‹ Œuvres complètes de H. de BalzacChapitre 26 sur 38 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

La jeune reine et la reine mère gardèrent le silence jusqu'à Tarrivée des princes et du roi. Ce moment fut terrible.

Marie Stuart avait découvert à sa belle-mère et dans toute s*:»n étendue le rôle que lui faisaient jouer ses oncles; sa défiance habituelle et constante s'était trahie, et cette jeune conscience sentait tout ce qu'il y avait de déshonorant dans ce métier pour une grande reine. De son côté, Catherine venait de se livrer par peur et craignait d'être comprise, elle tremblait pour son^avenir. Chacune drr ces deux femmes, Tune honteuse et colère, l'autre haineuse ei tranquille, alla dans l'embrasure de la croisée et s'appuya l'une à droite, l'autre à gauche; mais elles exprimèrent leurs sentimea^^^ dans des regards si parlants, qu'elles baissèrent les yeux, et, par un mutuel artifice, regardèrent le ciel par la fenêtre. Ces deux femme< si supérieures n'eurent alors pas plus d'esprit que les plus vl'gaires. Peut-être en est-il ainsi toutes les fois que les circonstan-.^ écrasent les hommes. Il y a toujours un moment où le génie luimême sent sa petitesse en présence des grandes catasin)ph'>. Quant à Christophe, il était comme un homme qui roule dans ur. abîme. Lewiston, le capitaine écossais, écoutait ce silence, il re:;irdait le fils du pelletier et les deux reines avec une curiosité >•!datcsque. L'entrée du jeune roi et de ses deux oncles mit ûq v cette situation pénible. Le cardinal alla droit à la reine.

— Je tiens tous les fils de la conspiration des hérétiques. i> m'envoyaient cet enfant chargé de ce traité et de ces documenrv lui dit Catherine à voix basse.

Pendant le temps que Catherine s'expliquait avec le cardinal, . reine Marie disait quelques mots à l'oreille du grand maître.

— De quoi s'agit-il ? fit le jeune roi, qui restait seul au milieu 1ces violents intérêts entre-choqués.

— Les preuves de ce que je disais à Votre Majesté ne se >• pas fait attendre, dit le cardinal, qui saisit les papiers.

'Le duc de Guise prit son frère à part, sans se soucier d'inï-rrompre, et lui dit à l'oreille :

— De ce coup, me voici lieutenant général, sans opposition. Un fin regard fut toute la réponse du cardinal, il fit ainsi co. .-

prendre à son frère qu il avait déjà saisi tous les avantages à r> cueillir de la fausse position de Catherine.

— Qui vous â envoyé ? dit le duc à Christophe.

— Chaudieu le ministre, répondit-il.

— Jeune homme, tu mensi dit vivement l'homme de guerre, c'est le prince de Condé I

— Le prince de Condé, monseigneur? reprit Christophe d'un air étonné, je njs l'ai jamais rencontré. Je suis du Palais, j'étudie chez M. de Thou, je suis son secrétaire, et il ignore que je suis de la religion. Je n'ai cédé qu'aux prières du ministre.

— Assez, fit le cardinal. — Appelez M. de Robertet, dit-il à Lewiston, car ce jeune drôle est plus rusé que de vieux politiques, il nous a trompés, mon frère et moi, qui lui aurais donné le bon Dieu sans confession.

— Tu n'es pas un enfant, morbleu I s'écria le duc, et nous te traiterons en homme.

— On voulait séduire votre auguste mère, dit le cardinal en s' adressant au roi et voulant le prendre à part pour l'amener à ses uns.

— Hélas ! répondit la reine à son fils en prenant un air de reproche et l'arrêtant au moment où le cardinal l'emmenait dans l'oratoire pour le soumettre à sa dangereuse éloquence, vous voyez l'effet de la situation dans laquelle je suis : on me croit irritée du peu d'influence que j'ai dans les affaires publiques, moi la mère de quatre princes de la maison de Valois.

Le jeune roi devint attentif. Marie Stuart, en voyant le front du roi se plisser, le prit et l'emmena dans l'embrasure de la fenêtre, où elle le cajola par de douces paroles dites à voix basse, et sans doute semblables à celles qu'elle lui adressait naguère à son lever. Les deux frères lurent alors les papiers livrés par la reine Catherine. En y trouvant des renseignements que leurs espions, M. de Braguelonne, le lieutenant criminel du Châtelet, ignoraient, ils furent tentés de croire à la bonne foi de Catherine de Médicis. Robertet vint et reçut quelques ordres secrets relatifs à Christophe. Le jeune instrument des chefs de la Réforraation fut alors emmené par quatre gardes de la compagnie écossaise qui lui firent descendre Tescalier et le livrèrent à M. de Montrésor, le prévôt de Thôtel. Ce terrible personnage conduisit lui-même Christophe, accompagné de cinq de ses sergents , dans la prison du château , située

dans les caves voûtées de la tour aujourd'hui en ruine, que le concierge du château de Blois vous montre en disant que là se trouvaient les oubliettes.

