‹ Œuvres complètes de H. de BalzacChapitre 28 sur 38 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

Aussi va-t-elle prendre des mesures comme si les Guise aTaient résolu la mort du prince; et bien fait-elle, la sage et prudeou reine ! Or, elle compte sur vous pour être aidée en toute chose. Vous avez quelque influence sur le tiers état, où vous représentez les corps de métiers de Paris, et, quoique les guisards vous promettent de mettre votre fils en liberté, tâchez de les tnipher, et soulevez votre ordre contre les Lorrains. Demandez la reine mère pour régente ; le roi de Navarre y consentira demain publiquemem à la séance des états.

— Mais le roi ?

— Le roi mourra, répondit Ruggieri, j'ai dressé son thème, ù que la reine vous demande de faire pour elle aux états est tout simple; mais elle attend de vous un plus grand service, \o\is avez soutenu dans ses études le grand Ambroise Paré, vous êtes sos ami...

— Ambroise aime aujourd'hui le duc de Guise plus qu'il ae m'aime, et il a raison, il lui doit sa charge ; mais il est fidèle i^ roi. Aussi, quoiqu'il incline à la Réforme, ne fera-t-il rien contre son devoir.

— Peste soit de ces honnêtes gens I s'écria le Florentin. Ambroise s'est vanté ce soir de tirer d'affaire le petit roi. Si le pi recouvre la santé, les Guise triomphent, les princes meurent, .; maison de BourDon sera finie, nous retournerons à Florence, vot:*: fils est pendu, et les Lorrains auront bon marché des autres enfari de France...

— Grand Dieu ! s'écria Lecamus.

— Ne vous exclan»ez pas ainsi, c'est d'un bourgeois qui ne sa:: rien de la cour mais allez aussitôt chez Ambroise, et sachez de lui ce qu'il compte faire pour sauver le roi. S'il y a quelque ceràtude, vous viendrez me confier l'opération en laquelle il a tact de foi.

— Mais..., dit Lecamus.

— Obéissez aveuglément, mon cher; autrement, vous série: ébloui.

— Il a raison, pensa le pelletier.

Et il alla chez le premier chirurgien du roi, qui lojealt dans une hôtellerie sur la place du Martroi.

En ce moment, Catherine de Médicis se trouvait dans une extrémité politique semblable à celle où Christophe l'avait vue à Blois. Si elle s'était formée à la lutte, si elle avait exercé sa haute intelligence dans cette première défaite, sa situation, quoique exactement la même, était aussi devenue plus critique et plus périlleuse que lors du tumulte d'Âmboise. Les événements avaient grandi autant que la femme. Quoiqu'elle parût marcher d'accord avec les deux princes lorrains, Catherine tenait les fils d'une conspiration savamment ourdie contre ses terribles associés, et attendait un moment propice pour lever le masque. Le cardinal venait d'avoir la certitude d'être trompé par Catherine. Cette habile Italienne avait vu dans la maison cadette un obstacle à opposer aux prétentions des Guise ; et, malgré l'avis des deux Gondi, qui lui conseillaient de laisser les Guise se porter à des violences contre les Bourbons, elle avait fait manquer, en avertissant la reine de Navarre, le projet concerté par les Guise avec l'Espagne de s^emparer du Béarn. Comme ce secret d'État n'était connu que d'eux et de la reine mère, les deux princes lorrains, certains de la duplicité de leur alliée, voulurent la renvoyer à Florence; et, pour s'assurer de la trahison de Catherine envers l'État (la maison de Lorraine était rÉtat), le duc et le cardinal venaient de lui confier leur dessein de se défaire du roi de Navarre. Les précautions que prit à l'instant Antoine de Bourbon prouvèrent aux deux frères que ce secret, connu d'eux trois seulement, avait été divulgué par la reine mère. Le cardinal de Lorraine reprocha sur-le-champ à la reine mère son manque de foi devant François II, en la menaçant d^un édit de bannissement, au cas où de nouvelles indiscrétions mettraient l'État en péril. Catherine, qui se vit alors dans un extrême danger, devait agir en grand roi. Aussi donna-t-elle alors la preuve de sa haute capacité; mais il faut avouer qu'elle fut aussi très-bien servie par ses intimes. L'Hôpital fit parvenir à la reine un billet ainsi conçu :

« Ne laissez pas mettre à mort un prince du sang par une commission, vous seriez bientôt enlevée aussi ! »

