimeront, et il n'y aura pas de révolte comme ici.
— Qui se révolte dans notre royaume? dit François de Yalub en croisant sa robe et prenant Marie Stuart sur son genou.
— Oh 1 ceci est assurément fort joli, dit-elle en dérobant sa joue au roi ; mais vous avez à régner, s'il vous plaît, mon doux sire.
— Que parles-tu de régner? je veux, ce mâtin...
— \-t-on besoin de dire je veux quand on peut tout? Ceci n'est parler ni en roi, ni en amant. Mais il ne s'agit point de cela. laisse ! Nous avons une affaire importante.
— Oh! dit le roi, il y a longtemps que nous n'avons eu d'affaire. Est-elle amusante?
— Non, dit Marie, il s'agit de déménager.
— Je gage, ma mie, que vous avez vu l'un de vos oncles, qui s'arrangent si bien, qu'à dix- sept ans, je me comporte en roi fainéant. Je ne sais pas, en vérité, pourquoi, depuis le premier coqseil, j'ai continué d'assister aux autres? Ils y pourraient fairejoui aussi bien les choses en mettant une couronne sur mon fauteuil, je ne vois rien que par leurs yeux et décide à l'aveugle.
— Oh! monsieur, s'écria la reine en se levant de dessus le roi et prenant un petit air de fâcherie, il était dit que vous ne mt feriez plus la moindre peine à ce sujet, et que mes oncles userait! du pouvoir royal pour le bonheur de votre peuple. Il est gentil, ioj peuple! si tu voulais le régenter, toi seul, il te goberait comm^î une fraise. Il lui faut des gens de guerre, un maître rude et à mains gantées de fer ; tandis que, toi, tu es un mignon que j'ain. ainsi, que je n'aimerais pas autrement, entendez-vous, monsieur! dit-elle en baisant au front cet enfant, qui paraissait vouloir se rvolter contre ce discours et que cette caresse adoucit.
— Oh ! s'ils n'étaient pas vos oncles! s'écria François II. Ce cardinal me déplaît énormément, et, quand il prend son air pateline: ses façons soumises pour me dire en s'inclinant : « Sire, il s'ai; ici de l'honneur de la couronne et de la foi de vos pères, V î:» Majesté ne saurait souffrir... » Et ceci et cela... Je suis sûr qu'il t' travaille que pour sa maudite maison de Lorraine.
— Comme tu l'as bien imité! dit la reine. Mais pourquoi n'esployez-vous pas ces Lorrains à vous instruire de ce qui se passe.
afin de régner par vous-même dans quelque temps, à votre grande majorité? Je suis votre femme, et votre honneur est le mien. Nous régnerons, va« mon mignon! Mais tout ne sera pas roses pour nous jusqu'au moment où nous ferons nos volontés! il n'y a rien de si difficile pour un roi que de régner! Suis-je reine, moi, par exemple? Croyez-vous que votre mère ne me rende pas en mal ce que mes oncles font de bien pour la splendeur de votre trône ? Et quelle différence I Mes oncles sont de grands princes, neveux de Charlemagne, pleins d'égards et qui sauraient mourir pour vous; tandis que cette fille de médecin ou de marchand, reine de France par hasard, est grièche comme une bourgeoise qui ne règne pas dans son ménage. En femme mécontente de ne pas tout brouiller ici, cette Italienne me montre à tout propos sa figure pâle et sérieuse; puis, de sa bouche pincée : « Ma fille, vous êtes la reine, et je ne suis plus que la seconde femme du royaume, me dît-elle. (Elle enrage, entends-tu, mon mignon?). Mais, si j'étais en votre place, je ne porterais pas de velours incarnat pendant que la cour est en deuil, je ne paraîtrais pas en public avec mes cheveux unis et sans pierreries, parce que ce qui n'est point séant à une simple dame Test encore moins chez une reine. Aussi ne danserais-je point de ma personne, je me contenterais de voir danser! » Voilà ce qu'elle
me dit.
— Ohl mon Dieu, répondit le roi, je crois l'entendre. Dieu! si elle savait...
— Oh I vous tremblez encore devant elle. Elle t'ennuie, dis-le? nous la renverrons. Par ma foi I te tromper, passe encore, la bonne femme est de Florence ; mais t'ennuyer...
— Au nom du ciel, Marie, tais-toi I dit François inquiet et content tout à la fois ; je ne voudrais pas que tu perdisses son amitié.
— N'ayez pas peur qu'elle se brouille jamais avec moi qui porterai les trois plus belles couronnes du monde, mon cher petit roi, dit Marie Stuart. Encore qu'elle me haïsse pour mille raisons, elle me caresse afin de me détacher de mes oncles.
