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des mains de Dieu, mais une conséquence du principe semé dans rinfîni de Téther où se produisent des milliers de créatures dont aucune ne se ressemble d'astre à astre, parce que les conditions de la vie y sont différentes. 'Oui, sire, le mouvement subtil que nous nommons la vie prend sa source au delà des mondes visibles; les créations se le partagent au gré des milieux dans lesquels elles se trouvent, et les moindres êtres y participent en en prenant tant qu'ils peuvent en prendre, à leurs risques et périls : à eux à se défendre contre la mort. L'alchimie est là tout entière. Si l'homme, l'animal le plus parfait de ce globe, portait en lui-même une portion de Dieu, il ne périrait pas, et il périt. Pour sortir de cette difficulté, Socrate et son école ont inventé l'âme. Moi, le successeur de tant de grands rois iQConnus qui ont gouverné cette science, je suis pour les anciennes théories contre les nouvelles; je suis pour les transformations de la matière que je vois, contre Fimpossible éternité d'une âme que je ne vois pas. Je ne reconnais pas le monde de l'âme. Si ce monde existait, les substances dont la magnifique réunion produit votre corps et qui sont si éclatantes dans madame, ne se sublimiseraient pas après votre mort pour retourner séparément chacune en sa case, Teau à l'eau, le feu au feu, le métal au métal, comme, quand mon charbon est brûlé, ses éléments sont revenus à leurs primitives molécules. Si vous prétendez que quelque chose nous survit, ce n'est pas nous; car tout ce qui est le moi actuel périt! Or, c'est le moi actuel que je veux continuer au delà du terme assigné à sa vie; c'est la transformation présente à laquelle je veux procurer une plus grande durée. Qooi! les arbres vivent des siècles, et les hommes ne vivraient que des années, tandis que les uns sont passifs et que les autres sont actifs; quand les uns sont immobiles et sans paroles, et que les autres parlent et marchent! Nulle création ne doit être ici-bas supérieure à la nôtre, ni en pouvoir ni en durée. Déjà nous avons étendu nos sens, nous voyons dans les astres! Nous devons pouvoir étendre notre vie ! Avant la puissance, je mets la vie. A quoi sert le pouvoir, si la vie nous échappe? U.n homme raisonnable ne doit pas avoir d'autre occupation que de chercher, non pas sTil est une autre vie, mais le secret sur lequel repose sa forme actueUe pour la continuer à son gré! Voilà le désir qui blanchit mes cheveux:
mais je marche intrépidement dans les ténèbres, en conduisant au combat les intelligences qui partagent ma foi. La vie sera quelque jour à nous!
— Mais comment? s'écria le roi en se levant avec brusquerie.
— La première condition de notre foi étant de croire que le monde est à Thomme, il faut m'octroyer ce point, dit Laurent
— Eh bien, soiti répondit Fimpatient Charles de Valois déjà fasciné.
— Eh bien, sire, en ôtant Dieu de ce monde, que reste-t-il? l'homme ! Examinons alors notre domaine. Le monde matériel est composé d'éléments, ces éléments ont eux-mêmes des principes* Ces principes se résolvent en un seul qui est doué de mouvement. Le nombre trois ^st la formule de la création : la matière^ le mouvement, le produit I
— La preuve? Halte-là I s*écria le roi.
— N'en voyez-vous pas les effets ? répondit Laurent Nous avons soumis à nos creusets le gland d'où doit sortir un chêne, aussi bien que l'embryon d'où doit sortir un homme ; il est résulté de ce peu de substance un principe pur auquel devait se joindre une force, un mouvement quelconque. A défaut d'un créateur, ce principe ne doit-il pas s'imprimer à lui-même les formes superposées qui constituent notre monde? car partout ce phénomène de vie est semblable. Oui, pour les métaux comme pour les êtres, pour les plantes comme pour les hommes, la vie commence par un imperceptible embryon qui.se développe lui-même. Il existe un principe primitif! surprenons-le au point où il agit sur lui-même, où il est un, où il est principe avant d'être créature, cause avant d'être effet, nous le verrons absolu, sans figure, susceptible de revêtir toutes les formes que nous lui voyons prendre. Quand nous serons face à face avec cette particule atomistique, et que nous en aurons saisi le mouvement à son point de départ, nous en connaîtrons la loi ; dès lors, maîtres de lui imposer la forme qu'il nous plaira, parmi toutes celles que nous lui voyons, nous posséderons l'or pour avoir le monde, et nous nous ferons des siècles de vie pour en jouir. Voilà ce que, mon peuple et moi, nous cherchons. Toutes nos forces, toutes nos pensées sont employées à cette recherche.