Catherine envoya Birague au Vignay, pour faire dire au chance-

lier de venir aux états, malgré sa disgrâce. Birague arriva, ceti? nuit même, à trois lieues d'Orléans, avec THôpital, qui se déclarait ainsi pour la reine mère. Chiverni , dont la fidélité fut alors à bon droit soupçonnée par MM. de Guise, s'était sauvé d'Orléans, et, par une marche qui faillit lui coûter la vie, il avait attela' Écouen en dix heures. Il apprit au connétable de Montmorency Ir péril de son neveu, le prince de Gondé, et l'audace des Lorrains. Anne de Montmorency, furieux de savoir que le prince n'avait dû la vie qu'à la subite invasion du mal dont mourut François !i. arrivait avec quinze cents chevaux et cent gentilshommes. Afin dt mieux surprendre MM. de Guise, il avait évité Paris en venan: d'Écouen à Gorbeil, et dç Gorbeil à Pithiviers par la vallée de l'Essonne.

— Capitaine contre capitaine, il y aura peu de laine, dit-il 2 l'occasion de cette marche hardie.

Anne de Montmorency, qui avait sauvé la France lors de l'invasion de Charles-Quint en Provence, et le duc de Guise, qui avdiî arrêté la seconde invasion de l'empereur à Metz, étaient en effe*. les deux plus grands hommes de guerre de la France à cettt époque. Catherine avait attendu le moment précis de réveiller la haine du connétable disgracié par les Lorrains. Néanmoins. K* marquis de Simeuse, commandant de Gien, en apprenant rarnvrS d'un corps aussi considérable que celui du connétable, sauta >:r son cheval, espérant pouvoir prévenir à temps le duc de GuiS':. Sûre que le connétable viendrait au secours de son neveu et pk.nde confiance dans le dévouement du chancelier à la cause roval^ la reine mère avait ranimé les espérances et Taudace du parti dt la Réforme. Les Coligny et les amis de la maison de Bourbon me> nacée avaient fait cause commune avec les partisans de la rei> mère. Une coalition entre des intérêts contraires attaqués par ui ennemi commun, se forma sourdement au sein des états, où il ii hautement question de nommer Catherine régente du royaonir dans le cas où François 11 mourrait. Catherine, dont la foi daal'astrologie judiciaire surpassait sa foi en l'Église, avait tout 05^ contre ses oppresseurs en voyant son fils mourant à l'expiration d terme assigné à sa vie par h fameuse sorcière que Nostradam-^ lui avait amenée au château de Chaumont.

Quelques jours avant le terrible dénoûment de ce règne, François Il avait voulu se promener sur la Loire, afin de ne pas se trouver dans la ville au moment où le prince de Gondé serait exécuté. Après avoir abandonné la tête de ce prince au cardinal de Lorraine, il craignit une sédition tout autant que les supplications de la princesse de Condé. Au moment de s'embarquer, un de ces vents frais qui s'élèvent sur la Loire aux approches de l'hiver lui donna un si cruel mal d'oreille, qu'il fut obligé de rentrer; il se mit au lit pour n'en sortir que mort. En dépit de la controverse (les médecins qui, hormis Chapelain, étaient ses ennemis et ses antagonistes, Paré soutint qu'un dépôt s'était formé à la tête du roi, et que, si l'on ne donnait pas d'issue aux humeurs, de jour en jour les chances de mort augmenteraient. Malgré l'heure avancée et la loi du couvre-feu , sévèrement appliquée dans Orléans, alors exactement en état de siège, la lampe de Paré brillait à sa croisée» et il étudiait; Lecamus F appela d'en bas, et, quand il eut crié son nom, le chirurgien ordonna qu'on ouvrît à son vieil ami.

— Tu ne prends pas de repos, Ambroise, et, tout en rendant la vie aux autres, tu dissiperas la tienne, dit le pelletier en entrant.

Il voyait en effet le chirurgien, ses livres ouverts, ses instruments épars, devant une tête de mort fraîchement enterré, prise au cimetière et trouée...

— Il s'agit de sauver le roi...

— En es-tu donc bien certain, Ambroise? s'écria le vieillard en frémissant.

— Comme de mon existence. Le roi, mon vieux protecteur, a des humeurs peccantes qui lui pèsent sur le cerveau, qui vont le lui remplir, et la crise est imminente ; mais, en lui forant le crâne, je compte faire sortir ces humeurs et lui dégager la tête. J'ai déjà pratiqué trois fois cette opération, inventée par un Piémontais, et que j'ai eu l'heur de perfectionner. La première s'est faite au siège * de Metz, sur M. de Pienne, que je tirai d'affaire, et qui, depuis, n'en a été que plus sage : il avait un dépôt d'humeurs produit par tine arquebusade au chef. La seconde a sauvé la vie d'un pauvre sur qui j'eus le désir d'éprouver la bonté de cette audacieuse opération à laquelle s'était prêté M. de Pienne. Enfin, la troisième a eu lieu à Paris, sur un gentilhomme qui se porte à merveille. Le trépan^

tel est le nom donné à cette invention, est encore peu connu. Les malades y répugnent, à cause de l'imperfection de rinstrumeot, que j'ai fini par améliorer. Je m'essaye donc sur cette tète, afin de ne pas faillir demain sur celle du roi.

