‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 2)Chapitre 19 sur 72 · ÉTUDE SUR HORACE · texte numérisé non relu

ÉTUDE SUR HORACE

Je me propose d'étudier dans Horace Thomme et Técrivain, et dans Técrivain le poëte lyrique, le satirique, le moraliste surtout : car, sous les formes variées des œuvres d*Horace, il y a partout le même fond de morale, qui nous explique mieux que tout le reste le caractère et le génie du poëte. Commençons par ses œuvres lyriques.

Il est heureux que, pour étudier et traduire les hommes, il ne soit pas nécessaire de définir les choses : s*il avait fallu définir la poésie lyrique, Horace n'aurait pas été cent fois traduit, et je n'essayerais pas, en l'étudiant, de répéter ici ce qui a été dit cent fois avant moi. La poésie lyrique est une de ces choses qu'on ne croit pas avoir besoin d'expliquer, quoiqu'elle serve à désigner les œuvres les plus différentes. Elle est comme le rendez-vous des esprits les plus opposés sur tous les points de l'espace, à tous les moments de l'histoire, malgré les plus grandes diversités de mœurs, de religion, de gouvernement. Comme le Panthéon antique, c'est un temple aux cent portes, ouvert à tous les hommes dont l'imagination a régné sur le monde , aux prophètes hébreux comme aux élégiaques païens, aux chansons d'Ânacréon comme aux hymnes du christianisme , aux poésies sacerdotales qui fondent les religions comme aux poésies panthéistes qui les détruisent, aux lyriques législateurs comme aux lyri-

1. La première moitié de cette étude avait paru en 1850, à la tête de la traduction en vers des œuvres lyriques d'Horace, par H. Anquetil. Elle fut complétée plus tard par Fauteur et placée, sous cette forme définitive, à la tête d'une traduction des œuvres complètes d'Horace, empruntée à la collection Panckoucke, et publiée par MM. Garnier frères en 1856.

{Note de l'éditeur,)

ques révolutionnaires, à ceux qui jadis ont gouverné les républiques comme à ceux que la sagesse antique en voulait bannir. La poésie lyrique est la patrie de tous les poètes ; c'est sous son nom que s'abritent toutes les grandeurs et toutes les grâces , toutes les faiblesses et toutes les folies de l'imagination poétique de l'homme. Ce nom, chacun de nous le prononce avec la confiance qu'il le comprend , et cela fait goûter davantage la pensée si consolante de Pascal : « Il y a des mots d'autant plus clairs qu'ils sont moins définis. > Depuis qu'il n'y a plus de lyre, la poésie lyrique est un de ces mots-là.

L'idée qu'on s'est faite de la poésie et du poète lyrique a dû varier beaucoup selon les temps et selon les hommes. Je voudrais rappeler ici deux de ces changements : l'un regarde les écrits, l'autre regarde les écrivains.

Aux époques appelées classiques, la poésie, c'est la traduction en beaux vers des idées raisonnables, c'est l'embellissement de la raison par le concours régulier de l'imagination et de la sensibilité : la raison commande en souveraine, les autres ne font qu'obéir. C'est là le caractère de notre ancienne littérature, c'est celui de la littérature romaine. L'esprit romain est essentiellement raisonnable comme le nôtre ; aussi la poésie latine s'éloigne-t-elle beaucoup moins de l'éloquence que la poésie grecque, et Lucain n'est pas le seul dont Quintilien aurait pu dire : magis oratorihm quampoetis annumerandm. Beaucoup de prosateurs latins font des vers ; de grands orateurs sont de médiocres poètes, Cicéron par exemple, quoi qu'en puisse penser Voltaire. Son imagination, très-brillante en prose, quand elle sert de décoration à la raison, pâlit et s'efface en poésie, quand elle devrait resplendir de tout son éclat. On ne déplace pas comme on veut la hiérarchie des facultés de l'esprit. Lorsqu'elles ont pris leur rang, elles le gardent: dans l'orateur, l'imagination sujette ne se fait pas souveraine

avec bonne grâce; dans le poëte, Timagination souveraine ne devient pas suivante avec docilité et discipline.

Mais la poésie aussi a ses révolutions, et nos poètes contemporains ont émancipé l'imagination et la sensibilité du joug de la raison : il est même arrivé que les esclaves de la veille sont devenues les privilégiées du lendemain; cette indépendance de deux facultés, autrefois opprimées, constitue maintenant le génie lyrique, le vrai génie poétique de notre temps, qui du reste a produit des œuvres admirables , car telle est la vertu de la liberté , que ses excès mêmes ont leur grandeur. Sans doute les poètes ont été très-logiques dans leurs prétentions , quand ils ont revendiqué rindépendance absolue de Tinspiration poétique : la théorie de Tart pour Tart est, je crois, la vraie; mais il s'agit de savoir si Tart est dans la souveraineté capricieuse des deux facultés les plus mobiles de l'esprit, ou dans leur heureuse union avec la plus ferme et la plus solide. Si je pose cette question, c'est qu'Horace me paratt la résoudre. Nul plus que lui n'a possédé le grand art d'être à la fois lyrique et raisonnable; nul n'a su accorder dans un plus merveilleux équilibre les trois pouvoirs dç l'esprit, et laisser aux deux plus remuants un plus libre jeu sous la discipline exacte du plus sage et du plus fort; nul n'a été plus respecté du xviv siècle et plus aimé du nôtre, parce qu'il peut donner à la fois des leçons de raison à l'école du bon sens , et des leçons d'imagination à l'école de la fantaisie; nul ne nous enseigne mieux à mesurer le chemin qu'a parcouru la poésie lyrique, quand, du haut de ces arcs de triomphe que se sont à leur tour dressés nos poètes, nous tournons nés yeux vers ce monument plus éternel que l'airain, monunientum xre perennius^ qu'ont élevé ses mains.

Une seconde remarque, c'est qu'en même temps que l'idée qu'on se faisait de la poésie lyrique a changé.

Il 1G

ridée que lea poètes lyriques se faisaient d'eux-mêmes a changé également. Quand la raison était reine au logis , le poète s'arrangeait pour vivre heureux, s'il pouvait; pour aimer, s'il était jeune; pour prier s'il était pieux; pour chanter, toujours :

Aimer, prier, chanter, voilà toute sa vie.

