XVI
encore que Tune soit sensiblement plus grosse que l'autre. Mais est-ce générosité chez votre oncle? Ne s'est-il pas fait un mérite à bon marché ? Crayez-vous qu'il soit si facile de procéder contre un prince du sang?
— Tout n'est pas fini, reprit-elle. Nous verrons quelle sera votre conduite à l'exécution des gentilshommes de vos amis, pour laquelle le conseil a résolu de déployer le plus grand appareil.
— Je ferai, dit le prince, ce que fera le roi.
— Le roi, la reine mère et moi-même, nous y assisterons avec toute la cour et les ambassadeurs...
— Une fôte?... dit ironiquement le prince.
— Mieux que cela, dit la jeune reine, un acte de foi, un acte de haute politique. 11 s'agit de soumettre les gentilshommes de France à la couronne, de leur faire passer leur goût pour les factions et pour les brigues...
— Vous ne leur ôterez point leur humeur belliqueuse en leur montrant de tels périls, madame, et vous risquez à ce jeu la couronne elle-même, répondit le prince.
A la fin de ce dîner, qui fut assez solennel, la reine Marie eur la triste hardiesse de mettre publiquement la conversation sur le procès qui se faisait en ce moment aux seigneurs pris les arme^ à la main, et de parler de la nécessité de donner le plus grand appareil à leur exécution.
— Madame, dit François II, n'est-ce pas assez pour le roi dt France de savoir que le sang de tant de braves gentilshommes oyjlera ? faut-il en faire un triomphe ?
— Non, sire, mais un exemple, répondit Catherine.
— Votre grand-père et votre père avaient coutume d'assister ai brûlement des hérétiques, dit Marie Stuart.
— Les rois qui ont régné avant moi faisaient à leur guise, et je veux faire à la mienne, répondit le roi.
— Philippe 11, reprit Catherine, qui certainement est un grand monarque, a fait dernièrement, étant dans les Pays-Bas, retanier un acte de foi jusqu'à ce qu'il fût de retour à Valladolid.
— Qu'en pensez-vous, mon cousin? dit le roi au prince de
Condé.
— Sire, vous ne pouvez vous en dispenser, il y faut le nonce du
pape et les ambassadeurs. J'irai volontiers, moi, du moment que les dames sont de la fête...
Le prince de Gondé, sur un regard de Catherine de Médicis, avait pris bravement son parti.
Pendant que le prince de Condé entrait au château d'Amboise, le pelletier des deux reines y arrivait aussi de Paris, amené par rinquiétude dans laquelle les événements du tumulte avaient plongé sa famille et celle de Lallier. A la porte du château, quand le vieillard se présenta, le capitaine, au mot de pelletier de la reine, lui répondit :
— Brave homme, si tu veux être pendu, tu n'as qu'à mettre le pied à la cour.
En entendant ces paroles, le père au désespoir s'assit sur une barrière à quelques pas et attendit qu'un serviteur d'une des deux reines ou quelque femme vînt à passer afin d'avoir des nouvelles de son fils; mais il resta pendant toute la journée sans voir personne de connaissance, et fut forcé de descendre en ville où il se logea, non sans peine, dans une hôtellerie sur la place où se faisaient les exécutions. Il fut obligé de payer une livre par jour pour avoir une chambre dont la fenêtre donnât sur la place. Le lendemain, il eut le courage d'assister, de sa fenêtre, à l'exécution des fauleurs de la rébellion qu'on avait condamnés à être roués ou pendus, en gens de peu d'importance. Le syndic de la confrérie des pelletiers fut bien heureux de ne pas apercevoir son fils parmi les patients. Quand l'exécution fut terminée, il alla se mettre sur le passage du grefiier. Après s'être nommé, et lui avoir mis une bourse pleine d'écus dans la main, il le pria de rechercher si, dans les trois exécutions précédentes, il avait eu le nommé Christophe Lecamus. Le greffier, touché par les manières et par l'accent de la voix de ce père au désespoir, l'emmena jusque chez lui. Après une soigneuse vérification, il donna au vieillard l'assurance que ledit Christophe ne se trouvait ni parmi les gens exécutés jusqu'alors, ni parmi ceux qui devaient être mis à mort les jours suivants.