— Te haïr!...
Oui, mon ange, et, si je n'en avais mille de ces preuves
que les femmes se donnent entre elles de ce sentiment et dont la malice n'est comprise que par elles, je me contenterais de sa con-
stante opposition à nos chères amours. Est-ce ma faute à moi, û ton père n*a jamais pu souffrir mademoiselle de Médicis? Enfin elle m'aime si peu, qu'il a fallu que vous vous missiez Qn colère pour que nous n'eussions pas chacun notre appartement, ici et à Saint- Germain. Elle prétendait que c'était Tusage des rois et reines de France... L'usage I c'était celui de votre père, et cela s'explique. Quant à votre aïeul François, le compère avait établi cet usage pour la commodité de ses amours. Aussi, veillez-y bien! Si nous nous en allons d'ici, que le grand maître ne nous sépare point.
— Si nous nous en allons d'ici, Marie? Mais, moi, je ne veux point quitter ce joli château, d'où nous voyons la Loire et leBlésois, une ville à nos pieds, et le plus joli ciel du monde au-dessos de nos têtes, et ces délicieux jardins. Si je m'en vais, ce serapoor aller en Italie avec toi, voir les peintures de Raphaël et Saint- Pierre.
— Et les orangers? Ohl mon mignon roi, si tu savais quelle envie ta Marie nourrit de se promener sous des orangers en fleur et en fruit! Hélas! peut-être n'en verrai-je jamais. Oh! entendre un chant italien sous ces arbres parfumés, au bord d'une m& bleue, sous un ciel bleu, et nous tenir ainsi!
— Partons, dit le roi.
— Partir! s'écria le grand maître en entrant. Oui, sire, il s agit de quitter Blois. Pardonnez-moi ma hardiesse; mais les circoostances sont plus fortes que l'étiquette, et je viens vous supplier de tenir conseil.
Marie et François s'étaient vivement séparés en se voyant surpris, et leurs visages offraient une même expression de majesie royale offensée.
— Vous êtes un trop grand maître, monsieur de Guise, dit le jeune roi tout en contenant sa colère.
— Au diable les amoureux! dit le cardinal en murmurant à l'oreille de Catherine.
— Mon fils, répondit la reine mère, qui se montra derrière le cardinal, il s'agit de la sûreté de votre personne et de votre royaume.
— L'hérésie veillait pendant que vous dormiez, sire, dit le
cardinal.
— Retirez-vous dans la salle, fit le petit roi, nous tiendrons alors conseil.
— Madame, dit le grand maître à la reine, le fils de votre pelletier vous apporte vos fourrures, qui sont de saison pour le voyage, car il est probable que nous côtoierons la Loire. — Mais, dit-il en se tournant vers la reine mère, il veut aussi vous parler, madame. Pendant que le roi s'habillera, vous et madame la reine expédiez-le sur-le-champ, afin que nous n'ayons point la tête rompue de cette bagatelle.
— Volontiers, dit Catherine, en se disant à elle-même : « S'il compte se défaire de moi par de semblables ruses, il ne me connaît point. »
Le cardinal et le duc se retirèrent en laissant les deux reines et le roi. En passant dans la salle des gardes, qu'il traversa de nouveau pour aller dans la salle du conseil, le grand maître dit à l'huissier de lui amener le pelletier de la reine. Quand Christophe vit venir à lui, d'un bout de la salle des gardes à l'autre, cet huissier, qu'il prit à son costume pour un personnage, le cœur lui faillit; mais cette sensation, si naturelle à l'approche du moment critique, devint terrible lorsque l'huissier, dont le mouvement eut pour résultat d'attirer les yeux de toute cette brillante assemblée sur Christophe, sur sa piètre mine et ses paquets, lui dit :
— Messeigneurs le cardinal de Lorraine et le grand maître vous mandent pour parler à vous dans la salle du conseil.
— Aurais-je été trahi? se demanda le frêle ambassadeur des réformés.
Christophe suivit l'huissier en baissant les yeux, et ne les leva qu'en se trouvant dans l'immense salle du conseil, dont l'étendue' est presque égale à celle de la salle des gardes. Les deux princes lorrains y étaient seuls debout devant la magnifique cheminée adossée à celle où, dans la salle des gardes, se tenaient les filles des deux reines.
— Tu viens de Paris; quelle route as-tu donc prise? dit le cardinal à Christophe.
— Je suis venu par eau, monseigneur, répondit le réformé.
— Comment es-tu donc entré dans Blois? dit le grand maître.