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rien ne nous en distrait. Une heure dissipée à quelque autre passion serait un vol fait à notre grandeur! Si jamais vous n*avez surpris un de vos chiens oubliant la béte et la curée, je n*ai jamais trouvé l'un de mes patients sujets diverti ni par une femme, ni par un intérêt cupide. Si Tadepte veut l'or et la puissance, ceue faim procède de nos besoins : il saisit une fortune, comme le chien altéré lape en courant un peu d'eau; parce que ses fouroeaui veulent un diamant à fondre ou des lingots à mettre en poudre. A chacun son travail I Celui-ci cherche le secret de la nature végétale, il épie la lente vie des plantes, il note la parité du mouvement dans toutes les espèces et la parité de la nutrition; il trouve que partout il faut le soleil, l'air et l'eau pour féconder et pour nourrir. Celui-là scrute le sang des animaux. Un autre étudie les lois du mouvement général et ses liaisons avec les révolutions célestes. Presque tous s'acharnent à combattre la nature intraitable du métal, car, si nous trouvons plusieurs principes en toutes choses, nous trouvons tous les métaux semblables à eux-mêmes dans leur^ moindres parties. De là l'erreur commune sur nos travaux. Vmezvous tous ces patients, ces infatigables athlètes, toujours vaincus, et revenant toujours au combat! L'humanité, sire! est derrière nous, comme le piqueur est derrièro votre meute. Elle nous crie : « Hâtez-vous! Ne négligez rien! Sacrifiez tout, même un homiDr. vous, qui vous sacrifiez vous-mêmes ! Hâtez-vous ! Abattez la tév^ et le bras à la mort, mon ennemie I » Oui, sire! nous sommes animés d'un sentiment qui embrasse le bonheur des génératioiis à venir. Nous avons enseveli un grand nombre d'hommes, et qu^^> hommes I morts à cette poursuite. En mettant le pied dans cette carrière, nous pouvons ne pas travailler pour nous-mêmes; niHL< pouvons périr sans avoir trouvé le secret ! et quelle mort est celle dr l'homme qui ne croit pas à une autre vie! Nous sommes de glorieux martyrs, nous avons l'égoîsme de toute la race en nos cœurs, Di)tJ5 vivons dans nos successeurs. Chemin faisant, nous découvrons des secrets dont nous dotons les arts mécaniques et libéraux. De ns fourneaux s'échappent des lueurs qui arment les sociétés d*indîi>tries plus parfaites. La poudre est issue de nos alambics, nous conquerrons la foudre. Il y a des renversements de politique dans nt-? veilles assidues.
— Serait-ce donc possible ? s'écria le roi, qui se dressa de nouveau dans sa chaire.