— Mon cher maître, dit le greffier au syndic, le parlement s'est chargé du procès des seigneurs impliqués dans l'affaire, et des principaux chefs. Ainsi, peut-être votre fils est-il détenu dans les prisons du château et fera-t-il partie de la magnifique exécution
que préparent nos seigneurs le duc de Guise et le cardinal de Lorraine. On doit trancher la tête à vingt-sept barons, onze comtes ei sept marquis, en tout cinquante gentilshommes ou chefs de réformés. Comme la justice de la comté de Touraine n'a rien de commun avec le parlement de Paris, si vous voulez absolument avoir des nouvelles de votre fils, allez voir monseigneur le chancelier Olivier, qui, par Tordre du lieutenant général du royaume, a la grande main sur le procès.
Le pauvre vieillard alla trois fois chez le chancelier, et y fit queue dans la cour en compagnie d'un grand nombre de personno^ qui sollicitaient pour leurs parents; mais, comme les gens titré? passaient avant les bourgeois, il fut obligé de renoncer à vouloir parler au chancelier, qu'il vit plusieurs fois, sortant de sa maison pour se rendre soit au château, soit à la C3mmission nommée par le parlement, au milieu d'une haie de solliciteurs que des gardes faisaient ranger pour lui laisser le passage libre. C'était une horrible scène de désolation, car il se trouvait parmi les solliciteurs des femmes, des filles ou des môres, des familles entières éplorée>. Le vieux Lecamus donna beaucoup d'or à des valets du château en les priant de remettre des lettres qu'il écrivit soit à Dayelle, la femme de chambre de la reine Marie, soit à celle de la reine mère: mais les valets prenaient les écus du bonhomme et remettaient, selon l'ordre du cardinal, les lettres au grand prévôt de la coir. En déployant une cruauté inouïe, les princes lorrains pouvaient craindre les vengeances, et jamais ils ne prirent plus de précaih tions que pendant le séjour de la cour à Amboîse, en sorte que ai la corruption la plus puissante, celle de l'or, ni les démarches le? plus actives ne donnèrent au syndic des pelletiers des lumières sur le sort de son fils. Il allait par cette petite ville d'un air morne, examinant les immenses préparatifs que faisait faire le cardinji pour le terrible spectacle auquel devait assister le prince de Condé. On stimulait alors la curiosité publique, de Paris à Nantes, par les moyens en usage à cette époque. L'exécution avait été annoncée en chaire par tous les prédicateurs et par les curés, en même temps que la victoire du roi sur les hérétiques. Trois tribunes élégantes, parmi lesquelles celle du milieu paraissait devoir être plus somptueuse que les autres, furent adossées à la plate-forme du cliàt:a-j
d'Amboise, au pied de laquelle devait avoir lieu Texécution. Autour de cette place, on bâtissait des gradins en planches qui furent garnis d'une foule immense attirée par la célébrité donnée à cet acte de foi. Dix mille personnes environ campèrent dans les champs, la veille du jour où cet horrible spectacle devait avoir lieu. Les toits furent chargés de monde, et les croisées se louèrent jusqu'à dix livres, somme énorme pour le temps. Le pauvre père avait, comme bien on pense, une des meilleures places pour embrasser le théâtre où devaient périr tant de gentilshommes, et au milieu duquel il vit dresser un vaste échafaud couvert en drap noir. On y apporta, le matin du jour fatal, le chouquet, nom du billot où le condamné devait poser sa tôte en se mettant à genoux, puis un fauteuil drapé de noir pour le greffier du parlement chargé d'appeler les gentilshommes en énonçant leur sentence. L'enceinte fut gardée dès le matin par la compagnie écossaise et par les gendarmes de la maison du roi, pour empêcher que la foule ne l'envahît avant l'exécution.
Après une messe solennelle dite au château et dans les églises de la ville, on amena les seigneurs, les derniers qui restassent de tous les conjurés. Ces gentilshommes, dont quelques-uns avaient subi la torture, furent réunis au pied de l' échafaud et assistés par des moines qui essayèrent de les faire renoncer aux doctrines de Calvin; mais aucun d'eux n'écouta la voix de ces gens que leur avait détachés le cardinal de Lorraine, et parmi lesquels ces gentilshommes craignirent sans doute de trouver des espions du Lorrain. Afin de se délivrer des persécutions de leurs antagonistes, ils entonnèrent un psaume mis en vers français par Clément Marot* Calvin, comme on sait, avait décrété de prier Dieu dans la langue
de chaque pays, autant par raison que pour attaquer le culte romain. Ce fut une coïncidence touchante pour ceux qui, dans la foule, plaignaient ces gentilshommes que de leur entendre dire ce verset, au moment où la cour arriva :
Dieu nous soit doux et favorable, Nous bénissant par sa bonté, Et de son visage adorable Nous fasse luire la clarté.
