‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 2)Chapitre 21 sur 72 · WAlokenaAr, t. U, p. 4SD · texte numérisé non relu

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pas un libre accès. De notre temps, où l'on a inventé la poésie individuelle , on lui a créé une sorte d'tfe escarpée et sans bords ^ un domaine imaginaire, composé de sentiments qu'il a fallu exagérer pour les rendre exceptionnels, et d'idées qu'il a fallu fausser pour les rendre originales. Au milieu de ces œuvres bizarres d'une poésie mensongère, nous avons produit , je le sais , des œuvres admirables : mais à quelle condition? C'est en désertant ce terrain aventureux, c'est en redescendant de ce sol des nuages sur le sol populaire, sur la patrie des idées communes , pour y retrouver, comme Antée touchant terre, la force maternelle. Le mot de Rousseau est donc vrai : le fond de la poésie est le même que celui de l'éloquence , l'expression seule diffère. Mais dans les aspects généraux de la nature humaine dont s'inspirent la prose et les vers, et qui sont les lieux communs, pris dans leur sens le plus élevé, il y en a de permanents, il y en a d'accidentels. Les uns ne se modifient pas selon les époques, avec les événements , avec l'état politique ou moral de la société. Ce sont des manières d'être si naturelles , si nécessaires , de l'espèce humaine, que le temps qui change tout ne les change pas, et que les idées qui les représentent sont l'héritage inaltérable des siècles; ou plutôt, ce sont des grandes routes éternelles par où les générations qui se mettent en marche sont tenues de passer: telles sont les idées sur la grandeur et sur la petitesse de l'homme, sur la brièveté de la vie , sur les vicissitudes de la fortune, sur la fragilité des biens de ce monde, etc. Les autres se rattachent à l'état présent de la société; ils dépendent du degré de civilisation, de la nature des croyances , enfin des divers accidents qui se produisent dans la vie des peuples. La poésie lyrique peut les prendre successivement pour sujets : elle intéresse avec les premiers, parce que rien n'est plus nouveau que ce qui est éternel ; mais elle frappe , elle pénètre surtout avec

les seconds, parce que les hommes, lors même qu'ils ont les yeux fixés sur l'immobile éternité , ne sauraient pour-* tant les détacher complètement de sa mobile image, de leur temps, de leur propre vie, d'eux-mêmes. La vie est courte , jouissons : voilà un de ces lieux communs qu'affectionne Horace et qui nous intéressent. Mais combien nous pénètre plus profondément une poésie qui, répondant à des idées moins permanentes, s'approprie à l'état actuel de nos âmes ! On est d'accord sur le caractère de notre poésie lyrique contemporaine : c'est la tristesse. Elle est née d'une société dont elle a reproduit avec une exactitude singulière les secrets tourments; on y retrouve ce monde inquiet qui, sur les débris du xvm* siècle, attend une foi nouvelle, comme un pâtre couché sur des ruines attend l'aurore qui ne vient pas. Ce regard de tristesse jeté vers le passé , ce regard d'anxiété tourné vers l'avenir, cette malédiction éloquente contre les destructeurs d'autrefois, cette fervente prière aux révélateurs futurs, enfin cet ennui ardent et vague, comme a si bien dit M. Yillemain, maladie de l'extrême civilisation , qui a mieux exprimé toutes ces angoisses de notre temps que la poésie lyrique , qu'un philosophe mélancolique, un grand esprit, M. Jouflroy, proclamait la plus vraie des poésies? Et d'où vient sa beauté, sinon de ce qu'elle s'est faite l'interprète de tout le monde, et le lieu commun éloquent d'un siècle malheureux?

On retrouve dans Horace ces deux sortes de sujets ; il a exprimé tantôt des idées générales éternelles, tantôt des idées générales plus particulières à son temps ; on distingue très-bien en Jui la partie immuable, pour ainsi dire, et la partie mobile de l'âme humaine, les passions de tous les temps et l'impression des événements sur l'imagination contemporaine ; on peut même diviser ainsi ses odes : celles où sont rajeunis avec une variété inépuisable les lieux communs de la doctrine d'Ëpicure, et qui offrent une pein-