Après un pareil événement, le conseil ne pouvait plus être qu*uQ simulacre : le roi, la jeune reine, le grand maître, le cardinal de Lorraine y revinrent, emmenant Catherine vaincue, et qui n'y parla que pour approuver les mesures demandées par les Lorrains. Ma!gré la légère opposition du chancelier Olivier, le seul personnage qui fît entendre des paroles où poindait Tindépendance nécessaire à Texercice de sa charge, le duc de Guise fut nommé lieutenani général du royaume. Robertet apporta les provisions avec une célérité qui prouvait un dévouement qu'on pourrait appeler de U complicité.

Le roi, donnant le bras à sa mère, traversa de nouveau la sa!!'. des gardes en annonçant à la cour qu'il allait le lendemain mênit au château d'Amboise. Cette résidence avait été abandonnée depuis que Charles VIII s*y était donné très-involontairement h mort en heurtant le chambranle d'une porte qu'il faisait sculpter, en croyant pouvoir entrer sans se baisser sous l'échafaudage. Catherine, pour masquer les projets des Guise, dit avuL" l'intention de finir le château d'Amboise pour le compte de la couronne, en même temps qu'on achèverait son château de ChenoDceaux. Mais personne ne fut la dupe de ce prétexte, et la coir s'attendit à de grands événements.

Après avoir passé deux heures environ à se reconnaître dan? l'obscurité de son cachot, Christophe finit par le trouver gari d'une boiserie grossière, mais assez épaisse pour rendre ce trr>i: carré salubre et habitable. La porte, semblable à celle d'un toit i porc, l'avait contraint à se plier en deux pour entrer. A côté Jcette porte , une grosse grille en fer ouverte sur une espèce df corridor donnait un peu d'air et de lumière. Cette disposition di cachot, en tout point semblable à celle des puits de Venise, disoi: assez que l'architecte du château de Blois appartenait à cette éci>lt vénitienne qui, au moyen âge, donna tant de constructeurs à FEarope. En sondant ce puits au-dessus de la boiserie, Christophe remarqua que les deux murs qui le séparaient, à droite et à gaucho, de deux puits semblables, étaient en briques. En frappant p«.>ur

reconnaître l'épaisseur, il fut assez surpris d'entendre frapper de l'autre côté.

— Qui êtes-vous? lui demanda son voisin, qui lui parla par le corridor.

— Je suis Christophe Lecamus.

— Moi, répondit la voix, je suis le capitaine Chaudieu, frère du ministre. On m'a pris cette nuit à Beaugency; mais, heureusement, il n'y a rien contre moi.

— Tout est découvert, dit Christophe. Ainsi, vous êtes sauvé de la bagarre.

— Nous avons trois mille hommes en ce moment dans les forêts du Vendomois, et tous gens asàez déterminés pour enlever la reine mère et le roi pendant leur voyage. Heureusement, la Renaudie a été plus fin que moi, il s'est sauvé. Vous veniez de nous quitter quand les guisards nous ont pris.

— Mais je ne connais point la Renaudie...

— Bah I mon frère m'a tout dit, répondit le capitaine.

Sur ce mot, Christophe s'assit sur son banc et ne répondit plus rien à tout ce que put lui demander le prétendu capitaine, car il avait assez pratiqué déjà les gens de justice, pour savoir combien il fallait de prudence dans les prisons. Au milieu de la nuit, il vit reluire la pâle lumière d'une lanterne dans le corridor, après avoir entendu manœuvrer les grosses serrures de la porte en fer qui fermait la eave. Le grand prévôt venait lui-même chercher Christophe. Cette sollicitude pour un homme qu'on avait laissé dans son cachot sans nourriture parut singulière à Christophe; mais le grand déménagement de la cour avait sans doute empêché de songer à lui. L'un des sergents du prévôt lui lia les mains avec une corde, et le tint par celte corde jusqu'à ce qu'il fût arrivé dans une des salles basses du château de Louis XII, qui servait évidemment d'antichambre au logement de quelque personnage. Le sergent et le grand prévôt le firent asseoir sur un banc, où le sergent lui lia les pieds comme il lui avait lié les mains. Sur un signe de M. de Montrésor, le sergent sortit.