— Tu dois être bien sûr de ton fait, car ta tête serait en danger au cas où...

— Je gagerais ma vie qu'il sera guéri, répondit Ambroise avec la sécurité de l'homme de génie. Ah ! mon vieil ami, qu'est-ce que trouer la tête avec précaution? n'est-ce pas faire ce que les soldais font tous les jours à la guerre sans en prendre aucune?

— Mon enfant, dit l'audacieux bourgeois, sais-tu que sauver le roi, c'est perdre la France? Sais-tu que cet instrument aura placé la couronne des Valois sur la tête du Lorrain, qui se dit héritier de Charlemagne? Sai&-tu que la chirurgie et la politique sont brouillées en ce moment? Oui, le triomphe de ton génie est la perte de ta religion. Si les Guise gardent la régence, le sang des réformes va couler à flots I Sois plus grand citoyen que grand chirurgien, ei dors demain la grasse matinée en laissant la chambre libre ai\ médecins qui, s'ils ne guérissent pas le roi, guériront la Fran»!

— Moi! s'écria Paré, que je laisse périr un homme quand je puis le sauver? Non! non! dussé-je être pendu comme fauteur de Calvin, j'irai de bonne heure à la cour. Ne sais-tu pas que la seur grâce que je veux demander, après avoir sauvé le roi, est la \>: de ton Christophe. 11 y aura certes un moment où la reine Mar/ ne me refusera rien,

— Hélas I mon ami, reprit Lecamus, le petit roi n'a-t-il ps* refusé la grâce du prince de Condé à la princesse? Ne tue pasU religion en faisant vivre celui qui doit mourir.

— Ne vas-tu pas te mêler de chercher comment Dieu compte ordonner l'avenir? s'écria Paré. Les honnêtes gens n'ont qu'uik devise : « Fais ce que dois, advienne que pourra! » Ainsi ai -h fait au siège de Calais en mettant le pied sur la face du grand maître : je courais la chance d'être écharpé par tous ses amis, p^r ses serviteurs, et je suis aujourd'hui chirurgien du roi ; enfin, je suis de la Réforme, et j'ai MM. de Guise pour amis. Je sauvera; le roil s'écria le chirurgien avec le saint enthousiasme de la conviction que donne le génie, et Dieu sauvera la France.

Un coup fut frappé à la porte, et, quelques instants après, un serviteur d'Ambroise remit un papier à Lecamus, qui lut à haute voix ces sinistres paroles :

a On dresse un échafaud au couvent des Récollets, pour décapiter demain le prince de Condé.- »

Ambroise et Lecamus se regardèrent en proie Tun et Tautre à la plus profonde horreur.

— Je vais m'en assurer, dit le pelletier.

Sur la place, Ruggieri prit le bras de Lecamus en lui demandant le secret d' Ambroise pour sauver le roi, mais le vieillard craignit quelque ruse et voulut aller voir l'échafaud. L'astrologue et le pelletier allèrent donc de compagnie jusqu'aux Récollets, et trouvèrent en effet des charpentiers travaillant aux flambeaux.

— Hé I mon ami, dit Lecamus à un charpentier, quelle besogne faites-vous?

— Nous apprêtons la pendaison des hérétiques, puisque la saignée d'Amboise ne les a pas guéris, dit un jeune récollet qui surveillait les ouvriers.

— Monseigneur le cardinal a bien raison, dit le prudent Ruggieri; mais, dans notre pays, nous faisons mieux.

— Et que faites-vous? dit le récollet.

— Mon frère, on les brûle.

Lecamus fut obligé de s'appuyer sur l'astrologue, ses jambes refusaient de le porter; car il pensait que son fils pouvait demain être accroché à Tune de ces potences. Le pauvre vieillard était entre deux sciences, entre l'astrologie judiciaire et la chirurgie, qui toutes deux lui promettaient le salut de son fils, pour qui l'échafaud se dressait évidemment. Dans le trouble de ses idées, il se laissa manier comme une pâte par le Florentin.

— Eh bieo, mon respectable marchand de menu-vair, que dites-vous de ces plaisanteries lorraines ? fit Ruggieri.

— Hélas I vous savez que je donnerais ma peau pour voir saine et sauve celle de mon fils !