ture, ou pltttôt une confession charmante du cœur humain ; et les odes plus élevées oh les éYénemeats de chaque jour, Tétat d'esprit de la société sous Auguste, retracés avec le mouvement et l'éclat de la poésie, formnt une étude poli-> tique intéressante pour Thistoire. On ne saurait dire cer pendant que les premières soient noains originales que les autres, parce qu'il est impossible que, là où l'expression est parfaite, il n'y ait pas d'originalité; mais elles sont peutêtre moins intéressantes pour nous. L'exquise beauté de la forme produit une jouissance délicieuse : ce sont des images qui charment les yeux, c'est une harm<mie savante qui ravit l'oreille; mais les idées elles-mêmes, ces conseils répétée de Tépicuréisnoe, ces franches définitions d'une existence païenne bien entendue, ont moins de prix pour nos esprits élevés par une philosophie plus pure. Quant à certaines odes inspirées par des affections volages, elles n'expriment rien d'assez sérieux pour qu'on puisse s'y arrêter. Les lyriques et les élégiaques latins n'offrent aucune image de la passion qui soit comparable au quatrième livre de Y Enéide; ils ne peignent guère que la galanterie, et souvent que la débauche. Encore Catulle et TibuUe laissentils échapper parfois quelques accents d'affection vraie qu'on chercherait vainement dans Horace. Peut-être la poésie ne vaut-elle pas la prose pour donner une idée précise et complète des mouvements profonds du cœur; et, comme l'a finement remarqué M. de Stendhal, quand on peint la passion, on n'émeut que par la clarté.

Les vrais chefs-d*œuvre d'Horace, ce sont ces grandes odes inspirées par les événements de chaque jour: c'est alors que les plus hautes idées prennent la forme la plus éclatante que puisse revêtir la pensée humaine ; le cœur du citoyen échauffe le génie de l'homme ; et Horace remplit ce rôle admirable de la poésie, d'être la voix entière d'un peuple parlant le phis beau des langages. Le Tibre déborde ;

le feu du ciel renverse les statues du Panthéon ; Rome effrayée croit que les dieux ont parlé et réclament la dictature d'Auguste ; le sénat veut le forcer à l'accepter • Horace, dans des vers sublimes, se iait l'interprète de ces vœux, et supplie Auguste, le jeune dieu caché sous les traits de Mercure, de sauver Rome du courroux des dieux et de l'inva* sion des Parthes :

Hic âmes did pater atqne prineeps, Neu sinas Medos equitare inultos , Te duce, Caesar.

Un bruit se répand dans Rome : Auguste ^art pour rOrient : on dit qu*il va transporter en Asie, à Troie, le siège de l'empire. L'orgueil de Rome s'alarme, les vieux souvenirs se réveillent : on se rappelle cette antique tradition qui défend, au nom des dieux, la résurrection de la cité condamnée par Junon. Horace rassure sa patrie et avertit Auguste. Par un élan incomparable de sa pensée, il s'élève jusqu'au ciel dont il ouvre les portes et fait assister le monde au conseil souverain des dieux. Ce n'est plus seulement la tradition populaire qui parle, c'est Junon ellemême ; c'est elle qui prononce sur Ilion l'anathème étemel; il faut que la mer continue ses orages entre Rome florissante et Pergame en poussière ; il faut, pour le salut du Gapitole,quelesbétes fauves insultent le tombeau dePriam et de Paris. Je pourrais citer quelques exemples encore. Ainsi le poète prend la parole chaque fois qu'un événement, qu'une nouvelle intéresse la grandeur de son pays : il interroge le sentiment public, il recueille la pensée de Rome, il assiste en témoin et en juge à l'histoire de chaque jour, les yeux fixés sur le Gapitole étincelant, Capitoliim fxdgem^ emblème des destinées de la ville éternelle. Quand Rome veut parler, Horace chante. C'est en son nom qu'il flétrit les soldats de Grassus qui ont livré leurs armes à l'ennemi, et

qui vivent honteux époux de femmes étrangères, quand Fautel de Yesta est encore debout ; c'est au nom de Rome qu'il attaque Rome elle-même, sa corruption, son impiété, son luxe, sa mollesse, et qu'il rappelle à la jeunesse le courage, la vertu, la religion, dans des vers plus beaux que les plus belles pensées stoïciennes, car il prescrit l'obéissance aux dieux :

.Dis te minorem quod gens, imperas.