— Pourquoi non? dit le grand maître des nouveaux templiers. Tradidit mundum disputationibxis! Dieu nous a livré le monde. Encore une fois, entendez-le : l'homme est le maître ici-bas, et la matière est à lui. Toutes les forces, tous les moyens sont à sa disposition. Qui nous a créés? un mouvement. Quelle puissance entretient la vie en nous ? un mouvement. Ce mouvement, pourquoi la science ne le saisirait-elle pas? Rien ici-bas ne se perd, rien ne s'échappe de notre planète pour aller ailleurs ; autrement, les astres tomberaient les uns sur les autres ; aussi les eaux du déluge s'y trouvent-elles, dans leurs principes, sans qu'il s'en soit égaré une seule goutte. Autour de nous, au-dessous, Au-dessus, se trouvent donc les éléments d'où sont sortis les innombrables millions d'hommes qui ont foulé la terre avant et après le déluge. De quoi s'agit-il? de surprendre la force qui désunit; par contre, nous surprendrons celle qui rassemble. Nous sommes le produit d'une industrie visible. Quand les eaux ont couvert notre globe, il en est sorti des hommes qui ont trouvé les éléments de leur vie dans l'enveloppe de la terre, dans l'air et dans leur nourriture. La terre et l'air possèdent donc le principe des transformations humaines, elles se font sous nos yeux, avec ce qui est sous nos yeux ; nous pouvons donc surprendre ce secret, en ne bornant pas les efforts de cette recherche à un homme, mais en lui donnant pour durée rhumanîté même. Nous nous sommes donc pris corps à corps avec la matière à laquelle je crois, et que moi, le grand maître de Tordre, je veux pénétrer. Christophe Colomb a donné un monde au roi d'Espagne; moi, je cherche un peuple éternel pour le roi de France I Placé en avant de la frontière la plus reculée qui nous sépare de la connaissance des choses, en patient observateur des atomes, je détruis les formes, je désunis les liens de toute combinaison, j'imite la mort pour pouvoir imiter la vie ! Enfin, je frappe incessamment à la porte de la création, et je frapperai jusqu'à mon dernier jour. Quand je serai mort, mon marteau passera en d'autres mains également infatigables,. de même que des géants inconnus me le transmirent. De fabuleuses images incomprises, semblables à celles de Prométhée, d'Ixion, d'Adonis, de Pan, etc., qui
Wt) ÉTUDES PHILOSOPHIQUES.
font partie des croyances religieuses en tout pays, en tout temp?, nous annoncent que cet espoir naquit avec les races humaines. La Chaldée, Tlnde, la Perse, TÉg^pte, la Grèce, les Maures se sont transmis le magisme, la science la plus haute parmi les science? occultes, et qui tient en dépôt le fruit des veilles de chaque gêm*ration. Là était le lien de la grande et majestueuse institution d^ Tordre du Temple. En brûlant les templiers, sire, un de vos pn*décesseurs n*a brûlé que des hommes, les secrets nous sont rest's. La reconstruction du Temple est le mot d'ordre d'une nation ign<>rée, races d'intrépides chercheurs, tous tournés vers l'Orient de la vie, tous frères, tous inséparables, unis par une idée, marqués a>i sceau du travail. Je suis souverain de ce peuple, le premier par élection et non par naissance. Je les dirige tous vers l'essence de la vie ! grand maître, rose-croix, compagnons, adeptes, nous suivons tous la molécule imperceptible qui fuit nos 'fourneaux, qui échappe encore à nos yeux; mais nous nous ferons des yeux enci>p plus puissants que ceux que nous a donnés la nature, nous attemdrons Tatome primitif, l'élément corpusculaire intrépidemeai cherché par tous les sages qui nous ont précédés dans cette chasse sublime. Sire, quand un homme est à cheval sur cet abîme, ei qu'il commande à des plongeurs aussi hardis que le sont mes frères, les autres intérêts humains sont bien petits; aussi ne sommes-nous pas dangereux. Les disputes religieuses et les débats politique^ sont loin de nous, nous sommes bien au delà. Quand on lutte avec la nature , on ne descend pas à colleter quelques hommes. D'ailleurs, tout résultat est appréciable dans notre science, nous pi>uvons mesurer tous les effets, les prédire; tandis que tout est oscillatoire dans les combinaisons où entrent les hommes et leurs intérêts. Nous soumettrons le diamant à notre creuset, nous ferons !e diamant, nous ferons Tor ! Nous ferons marcher, comme l'a f^it l'un des nôtres à Barcelone, des vaisseaux avec un peu d'eau et de feu ! Nous nous passerons du vent, nous ferons le vent, nous ferons la lumière, nous renouvellerons la face des empires par de D^^r velles industries! Mais nous ne nous abaisserons jamais à monter sur un trône pour y être géhennes par des peuples I
Malgré son désir de ne pas se laisser surprendre par les ruse^ florentines, le roi, de même que sa naïve maîtresse, était dtjà
saisi, enveloi^ dans les ambages et les replis de cette pompeuse loquacité de charlatan. Les yeux des deux amants attestaient l'éblouissement que leur causait la vue de ces richesses mystérieuses étalées; ils apercevaient comme une enfilade de souterrains pleins de gnomes en travail. Les impatiences de la curiosité dissipaient les défiances du soupçon.
— Mais alors, s* écria le roi, vous êtes de grands politiques qui pouvez nous éclairer.
— Non, sire, dit naïvement Laurent.