— Par le port, monseigneur.
— Personne ne t*a inquiété? fit le duc, qui ne cessait d'examiner le jeune homme.
— Non, monseigneur. Au premier soldat qui a fait mine de m' arrêter, j'ai dit que je venais pour le servive des deux reines, de qui mon père est le pelletier.
— Que faisait-on à Paris? demanda le cardinal.
— On recherchait toujours 1* auteur du meurtre commis sur le président Minard.
— N'es-tu pas le fils du plus grand ami de mon chirurgien? dit le duc de Guise trompé par la candeur que Christophe exprimait, une fois son trouble apaisé.
— Oui, monseigneur.
Le grand maître sortit, souleva brusquement la portière qui cachait la double porte de la salle du conseil, et montra sa figure à toute cette audience au milieu de laquelle il chercha le premier chirurgien du roi. Ambroise, debout dans un coin, fut frappé par une œillade que le duc lui lança, et vint à lui. Ambroise, qui inclinait déjà vers la religion reformée, finit par Fadopter; mais l'amitié des Guise et celle des rois de France le garantit de tous les malheurs qui atteignirent les reformés. Le duc, qui se regardait comme obligé de la vie envers Ambroise Paré, l'avait fait nommer premier chirurgien du roi depuis quelques jours.
— Que voulez-vous, monseigneur? dit Ambroise. Le roi serail-ii malade? je le croirais assez.
— Comment?
— La reine est trop jolie, répliqua le chirurgien.
— Ahl fit le duc étonné. Néanmoins, il ne s'agit pas de ceci, reprit-il après une pause. Ambroise, je veux te faire voir un de tes amis, dit-il en l'emmenant sur le pas de la porte de la chambre du conseil et lui montrant Christophe.
— Eh I c'est vrai, monseigneur, s'écria le chirurgien en tendant la main à Christophe. — Comment va ton père, mon gars?
— Mais bien, maître Ambroise, répondit Christophe.
— Et que viens-tu faire à la cour? dit le chirurgien; ce n'est pas ton métier de porter les paquets, ton père te destine à la chicane. Veux-tu la protection de ces deux grands princes pour être avocat?
— Oh! mon Dieu, oui, dit Christop'.e, mais pour les intérêts àt
mon père; et, si vous pouvez intercéder pour nous, joignez-vous à moi, fit-ii en prenant un air piteux, pour obtenir de monseigneur le grand maître une ordonnance de payement des sommes qui sont dues à mon père, car il ne sait de quel bois faire flèche...
Le cardinal et le grand maître se regardèrent et parurent satisfaits.
— Maintenant, laissez-nous, dit le grand maître à Âmbroise en lui faisant un signe. — Et vous, mon ami, dit-il à Christophe, faites promptement vos affaires et retournez à Paris. Mon secrétaire vous donnera une passe; car, mordieu, il ne fera pas bon sur les chemins I
Aucun des deux frères n'eut le moindre soupçon des graves intérêts qui reposaient sur Christophe, une fois assurés qu'il était bien le fils du bon catholique Lccamus, fournisseur de la cour, et qu'il ne venait que pour se faire payer.
— Mène-le auprès de la chambre de la reine, qui sans doute va le demander, dit le cardinal au chirurgien en lui montrant Christophe.
Pendant que le fils du pelletier subissait son interrogatoire dans la salle du conseil, le roi avait laissé la reine en compagnie de sa belle-mère, après avoir passé dans son cabinet de toilette, où Ton allait par le cabinet contigu à la chambre.