— Écoute-moi bien, mon ami, dit à Christophe le grand prévôt, qui jouait avec le collier de l'Ordre, car ce personnage était en costume à cette heure avancée de la nuit.

Cette petite circonstance donna beaucoup à penser au (ils du pelletier, Christophe vit bien que tout n'était pas fini. Cene<, en ce moment» il ne s'agissait ni de le pendre, ni de k juger.

— Mon ami, tu peux t'épargner de cruels tourments en me disant ici tout ce que tu sais des intelligences de M. le prince de Conôavec la reine Catherine. Non-seulement il ne te sera point fait d^ mal, mais encore tu entreras au service de monseigneur le lieutenant général du royaume, qui aime les gens intelligents, et su: qui ta bonne mine a produit une vive impression. La reine mère va être renvoyée à Florence, et M. de Condé sera sans doute mis en jugement. Ainsi, crois-moi, les* petits doivent s'attacher aa\ grands qui régnent. Dis-moi le tout, tu t'en trouveras bien.

— Hélas! monsieur, répondit Christophe, je n'ai rien à dire, fi: avoué tout ce que je sais à MM. de Guise dans la chambre de h reine. Chaulieu m'a entraîné à mettre des papiers sous les \*?'i\ de la reine mère, en me faisant accroire qu'il s'agissait de la pj:\ du rovaume.

— Vous n'avez jamais vu le prince de Condé?

— Jamais, dit Christophe.

Là-dessus, M. de Montrésor laissa Christophe et alla dans un. chambre voisine. Christophe ne resta pas longtemps seul. La pc^rv^ par laquelle il était venu s'ouvrit bientôt, donna passage à plusieurs hommes, qui ne la fermèrent pas et qui firent entendre danla cour des bruits peu récréatifs. On apportait des bois et des ran chines évidemment destinés au supplice de l'envoyé des réfonn»'N La curiosité de Christophe trouva bientôt matière à réflexion dmles préparatifs que les nouveaux venus firent dans la salle et s*» î< ses yeux. Deux valets mal vêtus et grossiers obéissaient à un g"-^ homme vigoureux et trapu qui, dès son entrée, avait jeté s't Christophe le regard de l'anthropophage sur sa victime; il ra\d.' toisé, évalué, estimant en connaisseur les nerfs, leur force et leur résistance. Cet homme était le bourreau de Blois. En plusietirvoyages, ses gens apportèrent un matelas, des maillets, des coin> de bois, des planches et des objets dont l'usage ne parut ni clair ni sain au pauvre enfant que ces préparatifs concernaient, et dont le sang se glaça dans ses veines, par suite d'une appréhension ter*

rible, mais indéterminée. Deux personnages entrèrent au moment où M. de Montrésor reparut,

— Eh bien, rien n'est prêt? dit le grand prévôt que les deux nouveaux venus saluèrent avec respect. — Savez-vous, ajouta-t-il en s' adressant au gros homme et à ses deux valets, que monseigneur le cardinal vous croit à la besogne? — Docteur, reprit-il en s'adressant à F un des deux nouveaux personnages, voilà votre homme.

Et il désigna Christophe.

Le médecin alla droit au prisonnier, lui délia les mains, lui frappa sur la poitrine et dans le dos. La science recommençait sérieusement Texamen sournois du bourreau. Pendant ce temps, un serviteur à la livrée de la maison de Guise apporta plusieurs fauteuils, une table et tout Ce qui était nécessaire pour écrire.

— Commencez le procès-verbal, dit M. de Montrésor, en désignant la table aii second personnage vêiu de noir, qui était un greffier.

Puis il revint se placer auprès de Christophe , auquel il dit fort doucement :

— Mon ami , le chancelier ayant appris que vous refusiez de répondre d'une manière satisfaisante à mes demandes, a résolu que vous seriez appliqué à la question ordinaire et extraordinaire.

— Est-il en bonne santé et peut-il la supporter? dit le greffier au médecin.

— Oui, répondit le savant, qui était un des médecins de la maison de Lorraine.

— Eh bien, retirez-vous dans la salle ici près; nous vous ferons appeler toutes les fois qu'il sera nécessaire de vous consulter.

Le médecin sortit.