— Voilà qui est parler en marchand d'hermine, reprit l'Italien; mais expliquez-moi bien l'opération que compte faire Ambroise sur le roi, je vous garantis la vie de votre fils...

— Vrai? s'écria le vieux pelletier.

— Que voulez- vous que je vous jure?... iit Ruggieri.

Sur ce mouvement, le pauvre vieillard répéta son entretien awc Ambroise au Florentin, qui laissa dans la rue le père au dése^ir, dès que le secret du grand chirurgien lui fut divulgué.

— A qui diable en veut-il, ce mécréant? s'écria le vieillard en voyant Ruggieri se dirigeant au pas de course vers la place de l'Estape.

Lecamus ignorait la scène terrible qui se passait autour du lu royal, et qui avait motivé Tordre d'élever Téchafaud du prince dont la condamnation avait été prononcée par défaut, pour ainsi dire, et dont l'exécution avait été remise à cause de la maladie du roi.

Il ne se trouvait dans la salle, dans les escaliers et dans la coar du baillage, que les gens absolument de service. La foule des courtisans encombrait l'hôtel du roi de Navarre, à qui (a régence appartenait d'après les lois du royaume. La noblesse française, effrayée d'ailleurs par l'audace des Guise, éprouvait le besoin de se serrer autour du chef de la maison cadette, en vovant la reine mère esclave des Guise et ne comprenant pas sa politique d Italienne, Antoine de Bourbon, fidèle à son accord secret avec Catheriqe, ne devait renoncer en sa faveur à la régence qu'au momeoî où les états prononceraient sur cette question. Cette solitude profonde avait agi sur le grand maître, quand, au retour d'une ronde faite par prudence dans la ville, il ne trouva chez le roi que les amis attachés à sa fortune. La chambre où l'on avait dressé le lit de François 11 est contiguë à la grande salle du bailliage. Elle était alors revêtue de boiseries en chêne. Le plafond, composé de p3tites planches longues savamment ajustées et peintes, offraii des arabesques bleues sur un fond d'or, dont une partie, arrachée il y a cinquante ans bientôt, a été recueillie par un amateur d'antiquités. Cette chambre, tendue de tapisseries et sur le plancher de laquelle s'étendait un tapis, était si sombre, que les torchères allamées y jetaient peu de lumière. Le vaste lit, à quatre colonnes et à rideaux de soie, ressemblait à un tombeau. D'un côté de ce lit, au chevet, se tenaient la reine Marie et le cardinal de Lorraine. Cath3rine était assise dans un fauteuil. Le fameux Jean Chapelain,

médecin de service, et qui fut depuis le premier médecin de Charles IX, se trouvait debout à la cheminée. Le plus grand silence régnait. Le jeune roi, maigre, pâle, comme perdu dans ses draps, laissait à peine voir sur Toreiller sa petite figure grimée. La duchesse de Guise, assise sur une escabelle, assistait la jeune reine Marie, et du côté de Catherine, dans l'embrasure de la croisée, madame de Fiesque épiait les gestes et les regards de la reine mère, car elle connaissait les dangers de sa position.

Dans la salle, malgré l'heure avancée de la soirée, M. de empierre, gouverneur du duc d'Orléans, et nomm^ gouverneur de la ville, occupait un coin de la cheminée avec les deux Gondi. Le cardinal de Tournon, qui dans cette crise épousa les intérêts de la reine mère en se voyant traité comme un inférieur par le cardinal de Lorraine, de qui certes il était ecclésiastiquement l'égal, causait à voix basse avec bs Gondi. Les maréchaux de Vieilleville et de Saint-André, le garde des sceaux, qui présidait les états, s'entretetenaient à voix basse des dangers auxquels les Guise étaient exposés.

Le lieutenant général du royaume traversa la salle en y jetant un rapide coup d'œil, et y sa!ua le duc d'Orléans qu'il y aperçut.

— Monseigneur, dit-il, voici qui peut vous apprendre à connaître les hommes : la noblesse catholique du royaume est chez un prince hérétique, en croyant que les états donneront la régence aux héritiers du traître qui ût retenir si longtemps en prison votre illustre grand-père !

Puis, après ces paroles destinées à faire un profond sillon au cœur d'un prince, il passa dans la chambre, où le jeune roi était alors moins endormi que plongé dans une lourde somnolence. Ordinairement, le duc de .Guise savait vaincre par un air trèsaiïable l'aspect sinistre de sa figure cicatrisée ; mais, en ce moment, il n'eut pas la force de sourire en voyant se briser l'instrument de son pouvoir. Le cardinal, qui avait autant de courage civil que son frère avait de courage militaire, ût deux pas et vint à la rencontre du lieutenant général.