— Pourquoi ? demanda le roi.
— Sire, il n'est donné à personne de prévoir ce qui arrivera d'un rassemblement de quelques milliers d'hommes : nous, pouvons dire ce qu'un homme fera, combien de temps il vivra, s'il sera heureux ou malheureux; mais nous ne pouvons pas dire ce que plusieurs volontés réunies opéreront, et le calcul des mouvements oscillatoires de leurs intérêts est plus difficile encore, car les intérêts sont les hommes plus les choses ; seulement, nous pouvons, dans la solitude, apercevoir le gros de l'avenir. Le protestantisme qui vous dévore sera dévoré à son tour par ses conséquences matérielles, qui deviendront théories à leur jour. L'Europe en est aujourd'hui à la religion; demain, elle attaquera la royauté.
— Ainsi, la Saint-Barthélemi était une grande conception?...
— Oui, sire, car,' si le peuple triomphe, il fera sa Saint-Barthélemi ! Quand la religion et la royauté seront abattues, le peuple en viendra aux grands; après les grands, il s'en prendra aux riches. Enfin, quand l'Europe ne sera plus qu'un troupeau d'hommes sans consistance, parce qu'elle sera sans chefs, elle sera dévorée par de grossiers conquérants. Vingt fois déjà le monde a présenté ce spectacle, et l'Europe le recommence. Les idées dévorent les siècles comme les hommes sont dévorés par leurs passions. Quand l'homme sera guéri, l'humanité se guérira peut-être. La science est l'âme de l'humanité, nous en sommes les pontifes ; et qui s'occupe de l'âme, s'inquiète peu du corps.
— Où en êtes-vous? demanda le roi.
— Nous marchons lentement, mais nous ne perdons aucune de nos conquêtes.
— Ainsi, vous êtes le roi des sorciers? dit le roi piqué d'être si peu de chose en présence de cet homme.
L'imposant grand maître jeta sur Charles IX un regard qui le foudroya.
— Vous êtes le roi des hommes, et je suis le roi des idées, répondit le grand maître. D'ailleurs, ^'il y avait de véritables sorciers, vous ne les auriez pas brûlés, répondit-il avec une teinte d'ironie. Nous avons nos martyrs aussi.
— Mais par quels moyens pouvez-vous, reprit le roi, dresser des thèmes de nativité ? comment avez-vous su que Thomme veou près de votre croisée hier était le roi de France ? Quel pouvoir a per- . mis à l'un des vôtres de dire à ma mère le destin de ses trois fils?
Pouvez-vous, grand maître de cet ordre qui veut pétrir le inonde, pouvez-vous me dire ce que pense en ce moment la reine ma Hfnère ?
— Oui, sire.
Cette réponse partit avant que Cosme eût tiré la pelisse de son frère pour lui imposer silence.
— Vous savez pourquoi revient mon frère le roi de Pologne?
— Oui, sire.
— Pourquoi?
— Pour prendre votre place.
— Nos plus cruels ennemis sont nos proches, s'écria le roi, qui ^3 leva furieux et parcourut la salle à grands pas. Les rois n'ont ni frères, ni fils, ni mère. Coligny avait raison : mes bourreaux ne sont pas dans les prêches, ils sont au Louvre. Vous êtes des imposteurs ou des régicides! — Jacob, appelez Solern.
— Sire, dit Marie Touchet, les Ruggieri ont votre parole de gentilhomme. Vous avez voulu goûter à l'arbre de la science, ne vous plaignez pas de son amertume.
Le roi sourit en exprimant un amer dédain; il trouvait sa royautt^ matérielle petite devant l'immense royauté intellectuelle du vieux Laurent Ruggieri. Charles IX pouvait à peine gouverner la FYance ; le grand maître des rose-croix commandait à un monde intelligent et soumis.
— Soyez franc, je vous engage ma parole de gentilhomme que votre réponse, dans le cas où elle serait l'aveu d'effrovables crimes.
sera comme si elle n'eût jamais été dite, reprit le roi. Vous occupezvous des poisons?
— Pour connaître ce qui fait vivre, il faut bien savoir ce qui fait mourir.
— Vous possédez le secret de plusieurs poisons?
— Oui, sire, mais par la théorie et non par la pratique; nous les connaissons sans en user.