Debout dans la vaste embrasure de l'immense croisée, la reine Catherine regardait les jardins, en proie aux plus tristes pensées. Elle voyait Tun des plus grands capitaines de ce siècle substitué dans la matinée, à Tinstant, à son fils, au roi de France, sous le terrible titre de lieutenant général du royaume. Devant ce péril, elle était seule, sans action, sans défense. Aussi pouvait-on la comparer, dans son vêtement de deuil, qu'elle ne quitta jamais depuis la mort de Henri 11, à un fantôme, tant sa figure pâle était immobile à force de réflexion. Son œil noir nageait dans cette indécision tant reprochée aux grands politiques, et qui, chez eux, vient de l'étendue môme du coup d'oeil par lequel ils embrassent toutes les difficultés, les compensant les unes par les autres, et additionnant, pour ainsi dire, toutes les chances avant de prendre un parti. Ses oreilles tintaient, son sang s'agitait, et, néanmoins, elle demeurait calme, digne, tout en mesurant la profondeur de
r abîme politique au-dessus de Tabîme réel qui s'étendait sous ses pieds. Âpres celle de l'arrestation du vidame de Chartres, cette journée était la seconde de ces terribles journées qui se trouvèrent en si grand nombre dans le reste de sa vie royale; mais ce fut aussi sa dernière faute à Técole du pouvoir. Quoique le sceptre parût fuir ses mains, elle voulait le saisir et le saisit par un effet de cette puissance de volonté qui ne s'était lassée ni des dédains de son beau-père François !•' et de sa cour, où elle avait été peu de chose, quoique dauphine, ni des constants refus de Henri 11, ni de la terrible opposition de Diane de Poitiers, sa rivale. Un homme n'eût rien compri» à cette reine en échec; mais la blonde Marie, si fine, si spirituelle, si jeune fille et déjà si instruite, Texaminait du coin de l'œil en affectant de fredonner un air italien et prenant une contenance insouciante. Sans deviner les orages d'ambition contenue qur causaient une légère sueur froide à la Florentine, la jolie Écossaise au visage mutin savait que l'élévation de son oncle le duc de Guise causait une rage intérieure à Catherine. Or, rien ne l'amusait tant que d'espionner sa bellemère, en qui elle voyait une intrigante, une parvenue abaissée toujours prête à se venger. Le visage de l'une était gra>e et sombre, un peu terrible, à cause de cette lividité des Italiennes qui, durant le jour, fait ressembler leur teint à de l'ivoire jaune, quoiqu'il redevienne éclatant aux bougies, tandis que le visage de l'autre était frais et gai. Â seize ans, la tête de Marie Stuart avali cette blancheur de blonde qui la rendit si célèbre. Son frais, son piquant visage si purement coupé, brillait de cette malice d'enfan: exprimée franchement par la régularité de ses sourcils, par la vivacité de ses yeux, par la mutinerie de sa jolie bouche. Elle déployait alors ces grâces de jeune chatte que rien, ni la captintè. ni la vue de son effroyable échafaud, ne purent altérer. Ces dea\ reines, l'une à l'aurore, l'autre à Tété de la vie, formaient donc alors le contraste le plus complet. Catherine était une reine imposante, une veuve impénétrable, sans autre passion que celle du pouvoir. Marie était une folâtre, une insoucieuse épousée, qui de ses couronnes faisait des jouets. L'une prévoyait d'immenses malheurs, elle entrevoyait l'assassinat des Guise en devinant que ce serait le seul moyen d'abattre des gens capables dé s'élever au-
dessus du trône et du Parlement; enfin, elle apercevait les flots de sang d'une longue lutte; Tautre ne se doutait pas qu'elle serait juridiquement assassinée. Une singulière réflexion rendit un peu de calme à l'Italienne.
— Selon la sorcière et au dire de Ruggieri, ce règne va finir; moo embarras ne durera point, pensa-t-elle.
Ainsi, chose étrange, une science occulte, oubliée aujourd'hui, l'astrologie judiciaire, servit alors à Catherine de point d'appui, comme dans toute sa vie, car sa croyance alla croissant, en voyant les prédictions de ceux qui pratiquaient cette science réalisées avec une minutieuse exactitude.
— Vous êtes bien sombre, madame? dit Marie Stuart en prenant des mains de Dayelle ce petit bonnet pincé sur la raie de ses cheveux et dont les deux ailes de riche dentelle tournaient autouV des touffes blondes qui lui accompagnaient les tempes.
Le pinceau des peintres a si bien illustré cette coiffure, qu'elle appartient exclusivement à la reine d'Ecosse, quoique Catherine l'ait inventée pour elle quand elle eut à prendre le deuil de Henri II ; mais elle ne sut pas la porter aussi bien que sa bellefille, à qui elle seyait beaucoup mieux. Ce grief n'était pas le moindre parmi ceux de la reine mère contre la jeune reine.
— Est-ce un reproche que me fait la reine ? dit Catherine en se tournant vers sa belle-fille.
— Je vous dois le respect et n'oserais, répliqua malicieusement l'Écossaise, qui regarda Dayelle.
Entre les deux reines, la femme de chambre favorite resta comme la figure d'un chenet, un sourire d'approbation pouvait lui
coûter la vie.
— Comment puis-je être gaie comme vous, après avoir perdu le feu roi et en voyant le royaume de mon fils sur le point de s'embraser?
— La politique regarde peu les femmes, répliqua Marie Stuart. D'ailleurs, mes oncles sont là.
Ces deux mots étaient, dans les circonstances actuelles, deux flèches empoisonnées.