Quel empire ne devait pas exercer sur les esprits éclairés de Rome un poëte qui osait se faire l'écho de la pensée romaine, le défenseur des traditions nationales, le soutien des vieilles mœurs et des vertus guerrières» le conseiller de sa patrie ! Un rare poète qui, modeste malgré la grandeur de sa t&che, ne demandait pour prix de ses chants ni la richesse ni le pouvoir, et qui, après s'être élevé si haut, redescendait en souriant et en s'écriant : Quo^ musa, tendis ? ma muse, où vas-tu? comme les vieux Romains qu'il chantait, après leur dictature, retournaient à leurs sillons^

Ce n'est donc pas la diversité qui manque dans les odes d'Horace : elles sont variées comme la vie même de Rome. Si, après en avoir considéré l'ensemble, on étudie les détails de chacune d'elles, on est frappé d'admiration pour le mélange incomparable de hardiesse et d'habileté, de liberté et de discipline, qu'on y rencontre dans la composition. On s'étonne alors de ces idées accréditées autrefois sur la démarche aventureuse, sur les égarements volontaires, sur le beau désordre enfin de la poésie lyrique. Il semble eu effet qu'à une certaine époque, on se soit accordé à regarder

1. La modestie est une qualité assez rare chez les poètes lyriques, et révoque de Vence, Godeau, était si charmé de la trouver dans Horace, qu'il s'en autorisa pour le mettre au-dessus des trois principaux lyriques grecs, qui sont Sapho, Anacréon et Pindare (Discourt sur les œuvres de Malherbe).^ Le P. Rapin {Réflexions particulières sur la Poétique) accorde à Horace la même supériorité.

l'ode comme un accès de folie méthodique, avec quelques moments lucides artistement distribués pour que le lecteur pût se reconnaître. Elle devait être un élan à perte de vue dans le ciel, une ascension du poète sur les cimes d*un Parnasse voilé de nuages, pendant laquelle le fil de ses idées semblait se briser, et où des points d'interrogation et d'exclamation multipliés marquaient seuls les traces de son itinéraire. On trouve.sans doute cette fureur savante, ce sacré délire, ces

Ravissements d'une ftme au céleste séjour,

dans J. B. Rousseau et dans ses médiocres imitateurs, mais non pas dans Horace, pas même lorsque Horace compose ces odes appelées pindariques, ce qui a longtemps passé pour synonyme de désordonnées. La marche de Pindare lui-même, puisque en empruntant son nom on le rend responsable, n'est pas si difficile à suivre. La Harpe, que son excessive bienveillance pour J. B. Rousseau, < le premier, dit-il, des poètes lyriques, » ne rend pas injuste pour les anciens, démontre qu'on ne se perd pas toujours dans les ténèbres de Pindare, ténèbres visibles, comme dit Hilton. Lorsque

Aux athlètes dansPise il ouvre la barrière,

Chante un vainqueur poudreux au bout de la carrière^

il ne célèbre d'abord que la gloire d'un homme; mais comme en Grèce les victoires dans les jeux sont des événements publics, et que la gloire du citoyen se confond avec celle de la cité, il ne fait, en chantant avec le vainqueur la ville qu'illustre son triomphe, que laisser à son sujet sa véritable grandeur. Et alors, dans cette Grèce si féconde en traditions religieuses pleines de poésie, dans cette patrie des dieux antiques, où chaque ville a sa mythologie originale et charmante, ses origines pleines de fables et de mystères, ses héros devenus sacrés comme des

Pénates, quelle richesse d'inspiration infinie ! Pindare, cet entrepreneur de poésie lyrique, à qui Ton commandait une Pythique ou une Néméenne, éprouve des sentiments vrais, malgré la vénalité beaucoup trop accusée de sa muse; c*est son imagination seule qui chante, j'y consens, mais son imagination émue, parce qu'il a pour sujet véritable, non