Tous les regards des réformés se portèrent sur leur chef, le prince
de Condé, qui fut, à dessein, placé entre la reine Marie et le duc d'Orléans, La reine Catherine de Médicis se trouvait après son fils, et avait le cardinal à sa gauche. Le nonce du pape était debout derrière les reines. Le lieutenant général du royaume était à cheval au bas de Testrade avec deux maréchaux de France et ses ca|Mtaines. Quand le prince de Gondé parut, tous les gentilshommes qui devaient être décapités , et qui le connaissaient, le saluèrent, et rintrépide bossu leur rendit ce salut.
— Il est difficile, dit-il au duc d'Orléans, de ne pas être poli avec des. gens qui vont mourir.
Les deux autres tribunes furent remplies par les invités, par les courtisans et par les personnes de service à la cour. Ce fut enfin le monde du château de Blois, qui passait ainsi d'une fête aux supplices, comme plus tard il passa des plaisirs de la cour aux périls de la guerre avec une facilité qui sera toujours, pour les étrangers, un des ressorts de leur politique en France. Le pauvre syndic des pelletiers de Paris éprouva la joie la plus vive en ne voyant pas son fils parmi les cinquante-sept gentilhommes condamnés à mourir. A un signe du duc de Guise, le greffier, placé sur l'échafaud, cria sur-le-champ, à haute voix :
— Jean-Louis-Albéric, baron de Raunay, coupable d'hérésie, de crime de lèse-majesté et d'attaque à main armée contre la personne du roi.
Un grand bel homme monta d'un pied sûr à l'échafaud, salua le peuple et la cour, et dit :
— L'arrêt en a menti , je me suis armé pour délivrer le roi de ses ennemis, les Lorrains I
Il plaça sa tête sur le billot, et elle tomba. Les réformés chantèrent :
Dieu, tu nous a mis à Tépreuve Et tu nous as eiaminés; Comme Targent que Ton épreuve, Par feu tu nous as affinés.
— Robert-Jean-René Briquemaut, comte de Villemongis, coupable du crime de lèse-majesté et d'attentat contre la personne du roi, cria le greffier.
Le comte trempa ses mains dans le sang du baron de Raunay,
et dit :
— Que ce sang retombe sur les vrais coupables. Les réformés chantaient :
Tu nous as fait entrer et joindro Aux pièges de nos ennemis, Tu nous as fait les reins astreindre Des filets où tu nous as mis.
— Avouez, monsieur le nonce, dit le prince de Condé, que, si les gentilshommes français savent conspirer , ils savent aussi mourir.
— Quelles haines, mon frère, dit la duchesse de Guise au cardinal de Lorraine, vous attirez sur la tête de nos enfants!
— Ce spectacle me fait mal, dit le jeune roi, qui pâlissait à la vue du sang répandu.
— Bah! des rebelles!... dit Catherine de Médicis.
On entendait toujours les chants, et la hache allait toujours. Enfin, ce spectacle sublime de gens qui mouraient en chantant, et surtout l'impression que produisit sur la foule la diminution progressive des chants, fit passer par-dessus la crainte que les Lorrains inspiraient.
— Grâce! cria le peuple tout d'une voix quand il n'entendit plus que les faibles accents d'un seigneur, le plus considérable de tous, réservé pour le dernier coup.
11 était seul au pied de l'escabelle par laquelle on montait à réchafaud, et chantait :
Dieu nous soit doux et favorable.
Nous bénissant par sa bonté.
Et de son visage adorable * ' ^
Nous fasse luire la clarté.
— Allons, duc de Nemours, dit le prince de Condé qui se fatigua de son rôle, vous à qui l'on doit le gain de Téchauffourée et qui avez aidé à prendre ces gens-là, ne vous croyez-vous pas obligé de demander grâae pour celui-ci? C'est Castelnau , qui , m'a-t-on dit, a reçu votre parole d'être traité courtoisement en se rendant...
— Ai-je donc attendu qu'il fût là pour le sauver? dit le duc d* Nemours atteint par ce dur reproche.
Le greffier appela lentement et à dessein sans doute.
— Michel-Jean-Louis, baron de Castelnau-Ghalosse, atteint ei convaincu du crime de lèse-majesté et d'attentat à la personne du roi.
— Non, dit fièrement Castelnau, ce ne saurait être un crime que de s'être opposé à la tyrannie et à l'usurpation projetée des Guise !
L'exécuteur lassé, qui vit du mouvement dans la tribune, arrangea sa hache.
— Monsieur le baron, dit-il, je ne voudrais pas vous faire souffrir, et un moment de plus peut vous sauver.