— Voyons donc nos fourrures, madame, répondit ironiquement ritalienne, et nous pourrons nous occuper alors de nos véritables
affaires pendant que vos oncles décideront de celles du royaume.
— Oh! mais nous serons du conseil, madame, nous y somm^â plus utiles que vous ne croyez.
— Nous? dit Catherine avec un air d'étonnement. Mais, moi, \*t ne sais pas le latin.
— Vous me croyez savante! dit en riant Marie Stuart. Eh bien, je vous jure, madame, qu'en ce moment, j'étudie pour être à hi hauteur des Médicis, afm de savoir un jour guérir les plaies du royaume.
Catherine fut atteinte au cœur par ce trait piquant qui rappela:: l'origine des Médicis, venus, disaient les uns, d'un médecin, ci selon les autres, d'un riche droguiste. Elle resta sans réponse. Dayelle rougit lorsque sa maîtresse la regarda en cherchant (>.> applaudissements que tout le monde, même les reines, demauJ à des inférieurs quand il n'y a pas de spectateurs.
— Vos mots charmants, madame, ne peuvent malheureusement guérir ni les plaies de l'État, ni celles de l'Église, répondit Catkrine avec une dignité calme et froide. La science de mes pères, ec ce genre, leur a donné des trônes; tandis que, si dans le danger vous continuez à plaisanter, vous pourrez perdre les vôtres.
En ce moment, Dayelle ouvrit la porte à Christophe, que le p:t^ mier chirurgien annonça lui-même en grattant.
Le réformé voulut étudier le visage de Catherine, en affectant .;:: embarras assez naturel dans un pareil lieu; mais il fut surpris p^r la vivacité de la reine Marie , qui sauta sur les cartons pour v*..: son surcot.
— Madame..., dit Christophe en s'adressant à la Florentine.
Il tourna le dos à l'autre reine et à Dayelle, en profitant soud ii de l'attention que ces deux femmes allaient donner aux fourrur-^ pour frapper un coup hardi.
— Que voulez-vous de moi? dit Catherine en lui jetant un rvgard perçant.
Christophe avait mis le traité proposé par le prince de Gondê. le plan des réformés et le détail de leurs forces sur son cœur, entre sa chemise et son justaucorps de drap, mais en les enveloppant d. mémoire dû par Catherine au pelletier.
— Madame, dit-il, mon père est dans un horrible besoin d*ar-
gent, et, si vous daignez jeter les yeux sur vos mémoires, ajoutat-il en dépliant le papier et mettant le traité en dessus, vous verrez que Votre Majesté lui doit six mille écus. Ayez la bonté de nous prendre en pitié. Voyez, madamel Et il lui tendit le traité.
— Lisez. Ceci date de Tavénement au trône du feu roi. Catherine fut éblouie par le préambule du traité, mais elle ne
perdit pas la tête, elle roula vivement le papier en admirant l'audace et la présence d'esprit de ce jeune homme; elle sentit d'après ce coup de maître qu'elle serait comprise, et lui frappa la tête avec le rouleau de papier.
— Vous êtes bien maladroit, mon petit ami, de présenter le compte avant les fourrures. Apprenez à connaître les femmes! Il ne faut jamais nous présenter nos mémoires qu'au moment où nous sommes satisfaites.
— Est-ce une tradition? dit la jeune reine à sa belle-mère, qui ne répondit rien.
— Ah ! mesdames, excusez mon père, dit Christophe. S'il n'avait pas eu besoin d'argent, vous n'auriez pas eu vos pelleteries. Les pays sont en armes, et il y a tant de danger à courir sur les routes, qu*il a fallu notre détresse pour que je vinsse ici. Personne que moi n'a voulu se risquer.
— Ce garçon est neuf, dit Marie Stuart en souriant.
11 n'est pas inutile, pour Tintelligence de celte petite scène si importante, de faire observer qu'un surcot était, ainsi que le mot Tindique {sur cotle), une espèce de spencer collant que les femmes mettaient sur leur corsage et qui les enveloppait jusqu'aux hanches en les dessinant. Ce vêtement garantissait le dos, la poitrine et le cou contre le froid. Les surcots étaient intérieurement doublés en fourrure qui bordait l'étoffe par une lisière plus ou moins large. Marie Stuart, en essayant son surcot, se regardait dans une grande çlace de Venise pour en voir l'effet par derrière ; elle avait ainsi laissé à sa belle-mère la facilité d'examiner les papiers dont le kolume eût excité sa déGance sans cette circonstance.
— Parle-t-on jamais aux femmes des dangers qu'on a courus, {uand on est sain et sauf et qu'on les voit! dit-elle en se montrant L Christophe.