Sa première terreur passée, Christophe rappela son courage : Theure de son martyre était venue. Il regarda dès lors avec une froide curiosité les dispositions que faisaient le bourreau et ses valets. Après avoir dressé un lit à la hâte, ces deux hommes préparaient des machines appelées brodequins, consistant en plusieurs planches entre lesquelles on plaçait chacune des jambes du patient, qui s'y trouvait prise dans de petits matelas. Chaque jambe ainsi arrangée était rapprochée l'une de l'autre. L'appareil em-

ployé par les relieurs pour serrer leurs volumes entre deux planches qu'ils maintiennent avec des cordes, peut donner une idée très-exacte de la manière dont chaque jambe du patient était disposée. Chacun imaginera dès lors l'effet que produisait un coia chassé à coups de maillet entre les deux appareils où la jambe était comprimée, et qui, serrés eux-mêmes par des câbles, ne cédaient point. On enfonçait les coins à la hauteur des genoux et aux chevilles, comme s'il s'agissait de fendre un morceau de bois. Le choix de ces deux endroits, dénués de chair, et où par conséquent le coin se faisait place aux dépens des os, rendait cette question horriblement douloureuse. Dans la question ordinaire, on chassait quatre coins, deux aux chevilles et deux aux genoux; mais, dans la question extraordinaire, on allait jusqu'à huit, pour\'u que les médecins jugeassent que la sensibilité du prévenu n'était pas épuisée. A cette époque, les brodequins s'appliquaient également aux mains; mais, pressés par le temps, le cardinal, le lieutenant général du royaume et le chancelier en dispensèrent Christophe. Le procès-verbal était ouvert, le grand prévôt en avait dicté quelques phrases en se promenant d'un air méditatif, et en faisant dire à Christophe ses noms, ses prénoms, son âge, sa profession : puis il lui demanda de quelle personne il tenait les papiers qu'il avait remis à la reine.

— ^ Du ministre Chaudieu, répondit-il.

— Où vous les a-t-il remis?

— Chez moi, à Paris.

— En vous les remettant, il a dû vous dire si la reine mère vous accueillerait avec plaisir.

— Il ne m'a rien dit de semblable, répondit Christophe. Il m'a seulement prié de les remettre à la reine Cath3rine en secret-

— Vous avez donc vu souvent Chaudieu, pour qu'il fût instniii de votre voyaje?

— Le ministre n'a pas su par moi qu'en apportant leurs fourrures aux deux reines, je venais réclamer, de la part de mon père, la somme que lui doit la reine mère, et je n'ai pas eu le temps de lui demander par qui. '

— Mais ces papiers, qui vous ont été donnés sans être enveloppés ni cachetés, contenaient un traité entre des rebelles et la

reine Catherine; vous avez dû voir qu'ils vous exposaient à subir le supplice destiné aux gens qui trempent dans une rébellion.

— Oui.

— Les personnes qui vous ont décidé à cet acte de haute trahison ont dû vous promettre des récompenses et la protection de la reine mère.

— Je Tai fait par attachement pour Chaudieu, la seule personne que j'aie vue.

— Persistez-vous donc à dire que vous n'avez pas vu le prince de Condé?

— Qui.

— Le prince de Condé ne vous a-t-il pas dit que la reine mère était disposée à entrer dans ses vues contre MM. de Guise?

— Je ne l'ai pas vu.

— Prenez garde I Un de vos complices, la Renaudie, est arrêté. Quelque fort qu'il soit, il n'a pas ré.sisté à la question qui vous

attend, et il a fini par avouer avoir eu, de même que le prince, une entrevue avec vous. Si vous voulez éviter les tourments de la question, je vous engage à dire simplement la vérité. Peut-être obtiendrez-vous ainsi votre grâce.

Christophe répondit qu'il ne pouvait affirmer ce dont il n'avait jamais eu connaissance, ni se donner des complices quand il n'en avait point. En entendant ces paroles, le grand prévôt fit un signe au bourreau et rentra dans la salle voisine. Â ce signe, le front de Christophe se rida, il fronça les sourcils par une contraction nerveuse en se préparant à souffrir. Ses poignets se fermèrent par une contraction si violente, que ses ongles pénétrèrent dans sa chair sans qu'il le sentît. Les trois hommes s'emparèrent de lui, le placèrent sur le lit de camp, et l'y couchèrent en laissant pendre ses jambes. Tandis que le bourreau attachait son corps sur cette table par de g^rosses cordes^ chacun de ses aides lui mettait une jambe dans les brodequins. Bientôt les cordes furent serrées au moyen d'une manivelle, sans que cette pression fit grand mal au réformé. Quand chaque jambe fut ainsi prise comme dans un étau, le bourreau saisit son maillet, ses coins, et regarda tour à tour le patient et le greffier.