Tout le peuple cria de nouveau :
— Grâce !
— Allons, dit le roi, grâce à ce pau\Te Castelnau qui a sauvé le duc d'Orléans. .
Le cardinal se méprit avec intention sur le mot allons. II. fit ua signe à l'exécuteur, en sorte que la tête de Castelnau tomba quanti le roi lui faisait grâce.
— Celui-là, cardinal, est sur votre compte, dit Catherine.
Le lendemain de cette affreuse exécution, le prince de Gond»partit pour la Navarre.
Cette affaire produisit une grande sensation en France et dan« toutes les cours étrangères ; mais les torrents de sang aoble qui furent alors versés causèrent une si grande douleur au chaocelier Olivier, que ce digne magistrat, en apercevant enfin le but où tendaient les Guise, sous prétexte de défendre le trône et la religion, ne se sentit pas assez fort pour leur tenir tête. Quoiqu'il fût leur créature, il ne voulut pas leur sacrifier et son devoir et la monarchie, il se retira des affaires publiques, en leur désignant FHôpital pour son successeur. Catherine, en apprenant le choix d'Olivier, proposa Birague pour chancelier et mit une excessive ardeur à sa sollicitation. Le cardinal, à qui la circonstance du billet écrii par l'Hôpital à Catherine était inconnue, et qui le croyait toujours fidèle à la maison de Lorraine, en fit le concurrent de Birague. et la reine mère eut l'air de se le laisser imposer. Dès son entrée
en charge, l'Hôpital prit des mesures contre TinquisUion, que le cardinal de Lorraine voulait importer en France, et contrecarra si bien toutes les mesures antigallicanes et politiques des Guise, il se montra si bon Français, que, pour le réduire, on dut, trois mois après sa nomination, Texiler à sa terre du Vignay, près d'F.tampes.
Le bonhomme Lecamus attendait avec impatience que la cour quittât Amboise, car il n'avait pu trouver l'occasion de parler ni h la reine Marie, ni à la reine Catherine, et il espérait se placer sur le passage de la cour au moment où elle voyagerait le long de la levée pour retourner à Blois. Le syndic se déguisa en pauvre, au risque de se faire prendre pour un espion, et, à la faveur de ce déguisement, il put se mêler aux malheureux qui bordaient la route. Après le départ du prince de Condé, le duc et le cardinal crurent avoir imposé silence aux réformés et laissèrent la reine mère un peu plus libre. Lecamus savait qu'au Keu d'aller en litière, Catherine aimait à monter à cheval à la planchette, tel était le nom que Ton donnait alors à Tétrier inventé pour Catherine ou par Catherine, qui s'était blessée à la jambe et qui appuyait ses deux pieds sur une espèce de bât do velours, en s' asseyant de côté sur le dos du cheval et passant une jambe dans une échancrure de la selle. Comme la* reine avait de très-belles jambes, elle fut accusée d'avoir trouvé celte mode pour les montrer. Le vieillard put ainsi se présenter aux yeux de Catherine de Médicis; mais, dès qu'elle le reconnut, elle eut l'air de se courroucer.
— Éloignez-vous d'ici, bonhomme, et qu'on ne vous voie point me parler, lui dit-elle avec une sorte d'anxiété. Faites-vous nommer député* par le corps des métiers de Paris aux états généraux, et soyez pour moi dans l'assemblée à Orléans, vous saurez à quoi vous en tenir sur votre fils...
— Existe-t-il? demanda le vieillard.
— Hélas! fit la reine, je l'espère.
Lecamus fut obligé de retourner à Paris avec cette triste parole et le secret de la convocation des états généraux que la reine venait de lui confier.
Depuis quelques jours, le cardinal de Lorraine avait obtenu des révélations sur la culpabilité de la cour de ^avarre. A Lyon, à
Mouvans en Dauphiné, des réformés commandés par le prince le plus entreprenant de la maison de Bourbon, avaient essayé ck soulever les populations. Cette audace, après les sanglantes exéi:»itions d'Amboise, étonna les princes lorrains, qui, pour en unir sam doute avec 1* hérésie par des moyens dont le secret fut gardé par eux, proposèrent de convoquer les états généraux à Orléans. Catherine de Médicis, qui avait aperçu un point d'appui pour sa politique dans la représentation nationale, y avait consenti avec joie. Le cardinal, qui voulait ressaisir sa proie et abattre la maison dp Bourbon, ne convoquait les états que pour y faire venir le priD"< de Condé et le roi de Navarre, Antoine de Bourbon , père ^it Henri IV, et il voulut alors se servir de Christophe pour convaincra le prince de haute trahison, s'il réussissait encore à le mettre an pouvoir du roi.