. — Robertet croit que le petit Pinard est vendu à la reine mère, lui dit-il à l'oreille en l'emmenant dans la salle; on s'est servi de lui pour travailler les membres des états.

— Ehl qu'importe que nous soyons trahis par un secrétaire quand tout nous trahit I s'écria le lieutenant général. La ville esi pour la Réformation, et nous sommes à la veille d'une révolte. Oui! les guèpins sont mécontents, reprit-il en donnant aux Orléanais leur surnom, et, si Paré ne sauve pas le roi, nous aurons une terrible levée de boucliers. Avant peu de temps, nous aurons à faire le siège d'Orléans, qui est une crapaudière de huguenots.

— Depuis un moment, reprit le cardinal, je regarde cette Italienne qui reste là dans une insensibilité profonde, elle guette la mort de son fils. Dieu lui pardonne! je me demande si nous ne ferions pas bien de Tarrêter, ainsi que le roi de Navarre.

— C'est déjà trop d'avoir en prison le prince de Condé! répondit le duc.

Le bruit d'un cavalier arrivant à bride abattue retentit à la pente du baillage. Les deux princes lorrains allèrent à la fenêtre, et, à la lueur des torches du concierge et de la sentinelle qui brûlaient toujours sous le porche, le duc reconnut au chapeau cette fameuse croix de Lorraine que le cardinal venait de faire prendre à ses partisans. Il envoya l'un des arquebusiers, qui étaient dans Taih tichambre, dire de laisser entrer le survenant, à la rencontre duquel il alla sur le palier, suivi de son frère.

— Qu'y a-t-il, mon cher Simeuse? demanda le duc avec le charme de manières qu'il déployait pour les gens de guerre, en voyant le gouverneur de Gien.

— Le connétable entre à Pithiviers; il a quitté Écouen avec quinze cents chevaux d'ordonnance et cent gentilshommes...

— Sont-ils accompagnés ? dit le duc.

— Oui, monseigneur, répondit Simeuse, ils sont en tout deux mille six cents. Thoré, selon quelques-uns, est en arrière avec un parti d*infanterie. Si le connétable s'amuse à attendre son 61s, vous avez le temps de le défaire...

— Vous ne savez rien de plus? Les motifs de cette prise d'armes sont-ils répandus ?

— Anne parle aussi peu qu'il écrit; allez à sa rencontre, moo frère, pendant que je vais le saluer avec la tête de son neveu, ditle cardinal en donnant l'ordre d'aller chercher Robertet.

— Vieilleville I cria le duc au maréchal qui vint, le connétable

a Taudace de se présenter ea armes; si je vais à sa rencontre, répondez-vous de maintenir la ville ?

— Dès que vous sortirez, les bourgeois prendront les armes. Et qui peut savoir le résultat d'une affaire entre des cavaliers et des bourgeois au milieu de ces rues étroites? répondit le maréchal.

— Monseigneur, dit Robertet en montant précipitamment l'escalier, le chancelier est aux portes et veut entrer; doit-on lui ouvrir?

— Ouvrez, répondit le cardinal de Lorraine. Ck)nnétable et chancelier ensemble, ils seraient trop dangereux, il faut les séparer. Nous avons été rudement joués par la reine mère dans le choix de l'Hôpital pour cette charge.

Robertet fit un signe de tête à un capitaine qui attendait une réponse au bas de l'escalier, et se retourna vivement pour écouter les ordres du cardinal.

— Monseigneur, je prends la liberté, dit-il en faisant encore un effort , de représenter que la sentence doit être appi^ouvèe par le roi en son conseil. Si vous violez la loi pour un prince du sang, on ne la respectera ni pour un cardinal, ni pour un duc de Guise.

— Pinard t'a dérangé, Robertet, dit sévèrement le cardinal. Ne sais-tu pas que le roi a signé l'arrêt le jour où il est sorti pour nous le laisser exécuter?

— Quoique vous me demandiez à peu près ma tête en me commettant à cet office, qui sera d'ailleurs exécuté par le prévôt de la ville, j'y vais, monseigneur.

Le grand maître entendit ce débat sans sourciller ; mais il prit son frère par le bras et l'emmena dans un coin de la salle.

— Certes, lui dit-il, les héritiers de Charlemagne ont le droit de reprendre une couronne qui fut usurpée par Hugues Capet sur leur maison ; mais le peuvent-ils? La poire n'est pas mûre. Notre neveu se meurt, et toute la cour est chez le roi de Navarre.

— Le cœur a failli au roi. Sans cela, le Béarnais eût été dagué, reprit le cardinal, et nous aurions eu bon marché de tous les enfants.