Mais quand, ainsi qu'on Ta dit,

La folle du logis en fut la souveraine ;

quand l'imagination et la sensibilité s'émancipèrent jusqu'à l'usurpation, le poète dut naturellement , non plus chanter et ptier^ mais régner par le droit que lui conféraient ces deux nouvelles reines du monde. A côté des vers d'Horace, la modeste abeille qui va butinant son miel sur les coteaux, l'homme des champs qui se croit un des heureux du monde, parce qu'il a une petite maison et un bon ami , tu me fecisti locupktem; le philosophe qui veut que personne n'étende des ailes plus grandes que son nid , majores nido pennas ; le poète qui, lorsqu'il a mis un instant le pied sur les cendres brûlantes de la politique , revient à la hâte sous la grotte de Vénus , Dionxo sub antro , pour recommencer ses chansons, lisez les vers d'un auteur moderne sur la fonction du poète :

Le poète en des jours impies Vient préparer des jours meilleurs :

n est l'homme des utopies, Les pieds ici, les yeux ailleurs. Etc.

Chose singulière! voilà le poète lyrique qui prétend redevenir ce qu'il fut au berceau de la civilisation : le confident des dieux, l'initiateur, l'hiérophante des sociétés théocratiques! Qu'aurait dit Montesquieu, s'il avait lu ces vers.

lui qui prétend, en parlant des poètes, que les Français enferment un certain nombre de fous dans des Petites- Maisons pour donner à croire que le reste ne l'est pas?

C'est après de pareils excès d'indiscipline dans la poésie et chez les poètes qu'on repose volontiers les yeux sur une poésie sans ambition, qui s'est toujours tenue sage, quoique si brillante et si hardie ; sur un poète homme de génie, qui a vécu modeste et simple , et n'a revendiqué pour lui que le bonheur d'une condition libre où il pût se livrer en paix à l'étude des hommes. C'est une lecture charmante que celle d'un poète lyrique qui n'a prétendu gouverner que luimême; d'un écrivain qui a mieux aimé obéir aux règles que d'en inventer, et qui , dans un genre où l'on se met si aisément hors de soi, n'a pas séparé le beau du simple ni Foriginal du naturel; d'un philosophe qui n'a pas été l'homme des utopies ; qui , tout en levant quelquefois les yeux aiUeurs, les a tournés vers ce monde avec bienveillance; qui s'est moqué doucement des hommes plus ridicules que méchants, et leur a donné les conseils d'un ami, non les oracles d'un prophète ; d'un politique enfin, si l'on peut appliquer ce nom à Horace, qui a vécu honnête homme dans un temps de révolution, qui a eu le courage de changer franchement d'opinion quand il a cru s'être trompé, qui a été une des inspirations, mais non un des agents d'Auguste ; qui a exercé une influence, mais n'a pas demandé de fonctions ; qui a prêché la concorde des opinions et la réconciliation des citoyens; qui, après avoir servi la liberté parce qu'il l'aimait, a servi l'autorité parce qu'il l'a cru nécessaire, et a passé de Brutus à Auguste , sans qu'on ait pu sérieusement l'accuser d'apostasie on d'ambition.

Octave était le neveu d'un homnie qui, dictateur temporaire d'une république mourante, voulut se faire empereur pour perpétuer son pouvoir et sauver la société. César

était tombé sur les marches du trAne, frappé par quelques républicains qui existaient encore; mais il ne suffit pas de donner à propos un coup de poignard et de faire une révolution pour savoir gouverner. Le vieux parti républicain se composait d'hommes honnêtes, mais incapables, et d*hommes capables, mais malhonnêtes. Brutus, un des plus grands cœurs qui aient honoré le monde, était un politique médiocre et un médiocre général; Cassius, plus habile, était moins estimé; quant à Gaton, ce qu'il avait su faire de mieux, c'était de mourir en lisant une page de Platon. Du reste, la république était perdue. Montesquieu a dit vrai : < Les républiques périssent par le luxe. > Le luxe avait tué les vieilles vertus romaines ; et les Romains n'étaient plus républicains que par leurs vices. Octave eut pour lui leur corruption, son nom, et surtout l'impuissance des derniers républicains. Avant et après son avé* nement, il eut soin de ménager les susceptibilités de l'opinion. Triumvir, il n'avait pris le pouvoir que sous le prétexte de continuer la république; empereur, il n'en prononçait le nom qu'avec respect. Le rapide affermissement d'Auguste, après la bataille d'Actium, prouve combien peu de racines la république conservait encore dans la société romaine. Le parti pompéien fut inoffensif et se tint à l'écart; les républicains, plus remuants, conspirèrent sans succès; Auguste régna, et Rome pacifiée retrouva sa grandeur.

Je voudrais retracer le rôle politique d'Horace sans donner dans un travers de notre temps, la manie de classer les morts parmi les partis qui divisent les vivants. C'est dans cette espèce de dictionnaire posthume à l'usage des générations ensevelies qu'on trouve rangés si spirituellement Corneille parmi les républicains, Fénelon parmi les libéraux, Voltaire parmi les démocrates; quant à Horace, on en fait un conservateur. Essayons, en nous préservant

d*un néologisme barbare, de raconter tout simplement ce qu'il fut.

Né sous une république, il fut républicain d'abord. La crainte d'un mattre , quel qu'il soit , n'est-elle pas toujours le commencement de la sagesse politique? Il étudiait à Athènes, quand la nouvelle du meurtre de César y parvint. Ce fut un long cri de joie : on se représentait la république délivrée, la liberté renaissant, leschatnesdu peuple brisées, l'autorité du sénat reconquise; car la jeunesse romaine d'Athènes, c'étaient généralement les fils des sénateurs. On lisait , on relisait avec enthousiasme cette page du Traité des Devoirs que Gicéron venait d'envoyer à son fils, compagnon du jeune Horace, et où l'auteur du Pro Marcello y le lendemain de la mort de César, proclamait comme un devoir l'assassinat du tyran. Horace vit les statues de Brutus et de Cassius dressées par l'enthousiasme de ses amis à câté de celles d'Harmodius et d'Aristogiton , et, quand Brutus traversa Athènes pour se rendre dans son gouvernement, le poète s'enrôla sous ses drapeaux, et prit le bouclier qu'il devait laisser à Philippes : il n'avait pas encore vingt-deux ans.