— Ah! madame, j'ai votre mémoire aussi, dit-il en la regardant avec une niaiserie bien jouée.
La jeune reine le toisa sans prendre le papier, et remarqua, mais sans en tirer alors la moindre conséquence, qu'il avait pr> dans son sein le mémoire de la reine Catherine, tandis qu'il son 1: le sien, à elle, de sa poche. Elle ne vit pas non plus dans lesye.i de ce garçon l'admiration que son aspect excitait chez tout U monde; mais elle était si occupée de son surcot, qu'elle ne Sc demanda pas d'abord d'où pouvait venir cette indifférence.
— Prends, Dayelle! dit-elle à la femme de chambre, tudonnera* le mémoire à M. de Versailles (Loménie), en lui disant de ma pd^ de payer.
— Oh! madame, si vous ne me faites signer une ordonnant par le roi ou par monseigneur le grand maître, qui est là, votre gracieuse parole resterait sans effet.
— Vous êtes plus vif qu'il ne sied à un sujet, mon ami, <iii Marie Stuart. Vous ne croyez donc pas aux paroles royales?
Le roi se montra vêtu de ses chausses de soie, et du /wuUVchausses, la culotte de ce temps, mais sans pourpoint ni mante:i. il avait une riche redingote de velours, bordée de menu-vair, d: ce mot de la langue moderne peut seul donner l'idée du né^Iu^ du roi.
— Quel est le maraud qui doute de votre parole? dit le yxy. François II, qui, malgré la distance, entendit le dernier mot dt >. femme.
La porte du cabinet se trouvait masquée par le lit royal. O. cabinet fut appelé .plus tard cabinet vieux, pour le distinguera riche cabinet de peintures que fit arranger Henri lil à FauT: extrémité de cet appartement, du côté de la salle des états généra a. Henri fil fit cacher les meurtriers dans le cabinet vieux, et em -. dire au duc de Guise de venir l'y trouver, tandis que, pendauimeurtre, il resta caché dans le cabinet neuf, d'où il n'en sortit q :pour venir voir expirer cet audacieux sujet pour lequel il n'y a\^ plus ni prison, ni tribunal, ni juges, ni lois dans le royaume. S^:^* ces terribles circonstances, l'historien reconnaîtrait aujounf'j difficilement la destination de ces salles et de ces cabinets pK-.::^ de soldats. Un fourrier écrit à sa maltresse à la même pii>.
où jadis Catherine pensive décidait de sa lutte avec les partis.
— Venez, mon ami, dit la reine mère, je vais vous faire payer, moi. Il faut que le commerce vive, et l'argent est son principal nerf.
— Allez, mon cher, dit en riant la jeune reine, mon auguste mère entend mieux que moi les affaires de commerce.
Catherine allait sortir sans répondre à cette nouvelle épigramme ; mais elle pensa que son indifférence pouvait éveiller un soupçon, elle répondit vivement à sa belle-fille :
— Et vous, ma chère, le commerce de Famourl Puis elle descendit.
— Serrez tout cela, Dayelle. — Et venons au conseil, monsieur, dit au roi la jeune reine, ravie de faire décider, en Tabsence de la reine mère, la question si grave de la lieutenance du royaume.
Marie Stuart prit le bras du roi. Dayelle sortit la première en disant un mot aux pages, et l'un d'eux, le jeune Téligny, qui devait périr si misérablement à la Saint-Barthélemi, cria :
— Le roi I
En entendant ce mot, les deux arquebusiers se mirent au port d'arme, et les deux pages allèrent en avant vers la chambre du conseil, au milieu de la haie de courtisans et de la haie formée par les filles des deux reines. Tous les membres du conseil se groupèrent alors à la porte de cette salle, qui se trouve à une faible distance de la porte de l'escalier. Le grand maître, le cardinal et le chancelier allèrent à la rencontre des deux jeunes souverains qui souriaient à quelques-unes des filles, ou répondaient à des demandes de quelques courtisans plus familiers que les autres. Mais la jeune reine, évidemment impatiente, entraînait François II vers l'immense salle du conseil. Quand le son lourd des arqu^uses, en retentissant sur le plancher, annonça que le couple était entré, les pages remirent leurs bonnets sur leurs têtes, et les conversations particulières entre les seigneurs reprirent leur cours sur la gravité des affaires qui allaient se débattre.
— On a envoyé chercher le connétable par Chiverni , et il n'est pas venu, disait l'un.
— 11 n'y a aucun prince du sang, faisait observer l'autre.