— Nous sommes mal placés ici, dit le duc. La sédition de la ville serait appuyée par les états. L'Hôpital , que nous avons tant protégé, et à l'élévation duquel a résisté la reine Catherine, est aujourd'hui contre nous, et nous avons besoin de la justice. La

reine mère est soutenue par trop de monde aujourd'hui, pour que nous puissions la renvoyer... D'ailleurs, encore trois princes!

— Elle n'est plus mère, elle est toute reine, dit le cardinal; aussi, selon moi, serait-ce le moment d'en finir avec elle. De l'énergie et encore de l'énergie ! voilà mon ordonnance.

Après ce mot, le cardinal rentra dans la chambre du roi, suivi du grand maître. Ce prôtre alla droit à Catherinç.

— Les papiers de La Sagne, secrétaire du prince de Condé, vous ont été communiqués, vous savez que les Bourbons veulent détrch ner vos enfants? lui dit-il.

— Je sais tout cela, répondit l'Italienne.

— Eh bien, voulez-vous faire arrêter le roi de Navarre ?

— Il y a, dit-elle, un lieutenant général du royaume.

En ce moment, François II se plaignit de douleurs violentes à l'oreille et se mit à geindre d'un ton lamentable. Le médecin quitta la cheminée où il se cliaufTait et vint examiner Tétat de la tête.

— Eh bien, monsieur? dit le grand maître en s' adressant au premier médecin.

— Je n'ose prendre sur moi d'appliquer un cataplasme pour attirer les humeurs. Maître Ambrois3 a promis de sauver le roi pjr une opération, je la contrarierais.

— Remettons à demain, dit froidement Catherine, et que toas les médecins y soient; car vous savez les calomnies auxquelles donne lieu la mort des princes.

Elle alla baiser les mains de son fils et se retira.

— Avec quelle tranquillité cette audacieuse fille de marchand parle de la mort du dauphin,. empoisonné par MontecuculU, ua Florentin de sa suite! s'écria la reine Marie Stuart.

— Marie ! cria le petit roi, mon grand-père n'a jamais mis son innocence en doute!...

— Peut-on empêcher cette femme de venir demain? dit la reine à ses deux oncles à voix basse.

— Que deviendrions-nous, si le roi mourait? répondit le cardinal, Catherine nous ferait rouler tous dans sa tombe.

Ainsi, la question fut nettement posée pendant cette nuit entre Catherine de Médicis et la maison de Lorraine. L'arrivée du chao-

celier et celle du connétable indiquaient une révolte, la matinée du lendemain allait donc être décisive.

Le lendemain, la reine mère arriva la première. Elle ne trouva dans la chambre de son fils que la reine Marie Stuart, pâle et fatiguée, qui avait passé la nuit en prières auprès du lit. La duchesse de Guise avait tenu compagnie à la reine, et les ûlles d'honneur s'étaient relevées. Le jeune roi dormait. Ni le duc ni le cardinal n'avaient encore paru. Le prêtre, plus hardi que le soldat, déploya, dit-on, dans cette dernière nuit, toute son énergie, sans pouvoir décider le duc à se faire roi. En face des états généraux assemblés, et menacé d'une bataille à livrer au connétable de Montmorency, le Balafré ne trouva pas les circonstances favorables; il refusa d'arrêter le roi de Navarre, la reine mère, le chancelier, le cardinal de Tournon, les Gondi, Ruggieri et Birague, en objectant le soulèvement qui suivrait des mesures si violentes. Il subordonna les projets de son frère à la vie de François II.

Le plus profond silence régnait dans la chambre du roi. Catherine, accompagnée de madame de Fiesque, vint au bord du lit et contempla son fils d'un air dolent admirablement joué. Elle se mit son mouchoir sur les yeux et alla dans l'embrasure de la croisée, où madame de Fiesque lui apporta un siège. De là, ses yeux plongeaient sur la cour.

11 avait été convenu entre Catherine et le cardinal de Tournon que, si le connétable entrait heureusement en ville, le cardinal viendrait accompagné des deux Gondi, et qu'en cas de malheur, il serait seul. A neuf heures du matin, les deux princes lorrains, suivis de leurs gentilshommes qui restèrent dans le salon, se montrèrent chez le roi; le capitaine de service les avait avertis qu'Ambroise Paré venait d'y arriver avec Chapelain et trois autres médecins suscités par Catherine, qui tous haïssaient Ambroise.