— Persistez-vous à nier? dit le greffier.

— J'ai dit la vérité, répondit Christophe.

'— Eh bien, allez, dit le greffier en fermant les yeux.

Les cordes furent s?rrées avec une vigueur extrême. Ce momeai était peut-être le plus douloureux de la torture : les chairs étaient alors brusquement comprimées, le sang^ refluait violemment vers !. buste. Aussi le pauvre enfant ne put-il retenir des cris eff^oyable^ il parut près de s'évanouir. On appela le médecin. Ce personnactr tâta le pouls de Christophe et dit au bourreau d'attendre un qu^n d'heure avant d'enfoncer les coins, pour laissser le temps au san; de se calmer, et à la sensibilité celui de revenir entièrement. U greffier représenta charitablement à Christophe que, s'il ne supp^r-

tait pas mieux le commencement des douleurs auxquelles il ot pouvait se soustraire, il valait mieux révéler; mais Christophe d' répondit que par ces mots :

— Le couturier du roi! le couturier du roi!

— Qu'entendez-vous par ces paroles? lui demanda le grefiBer.

— En voyant à quel supplice je dois résister, dit lentemjL: Christophe pour gagner du temps et se reposer, j'appelle toute nr force et cherche à l'augmenter en songeant au martyre qu'a endi r-; pour la sainte cause de la Réformation le couturier du feu roi. à qui la question a été donnée en présence de madame la duche>?^ de Valentinois et du roi; je tâcherai d'être digne de lui!

Pendant que le médecin exhortait le malheureux à ne pas laisser recourir aux moyens extraordinaires, le cardinal et le ducimpr tients de connaître le résultat de cet interrogatoire, se montrère"'. et demandèrent à Christophe de dire incontinent la vérité. Le iù du pelletier répéta les seuls aveux qu'il se permettait de faire, f* qui ne chargeaient que Chaudieu. Les deux princes firent un siuT/ A ce signe, le bourreau et son premier aide saisirent leurs nii.'lets, prirent chacun un coin et l'enfoncèrent; l'un se tenait adroit l'autre à gauche, entre les deux appareils. Le bourreau était à h hauteur des genoux, l'aide vis-à-vis des pieds, aux chenlles. Le? yeux des témoins de cette scène horrible s'attachèrent à ceuni'? Christophe, qui, sans doute excité par la présence de ces granit personnages, leur lança des regards si animés, qu'ils prirent ré:laî d'une flamme. Aux deux autres coins, il laissa échapper un gémissement horrible. Quand il vit prendre les coins de la question

extraordinaire, il se tut; mais son regard contracta une fixité si violente, et jetait aux deux seigneurs qui le contemplaient un fluide si pénétrant, que le duc et le cardinal furent obligés de baisser les yeux. La même défaite fut essuyée par Philippe le Bel quand il fit donner la question du balancier en sa présence aux templiers. Ce supplice consistait à soumettre la poitrine du patient au coup d'une des branches du balancier avec lequel on frappait la monnaie, et que Ton garnissait d'un tampon de cuir. Il y eut un chevalier de qui le regard s'attacha si violemment au roi, que le roi, fasciné, ne put détacher sa vue de celle du patient. Au troisième coup de barre, le roi sortit, après avoir entendu sa citation dans l'année au tribunal de Dieu, devant lequel il comparut. Au cinquième coin, le premier de la question extraordinaire, Christophe dit au cardinal :

— Monseigneur, abrégez mon supplice, il est inutile !

Le cardinal et le duc rentrèrent dans la salle, et Christophe entendit alors ces paroles prononcées par la reine Catherine :

— Allez toujours, car, après tout, ce n'est qu'un hérétique! Elle jugea prudent de paraître plus sévère que les bourreaux

envers son complice.

On enfonça le sixième et le septième coin sans que Christophe se plaignît : son visage brillait d'une splendeur extraordinaire, due sans doute à l'excès de force que lui prêtait le fanatisme excité. Où chercher ailleurs que dans le sentiment le point d'appui nécessaire pour résister à de pareilles souffrances? Enfin Christophe se mit à sourire au moment où le bourreau prit le huitième coin. Cette horrible torture durait depuis une heure.

Le greffier alla chercher le médecin, afin de savoir si l'on pouvait enfoncer le huitième coin sans mettre la vie du patient en danger. Pendant ce temps, le duc revint voir Christophe.