Quatre ans plus tard, il était présenté à Mécène, et le tribun de Brutus se préparait à chanter l'empereur Auguste. Ni sa gloire de poète ni sa réputation d'honnête homme n'ont souffert de ce changement aux yeux de la postérité. La postérité est sage et n'a point de gassion : elle.comprend qu'on puisse abjurer une opinion sans être un apostat. C'est surtout à l'égard des hommes qui ont vécu dans les temps de révolution qu'elle redresse le jugement des contemporains; elle relève la dignité humaine, que ceux-ci rabaissent toujours en s'obstinant à n'expliquer les conversions que par l'intérêt personnel. Elle tient compte de cette éducation soudaine et irrésistible que donnent les grands événements, et ne confond pas avec Fégoïsmedes

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petites Ames qui veulent conserver ou acquérir la sincérité, des esprits désintéressés qui ne cherchent , en se renouvelant, qu*un nouveau moyen de servir leur patrie. La postérité a donc été juste pour Horace : elle n'a point dit qu*il avait chanté Mécène et Auguste» après avoir combattu et composé des épigrammes contre eux, pour se faire une fortune ; elle n'a point dit qu'il avait vendu sa plume au pouvoir pour une terre dans la Sabine ou pour une maison à Tibur. Horace changea d'opinion, mais sans arrièrepensée , et surtout sans cette intolérance des néophytes contre leurs croyances passées, qui est le signe des apostasies véritables. H ne prit pas de service dans l'armée des triumvirs , comme beaucoup de ses compagnons d'armes; il ne renia jamais ses vieilles amitiés ; il rappela toujours avec reconnaissance le nom de Brutus, avec orgueil celui de Caton; il loua dans ses vers ceux de ses anciens amis qui restèrent les ennemis politiques d'Auguste : seulement, quand il vit la république perdue, il crut qu'on pouvait vivre sous un empereur sans essayer de le tuer ou sans se tuer soi-même: il n'était pas stoïcien, et ne désespérait pas de la vertu. Il pensa même que, si le souverain de Rome était un homme de génie, s'il rendait la paix à l'Italie déchirée, s'il refoulait les barbares, s'il respectait les lois, s'il pardonnait à ses ennemis, s'il effaçait à force de sagesse et de gloire tous les crimes du passé , lui poète pourrait sans rougir chanter la grandeur de l'empereur et le bonheur de Rome. Ce qui explique le mieux le changement d'Horace, c'est le génie d'Auguste. Auguste fut toutpuissant; mais chacun des privilèges qu'il s'arrogea fut moins une usurpation à son profit qu'un bienfait pour tout le monde, et la liberté n'y perdit pas ce qu'y gagna la grandeur de Rome. L'homme qui l'a le mieux jugé, c'est Saint- Évremond : « Auguste se fit appeler empereur pour conserver son autorité sur les légions, créer tribun pour

disposer du peuple, prince du sénat pour gouverner; mais 8*il réunit en sa personne tant de pouvoirs différents, il se chargea de divers soins, et il devint Tbomme des armées, du peuple et du sénat, quand il s'en rendit le âiattre. Le peuple ne fut moins libre que pour être moins séditieux; le sénat ne fut moins puissant que pour être moins injuste ; la liberté ne perdit que les maux qu'elle peut causer, rien du bonheur qu'elle peut produire. > Faut-il s'étonner qu'Horace ne soit pas resté républicain?

Auguste acquit donc, gr&ce à Mécène, un nouvel ouvrier de sa gloire ; mais Horace se fit quelque temps prier pour le devenir. De son ode à la Fortune, écrite l'année même où le sénat décerna le titre d'Auguste à Octave, et où l'empereur, prêt à abdiquer, ne garda le pouvoir que sur les instances du sénat, date le culte plus respectueux et plus assidu du poète. C'est un honneur pour Horace de ne s'être fait le poète d'Auguste que lorsque les Romains se firent véritablement ses sujets. Les dernières traces de la guerre civile et de la tyrannie étaient effacées : Horace put devenir l'ami de l'empereur sans trahir ses propres souvenirs; et, s'il est vrai qu'il choisit PoUion en même temps que Mécène pour le présenter au prince, le patronage d'un homme éminent qui ne voulut être d'aucun parti, et garda son indépendance inflexible entre la république éteinte et l'empire naissant, fut pour Horace la plus délicate et la plus fière des professions de foi ; ce fut le symbole de son double sentiment : affection pour le présent, respect fidèle pour le passé.

C'est avec cette réserve qu'Horace sut se prêter à l'empereur ; il ne se donna point à lui. Il refusa, par amour de la paix et de l'indépendance, et aussi par modestie, toutes les fonctions qui l'eussent mêlé aux affaires ; il ne voulut pas même être secrétaire d'Auguste, comme Racine et Boileau furent historiographes de Louis XIV. Toutes les

fois qu'en chantant il touche à ces grands sujets qui intéressaient alors le monde» poète lyrique, il semble demander pardon de s*étre élevé si haut, tenuis grandia. Il assiste au grand spectacle du règne d'Auguste et des destinées de Rome renaissante, comme le chœur de la tragédie antique aux destinées des héros : il chante les merveilles qui s'ac* complissent sous ses yeux, et qu'il explique en beaux vers à cette foule de spectateurs qui remplissent le monde ; il dirige Topinioh, comme le chœur dhrigeait les sentiments du public ému. De même que les héros, sans cesse mêlés aux dieux qui les persécutent ou les défendent, semblent .placés par ce commerce divin entre le ciel et la terre, et se confondent souvent aux yeux du chœur avec les divinités, Auguste, le fils de César et le descendant de Vénus, le protecteur de Rome et le protégé des dieux, semble dans Horace planer au-dessus des hommes et grandir jusqu'à l'apothéose: c'est l'Hercule de Sophocle, c'est le fils de Jupiter, qui, dépouillant sa nature mortelle, s'élève jus* qu'aux cieux.

Toutefois ce n'est là qu'une image du poète, et non pas un dogme politique : ne nous y trompons pas, Horace déifie Auguste, mais non pas le pouvoir absolu. On lui a reproché ces vers :

Regum timendorum in proprios grèges , Reges in ipsos imperium est Jovis.

Prétendre qu'Horace ait voulu faire par là de la monarchie terrestre une délégation de l'autorité divine, comme l'a fait Bossuet dans la Politiqxie tirée de VHistoire sainte^ c'est tomber dans une étrange erreur. Horace parle de l'égalité de tous les hommes devant la mort, des riches et des pauvres, des sujets et des rois, qui sont les pasteurs des peuples comme les dieux sont les pasteurs des rois : c'est une image, ce n'est pas une opinion. Horace n'est pas le poète du pouvoir

absolu. Après la guerre civile et la chute de la république dans le sang, il avait beau jeu pour immoler la liberté sur l'autel où il déifiait Auguste : il n'a point mis la main à ce sacrifice que viennent consommer d'ordinaire le lendemain des révolutions, dans la ferveur de leur repentir, les anciens amis de la liberté ; et de la même voix qui chante les louanges d'Auguste, il vante l'âme inflexible de Caton debout au milieu de l'univers subjugué. Il a cru que la liberté peut survivre à toutes les formes politiques ; il a mêlé ce qu'Auguste, avant Nerva, sut mêler dans le gouvernement, principatym ac libertatem, et ce qui devint trop souvent incompatible sous ses successeurs : res olim dissociabUes, Il n'attaque pas l'autorité du sénat, il ne calomnie pas les dispositions du peuple, et ne cherche pas à exciter les jalousies ou les défiances de l'empereur.