Dans quelques instants, la grande salle du bailliage offrit absolument le même aspect que la salle des gardes à Blois, le jour où le duc de Guise fut nommé lieutenant général du royaume, et où Christophe fut mis à la torture, à cette différence près, qu'alors l'amour et la joie remplissaient la chambre royale, que les Guise triomphaient : tandis que le deuil et la mort y régnaient, et que les Lorrains sentaient le pouvoir leur glisser des mains. Les filles

des deux reines étaient en deux camps à chaque coin de la grande cheminée, où brillait un énorme feu. La salle était pleine de courtisans. La nouvelle répandue, on ne sait par qui, d'une audacieuse conception d'Ambroise pour sauver les jours du roi, amenait tous les seigneurs qui avaient droit d'entrer à la cour. L'escalier extérieur du bailliage et la cour étaient pleins de groupes inquiets. L'échafaud dressé pour le prince en face du couvent des Récollets étonnait toute la noblesse. On causait à voix basse, et les discours offraient, comme à Blois, le même mélange de propos sérieux, frivoles, légers et graves. On commençait à prendre l'habitude des troubles, des brusques révolutions, des prises d'armes, des rébellions, des grands événements subits qui marquèrent la longue période pendant laquelle la maison de Valois s'éteignit, malgré les efforts de la reine Catherine. 11 régnait un profond silence à une certaine distance autour de la porte de la chambre du roi, gardée par deux hallebardiers, par deux pages et par le capitaine de la garde écossaise. Antoine de Bourbon, emprisonné dans son hôtel, y apprit, en s'y voyant seul, les espérances de la cour, et fut accablé par la nouvelle des apprêts faits pendant la nuit pour l'exécution de son frère.

Devant la cheminée du bailliage était Tune des plus belles et des plus grandes figures de ce temps, le chancelier de l'Hôpital, dans sa simarre rouge à retroussis d'hermine, couvert de son mortier, suivant le privilège de sa charge. Cet homme courageux, en voyant des factieux dans ses bienfaiteurs, avait épousé les intérêts de ses rois, représentés par la reine mère ; et, au risque de perdre la tête, il était allé se consulter avec le connétable, à Écouen; personne n'osait le tirer de la méditation où il était plongé. Robertet, le secrétaire d'État, deux maréchaux de France, Vieilleville et Saint-André, le garde des sceaux, formaient un groupe devant le chancelier. Les courtisans ne riaient pas précisément ; mais leurs discours étaient malicieux, et surtout chez ceux qui ne tenaient pas pour les Guise.

Le cardinal avait enfm saisi l'Écossais Stuart, l'assassin du président Minard, et faisait commencer son procès à Tours. Il gardait également, dans le château dQ Blois et dans celui de Tours, un assez bon nombre de gentilshommes compromis, pour inspirer une

sorte de terreur à la noblesse, qui ne se terrifiait point, et qui retrouvait dans la Réformation un appui pour cet amour de révolte inspiré par le sentiment de son égalité primitive avec le roi. Or, les prisonniers de Blois avaient trouvé moyen de s*évader, et, par une singulière fatalité, les prisonniers de Tours venaient d'imiter ceux de Blois.

— Madame, dit le cardinal de Ghâtillon à madame de Fiesque, si quelqu'un s'intéresse aux prisonniers de Tours, ils sont en grand danger.

Eq entendant cette phrase, le chancelier tourna la tête vers le groupe des filles de la reine mère.

— Oui, le jeune Desvaux, l'écuyer du prince de Condé, qu'on retenait à Tours, vient d'ajouter une amère plaisanterie à sa fuite. Il a, dit-on, écrit à MM. de Guise ce petit mot :

(( Nous avons appris l'évasion de vos prisonniers de Blois; nous en avons été si fâchés, que nous nous sommes mis à courir après eux; nous vous les ramènerons dès que nous les aurons arrêtés. »

Quoique la plaisanterie lui allât, le chancelier regarda M. de Ghâtillon d'un air sévère. On entendit en ce moment des voix s'élevant dans la chambre du roi. Les deux maréchaux, Robertet et le chancelier s'approchèrent, car il ne s'agissait pas seulement pour le roi de vie et de mort; toute la cour était dans le secret du danger que couraient le chancelier, Catherine et ses adhérents. Aussi le silence qui se ût alors fut-il profond. Ambroise avait examiné le roi, le moment lui semblait propice pour son opération ; si elle n'était pratiquée, François II pouvait mourir de moment en moment. Aussitôt que MM. de Guise furent entrés, il avait expliqué les causes de la maladie du roi, il avait démontré que, dans ce cas extrême, il fallait le trépaner, et il attendait l'ordre des médecins.

— Percer la tête de mon fils comme une planche, et avec cet horrible instrument! s'écria Catherine de Médicis, maître Ambroise, je ne le souffrirai pas.