Après deux mois passés dans la prison de Blois, un matin, Christophe fut apporté sur une civière, couché sur un lit, dans une tou-, et remonta vers Orléans, où le poussait un vent d'ouest. Il y arrin le soir et fut conduit dans la célèbre tour Saint-Aignan. Christophe, qui ne savait que penser de sa translation, eut tout le temps du réfléchir à sa conduite et à son avenir. Il resta là deux autres mois sur son grabat sans pouvoir remuer les jambes. Ses os étaient brisés. Quand il réclama l'assistance d'un chirurgien de la ville, k geôlier lui répondit que sa consigne était si rigoureuse envers Id qu'il ne devait s'en remettre à personne du soin de lui af^ner des aliments. Cette sévérité, dont l'effet était de le tenir au secreu étonna Christophe : dans ses idées, il devait être ou pendu ou ivlâché ; il ignorait entièrement les événements d'Amboise.
Malgré les avis secrets de rester chez eux que leur fit donorr Catherine de Médicis, les deux chefs de la maison de Bourb?: s'étaient déterminés à se rendre aux états, tant les lettres autographes du roi les avaient rassurés; et, quand la cour s'établissait a Orléans, on apprit, iM)n sans étonnement, par Groslot, chanceû-^r de Navarre, l'arrivée des princes.
François II s'établit dans l'hôtel du chancelier de Navarre. q*ii était aussi bailli d'Oii'éans. Ce Groslot, dont la double position t->: une des bizarreries de C3 temps où les réformés possédèrent des abbayes, Groslot, le Jacques Cœur oriéanais, l'un des plus rkh--^
bourgeois de cette époque, ne laissa pas son nom à sa maison; elle fut plus tard appelée le bailliage, car elle fut sans doute acquise des héritiers par la couronne ou par la province pour y placer ce tribunal. Cette charmante construction, due à la bourgeoisie du XVI* siècle, et qui complète si bien l'histoire de ce temps, où le roi, la noblesse et la bourgeoisie luttaient de grâce, d*élégance et de richesse dans la construction de leurs demeures, témoin Varangeville, le splendide manoir d'Ango, et Thôtel dit d'Hercules, à Paris, qui existe encore de nos jours, mais dans un état à faire le désespoir des archéologues et des amis du moyen âge. Il est difficile d'être allé à Orléans sans y avoir remarqué sur la place de TEstape, Thôtel de ville. Cet hôtel de ville est Fancien bailliage, Thôtel Groslot, la plus illustre maison d* Orléans et la plus négligée.
Les restes de cet hôtel annoncent, aux yeux de Tarchéologue, combien il fut magnifique, à une époque où les maisons bourgeoises se bâtissaient beaucoup plus en bois qu'en pierre, et où les seigneurs seulâ avaient le droit de se faire des manoirs, mot significatif. Pour avoir servi de demeure au roi à une époque où la cour déployait tant de luxe et de pompe, fhôtel Groslot devait être alors la plus grande et la plus splendide maison d'Orléans. Ce fut sur cette place de l'Estape que les Guise et le roi passèrent en revue la garde bourgeoise à laquelle on donna pour chef, durant le séjour du roi, M. de Cypierre. A cette époque, la cathédrale de Sainte-Croix, plus tard achevée par Henri IV, qui voulut donner ce gage de la sincérité de sa conversion, était en construction, et ses alentours, jonchés de pierres, embarrassés de chantiers, furent occupés par les Guise, qui se logèrent dans l'hôtel de Tévêque, aujourd'hui détruit.
La ville fut occupée militairement, et les mesures que prirent les Lorrains indiquaient combien ils voulaient laisser peu de liberlo aux états généraux, dont les membres afiluaient dans la ville et faisaient surenchérir les loyers des plus petits bouges. Aussi la cour, la milice bourgeoise, la noblesse et la bourgeoisie s'attendaientelles à quelque coup d'État, et leur attente ne fut pas trompée à l'arrivée des princes du sang. Quand les deux princes entrèrent dans la chambre du roi, la cour vit avec effroi Tinsolence du cardinal de Lorraine, qui, pour afficher hautement ses prétentions.
resta couvert, tandis que le roi de Navarre était devant lui tête nue. En ce moment, Catherine de Médicis baissa les yeux pour ne pas laisser voir son indignation. 11 y eut alors une explication solennelle entre le jeune roi et les deux chefs de la branche cadette; elle fut courte, car aux premiers mots que dit le prince de Gondé, François 11 la termina par ces terribles paroles:
— Messieurs mes cousins, j'avais cru TaiTaire d'Amboise terminée, il n'en est rien, et Ton veut nous faire regretter TindulgeDce dont nous avons usé !