— Ma mère en a-t-elle demandé ? dit le roi qui haletait.
— Sire, répondit Laurent, la reine Catherine est trop habile pour employer de semblables moyens. Elle sait que le souverain qui se sert de poison périt par le poison; les Borgia, de même que Bianca, la grande duchesse de Toscane, offrent un célèbre exemple des dangers que présentent ces misérables ressources. Tout se sait à la cour. Vous pouvez tuer un pauvre diable, et alors à quoi bon l'empoisonner? Mais s'attaquer aux gens en vue, y a-t-il une seule chance de secret ? Qui tira sur Coligny, ce ne pouvait être que vous, ou la reine, ou les Guise. Personne ne s'y est trompé. Croyez-moi, l'on ne se sert pas deux fois impunément du poison en politique. Les princes ont toujours des successeurs. Quant aux petits, si, comme Luther, ils deviennent des souverains par la puissance des idées, on ne tue pas leurs doctrines en se débarrassant d'eux. La reine est de Florence, elle sait que le poison ne peut être que l'arme des vengeances personnelles. Mon frère, qui ne l'a pas quittée depuis sa venue en France, sait combien madame Diane lui a donné de chagrin; elle n'a jamais pensé à la faire empoisonner, olle le pouvait ; qu'eût dit le roi votre père ? jamais femme n'a été plus dans son droit, ni plus sûre de l'impunité. Madame de Valeniinois vit encore.
— Et les envoûtements? reprit le roi.
— Sire, dit Cosme, ces choses sont si véritablement innocentes, <jue, pour satisfaire d'aveugles passions, nous nous y prêtons, comme les médecins qui donnent des pilules de mie de pain aux malades imaginaires. Une femme au désespoir croit qu'en perçant le cœur d'un portrait, elle amène le malheur sur la tête de l'infidèle qu'il représente. Que voulez-vous I c'est nos impôts.
— Le pape vend des indulgences, dit Laurent Ruggieri en souriant.
— Ma mère a-t-elle pratiqué des envoûtements?
— A quoi bon des moyens sans vertu à qui peut tout?
— La reine Catherine pourrait-elle vous sauver en ce moment? dit le roi d'un air sombre.
— Mais nous ne sommes pas en danger, sire, répondit tranquillement Laurent Ruggieri. Je savais, avant d'entrer dans cette maison, que j'en sortirais sain et sauf, aussi bien que je sais les mauvaises dispositions dans lesquelles sera le roi envers moa frvre, d'ici à peu de jours; mais, s'il court quelque péril, il en triomphen. Si le roi règne par l'épée, il règne aussi par la justice! ajoata-t-il en faisant allusion à la célèbre devise d'une médaille frappée pour
• Charles IX.
— Vous savez tout, je mourrai bientôt, voilà qui est bien, rej^i le roi, qui cachait sa colère sous une impatience fébrile; mais comment mourra mon frère, qui, selon vous, doit être le roi Henri 111?
— De mort violente.
— Et M. d'Alençon?
— Il ne régnera pas.
— Henri de Bourbon régnera donc?
— Oui, sire.
— Et comment mourra-t-il?
— De mort violente.
— Et, moi mort, que deviendra madame? demanda le roi od montrant Marie Touchet.
— Madame de Belleville se mariera, sire.
— Vous êtes des imposteurs ! — Renvoyez-les, sire I dit Manu Touchet.
— Ma mie, les Ruggieri ont ma parole de gentilhomme, repri: le roi en souriant. — Marie aura-t-elle des enfants?
— Oui, sire, madame vivra plus de quatre-vingts ans.
— Faut-il les faire pendre ? dit le roi à sa maîtresse. — Et mon fils le comte d'Auvergne? dit Charles IX en allant le chercher.
— Pourquoi lui avez-vous dit que je me marierais? dit Marie Touchet aux deux frères pendant le moment où ils furent seuls.
— Madame, répondit Laurent avec dignité, le roi nous a sommés de dire la vérité, nous la disons.
— Est-ce donc vrai? fit-elle.
— Aussi vrai qu'il est vrai que le gouverneur d'Orléans vous aime à en perdre la tête.
— Mais je ne l'aime point, s'écria-t-elle.