— Ventre-de-biche ! tu es un fier compagnon, lui dit-il en se penchant à son oreille. J'aime les gens courageux. Entre à mon service, tu seras heureux et riche, mes faveurs panseront tes membres meurtris ; je ne te proposerai pas de lâcheté comme de rentrer dans ton parti pour nous en dire les projets : il y a toujours des traîtres, et la preuve en est dans les prisons de Blois; mais dis-moi seulement en quels termes en sont la reine mère et le prince de Condé.

— Je n'en sais rien, monseigneur, cria Lecamus.

Le médecin vint, examina la victime, et dit qu'elle pouvait encore supporter le huitième coin.

— Enfoncez-le, dit le cardinal. Après tout, comme l'a dit la reine, ce n'est qu'un hérétique, ajouta-t41 en regardant Christophe et lui jetant un affreux sourire.

Catherine sortit à pas lents de la salle voisine, se plaça devant Christophe et le contempla froidement. Elle fut alors l'objet de l'attention des deux frères, qui examinèrent alternativement Catherine et son complice. De cette épreuve solennelle dépendait pour cette femme ambitieuse tout son avenir : elle éprouvait une vive admiration pour le courage de Christophe, elle le regardait sévèrement ; elle haïssait les Guise, elle leur souriait.

— Eh bien, dit-elle, jeune homme, avouez que vous avez vu le prince de Condé, vous serez richement récompensé.

— Ahl quel métier faites-vous, madame! s'écria Christophe en la plaignant.

La reine tressaillit.

— Il m'insulte ! ne le pendrez-vous pas? dit-elle aux deux frères, qui demeuraient pensifs.

— Quelle femme I s'écria le grand maître dans l'embrasure de la croisée en consultant son frère par un regard.

— Je reste en France, et je me vengerai d'eux, pensa la reine, — Allez! qu'il avoue ou qu'il meure! s'écria-t-elle en s' adressant à M. de Montrésor.

Le grand prévôt détourna les yeux, les bourreaux étaient occupés, Catherine put alors lancer au mart^T un regard qui ne fut vu de personne et qui tomba sur Christophe comme une rosée. Les yeux de cette grande reine lui parurent humides, il y roulait en effet deux larmes contenues et séchées aussitôt. Le coin fut enfoncé. l'une des planches entre lesquelles on le chassait cassa. Christophe laissa partir de sa poitrine un cri horrible, après lequel il se tut et montra un visage rayonnant : il croyait mourir.

— Qu'il meure ? s'écria le cardinal en répétant le dernier mot de la reine avec une sorte d'ironie, noq, non! Ne rompons point ce fil, dit-il au grand prévôt.

Le duc et le cardinal se consultèrent alors à voix basse.

— Qu'en fera-t-on? demanda le bourreau.

— Envoyez-le dans les prisons d'Orléans, dit le duc, et surtout, reprit-il en s* adressant à M. de Montrésor, ne le pendez point sans mon ordre.

La délicatesse excessive à laquelle était arrivée la sensibilité des organes intérieurs, montés par la résistance qui nécessitait l'emploi de toutes les forces humaines, existait au même degré dans tous les sens de Christophe. Lui seul entendit les paroles suivantes que le duc de Guise dit à Toreille du cardinal :

— Je ne renonce point à savoir la vérité par ce petit bonhomme. Quand les deux princes eurent quitté la salle, les bourreaux

débarrassèrent les jambes de leur patient sans aucune précaution.

— A-t-on jamais vu criminel de cette force? dit le bourreau à ses aides. Le drôle a supporté le huitième coin, il devait mourir, je perds la valeur de son corps...

— Déliez-moi sans me faire souffrir, mes amis, dit le pauvre Christophe. Quelque jour, je vous récompenserai.

— Allons, ayez de l'humanité! s'écria le médecin. Monseigneur le duc estime ce jeune homme et me l'a recommandé.

— Je vais à Amboise avec mes aides, dit brutalement le bourreau, soignez-le vous-même. D'ailleurs, voilà le geôlier.

Le bourreau partit en laissant Christophe entre les mains du doucereux médecin, qui, aidé par le futur gardien de Christophe, le porta sur un lit, lui apporta un bouillon, le lui fit prendre, s'assit à côté de lui, lui tâta le pouls et lui donna des consolations.

— Vous n'en mourrez pas, lui dit-il. Vous devez éprouver une douceur intérieure, en sachant que vous avez fait votre devoir. La reine m'a chargé de veiller sur vous, ajouta-t-il à voix basse.

— La reine est bien bonne, dit Christophe en qui les souffrances extrêmes avaient aussi développé une admirable lucidité d'esprit, et qui, après avoir supporté de si grandes souffrances, ne voulut pas compromettre les résultats de son dévouement. Mais elle aurait bien pu m'épargner de si grandes douleurs en ne me livrant pas à mes persécuteurs et leur disant elle-même des secrets que j'ignore.