Les médecins se consultaient; mais les paroles de Catherine furent prononcées si haut, que, selon son intention, elles allèrent au delà de la porte.

— Mais, madame, s'il n'y a plus que ce moyen de salut? du Marie Sluart en pleurant.

— Ambroise, s'écria Catheiine, songez que votre tête répond de celle du roi.

— Nous nous opposons au moyen que propose maître Ambroise. dirent les trois médecins. On peut sauver le roi en injectant l'oreille d'un remède qui attirerait les humeurs par ce canal.

Le grand maître, qui étudiait le visage de Catherine, alla mdain à elle, et l'emmena dans l'embrasure de la croisée.

— Madame, lui dit-il, vous voulez la mort de votre enfant, vols êtes d'accord avec nos ennemis, et cela depuis Blois. Ce malin, It conseiller Viole a dit au fils de votre pelletier que le prince de Condé allait avoir la tête tranchée. Ce jeune homme, quiduran: sa question avait nié toute relation avec le prince de Condé, lui a fait un signe d'adieu quand il a passé devant la croisée de s): cachot. Vous avez vu votre malheureux complice à la question avei* une royale insensibilité. Vous voulez aujourd'hui vous opposer au salut de votre fils aîné. Vous nous feriez croire que la mortd': dauphin, qui a mis la couronne sur la tête du feu roi, n'a pas été naturelle, et que Montecuculli était votre...

— Monsieur le chancelier! cria Catherine, sur un signe de laqueli: madame de Fiesque ouvrit la porte à deux battants.

L'audience aperçut alors le spectacle de la chambre royale : îe petit roi livide, la figure éteinte, les yeux sans lumière, mais Ik^ gayant le mot Marie et tenant la main de la jeune reine qiii pleurait; la duchesse de Guise debout, effr^yée de l'audace de Cathe rine; les deux princes lorrains, inquiets également, mais aux ci-? de la reine mère, et décidés à la faire arrêter par Maillé-Brti' : enfin, le grand Ambroise Paré, assisté du médecin du roieiqi tenait ses instruments sans oser pratiquer son opération, p^^"' laquelle un grand calme était aussi nécessaire que Papprobati : des médecins.

— Monsieur le chancelier, dit Catherine, MM. de Guise veukij: autoriser sur la personne du roi une opération étrange. AmbroL^' offre de lui percer la tête. Moi, comme la mère, comme faisais partie du conseil de régence, je proteste contre ce qui mesembl un crime de lèse-majesté. Les trois médecins sont pour une iojec-

tion qui me semble tout aussi efficace et moins dangereuse que le sauvage procédé d'Ambroise.

Sur ces paroles, il y eut une rumeur lugubre. Le cardinal laissa pénétrer le chancelier, et ferma la porte.

— Mais je suis lieutenant général du royaume, dit le duc de Guise, et vous saurez, moni^ieur le chancelier, qu'Ambroise, chirurgien du roi, répond de sa vie.

— Ahî les choses vont ainsi! s'écria le grand Ambroise Paré; eh bien, voici ce que j'ai à faire.

Il étendit le bras sur le lit.

— .Cette couche et le roi sont à moi, reprit-il. Je me fais seul maître et seul responsable, je connais les devoirs de ma charge, j'opérerai le roi sans Tordre des médecins...

— Sauvez-le ! dit le cardinal, et vous serez le plus riche homme de France.

— Allez donc, dit Marie Stuart en pressant la main d' Ambroise.

— Je ne puis rien empêcher, dit le chancelier, mais je vais constater la protestation de madame la reine mère.

— Robertet ! s'écria le duc de Guise.

Quand Robertet fut entré, le lieutenant général du royaume lui montra le chancelier.

— Vous êtes chancelier de France à la place de ce félon, lui dit-il. Monsieur de Maillé, emmenez M. de l'Hôpital dans la prison du prince de Condé. — Quant à vous, madame, dit-il à Catherine, votre protestation ne sera pas reçue, et vous devriez songer que de semblables actes ont besoin d'être appuyés par des forces suffisantes. J'agis en sujet fidèle et loyal serviteur du roi François II, mon maître. — Allez, Ambroise, ajouta-t-il en regardant le chirurgien.

— r Monsieur de Guise, dit l'Hôpital, si vous usez de violence soit sur le roi, soit sur le chancelier de France, songez qu'il y a dans cette salle assez de noblesse française pour arrêter des traîtres.

— Oh ! messeigneurs, s'écria le grand chirurgien, si vous continuez ces débats, vous pouvez bien crier : « Vive le roi Charles IX! n car le roi François va mourir.

Catherine impassible regardait par la croisée.

— Eh bien, nous emploierons la force pour être les maîtres dans

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