— Ce n'est pas tant le roi que MM. de Guise qui nous parlent, répliqua le prince de Condé.
— Adieu, monsieur, fit le petit roi, que la colère rendait pourpre. Dans la grande salle, le prince eut le passage barré par les deux
capitaines des gardes. Quand celui de la compagnie française s'avança, le prince tira une lettre de son pourpoint, et dit en face de toute la cour :
— Pouvez-vous me lire ceci, monsieur de Maillé-Brézé?
— Volontiers, dit le capitaine de la compagnie française.
« Mon cousin, venez en toute sûreté, je vous donne ma paroi»* royale que vous le pouvez. Si vous avez besoin d'un sauf-conduii, ces présentes vous en serviront. »
— Signé?... fit le malicieux et courageux bossu.
— Signé « François », dit Maillé.
— Non, non, reprit le prince, il y a : « Votre bon cousin et am» François! » — Messieurs, cria-t-il aux Écossais, je vous suis dans la prison où vous avez charge de me conduire de la part du roi. Il y a assez de noblesse en cette salle pour comprendre ceci î
Le profond silence qui régna dans la salle aurait dû éclairer le> Guise ; mais le silence est ce que les princes écoutent le moins.
-^ Monseigneur, dit le cardinal de Tournon, qui suivit le prince, depuis l'affaire d'Amboise, vous avez entrepris sur Lyon et à Mouvans en Dauphiné des choses contre l'autorité royale, desquelles le roi n'avait pas connaissance quand il vous écrivait ainsi.
— Fourbes! s'écria le prince en riant.
— Vous avez fait une déclaratioa publique contre la messe et 30iir rhérésie...
— Nous sommes maîtres en Navarre, dit le prince.
— Vous voulez dire le Béarn? Mais vous devez hommage à la couronne, répondit le président de Thou.
— Ah! vous êtes ici, président? s'écria le prince avec ironie. Y êtes-vous avec tout le parlement?
Sur ce mot, le prince jeta sur le cardinal un regard de mépris et quitta la salle : il comprit qu'on en voulait à sa tête. Lorsque, le lendemain, MM. de Thou, de Viole, d'Espesso, le procureur 1,'énéral Bourdin et le greffler en chef Du Tillet entrèrent dans la prison, il les tint debout et leur exprima ses regrets de les voir chargés d'une affaire qui ne les regardait pas; puis il dit au greflier :
— Écrivez !
Et il dicta ceci :
« Moi, Louis de Bourbon, prince da Condé, pair du royaume, marquis de Conti, comte de Soissons, prince du sang de France, déclare refuser formellement de reconnaître aucune commission nommée pour me juger, attendu qu'en ma qualité et en vertu du privilège attaché à tout membre de la maison royale, je ne puis iHre accusé, entendu, jugé que par le parlement garni de tous les pairs, toutes les chambres assemblées, et le roi séant en son lit de justice. »
— Vous deviez savoir cela mieux que d'autres, messieurs, c'est tout ce que vous aurez de moi. Pour le surplus, je me confie à mon droit et à Dieu !
Les magistrats procédèrent, nonobstant le silence obstiné du prince. Le foi de Navarre était en liberté, mais observé ; sa prison était plus grande que celle du prince, ce fut toute la différence de sa position et de c^lle de son frère; car la tête du prince de Condé ^'t la sienne devaient tomber du même coup.
Christophe ne fut donc gardé si sévèrement au secret par les ordres du cardinal et du lieutenant général du royaume que pour donner aux magistrats une prjuve de la culpabilité du prince. Les
lettres saisies sur La Sagne, le secrétaire du prince, ÎDlelligibles p •.des hommes d'État, n'étaient pas assez claires pour des juges. L* cardinal avait médité de confronter par hasard le prince et Ch:.tophe, qui n'avait pas été placé sans intention dans une salle bj>->. de la tour Saint-Aignan, dont la fenêtre donnait sur le préau. \ chaque interrogatoire que les magistrats lui firent subir, Chrisi-»[r.se renferma dans un système de dénégation absolue, qui prolon^--,i naturellement le procès jusqu'à l'ouverture des états.