En entendamt cette réponse, le médecin prit son bonnet, son manteau, et laissa là Christophe en jugeant qu'il ne pourrait rien obtenir d'un homme de cette trempe. Le geôlier de Blois fit emporter

l» pauvre enfant par quatre hommes sur une civière etTemmeiia dans la prison de la ville, où Christophe s'endormit de ce profoixl sommeil qui, dit-on, saisit presque toutes les mères après les horribles douleurs de l'accouchement.

En transportant la cour «au château d'Amboise, les deux princes lorrains n'espéraient pas y voir le chef du parti de la Réformaii<»D. le prince de Condé, qu'ils y avaient fait mander par le roi pour lui tendre un piège. Gomme vassal de la couronne et comme phoc'; du sang, Condé devait obéir aux mandements du roi. Ne pas venir à Amboise constituait un crime de félonie ; mais, en y venant, il s^. mettait à la disposition de la couronne. Or, en ce moment, la couronne, le conseil, la cour, tous les pouvoirs étaient réunis enir^ les mains du duc de Guise et du cardinal de Lorraine. Le prinfv de Condé montra, dans cette conjoncture si délicate, l'esprit d? décision et la ruse qui firent de lui le digne interprète de JeanLd'Albret et le valeureux général des réformés. Il voyagea sur le^ derrières des conjurés à Vendôme, afin de les appuyer en cas «fc succès. Quand cette première prise d'armes fut terminée par ii courte échauffourée où périt la fleur de la noblesse égarée p:: Calvin, le prince arriva, suivi de cinquante gentilshommes, n château d' Amboise, le lendemain même de cette affaire que lafin^ politique des Lorrains appela le tumulte d' Amboise. En appreniri. 4'arrivée du prince, les Lorrains envoyèrent au-devant de lui le maréchal de Saint-André, suivi de cent hommes d'ordonnanv. Quand le Béarnais et son escorte arrivèrent à la porte du châîo^i. le maréchal en refusa l'entrée aux gentilshommes du prince.

— Vous devez y entrer seul, monseigneur, dirent au prince V. chancelier Olivier, le cardinal de Tournon et Birague, qui se tr-xr vaient en dehors de la herse.

— Et pourquoi?

— Vous êtes soupçonné de félonie , lui répliqua le chan ^ lier.

Le prince, qui vit en ce moment sa suite cernée par le duc J' Nemours, répondit tranquillement :

— S'il en est ainsi, j'entrerai seul chez mon cousin et lui pr:'> verai mon innocence.

Il mit pied à terre, causa dans une parfaite liberté d'esprit ave:

Birague, le cardinal de Tournon, le chancelier Olivier et le duc de Nemours, auxquels il demanda les détails du tumulte.*

— Monseigneur, dit le duc de Nemours, les rebelles avaient des intelligences dans Amboise. Le capitaine Lanoue y avait introduit des hommes d'armes qui leur ont ouvert cette porte, par où ils sont entrés dans la ville et de laquelle ils ont été les maîtres...

— Cest-à-dire que vous leur avez ouvert un sac, répondit le prince en regardant Birague.

— S'ils eussent été secondés par l'attaque que le capitaine Chaudieu, le frère du prédicant de Paris, devait faire sur la porte des Bons-Hommes, ils eussent réussi, répondit le duc de Nemours; mais, d'après la position que le duc de Guise m'avait fait prendre, le capitaine Chaudieu a dû me tourner pour éviter un combat. Au lieu d'arriver la nuit, comme les autres, le rebelle n'est venu qu'à la diane, aa moment où les troupes du roi écrasaient les rebelles entrés en ville.

— Et vous aviez un corps de réserve pour gagner la porte qui leur avait été livrée?

— M. le maréchal de Saint-André s'y trouvait avec cinq cents hommes d'armes.

Le prince donna les plus grands éloges sur ces dispositions militaires.

— Pour s'être conduit ainsi, fit-il en terminant, le lieutenant général devait avoir les secrets des réformés. Ces gens ont sans doute été trahis.

Le prince fut conduit de rigueur en rigueur; car, après l'avoir séparé des siens quand il voulut entrer au château, le cardinal et le chancelier lui barrèrent le passage quand il se dirigea vers l'escalier qui menait aux appartements du roi.

— Nous sommes chargés par le roi, monseigneur, de vous conduire à votre appartement.

— Suis-je donc prisonnier?