— Le chancelier et M. de Tournon étaient soucieux I
— Le grand maître a fait dire au garde des sceaux de oe pas manquer d'être à ce conseil ; il en sortira sans doute quelqu-s lettres patentes.
— Gomment la reine mère reste-t-elle en bas, chez elle, eo un pareil moment !
— On va nous tailler des croupières, disait Groslot aU cardioil de Ghâtillon.
Enfin chacun disait son mot. Les uns allaient et venaient dans cette immense salle, d* autres papillonnaient autour des filles d^^^ deux reines, comme s'il était donné de saisir quelques paroles it travers un mur de trois pieds d'épaisseur, à travers deux portes e* les riches portières qui les enveloppaient.
Assis en haut de la longue table couverte en velours bleu quis^ trouvait au milieu de cette salle, le roi auprès de qui la jeune reb avait pris place sur un fauteuil, attendait sa mère. Robertet tailla.: ses plumes. Les deux cardinaux, le grand maître, le chancelier, i^ garde des sceaux, tout le conseil enfin regardait le petit roi en ^ demandant pourquoi il ne donnait pas Tordre pour s'asseoir.
— Délibérera-t-on en Tabsence de madame la reine mère? di: alors le chancelier en s'airessant au jeune roi.
Les deux princes lorrains attribuèrent l'absence de Catherine i quelque ruse de leur nièce. Excité d'ailleurs par un regard significatif, l'audacieux cardinal dit au roi :
— Le bon plaisir du roi est-il que l'on commence sans madaiDe sa mère?
François II, sans oser se prononcer, répondit:
— Messieurs, asseyez-vous.
Le cardinal expliqua succinctement les dangers de la situation Ce grand*politique, qui fut dans cette circonstance d'une habile-^ merveilleuse, amena la question de la lieutenance au milieu d: profond silence des assistants. Le jeune roi sentit sans doute nne oppression et devina que sa mère avait le sentiment des ém:' de la couronne et la connaissance du danger où était son pouvoir, il répondit alors à une demande positive du cardinal :
— Attendons la reine ma mère.
Éclairée par le retard inconcevable de la reine Catherine, loai a coup Marie Stuart réunit en une seule pensée trois circonstances
qu'elle se rappela vivement. D'abord la grosseur des mémoires présentés à sa belle-mère, et qui l'avait frappée, quelque distraite qu'elle fût, car une femme qui paraît ne rien voir est un lynx; puis l'endroit où Christophe les avait mis pour les séparer des siens.
— Et pourquoi? se demanda-t-elle.
Enfin elle se souvint du regard froid de ce garçon, qu'elle attribua soudain à la haine des réformés contre la nièce des Guise. Une voix lui cria : « Ne serait-ce pas un envoyé des huguenots? » Obéissant comme l^s natures vives à son premier mouvement, elle dit :
— Je vais chercher moi-même ma mèrel
Puis elle sortit brusquement, se précipita dans l'escalier au grand étonnement des courtisans et des dames; elle descendit chez sa belle-mère, y traversa la salle des gardes, ouvrit la porte de la chambre avec des précautions de voleur, glissa comme une ombre sur les tapis, et ne l'aperçut nulle part; elle pensa devoir la surprendre dans le magnifique cabinet qui se trouve entre cette chambre et l'oratoire. On reconnaît encore aujourd'hui parfaitement bien les dispositions de cet oratoire, auquel les mœurs de cette époque avaient donné dans la vie privée le rôle que joue maintenant un boudoir.
Par un hasard inexplicable quand on songe à l'état de dégradation dans lequel la couronne laisse ce château, les admirables boiseries du cabinet de Catherine existent encore, et, dans ces boiseries finement sculptées, les curieux peuvent encore de nos jours voir les traces de la splendeur italienne et reconnaître les cachettes que la reine mère y avait établies. Une description exacte de ces curiosités est même nécessaire à l'intelligence de ce qui allait s'y passer. Cette boiserie était alors composée d'environ cent quatre-vingt petits panneaux oblongs dont une centaine subsistent encore , et qui tous offrent au regard des arabesques de dessins différents, évidemment suggérées par les plus charmantes arabesques de l'Italie. Le bois est du chêne vert. Le rouge qu'on retrouve sous la couche de chaux mise à propos du choléra, précaution inutile , indique assez que le fond des panneaux a été doré. Les endroits où le caustique manque font supposer
que certaines portions du dessin se détachaient de la dorure en couleur ou bleue, ou rouge, ou verte. La multitude de ces panneaux révèle bien l'intention de tromper les recherches; mais, si Ton en pouvait douter, le concierge du château, tout en vouant à Texécration des races actuelles la mémoire de Catherine, montn aux visiteurs, au bas de cette boiserie et au rez du plancher, une plinthe assez grossière qui se lève et sous laquelle existent encore des ressorts ingénieux. En pressant une détente ainsi déguisée, la reine pouvait ouvrir ceux de ces panneaux connus d'elle seule, ^t derrière lesquels il existe dans la muraille une cachette oblon^ae
comme le panneau, mais plus ou moins profonde. Encore aujoar-
d'hui, Tœil le plus exercé reconnaîtrait difficilement, enU^tots ces panneaux, celui qui doit tomber sur ces charnières invisibles: mais, quand les yeux étaient amusés par les couleurs et par lesdi> rures habilement combinées pour cacher les fentes, il est facile de croire que vouloir découvrir un ou deux panneaux entre deuicenis était une chose impossible.