Lecamus, qui n'avait pas manqué de se faire nommer déjMiié 1. tiers état par la bourgeoisie de Paris, arriva, quelques jours apr.l'arrestation du prince, à Orléans. Cette nouvelle, qui lui fut appri-^: à Étampes, redoubla ses inquiétudes, car il comprit, lui qui sa\ -.J seul l'entrevue du prince et de son fils sous le pont au Change, q :le sort de Christophe était lié à celui de l'audacieux chef du p:-:. de la Réformation. Aussi résolut-il d'étudier les ténébreux init-A'> qui se croisaient à la cour depuis l'ouverture des états, afin ô trouver un moyen de sauver son fils. Il ne devait pas songer â ii reine Catherine, qui refusa de voir son pelletier. Aucune des prrsonnes de la cour qu'il put voir ne lui donna de nouvelles «a:!^ faisantes sur son fils, et il en était arrivé à un tel degré de dè-epoir, qu'il allait s'adresser au cardinal lui-même, quand il sut q - M. de Thou avait accepté, ce qui fait une tache à sa vie, d'être /i des juges du prince de Condé. Le syndic alla voir le protecteur ison fils, et apprit que Christophe, était encore vivant, mais puTsonnier.
Le gantier Tourillon, chez qui la Renaudie avait envoyé Chn5tophe, avait offert dans sa maison une chambre au sieur Lecaiui> pour tout le temps de la durée des états. Le gantier croyait le pelletier secrètement attaché, comme lui, à la religion réformée ; m «js il vit bientôt qu'un père qui craint pour les jours de son fils lcomprend plus les nuances religieuses, et se jettç à corps per-1 : dans le sein de Dieu, sans se soucier de l'écharpe que luimei(<ri.: les hommes. Le vieillard, repoussé dans toutes ses tentatives, al! ii comme un hébété par les rues; contre ses^prénsions, son ornr lui servait à rien; M. de Thou l'avait prévenu que, s'il corrompri quelque serviteur de la maison de Guise, il en serait pour n.^l argent, car le duc et le cardinal ne laissaient rien transpirer de c.
qui regardait Christophe. Ce magistrat, dont la gloire est un peu ternie par le rôle qu'il jouait alors, avait essayé de* donner quelque espérance au père désolé; mais il tremblait tellement lui-même pour les jours de son iilleul, que ses consolations alarmèrent davantage le pelletier. Le vieillard rôdait autour de la maison. En trois mois, il avait maigri. Son seul espoir, il le plaçait dans la vive amitié qui depuis longtemps l'unissait à THippocratedu xvi* siècle. Ambroise essaya de dire un mot à la reine Marie en sortant de la chambre du roi; mais, dès qu'il eut nommé Christophe, la fille des Stuart, irritée à la perspective de son sort s'il arrivait malheur au roi, et qui le crut empoisonné par les réformés, à cause de l'opportune soudaineté de sa maladie, répondit :
— Si mes oncles m' écoutaient, un pareil fanatique serait déjà pendu !
Le soir où cette funeste réponse fut donnée à Lecamus par son ami Parc, sur la place de TEstape, il revint à demi mort et rentra dans sa chambre en refusant de souper.
Tourillon, inquiet, monta, trouva le vieillard en pleurs, et, comme les yeux vieillis du pauvre pelletier laissaient voir la chair intérieure des paupières ridées et rougies, le gantier crut qu'il pleurait du sang.
— Consolez-vous, mon père, dit le réformé, les bourgeois d'Orléans sont furieux de voir leur ville traitée comme si elle eût été prise d'assaut, gardée par les soldats de M. de Cypierre ; et, si la vie du prince de Condé se trouvait en péril, nous aurions bientôt démoli la tour Saint-Aignan ; car toute notre ville est pour la Réforme et se révoltera, soyez-en sûr!
— Quand on pendrait les Lorrains, leur mort me rendrait-elle mon fils? répondit le père désolé.
En ce moment, on frappa discrètement à la porte de Tourillon, qui descendit pour ouvrir lui-même. 11 était nuit close. Dans ces temps de troubles, chaque maître de maison prenait des précautions minutieuses. Tourillon regarda par la grille du judas pratiqué dans sa porte, et vit un étranger dont l'accent trahissait un Ualien. Cet homme, vêtu de noir, demandait à parler à Lecamus pour affaires de commerce, et Tourillon l'introduisit. A la vue de l'étranger, le pelletier tressaillit horriblement; mais l'étranger
trouva le temps de se mettre un doigt sur les lèvres ; Lecamus lui dit alors en comprenant ce geste :
— Vous venez sans doute pour m'offrir des fourrures?