C'est un beau rôle que celui de conciliateur : s'il n'est pas le plus brillant en ce monde, où l'on estime plus la gloire que la vertu, il est le plus honnête, mais aussi le plus difficile : car il place celle de nos vertus qui est la plus désarmée en face de passions encore frémissantes. Ce fut le rôle d'Horace, Sa philosophie l'y portait comme son caractère : l'épicuréisme s'éloigne également de tous les excès ; aussi Horace s'efforce-t-il sans cesse de rallier au gouvernement d'Auguste et au séjour de Rome tous les mécontents. Le lieutenant d'Antoine, Munatius Plancus, serait bien fou de ne pas finir sa vie guerrière , la coupe à la main, sous les ombrages de Tibur; qu'il se confie à Teucer, le fondateur d'une Salamine nouvelle :

Nil desperandum Teucro duce et auspice Teucro,

et Munatius passe à César, dit Yellelus, transfugit ad Cxsarem. Licinius, un autre ami d'Antoine, revient d*Orient et trouve ses biens confisqués : Horace lui vante, non sans malice peut-être, les douceurs de la médiocrité, auream

medioerUakm. Licinius résiste: beau«fràre de Mécène, il conspire avec Cépion, et son crime lui coûte la yie. Horace Tavait averti : ferium summos fulmina montes. Dellius, Tancien soldat de Gassius et Tami de Gléopatre, pourrait, s*il était sage, jouir avant sa mort de ces gazons, de

Ces bois dont le silence et l'ombre sont à lui,

comme Ta dit M. de Lamartine dans un vers charmant, de ces ruisseaux murmurants, de ces couronnes de roses, de cette maison qu'attend l'impatience d'un héritier: car il faut mourir, et Dellius vivrait si bien sous la clémente autorité d'Auguste, si Dellius voulait oublier comme lui! Dellius oublia, vécut et retrouva le silence et l'ombre de ses bois. Un affranchi de Pompée, Grosphus, riche et trembleur, a peur de tout, d'une guerre sociale, d'un pillage peut-être, car, même sous l'empire, les Romains se rappellent Spartacus et le craignent encore; il veut quitter Rome, partir avec sa fortune pour les pays lointains. Pourquoi partir? pour sauver un or inutile? On vit si bien de peu ! Pour fuir l'inquiétude ?

Scandit âeratas vitiosa naves Cura, etc.

Grosphus ne quittera pas Rome. Lisez les odes à Torquatus, à Postume, à Quintius, à Thaliarque, et l'Épode : A mes amis, etc., partout vous verrez Horace prêcher la conûance, le courage, l'égalité d'&me qui fait supporter les revers, et cette sagesse qui permet de goûter les bienfaits d'un ordre nouveau, tandis que la vieillesse ridée ne vient pas nous avertir encore de la mort prochaine, que les roses sont si belles, les vins si vieux, et qu'un dieu nous rend le bonheur. Ainsi la philosophie est de moitié dans la politique d'Horace : Ëpicure achève ce qu'Auguste commence.

L'épicuréisme n'est pourtant pas pour Horace la philo-

Sophie de Tindifférence : on se tromperait si l'on voulait chercher dans régo'isme seul , lui donnftt-on le nom par lequel on adoucit d'ordinaire le reproche, le nom d'égoïsme aimable, le secret de sa conduite. Sans doute il n'a pu s'oublier tout à fait lui-même dans ses actions ; mais enfin qui s'oublie ? Il est certain qu'il a été intéressé au triomphe de l'ordre et de la paix par les douceurs de sa propre fortune. S'il eût perdu tous ses biens dans les guerres civiles, s'il n'eût trouvé pour les lui rendre ni protecteur ni ami, si ses vers ne lui eussent pas fait un nom, probablement il eût grossi le parti des mécontents ; mais qu'on montre donc un homme tellement détaché de lui-même, que dans ses opinions il ne puisse absolument rien entrer de sa situation personnelle. La nature humaine n'est pas ainsi faite, et il n'y a que les géomètres de la politique qui la considèrent comme une abstraction : ils croient opérer sur des idées, et ne se doutent pas qu'ils opèrent nécessairement sur des passions.

Horace a donc réglé sa conduite, non pas uniquement d'après ses intérêts personnels, mais d'après ses opinions, et, ce qui vaut mieux encore, d'après des opinions justes et généreuses : car tel est l'amour de la paix, quand un pays a souffert de l'anarchie et de la guerre civile. Qu'on lise, entre toutes les odes où éclate la passion d'Horace pour la paix, celle qu'il adresse à PoUion ; il est là tout entier : on y trouve le protégé reconnaissant d'Auguste, ingénieux à détourner sur la guerre elle-même le jugement sévère d'un historien qui menace de son arrêt les hommes qui l'ont faite; on y trouve l'homme habile qui, se rencontrant avec d'anciens adversaires sur le terrain commun delà paix publique, honore leur défaite et ménage leur orgueil; mais on y trouve aussi le bon citoyen à qui le souvenir de la patrie sanglante arrache un cri de douleur. Tel est Horace ; mais le monde est ainsi fait que, lorsqu'on voit un homme habile, on

se demande s*il est honnête. Aussi bien des soupçons ont offensé la mémoire du poète: et cependant, pour qui l'étudié, Horace n'a pas la servilité d'un écrivain mercenaire chargé d'être le héraut du pouvoir, mais la clairvoyante indépendance d'un esprit ouvert à toutes les idées élevées; quand il croit qu'une opinion est salutaire pour la société, il n'hésite pas à l$i défendre, même si c'est une opinion qu'il a combattue autrefois, et il s'expose sans frayeur au double reproche de s'être fait apostat pour rester courtisan. Les esprits incorruptibles, qui traitent avec un suprême dédain des hommes prêts à se réconcilier avec une religion qu'ils ont attaquée autrefois, parce qu'ils croient & cette religion quelque vertu pour guérir une société malade, trouveront qu'Horace fut un flamine très-digne de mépris. Horace a tenu la conduite de ces hommes qui, en face de la situation morale de leur pays, demandent du secours aux idées mêmes qu'ils ont combattues, au lieu de persévérer dans une rancune héroïque qui pourrait perdre leur pays, mais qui préserverait leur renommée. Horace avait négligé Jupiter, nous avons sa confession : Parcus deorum cultor cl infrequens. C'était la légèreté du jeune homme, c'était l'incrédulité moqueuse de l'épicurien. Qu'arrive-t-ilî Horace ne se borne pas au repentir; il prêche le respect des dieux, de leurs temples et de leurs autels; il montre les nations impies expirant dans le malheur, tandis que les peuples fidèles deviennent par la faveur des dieux les conquérants du monde (III, VI). L'impiété, c'est l'épée de Damoclès, qui, suspendue sur nos têtes, éloigne de nous la joie et le sommeil (III, i). Aussi l'empereur, qui est aussi le grand pontife, récompense les sentiments religieux d'Horace en le choisissant pour composer le Chant séculaire. C'est lui qui, par la bouche des vierges choisies et des chastes enfants, appellera les bienfaits des dieux sur la ville aux sept collines; c'est lui qui dira d'une voix attendrie à Diane et à Phébus : « Donnez