— Cela est vrai, madame, dit Laurent ; mais votre thème affirme que vous épouserez l'homme qui vous aime en ce moment.
— Ne pouviez-vous mentir un peu pour moi? dit-elle en souriant, car si le roi croyait à vos prédictions I
— N'est-il pas nécessaire aussi qu'il croie à notre innocence? dit Cosme en jetant à la favorite un regard plein de finesse. Les précautions prises envers nous par le roi nous ont donné lieu de penser, pendant le temps que nous avons passé dans votre jolie geôle, que les sciences occultes ont été calomniées auprès de lui.
— Soyez tranquilles, répondit Marie, je le connais, et ses défiances sont dissipées.
— Nous sommes innocents, reprit fièrement le grand vieillard.
— Tant mieux, dit Marie, car le roi fait visiter en ce moment vo^re laboratoire, vos fourneaux et vos fioles par des gens experts.
Les deux frères se regardèrent en souriant.
Marie Touchet prit pour une raillerie de l'innocence ce sourirequi signifiait : « Pauvres sots, croyez-vous que, si nous savons fabriquer des poisons, nous ne savons pas où les cacher? »
— Où sont les gens du roi? demanda Cosme.
— Chez René, répondit Marie.
Cosme et Laurent jetèrent un regard par lequel ils échangèrent une même pensée : u L'hôtel de Soissons est inviolable I »
Le roi avait si bien oublié ses soupçons, que, quand il alla prendre son fils, et que Jacob l'arrêta pour lui remettre un billet envoyé par Chapelain, il l'ouvrit avec la certitude d'y trouver ce que lui mandait son. médecin touchant la visite de l'officine, où tout ce qu'on avait trouvé concernait uniquement l'alchimie.
— Vivra-t-il heureux? demanda le roi en présentant son fils aux deux alchimiste^.
— Ceci regarde Cosme, fit Laurent en désignant son frère. Cosme prit la petite main de l'enfant, et la regarda très-attentivement.
— Monsieur, dit Charles IX au vieillard, si vous avez besoin de
nier Tesprit pour croire à la possibilité de votre entreprise, expliquez-moi comment vous pouvez douter de ce qui fait votre puissance. La pensée que vous voulez annuler est le flambeau qui éclaire vos recherches. Ah ! ah I n'est-ce pas se mouvoir et nier le mouvement? s'écria le roi, qui, satisfait d'avoir trouvé cet argument, regarda triomphalement sa maîtresse*
— La pensée, répondit Laurent Ruggieri, est l'exercice d'un sens intérieur, comme la faculté de voir plusieurs objets et de percevoir leurs dimensions et leur couleur est un effet de notre vue. Ceci n'a rien à faire avec ce qu'on prétend d'une autre vie. La pensée esi une faculté qui cesse même de notre vivant avec les forces qui la produisent.
— Vous êtes conséquents, dit le roi surpris. Mais l'alchimie est une science athée.
— Matérialiste, sire, ce qui est bien différent. Le matérialisme est la conséquence des doctrines indiennes, transmises par les mystères d'Isis à la Chaldée et à l'Egypte, et reportées en Grèce par Pythagore, l'un des demi-dieux de l'humanité : sa doctrine des transformations est la mathématique du matérialisme, la loi vivante de ses phases. Â chacune des différentes créations qui composent la création terrestre, appartient le pouvoir de retarder le mouvement qui l'entraîne dans une autre.
— L'alchimie est donc la science des sciences I s'écria Charles I\ enthousiasmé. Je veux vous voir à l'œuvre...
— Toutes les fois que vous le voudrez, sire; vous ne serez pas plus impatient que la reine votre mère...
— Ah ! voilà donc pourquoi elle vous aime tant I s'écria le roi.
— La maison de Médicis protège secrètement nos recherches depuis près d'un siècle.
— Sire, dit Gosme, cet enfant vivra près de cent ans; il aura des traverses, mais il sera heureux et honoré, comme ayant dans ses veines le sang des Valois...
— J'irai vous voir, messieurs, dit le roi redevenu de bonne humeur. Vous pouvez sortir.