Au moment où Marie Stuart mit la main sur le loquet de la serrure assez compliquée de ce cabinet, Tltalienne, qui avait déjà p; se convaincre de la grandeur des plans du prince de Condé, venaii de faire jouer le ressort caché dans la plinthe, un des paDoeaa\ s'était brusquement abaissé sur sa charnière, et Catherine se r^ tournait pour prendre sur la table les papiers afin de les cacher e; veiller à la sûreté de l'émissaire dévoué qui les lui apportait. Es entendant ouvrir la porte, elle devina que la reine Marie pouvaii seule venir sans se faire annoncer.
— Vous êtes perdu, dit-^lle à Christophe en s'apercevant quV.^ ne pouvait plus serrer les papiers ni fermer assez promptemeot > panneau pour que le secret de sa cachette ne fût pas éventé.
Christophe répondit par un regard sublime.
— Povero mio! dit Catherine avant de regarder sa belIe-fiH-* — Trahison, madame ! je les tiens, cria-t-elle. Faites venir le cardinal et le duc. Que celui-ci, dit-elle en montrant Christophe, o*" sorte pas !
En un moment , cette habile femme avait jugé nécessaire de livrer ce pauvre jeune homme : elle ne pouvait le cacher, il était impossible de le faire sauver; et, d'ailleurs, huit jours plus tôt, il eùi
été temps; mais, depuis la matinée, les Guises connaissaient le complot, ils devaient avoir les listes qu'elle tenait à la main et attiraient évidemment les réformés dans un piège. Ainsi, tout heureuse d'avoir reconnu chez ses adversaires l'esprit qu'elle leur avait souhaité, la politique voulait que, la mèche éventée, elle s'en fît un mérite. Ces effroyables calculs furent établis dans le rapide moment pendant lequel la jeune reine ouvrit la porte. Marie Stuart resta muette pendant un instant. Son regard perdit sa gaieté, prit l'acutesse que le soupçon donne aux yeux de tout le monde, et qui chez elle devint terrible par la rapidité du contraste. Ses yeux allèrent de Christophe à la reine mère et de la reine mère à Christophe en exprimant des doutes malicieux. Puis elle saisit une sonnette au bruit de laquelle arriva une des filles de la reine mère.
— Mademoiselle du Rouet, faites venir le capitaine de service, dit Marie Stuart à la demoiselle d'honneur contrairement à l'étiquette, nécessairement violée en de semblables circonstances.
Pendant que la jeune reine donnait cet ordre, Catherine avait toisé Christophe en lui disant par son regard : n Du courage I » Le réformé comprit tout et répondit par un regard qui voulait dire : « Sacrifiez-moi comme ils me sacrifient! — Comptez sur moi, » dit Catherine par un geste. Puis elle se plongea dans les papiers quand sa belle-fille se retourna.
— Vous êtes de la religion réformée? dit Marie Stuart à Christophe.
— Oui, madame, répondit-il.
— Je ne m'étais pas trompée, ajouta-t-elle en murmurant, quand elle retrouva dans les yeux du réformé ce même regard où la froideur et la haine se cachaient sous une expression d'humilité.
Pardaillan se montra soudain, envoyé par les deux princes lorrains et par le roi. Le capitaine demandé par Marie Stuart suivait ce jeune gentilhomme, un des plus dévoués guisards.
— Allez dire de ma part au roi, au grand maître et au cardihal de venir, en leur faisant observer que je ne prendrais point cette liberté s'il n'était survenu quelque chose de grave... Allez, Pardaillan. — Quant à toi, Lewiston, veille sur ce traître de réformé, dit-elle à l'Éco'^sais dans sa langue maternelle, en lui désignant Christophe.