— Si, répondit en italien Tétranger d'une façon discrète.
Ce personnage était en effet le fameux Ruggieri, Tastrolo^ue de la reine mère. Tourillon descendit chez lui, en comprenant qii'n était de trop chez son hôte.
— Où pouvons-nous causer sans avoir à craindre qu'on ne no:< entende ? dit le prudent Florentin.
— Il nous faudrait être en plein champ, répondit Lecamii>: mais on ne nous laissera pas sortir, vous connaissez la sé\ériij avec laquelle les portes sont gardées. Nul ne quitte la ville s^in? une passe de M. de Cypierre, fût-il, comme moi, membre ù 5 états. Aussi devons-nous dès demain, à notre séance, nous plainib^ tous de ce défaut de liberté.
— Travaillez comme une taupe , mais ne laissez jamais voir v>:n pattes dans quoi que ce soit, lui dit le rusé Florentin. La joum.^ de demain sera sans doute décisive. D'après mes observations. demain ou après, vous aurez peut-être votre fils.
— Que Dieu vous entende, vous qui passez pour ne consuUe: que le diable I
— Venez donc chez moi, dit l'astrologue en souriant. J'ai p». .: observer les astres la tour du sieur Touchet de Beau vais, le lieji.nant du bailliage, dont la ûlie plaît fort au petit duc d'Orléans. J ^^ fait le thème de cette petite , il indique en effet qu'elle sera ul-. grande dame et aiméo par un roi. Le lieutenant est un bel esjcr. il aime les sciences, et la reine m'a fait loger chez ce bonbomu' . qui a l'esprit d'être un forcené guisard en attendant le règne «i- Charbs IX.
Le pelletier et l'astrologue se rendirent à l'hôtel du aeur «i Beauvais sans être vus ni rencontrés ; mais, dans le cas où la \ii3i de Lecamus serait découverte, le Florentin comptait lui donner Ir prétexte d'une consultation astrologique sur le sort de Christi»pii ' Quand ils furent arrivés en haut de la tourelle où l'astrologue dVdi: mis son cabinet, Lecamus lui dit :
— Mon fils est donc bien certainement vivant?
— Encore , répondit Rjggieri, mais il s'agit de le sauver. S:c-
gez, marchand de peaux, que je ne donnerais pas deux liards de la vôtre, s'il vous échappait, dans toute votre vie, une seule syllabe de ce que je vais vous dire.
— Recommandation inutile, mon maître ; je suis fournisseur de kl cour depuis le défunt roi Louis XII, et voici le quatrième règne que je vois.
— Vous direz bientôt le cinquième, repartit Ruggieri.
— Que savez-vous de mon fils ?
— Eh bien, il a été mis à la question.
— Pauvre enfanti dit le bonhomme en levant les yeux au ciel.
— Il a les genoux et les chevilles un tantinet broyés; mais il a conquis une royale protection qui s'étendra sur toute sa vie, fit vivement le Florentin en voyant l'effroi du père. Votre petit Christophe a rendu service à notre grande reine Catherine. Si nous tirons votre fils des griffes du Lorrain, vous le verrez quelque jour conseiller au parlement. On se ferait casser trois fois les os pour être dans les bonnes grâces de cette chère souveraine , un bien beau génie, qui triomphera de tous les obstacles! J'ai fait le thème du duc de Guise : il sera tué dans un an d'ici I Voyons, Christophe a vu le prince de Condé...
— Vous qui savez l'avenir, ne savez-vous point le passé? dit le pelletier.
— Je ne vous interroge pas, bonhomme, je vous instruis. Or, si votre fils, qui sera mis demain sur le passage du prince, le reconnaît, ou si le prince reconnaît votr« fils, la tête de M. de Condé sautera. Dieu sait ce qui adviendra de son complice! Rassurezvous. Ni votre fils ni le prince ne seront mis à mort, j'ai fait leurs thèmes, ils doivent vivre; mais j'ignore par quels moyens ils se tireront d'affaire. Sans compter la certitude de mes calculs, nous allons y mettre ordre. Demain, le prince recevra par des mains sûres un livre de prières où nous lui ferons passer un avis. Dieu veuille que votre fils soit discret, car il ne sera pas prévenu, lui! Un seul regard de connaissance coûtera la vie au prince. Aussi, quoique la reine mère ait tout lieu de compter sur la fidélité de Christophe...
— On l'a mise à de rudes épreuves! s'écria le pelletier.
— Ne parlez pas ainsi ! Croyez-vous que la reine soit à la noce?