‹ Œuvres complètes de H. de BalzacChapitre 34 sur 38 · scène · texte numérisé non relu

scène

— Sire, dit Laurent Ruggieri, vous m'avez demandé la vérité; mais, pour- vous la montrer toute nue, je dois vous faire sonder le prétendu puits, l'abîme d'où elle va sortir. Que le genlilhomme. que le poëte nous pardonne les paroles que le fils aîné de F Église pourrait prendre pour des blasphèmes ! Je ne crois pas que Dieu s'occupe des choses humaines...

Quoique bien résolu à garder une immobilité royale, Charles L\ ne put réprimer un mouvement de surprise.

— Sans cette conviction, je n'aurais aucune foi dans ToBuvre miraculeuse à laquelle je me suis voué; mais, pour la poursuivre, il faut y croire ; et, si le doigt de Dieu mène toute chose, je suis un fou. Que le roi le sache donc! il s'agit d'une victoire à remporter suf la marche actuelle de la nature humaine. Je suis alchimiste, sire. Mais ne pensez pas comme le vulgaire, que je chercha à faire de l'or! La composition de l'or n'est pas le but, mais un accident de nos recherches ; autrement, notre tentative ne s'appellerait pas le GRAND OEUVRE ! Le grand œuvre est quelque chose de plus hardi que cela. Si donc j'admettais aujourd'hui la présence de Dieu dans la matière, à ma voix, la flamme des fourneaux allumi-^ depuis des siècles s'éteindrait demain. Mais nier l'action directe dt» Dieu, n'est pas nier Dieu, ne vous y trompez pas. Nous pla<^}ii5 l'auteur de toute chose encore plus haut que ne le rabaissent les religions. N'accusez pas d'athéisme ceux qui veulent rimmonaliu\ À l'exemple de Lucifer, nous jalousons Dieu, et la jalousie atteste un violent amour! Quoique cette doctrine soit la base de nos travaux, tous les adeptes n'en sont pas imbus. Gosme, dit le vieillard en montrant son frère, Cosme est dévot; il paye des messes pour le repos de l'âme de notre père, et il va les entendre. L* astrologue de votre mère croit à la divinité du Christ, à l'imniaculée conception, à la transsubstantiation ; il croit aux indulgences du pape, à l'enfer; il croit à une infinité de choses... Son heure n'est p35 encore venue! car j'ai tiré son horoscope, il mourra presque ccnte-

tenaire : il doit vivre encore deux règnes, et voir deux rois de France assassinés...

— Qui seront?... dit le roi.

— Le dernier des Valois et le premier des Bourbons, répondit Laurent. Mais Gosme partagera mes opinions. En eiïet, il est impossible d'être alchimiste et catholique, d'avoir foi au despotisme de l'homme sur la matière et à la souveraineté de l'esprit.

— Cosme mourra centenaire? dit le roi, qui se laissa aller à son terrible froncement de sourcils.

— Oui, sire, répondit avec autorité Laurent, il mourra paisiblement et dans son lit.

— Si vous avez la puissance de prévoir l'instant de votre mort, comment ignorez-vous le résultat qu'auront vos recherches? dit le roi.

Charles IX se prit à sourire d'un air de triomphe, en regardant Marie Touchet.

Les deux frères échangèrent un rapide coup d'œil de joie.

— Il s'intéresse à l'alchimie, pensèrent-ils alors, nous sommes sauvés !

— Nos pronostics s'appuient sur l'état actuel des rapports qui existent entre l'homme et la nature ; mais il s'agit précisément de changer entièrement ces rapports, répondit Laurent.

Le roi resta pensif.

— Mais, si vous êtes certains de mourir, vous êtes certains de votre défaite, reprit Chartes IX.

— Comme l'étaient nos prédécesseurs ! répondit Laurent en levant la main et la laissant retomber par un geste emphatique et solennel qui fut à la hauteur de sa pensée. Mais votre esprit a bondi jusqu'au bout de la carrière, il faut revenir sur nos pas, sire! Si vous ne connaissiez pas le terrain sur lequel est bâti notre édifice, vous pourriez nous dire qu'il va crouler, et juger la science cultivée de siècle en siècle par les plus grands d'entre les hommes comme la juge le vulgaire.

Le roi fit un signe d'assentiment.

— Je pense donc que cette terre appartient à Fhomme, qu'il en est le maître, et peut s'en approprier toutes les forces, toutes les substances. L'homme n'est pas une création immédiatement sortie

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