Les chevaux de quelques bourgeois,

comme a dit Voltaire, mais l'histoire poétique de la Grèce ^ tout entière. Dans les agrandissements perpétuels de sa pensée première, les transitions sont souvent supprimées ; mais l'esprit les supplée facilement; entraîné par la vitesse du poète, il franchit comme lui les distances. C'est le caractère des odes pindariques d'Horace. Dans l'ode citée plus haut, par exemple, il part de cette idée: L'homme juste et ferme dans ses desseins est invincible, justwn et tenacem^ etc. Dcite les héros à qui la persévérance a ouvert le chemin du ciel, Hercule, PoUux, Bacchus, et enfin Romulus. Ce nom et cette apothéose lui rappellent l'ancienne tradition de Rome, la haine de Junon contre les descendants de Troie, et il explique à quelle condition Junon a pu oublier sa haine : c'est que les murs de Pergame ne doiveat pas se relever. Horace a atteint son but ; il voulait dire à Auguste : < Ne transportez pas en Asie le-siége de l'empire; que Rome reste dans Rome, intrépide et confiante dans ses destinées.» Entre cette idée, but véritable de l'ode que l'on découvre peu à peu, et l'éloge de la persévérance inébranlable, qui est le point de départ, il y a un intervalle sans doute; mais la grandeur même du cercle où se développe la pensée fait à la fois la majesté de la poésie et l'indépendance du poète ; de même il existe un rapport d'idée suffisant entre le commencement et la fin, et c'est ce rapport qui fait la méthode du poète et la logique de la poésie.

Mais il ne faut pas s'exagérer non plus ce bon ordre dans la déduction : là où Tordre serait trop rigoureux, la liberté serait compromise, et la liberté lyrique n*est pas de celles qu'on sacrifie. Un des commentateurs d'Horace, Thomas Freigius, a découvert au fond de chacune de ses odes un syllogisme en forme. C'est là, selon lui, leur beauté, jusqu'alors mal comprise. Voici son analyse littéraire de l'ode si touchante à Virgile :

l"" Qui non horret tempestates^ manstra marina^ et scopulos infâmes^ is audax est ;

2» Qui navigavit'pTmus^ nihU horumhorruit;

3" Fuit igitur audacissimus.

Sachons éviter tous les excès : on faisait autrefois du poète lyrique une espèce particulière d'aliéné ; n'en faisons pas un géomètre.

Dans l'ode : Cœlo tonantem credidimus Jovem^ la première strophe ne parait pas conduire directement au but. Horace veut rappeler aux Romains que la grandeur de Rome est dans ses vertus militaires. Cependant, peut-il frapper plus fortement leur pensée qu'en représentant au début, comme le souverain du monde , Auguste qui manifeste sa tout&puissance par des conquêtes, de même que Jupiter signale sa souveraineté céleste par les éclats du tonnerre? Les conquêtes de Rome, ce sont les coups de foudre qui avertissent l'univers que Rome est reine et que l'univers est sujet. Mais cette toute-puissance des armes sur laquelle repose la royauté de Rome, sa racine est dans le cœur même du soldat romain; c'est la discipline. Honte aux lâches qui ont jeté leurs épées pour oublier leur patrie entre les bras des femmes barbares! La transition n'est pas exprimée; mais à quoi bon les idées intermédiaires, quand la pensée principale suffit à la clarté de l'ensemble? Ce mépris pour des cœurs dégénérés rappelle à Horace, par l'analogie des contraires, les vertus de l'ancienne Rome. Gomme il avait em-

prunté aux croyances religieuses le personnage de Junon, il prend à Thistoire, ou du moins à la légende, celui de Régulas, et c'est Régulus qui prononce la condamnation de l'infidélité au devoir, c'est lui que, dans un tableau héroïque, Horace donne à Rome guerrière pour un modèle du dévouement à la patrie.

Ces deux odes, où le poète exprime sa pensée propre par la bouche de Régulus et de Junon, résolvent peut-être mieux que bien des préfaces contemporaines une question qui a soulevé des orages, celle de l'alliance du lyrisme et du drame : elles sont dramatiques. Je ne veux pas dire qu'Horace fût capable de composer une tragédie : le drame et la tragédie ne portent pas bonheur aux poètes lyriques. Mais je comprends que Diderot, à qui un poète de son temps apportait une tragédie de Régulus, l'ait effacée vers par vers, et lui en ait improvisé une autre avec l'ode d'Horace développée, divisée en cinq actes et mise en vers alexandrins ; car il y a dans cette ode une tragédie tout entière*.

J'ai essayé d'indiquer les points de vue les plus intéressants dans les œuvres lyriques d'Horace.