à la jeunesse un cœur pur, donnez à la vieillesse un doux repos, donnez à la race de Romulusla gloire et l'éternité. » Comment expliquer le scandale de cette conversion? Dira-t-on que les dieux ont fait tout exprès un miracle? Je sais que Jupiter a tonné par un ciel serein; un arbre est tombé et n'a point écrasé le poëte qui passait; un loup a fui devant lui, tandis qu'il se promenait en .rêvant. Mais ces prodiges sont-ils suffisants? Le P. Sanadon remarque, à propos d'une ode consacrée tout entière à la piété» qu'Horace avait alors cinquante-cinq ans : c'est une manière de rappeler qu'à un certain âge on se fait ermite. Mais pourquoi ne pas songer simplement qu'Horace ne fut jamais un impie? H n'a jamais dit avec Lucrèce : < La race des dieux, séparée de la terre, n'a pas besoin de nous, nihil indiga nostri; « il a gardé, au contraire, dans le fond du cœur la confiance poétique que les dieux veillent sur lui ; jamais il n'est tombé dans le scepticisme réfléchi qui entraîne la négation de toute croyance et qui fait rompre avec le ciel. H a été railleur et religieux to.ut ensemble, comme Aristophane et tant d'autres. Mais la raison mûrit, la réflexion vient, et quand on a le malheur d'assister aux grandes secousses du monde, quand on a vu ce long ébranlement des idées morales qui suit les révolutions dans la conscience des peuples, on se prend à respecter davantage, fût-on déiste et même épicurien, tout ce qui peut être pour une nation Taliment d'une foi sérieuse, et réprimer l'anarchie des opinions. Éclairé par la conduite d'Auguste, qui avait si bien compris la puissance morale d'une religion, Horace finit par dire des Romains ce qu'avait écrit Polybe (VI, lvi) : « Ce qui fait la supériorité des Romains, c'est l'opinion qu'ils ont des dieux ,> et par confondre la piété de Rome avec sa grandeur. Il sert ainsi les desseins de l'empereur, parce qu'ils sont conformes aux intérêts de Rome ; c'est un homme sage que l'expérience des temps malheureux a instruit, c'est un

ami de son pays qui travaille à lui rendre les principes qu'il a perdus; Pourquoi le croire servile et hypocrite plutâtque sincère et intelligent? Chose étrange! les hommes qui crient si fort contre l'apostasie, crient sans doute au nom de la vertu. Or, peut-on faire si peu d'honneur à la vertu que de la nier toujours, et de supposer le mal, quand on peut croire au bien î On a dit d'Horace qu'il avait été lui aussi un instrument de règne, instrvmentwn regni; j'accepte le mot comme un éloge : il a été l'ouvrier d'un des plus grands hommes de l'histoire, il a son humble part dans une œuvre immortelle.

S'il est vrai que tout se tient dans l'homme, la conduite d'Horace est l'éloge de sa philosophie. Sa philosophie est suspecte cependant : le nom d'épicurien est à peu près devenu synonyme de voluptueux et d'égoïste. Aujourd'hui surtout nous avons peu de bienveillance pour les hommes qui vivent couronnés de fleurs, et le siècle goûte médiocrement les douceurs impertinentes du système de l'oisiveté. Au xvm* siècle, les honnêtes gens, comme on disait, gfttés par la fortune et par la paix publique, pouvaient, en relisant le Mondain, se pénétrer avec délices de cette morale épicurienne, science élégante du bonheur, qui n'exigeait qu'un peu de richesse et beaucoup d'esprit. Mais quand la société a souffert et qu'elle souffre encore, l'épicuréisme est mesquin comme l'égoïsme et niais comme un non-sens : on ne se couche pas au bord des ruisseaux ou sous l'ombre des arbres pour chanter ou dormir, quand la terre tremble. L'épicuréisme a cessé d'être une manière honnête de vivre, le jour oJ!i Condorcet, s'empoisonnant, fit ses adieux au petit volume d'Horace qu'il portait toujours avec lui. Il y a encore des épicuriens, je le sais, parce qu'il y a des hommes à qui les incertitudes de l'avenir paraissent d'excellentes raisons pour jouir de la vie. Ne comptant guère sur le lendemain, ils profitent du jour; parles calamités publi-

ques, ils se démontrent la nécessité d'être heureux; ils cherchent le plaisir avec conviction, et se croient dçs sages, parce qu'ils sont égoïstes à propos. Si c'est là la sagesse, c'est la sagesse païenne tout au plus. Le christianisme aussi proclame la fragilité des biens de ce monde; mais, au lieu d'en conclure le plaisir à outrance, il en conclut le détachement absolu. Les épicuriens de notre temps sont des contemporains de Lucrèce : ils se sont endormis à quelque souper de Catulle, et ils se réveillent aujourd'hui la même coupe à la main, mais avec leur cœur éteint, leur philosophie ridée et leurs roses flétries.