— Si telle était l'intention du roi, vous ne seriez pas accompagné par un prince de l'Église et par moi, dit le chancelier.

Ces deux personnages conduisirent le prince à un appartement où des gardes lui furent donnés, soi-disant par honneur, et où il resta sans voir personne pendant quelques heures. De sa, fenêtre.

il regarda la Loire et les campagnes qui, d'Âmboise à Tours, forment un si beau bassin ; et il réfléchissait à sa situation, en se demandant ce que les Lorrains oseraient entreprendre sur sa personne, quand il entendit la porte de sa chambre s'ouvrir et vit entrer Chicot, le fou du roi, qui lui avait appartenu.

— On te disait en disgrâce, lui dit le prince.

— Vous ne . sauriez croire combien, depuis la mort du roi Henri II, la cour est devenue sage.

— Le roi, cependant, doit aimer à rire.

— Lequel? François II ou François de Lorraine?

— Tu ne crains donc pas le duc, pour parler ainsi ?

— Il ne me châtiera point pour cela, monseigneur, répondiî Chicot en souriant.

— Et à quoi dois-je l'honneur de ta visite?

— Eh I ne vous revenait-elle pas de droit après votre arrivée? Je vous apporte ma marotte et mon bonnet.

— Je ne puis donc pas sortir?

— Essayez!

— Et si je sors?

— Je dirai que vous avez gagné au jeu en jouant contre les règles.

— Chicot, tu me fais peur... Es-tu donc envoyé par quelqu*un qui s'intéresse à moi ?

« Oui ! )) dit Chicot par un signe de tête. Il s'approcha du priooe et lui fit comprendre qu'ils étaient observés et écoutés.

— Qu'as-tu donc à me dire? demanda le prince de Gondé.

— Que r audace seule peut vous tirer d'affaire, et ceci vient de la reine mère, fit le fou, qui glissa ses paroles dans l'oreille da prince.

— Dis à ceux qui t'envoient, répondit le prince, que je ne serais pas venu dans ce château, si j'avais quelque chose à me reprocher ou à craindre.

— Je cours reporter cette brave réponse I s'écria le fou. Deux heures après, à une heure après midi, avant le dîner da

roi, le chancelier et le cardinal de Tournon vinrent chercher le prince pour le présenter à François II, dans la grande galerie où Ton avait tenu conseil. Là, devant toute la cour, le prince de

Condé fit le surpris de la froideur que lui marqua le petit roi dans son accueil, et il en demanda la cause.

— On vous accuse, mon cousin, dit sévèrement la reine mère, d'avoir trempé dans le complot des réformés, et vous devez vous montrer sujet fidèle et bon catholique, si vous ne voulez attirer la colère du roi sur votre maison.

En entendant ces paroles, dites au milieu du plus profond silence par Catherine, qui donnait le bras au roi son ûls et qui avait à sa gauche le duc d'Orléaas, le prince se recula de trois pas, par un mouvement plein de fierté, mit la main sur son épée, et regarda tous les personnages qui l'environnaient.

— Ceux qui ont dit cela, madame, cria-t-il d'une voix irritée, en ont menti par leur gorge !

Il jeta son gant aux pieds du roi, en disant :

— Que' celui qui veut soutenir cette calomnie s'avance.

La cour entière frissonna, quand on vit le duc de Guise quittant sa place; mais, au lieu de ramasser le gant comme on le croyait, il alla vers l'intrépide bossu,

— S'il vous faut un second, mon prince, faites-moi l'honneur de m'açcepter, dit-il. Je réponds de vous, et vous montrerez aux réformés combien ils s'abusent s'ils veulent vous prendre pour chef...

Le prince fut forcé de tendre la main au lieutenant général du royaume. Chicot ramassa le gant et le remit à M. de Condé.

— Mon cousin, fit le petit roi, vous ne devez tirer l'épée qu3 pour la défense de la couronne ; venez dîner.

Le cardinal de Lorraine, surpris du mouvement de son frère, remmena dans ses appartements. Le prince de Condé, sorti du plus grave de ses dangers, donna la main à la reine Marie Stuart pour se rendre dans la salle à manger; mais, tout en disant des flatteries à la jeune reine, il cherchait quel piège lui tendait en ce moment la politique du Balafré. Le prince eut beau se creuser la tét3, il ne devina le projet du Lorrain que quand la reine Marie le lui découvrit.

— C'eût été dommage, lui dit-elle en riant, de voir tomber une tête si spiritualle, et avou3z que mon oncle est généreux!

— Oui, madame, car ma tête ne va bien que sur mes épaules,

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