Les deux frères saluèrent Marie et Charles IX, et se retirèreni. Ils descendirent gravement les degrés, sans se regarder ni se parler; ils ne se retournèrent même point vers les croisées quand ils
furent dans la cour, certains que Toeil du roi les épiait : ils aperçurent en effet Charles IX à la fenêtre quand ils se mirent de côté pour passer la porte de la rue. Lorsque ralchimiste et l'astrologue furent dans la rue de l'Autruche, ils jetèrent les yeux en avant et en arrière d'eux, pour voir s'ils n'étaient pas suivis ou attendus; ils allèrent jusqu'aux fossés du Louvre sans se dire une parole; mais, là, se trouvant seuls, Laurent dit à Cosme, dans le florentin de ce temps :
— Affb (TJddio ! como le ahbiamo infinocchiato ! ( Pardieu ! nous l'avons joliment entortillé! )
— Gran mercés! a lui sta di spartqjarsi.,, (Grand bien lui fasse! c'est à lui de s'en dépêtrer!), dit Cosme. Que la reine me rende la pareille, nous venons de lui donner un bon coup de main.
Quelques jours après cette scène, qui frappa Marie Touchet autant que le roi, pendant un de ces moments où l'esprit est en quelque sorte dégagé du corps par la plénitude du plaisir, Marie s'écria :
— Charles, je m'explique bien Laurent Ruggieri; mais Cosme n'a rien dit.
— C'est vrai, dit le roi surpris de cette lueur subite, il y avait autant de vrai que de faux dans leurs discours. Ces Italiens sont déliés comme la soie qu'ils font.
Ce soupçon explique la haine que manifesta le roi contre Cosme lors du jugement de la conspiration de la Mole et Coconnas : en le trouvant un des artisans de cette entreprise, il crut avoir été joué par les deux Italiens, car il lui fut prouvé que l'astrologue de sa mère ne s'occupait pas exclusivement des astres, de la poudre de projection, et de l'atome pur. Laurent avait quitté le royaume.
Malgré l'incrédulité que beaucoup de gens ont en ces matières, les événements qui suivirent cette scène confirmèrent les oracles portés par les Ruggieri. Le roi mourut trois mois après.
Le comte de Gondi suivit Charles IX au tombeau, comme le lui avait dit son frère le maréchal de Retz, l'ami des Ruggieri, et qui croyait à leurs pronostics.
Marie Touchet épousa Charles de Balzac, marquis d'Entragues, gouverneur d'Orléans, de qui elle eut deux filles. La plus célèbre de ces filles, sœur utérine du comte d'Auvergne, fut maîtresse
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d'Henri IV, et voulut, lors de la conspiration de Biroa, mettre son frère sur le trône de France, en en chassant la maison de Bourbon.
Le comte d'Auvergne, devenu duc d'Angoulême, vit le règne de Louis XIV. Il battait moimaie dans ses terres, en altérant les titres; mais Louis XIV le laissait faire, tant il avait de respect pour le sang des Valois.
Cosme Ruggieri vécut jusque sous Louis XIII, il vit la chuie de la maison de Médicis en France, et la chute des Coacini. L'histoire a pris soin de constater qu'il mourut athée, c'est-à-dire matérialiste.
La marquise d'Entragues dépassa l'âge de quatre-vingts ans.
Laurent et Cosme ont eu pour élève le fameux comte de Saint- Germain, qui fit tant de bruit sous Louis XV. Ce célèbre alchimiste n'avait pas moins de cent trente ans, l'âge que certains bîographQs donnent à Marion de Lorme. Le comte pouvait savoir par les Ruggieri les anecdotes sur la Saint-Barthélemi et sur le règne des Valois, dans lesquelles il se plaisait à jouer un rôle en les racontant à la première personne du verbe. Le comte de Saint- Germain est le dernier des alchimistes qui ont le mieux expliqué cette science ; mais il n'a rien écrit. La doctrine cabalistique exposée dans cette Étude procède de ce mystérieux personnage.
Chose étrange! trois existences d'hommes, celle du vieillard de qui viennent ces renseignements, celle du comte de Saint-Germain et celle de Cosme Ruggieri, suffisent pour embrasser l'histoire européenne depuis François l^^ jusqu'à Napoléon. Il n'en faut que cinquante semblables pour remonter à la première période connue du monde. <( Que sont cinquante générations, pour étudier les mystères de la vie? » disait le comte de Saint-Germain.
Paris, novembre- décembre 1836.