Que le dédain qu'ils inspirent ne nous rende pas trop sévères pour Horace : vivant sous Auguste, il avait le droit d*être ce qu'il fut. On comprend d'ailleurs qu'avec le goût de modération qui fait le fond de son caractère, il ait, parmi les philosophies de son temps, choisi celle qui ressem* blait le moins à un excès. Le stoïcisme exagérait le devoir, le platonisme la spéculation; l'épicuréisme bien compris, sans le scepticisme absolu de Lucrèce et la mollesse d'Aristippe, faisait au corps et à l'esprit leur part, non toutefois sans une complaisance peu déguisée pour le premier. Le stoïcisme disait: «Abstiens-toi;* le platonisme : «Contemple;» l'épicuréisme: « Jouis.» De ces trois doctrines qui décomposaient l'homme, et dont aucune ne l'embrassait tout entier, la moins exclusive, la moins excessive surtout, c'était celle d'Ëpicure. Elle ne méconnaissait pas le devoir, puisqu'elle proclamait que, si le bonheur est la fin de l'homme, le bonheur ne peut être que dans la vertu : c'était la doctrine du plaisir tempérée par une définition. Le bonheur était le but; la vertu, le moyen. La vertu se trouvait abaissée sans doute, mais encore vaut-il mieux pour elle jouer le second rôle que de n'en point avoir. Il est vrai qu'on oubliait volontiers le moyen pour ne songer qu'à la fin. C'était là l'inconvénient de la philosophie du bonheur : on n'accepte

d*ell6 que le but qu'elle indique, on se réserve de choisir le f

chemin. Horace prit le bon, celui du mattre, la modération '

en toutes choses. Ce qui Tencourageait d'ailleurs à suivre cette route aplanie et charmante, c'étaient les ridicules des philosophes du devoir qu'il rencontrait sur sa route, marchant au but de la vie, l'œil farouche, la barbe hérissée, la besace à la main, et sur l'épaule le manteau troué d'An- J

tisthène (Sat. I,m). Le stoïcisme, a dit Montesquieu dans 1

une page admirable de Y Esprit des lois y n'outrait que les choses dans lesquelles il y a de la grandeur; cela est vrai. Mais cette frontière presque invisible qui sépare le sublime du ridicule, le stoïcisme la franchissait souvent. Horace l'admirait sincèrement, quand il restait en deçà; il le raillait sans pitié, quand il s'élançait au delà; et, en général, il se défiait d'une doctrine qui donne à l'homme plus d'ambition qu'il n'a de force. S'il n'a pas écrit la fable de la 6re* nouille qui crève pour avoir voulu trop s'enfler, il a raconté la Souris naissant de la montagne; il a recommandé, au nom d'Icare, de ne pas tomber du ciel.

L'excès des sévérités ne lui plaisait pas plus, du reste, que l'excès des prétentions. Horace ne peut comprendre qu'il n'y ait pas de milieu entre le vice et la vertu, que toutes les fautes soient égales, que tous les plaisirs soient coupables, et que l'idéal de la vie morale soit l'absence de toute passion, même des bonnes, comme l'idéal de la vie physi* que, le régime du pain et de l'eau. La Fontaine a dit du philosophe scythe qui faisait mourir son arbre en coupant indistinctement toutes les branches :

Ce Scythe exprime bien Un indiscret stoïcien.

Celui-ci retranche de l'âme Dësirs et passions, le bon et le mauvais, Jusqu'aux plus innocents souhaits.

Contre de telles gens, quant à moi, je réclame :

Us ôtent à nos cœurs le principal ressort ;

Us font cessef de vivre avant que Ton soit mort.

Horace ne disait pas autre chose aux Scythes de Rome, ces ombres de vivants, et se contentait d'émonder de son arbre les branches mauvaises ou parasites, afin qu'au lieu de mourir il fleurit. Il cultivait soigneusement les affections que les stQïciens purs étouffaient, et s'abandonnait, comme à des sentiments naturels, à celles que les plus sages d'entre eux prescrivaient comme des devoirs. Car, il faut le remarquer, les vertus stoïciennes sont plutôt des conceptions de l'esprit que des penchants du cœur; Sénéque arrive à la charité par la conception de l'égalité, Horace y arrive par l'humanité naturelle. Horace, comme Sénèque, attaque les riches de son temps, toujours avides de s'étendre et comblant la mer elle-même pour y bâtir leurs palais. Pendant que le riche envahit jusqu'aux ondes, le pauvre fuit de sa cabane avec ses dieux pénates dans son sein, traînant après lui sa femme et ses enfants demi-nus :

Pellitur paternes

Li sinu ferens deos

Et uxor et vir sordidosque natos. (Od. Il, xvm.)

C'est par ces images éloquentes qu'Horace plaide la cause éternelle du pauvre auprès du riche : c'est un cri de pitié qui s*échappe de son cœur, ce n'est point un raisonnement de son esprit.

Ce qu'Horace poursuit dans le stoïcisme, ce sont les violences qu'il fait à la nature; ce qu'il recherche dans l'épicuréisme, ce sont ses conformités avec elle : vivere naturx convenierUer. Quand Épicure s'en écarte, il abandonne Épicure et se proclame indépendant :

Nullius addictus jurare in verba magistri. J'ai dit qu'en religion il repousse l'athéisme; en morale,

il substitue à l'égoisme et à rindifféreace habituelle des épicuriens une sociabilité aimable, upe bieuveiUance sans banalité, car elle sait choisir, et par conséquent préférer; une tolérance commode pour les indifférents, un dévouement à l'épreuve pour ses ainis, enfin toutes les qualités d'un Philinte qui a du cœur, le Philinte de Molière sans Tépilogue de Fabre d'Ëglantine. En politique, les épicuriens sont à peine des citoyens; ils ne s'occupent pas des affaires publiques ; ils n'ont pas de patrie; la patrie, c'est où ils vivent bien : Horace aime à chanter la gloire de Rome, et la sert comme il peut. En un mot, sauf quelques faiblesses où il retombe quelquefois,

Nimc in Aristippi furtixa prscepta relabor,

il ne prend de l'épicuréisme que son précepte le plus général et le plus élevé, la conciliation du plaisir avec la vertu dans rintérôt du bonheur, et il rejette le reste, incrédulité ou ataraxie. C'est ainsi qu'il corrige l'hyperbole des doctrines en écoutant les instincts naturels, et qu'en lui l'homme tempère le philosophe : c'est ce qui fait sa force, c'est là le bienfait que liii accordent les 4ieux :

Vis consili expers piole mit sua ;

Yim temperatam Di quoque provehunt

In majus (Od. DI, iv.)

Nous avons vu Horace sensible aux misères du pauvre : on a voulu aussi le trouver rêveur, et sans doute il rêvait quand il se glissait en silence sous les ombrages :

Aut inter silvas tacitum reptare salubrss,

il rêvait aux grandes questions que l'esprit humain peut se poser, surtout à celles qui offrent l'attrait du mystère, comme La Fontaine à l'&me des bêtes et à l'influence des astres :

Stellœ sponte sua jussœne vagentur et errent.

{Epp. I, XI.)