En passant des odes aux satires et aux épitrès, je ne change pas de sujet. Quelle que soit la forme qu'Horace donne à sa pensée, c'est partout un moraliste ; qu'il s'élance sur les fiers sommets de la poésie lyrique ou qu'il se glisse dans les sentiers plus humbles de la poésie familière, au bout de S09 vol sur la montagne, au terme de sa promenade dans la vallée, il atteint toujours le même but, l'observation de l'homme et le spectacle de la vie. Mais dans ses odes, composées avec un soin plus étudié, Horace emprunte volontiers aux Grecs leurs idées, leurs sentiments et leurs formes ly-

l. Voir le plan de la tragédie tirée de Tode d*Horace, Grimm, Correspondance j t. IV, p. 367.

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riques. Dans ses épttres et ses satires, d*un mouvement plus libre et d*un abandon plus sincère , il traduit moins souvent la Grèce, et, en développant encore les mêmes pensées, il y met plus de son esprit et de son cœur. C'est là qu'il me parait vraiment original. La morale est représentée dans ses odes par des idées générales et éternelles, qui sont pour lui des sources de poésie, comme elles sont des sources d'éloquence pour les grands orateurs : l'inconstance de la fortune, la fragilité de la vie, la douceur du plaisir, la folie des hommes, la vanité du luxe, le bonheur de la médiocrité, la beauté de la justice et de la vertu, les malheurs du vice inévitablement puni par les dieux. Dans les épttres, les préceptes de morale forment un traité de sagesse pratique, un règlement de conduite, qu'Horace rapproche sans cesse de ses propres actions pour les contrôler sans faiblesse, et pour amener l'aveu sincère, sinon très-pénitent, de ses perpétuels écarts. C'est un examen de conscience et une confession. Dans les satires, la morale devient une espèce de code dont Horace applique les divers articles moins à sa propre conduite, pour en punir les erreurs, qu'à celle de l'humanité, pour en châtier les folies ; châtiment doux et bienveillant dont nul ne peut s'offenser, puisque Horace ne fait, après tout, que défendre la règle contre les désobéissances des hommes, et qu'il ne reproche à tout le monde que les fautes dont il s'accuse lui-même. • J'ai examiné, en parlant des odes, la valeur de la règle morale adoptée par Horace ; je voudrais étudier dans ses satires et ses épttres l'application qu'il en a faite à la conduite de vie. Ce travail d'Horace surlui-méme, dont je parlais plus haut, cet examen de conscience qu'il s'imposait chaque jour, ce n'est pas une coutume chrétienne que je prête gratuitement à un païen ; c'est une habitude philosophique que le père du poète, homme sage et honnête, lui avait de bonne heure enseignée. « Quand mon père, dit Horace, voulait me re-

commander la tempérance et l'économie, il prenait un exemple et me disait : c Vois le fils d*Albiud, il vit mal, ne «vis pas comme lui^ » Il personnifiait ainsi par des noms propres, méprisés de l'opinion publique, chacun des vices dont il cherchait à protéger son fils; il l'habituait à mettre toujours les hommes et surtout à se mettre lui-même en regard des préceptes de la morale, afin de comparer la vie telle qu'elle est à la vie telle qu'elle doit être. Je n'affirmerai pas que cette éducation, qui échappe aux généralités abstraites par le choix des exemples, ne contribua pas à fortifier dans Horace l'inclination satirique, en lui donnant le goût de placer un nom propre au-dessous de chaque vice; mais elle produisit d'excellents effets : elle grava dans le cœur d'Horace le plus profond respect et le plus tendre amour pour le père qui l'instruisait avec tant de soin et de confiance. Quand Voltaire, dans Mérope, met dans la bouche d*Égisthe ces beaux vers qu'il adresse à Narbas :

Je respectai, j'aimai jusqu'à votre misère ;

Je n'aurais point aux dieux demandé d'autre père';

Voltaire traduit Horace, qui avait dit le premier, avec un sentiment exquis de piété filiale : « Si la nature permettait aux hommes de recommencer leur vie» d'autres pourraient se choisir une famille au gré de leur orgueil; moi, je garderais la mienne, et je ne prendrais pas des aïeux consulaires'. » Le second effet des leçons paternelles fut d'in-* spirer à Horace une confiance absolue dans la puissance de l'éducation, et le désir de travailler chaque jour au perfectionnement de son Ame. « La fougère, dit-il, ne pousse que

l. Sût. iT, livre I, t. 109. — 2. Mérope, acte V, scène i.

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