De la rêverie à la mélancolie il n*y a pas loin ; et par un travers d'esprit, trop commun dans notre époque féconde en paradoxes , qui s'évertue à retrouver le christianisme partout avant Jésu»-Ghrist, on a voulu qu*Horace fût mélancolique, afin de présenter un nouveau symptôme de ce christianisme anticipé, et celui de tous qui, depuis Chateaubriand , passe pour le plus significatif. Noos avons quelque répugnance à réfuter un tel paradoxe; expliquons-nous cependant. L'épicuréisme et le christianisme s'accordent pour faire ressortir l'extrême fragilité des biens de ce monde et de la vie : nous en conviendrons volontiers; mais l'un conclut qu'il faut s'en détacher, l'autre qu'il en faut jouir; le dernier mot de l'un est le bonheur en Dieu, celui de l'autre est le bonheur dans le plaisir. Horace a des strophes chrétiennes, je le veux bien, sur la jeunesse qui passe conmie la rose ou l'herbe des champs, sur la beauté éphémère, sur les vicissitudes de la vie ; seulement, au bout de ces strophes édifiantes, revient l'éternel refrain : Carpe diem; l'on se retrouve en face d'Épicure, et d'un Èpicure fort peu mélancolique. Ce n'est pas que les poètes épicuriens n'aient leur tristesse; on trouve souvent chez eux l'amertume au sein des plaisirs :

Surgit amari aliqoid medio de fonte leporum.

Gela est naturel; ils arrivent à la tristesse par la satiété ; c'est par ce côté que l'épicuréisme tient au. christianisme, c'est en ce sens seulement que Catulle et Tibulle senties prédécesseurs des poètes chrétiens. Quand l'âme humaine a épuisé toutes les voluptés et qu'elle se sent encore vide, elle se tourne vers les seules pensées qui la puis* sent remplir. Cette révolution insensible qui la conduit des bras d'Épicure aux pieds du Christ est un des phénomènes les plus intéressants que présente l'histoire morale de l'humanité. L'étonnement de ne pas trouver le repos dans le

plaisir, le mécontentement de la déception, puis le dégoût, puis les vagues désirs, puis cette inquiète recherche d'un aliment plus salutaire et plus nourrissant, forment un des tableaux les plus saisissants, qui expliquent le mieux dans les individus les fréquentes conversions des hommes blasés, dans l'histoire du monde la chute du paganisme et l'irrésistible progrès de la religion chrétienne.

Horace n'a ni dégoût des plaisirs ni frayeur de la mort. Il n'est rassasié de rien, parce qu'il n'abuse de rien ; quant à la mort, il ne la craint ni ne la brave : il se moque des fanfaronnades stoïciennes; il ne croit pas qu'on puisse ap-^ procher de la mort avec indifférence, et il sait bien que le fond de la constance des philosophes, c'est la sage idée qu'il faut aller de bonne grâce où l'on ne saurait s'empédier d'aller. Le soleil ni la mort ne sauraient se regarder fixement, dit La Rochefoucauld.

Qu'un stoïque aux yeux secs vole embrasser la mort !

s'écriait-il volontiers comme la Jeune Captive; il n'ajoute pas : «Moi, je pleure et j'espère; » mais : c Je me résigne, et, en attendant, je jouis; » s'il y a quelque légère tristesse dans la première pensée, elle s'efface dans la seconde : le secret d'Horace est dans ces vers d'une pièce charmante de Ronsard :

Incontinent tu mourras ; Lors tu te repentiras De m'avoir été farouche.

Voilà le langage qu'Horace tient à la jeunesse, au plaisir, à toutes les belles choses de la vie. 11 fait servir au bonheur ce qui pour d'autres le détruit : et de même que dans ses actions, ainsi dans ses pensées, dans ses vœux, dans ses rêves, il s'arrête toujours là où la modération cesse, où la sérénité de l'esprit s'altère, où la tristesse commence. Qu'on lise la sixième satire du second livre : il a son champ, son jardin, son ruisseau d'eau vive et son bouquet des

bois; à quoi songe-t-il? à remercier les dieux et à se moquer de son prochain qui ne sait pas comme lui se contenter de peu et dire : nU amplius oro. Se sentir et s*ayouer heureux, railler doucement ceux qui ne savent pas l'être, voilà le fond des pensées d'Horace, quand il rêve dans son jardin. André Ghénier, lui aussi, écrit son Hoc erat in votis :

Quand pourrai-je habiter un champ qui soit à moi ; Et, villageois tranquille, ayant pour tout emploi Dormir et ne rien faire, inutile poète, (joûter le doux oubli d'ime vie inquiète !... Oh ! oui , je veux un jour , en des bords retirés , Sur un riche coteau ceint dé bois et de prés, Avoir un humble toit, une source d'eau vive Qui parle, et dans sa fuite et féconde et plaintive. Nourrisse mon verger, abreuve mes troupeaux....

Voilà le modus agri^ le paulum sUvœ^ lejitgis aqux fans : c'est delà que part Ghénier; où arrive-t-il?

Douce mélancolie I aimable mensongère, Des antres, des forêts déesse tutélaire, Qui vient d'une insensible et charmante langueur Saisir l'homme des champs et pénétrer son cœur, Quand, sorti vers le soir des grottes reculées, Il s'égare à pas lents au penchaiit des vallées, Et voit des derniers feux le ciel se colorer. Et sur les monts lointains un beau jour expirer ! Dans sa volupté sage et pensive et muette. Il s'assied, sxur son sein laisse tomber sa tête*. Il regarde à ses pieds, dans le hquide azur Du fleuve, qui s'étend comme lui calme et pur. Se peindre les coteaux, les toits et le feuillage....

Qui va s'asseoir ainsi au déclin du jour sur le penchant de la montagne pour voir le soleil se coucher dans la plaine

Dont le tableau changeant se déroule à ses pieds ? Qui décrit avec une simplicité si pénétrante le charme du

soir? Qui surprend une ressemblance entre le calme du fleuve et la paix de l'âme? Qui cherche ainsi les secrètes harmonies de la nature et de l'homme? Ce n'est pas Horace, -c'est plutôt M. de Lamartine. Ghénier, parti du hœ trot in w>tis, aboutit à la première MidUation. Voilà la rêverie véritable, voilà la mélancolie.

N'allons donc pas, par une prédilection toute moderne pour certains penchants plus secrets et plus poétiques de l'âme, chercher dans un poëte ancien ce qui ne s'y trouve pas, ce qui ne saurait s'accorder ni avec son caractère ni avec ses idées. Horace a tâché, comme tous les sages, de simplifier sa vie; ne la compliquons pas de sentiments empruntés surtout aux habitudes de notre temps si ami des rêveurs. Dût*il nous paraître moins poète, laissons-lui sa gaieté. S'il a vécu le sourire sur les lèvres, c'est qu'il a évité tout ce qui dérange l'équilibre de l'âme; c'est qu'il a fui l'absolu, et qu'il n'a été excessif ni dans ses idées ni dans ses penchants*

Horace doit sans doute à la supériorité de son génie le rang qu'il occupe parmi les poètes lyriques; mais, quand on analyse le mérite de ses œuvres, il faut tenir compte des avantages qui les lui ont rendues plus faciles. Le premier, le plus important de tous pour un poëte, c'est l'instrument même de la pensée, c'est la langue, plus ou moins riche, plus ou moins flexible, dans laquelle il écrit. Qu'il me soit permis de transcrire ici un excellent jugement de M. Walckenaër, où sont indiqués avec précision les privilèges lyriques de la poésie latine :

« La poésie est un art qui se propose de satisfaire le plus complètement aux besoins moraux et intellectuels de l'homme. C'est l'art du langage poussé au plus haut degré de perfection; c'est la parole humaine investie de tout son prestige et armée de toute sa puissance ; par elle , l'imagination féconde la pensée, fait revivre le sentiment,

donne des sensations à Tàme et à l'esprit dMneffables jouissances.

« Le sens de Toule et celui de la vue sont les agents principaux par lesquels le monde extérieur agit sur Thomme. C'est donc par l'harmonie des sons, la beauté et yivacité des images, que le langage peut prétendre à. maîtriser l'intelligence et le cœur. Plus le poète trouve dans sa langue de moyens d'harmonie, plus les temps où il a vécu lui suggèrent d'images fortes, grandes et variées, plus il est placé dans des circonstances favorables au développement du talent poétique.

« Les langues anciennes présentaient des moyens d'harmonie que n'ont pas les langues modernes, que n'a pas surtout la langue française. Dans la langue latine, les mots fortement accentués se composent de syllabes longues et brèves, dont la prosodie, parfaitement distincte dans la manière de les prononcer, ne peut échapper à l'oreille la moins exercée et la moins sensible. Par la réunion ou le mélange de ces syllabes longues et brèves, on forme un rhythme ou une cadence marquant, conmie dans la musique, un même intervalle de temps ; Tordre des rhythmes constitue le mètre ou pied, et le nombre de ces pieds ou mètres les différentes sortes de vers. Horace a, dans ses odes, employé jusqu'à vingt-deux sortes de vers. Qu'on juge d'après cela que de moyens de varier Tharmonie fournissait au poète cette belle langue latine.

< Il n'en est pas de même pour les poètes modernes, et particulièrement pour les poètes français. Notre langue n*a point dans ses mots une prosodie assez marquée, pour qu'on puisse établir le mètre ou le pied, élément primitif du vers, d'après l'intervalle du temps produit par le mélange ou la réunion des syllabes brèves ou longues. Les pieds Ou mètres se mesurent donc par le nombre des syllabes, et non par le temps qu'on met à les prononcer.

Aussi notre poésie n'étant point rhythmique, mais seulement métrique, n'a d'autre moyen de varier Tliarmunie que le mouvement de la phrase ou de la période poétique, qui ne manquait pas non plus aux anciens. Pour suppléer au rhythme des anciens, on a introduit dans les vers mo* dernes la césure et la rime. Sans la césure ou la rime, nous n'aurions que des vers plus ou moins longs, mais toujours une même espèce de vers; c'est le retour plus ou moins prompt de la césure et de la rime qui, formant à l'oreille des cadences obligées, constitue réellement nos différentes espèces de vers. On voit donc par là que la rime est aussi essentielle à notre versification moderne qu'elle eût été inutile et même nuisible à la versification des anciens. Mais ce moyen de varier l'harmonie introduit le retour trop fréquent des mêmes sons et fatigue l'oreille; il ne produit que quatre ou cinq sortes de vers, ce qui est loin du nombre de vingt-deux qu'Horace, ainsi que je l'ai dit, a employé dans sa poésie lyrique. Ajoutez à cela que chez les Latins chacun des mots devait être prononcé avec emphase, et de manière à bien marquer les longues et les brèves, et Tordre des rhythmes ou les mètres. La déclamation était donc une espèce de chant, une musique imitative, qui charmait l'oreille en même temps qu'elle frappait l'imagination.

« De tous les genres de poésie, celui qui exige une plus grande variété de rhythmes et de mètres, une harmonie plus complète et plus savante, c'est l'ode, ou plutôt la poésie lyrique; car les divers emplois et les différents modes de ce genre de poésie ont fait donner aux différentes pièces dont il se compose les noms de psaumes, d'hymnes, de cantates, d'odes, de chansons, compositions que les Latins désignaient toutes par le mot général de carmen, c'est-à-dire des vers destinés à être chantés, carmina ad lyram. Dans ce seul genre de poésie, le poëte a droit de dire avec vérité : « Je chante, » parce qu'en effet les pre-

miers poètes chantaient et s'accompagnaient de la lyre. On voit donc que dans la différence de la langue on trouve une explication toute naturelle de la supériorité d'Horace sur tous les poètes lyriques des temps modernes ^ >

Mais une langue riche, souple, des rhythmes, des mètres nombreux ne suffisent pas. Jl faut au poète un fond d'idées et de sentiments sans lesquels cette langue resterait oisive, comme une lyre sans mélodie. Et comme cette langue lyrique est la plus éclatante et la plus harmonieuse de toutes , c'est au service des plus vifs sentiments et des plus brillantes pensées qu'il faut la consacrer. Ce qui nous scandalise dans les lyriques modernes , c'est la mésalliance d'une langue faite pour exprimer les grandes choses avec la vulgarité des idées. Un autre avantage d'Horace, un vrai bonheur littéraire, c'est d'avoir vécu dans des temps malheureux. L'agitation politique, les révolutions , les guerres civiles, les grandes catastrophes, les calamités sociales conviennent à la poésie lyrique, parce qu'elles produisent les sentiments profonds, l'exaltation de l'esprit, les émotions violentes, les^ands vices et quelquefois les grandes vertus, enfin parce qu'elles ouvrent à l'&me humaine une veine d'énergie pour le mal comme pour le bien, et ne la laissent point s'attiédir dans une tranquillité plus morale sans doute, mais moins poétique. Ce que Messala, dans le Dialogue des orateurs ^ dit de l'éloquence , est vrai de la poésie lyrique : elle est comme le feu qui a besoin d'aliments, que le mouvement allume, et qui brille en embrasant. Il est triste sans doute, comme le remarque La Harpe, d'être obligé d'avouer que ce qui favorise le plus la poésie et l'éloquence, c'est ce qui trouble le plus un État; mais enfin c'est une vérité. Telle est la nature des choses humaines. D'ailleurs, l'éloquence et la

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