‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 2)Chapitre 55 sur 72 · Homélie II , chap. xxvi · texte numérisé non relu

Homélie II , chap. xxvi

2. Il y a dans les Clémentines deux disputes de saint Pierre et de Simon : l'une dans l'homélie IH, chap. xxx; l'autre qui commence à la 16* homélie et qui continue jusqu'à la 19". J'analyse cette dernière, qui offre plus d'intérêt.

OÙ l'unité de Dieu est formellement proclamée : « Le Seigneur ton Dieu est le Dieu du ciel et de la terre et il n'y a pas d'autres dieux, » etc. Cette guerre de textes se prolonge quelque temps et dégénère en subtilités. < Dieu a dit : c Fai- « sons l'homme à notre image, > objecte Simon. Ce pluriel faisons atteste la pluralité des dieux, auteurs de l'homme. — Non pas, répond saint Pierre. Le pluriel faisons se rapporte à un Dieu unique, mais composé de deux attributs, la sagesse et la volonté. C'est la sagesse de Dieu qui propose à sa volonté de faire l'homme, et voilà pourquoi faisons est au pluriel '. » Ces jeux d'esprit ravissent l'assistance. Enfin Simon touche à un point plus sérieux, l'existence du mal, le grand argument qu'on a toujours opposé à l'existence ou à la bonté de Dieu : « Tu prétends, dit-il à Pierre, qu'il n'y a qu'un Dieu et que ce Dieu est juste et bon ? Mais comment expliquer qu*il ait permis le mal ? Ou ton Dieu a voulu ce mal, et il n'est pas bon, ou il a pu l'empêcher, et il n'est pas tout-puissant. » Et il développe surabondamment toutes les parties de sa thèse, les imperfections du monde matériel et du monde moral, les souffrances des bons, la prospérité des méchants, l'inégaiité des conditions et des fortunes, etc.

Saint Pierre est optimiste. Il croit que Dieu est bon, et que le monde, tel qu'il est, est un acte de sa bonté. Mais l'optimisme de saint Pierre n'est pas celui qui, au lieu de s'expliquer le mal, se contente de le nier, en affirmant que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Nier le mal, ce n'est pas prouver qu'il n'existe pas, et c*est amoindrir la dignité de l'homme, que la lutte contre le mal grandit; c'est rapetisser la vie humaine. Saint Pierre avoue que le mal existe, et qu'il existe par la volonté

1. Saint Justin se sert de celte même parole de TÊcnture : t Faisons rhomme, > etc., pour démontrer la distinction des personnes dans Tunité de la substance divine. (Dialogue avec TryphoHf chap. lxii).;

de Dieu. Toute la question, c^est de savoir s'il peut ne pas exister, et s'il est impossil)le d'en faire sortir le bien.

Peut-il ne pas exister 7 Saint Pierre se livre ici à une discussion très-longue, très confuse, où je n'essayerai pas de me plonger avec lui. Sa démonstration, ai je ne me trompe, se réduit à cet argument classique de la métaphy* sique : Dieu est parfait, Gréer un monde également parfait, o'eût été pour Dieu se créer lui-même; la création aurait été identique au créateur. Donc l'imperfection, c'est-à-dire le mal, est une nécessité de la création, et alors tout ce qu'il nous est permis de réclamer du créateur, c'est qu'il fasse servir ce mal inévitable au triomphe déûnitif du bien.

Gela nous mène à la seconde question : Le bien peut-il sortir du mal ? Saint Pierre emprunte à la philosophie, au profit du christianisme, la noble théorie de l'épreuve ^ Ce que nous appelons le mal, c'est la matière de nos vertus. Dieu nous ménage le mal comme une occasion pour notre libre arbitre d'opter pour le bien et de mériter ainsi les récompenses futures. Le seul tort de saint Pierre, c'est de pousser son argument trop loin : « S'il y a des pauvres, dit-il, c'est pour que les riches aient l'occasion de faire l'aumAne. » Que notre mal, à nous, nous soit une épreuve, et une source de mérite, cela suffit. Il n'est pas besoin, pour justifier Dieu, que notre prochain souffre à notre bénéfice. Mais à part cet excès, saint Pierre exprime les idées les plus saines de la philosophie antique, sanctionnées par l'adoption du christianisme, et de temps en temps il y m&le des vues plus personnelles et plus neuves, que je vais développer d'après lui. Une des idées de saint Pierre, c'est que nous n'appliquonà pas toujours à propos ce nom de mal que nous donnons à tant de choses : car ce qui est un

1. Je me suis servi ici des RecognitiùM comme d'un commentaire des Homélies. (Voiri{eco0nt(.,IiY. III, cbap. xxiu,Liherum arbilriumquidsii )

mal pour l'un est un bien pour l'autre; ce qui est un mal aujourd'hui peut être un bien demain * ; tout événement, bon ou mauvais, est une semence jetée dans notre vie pour produire d'autres événements d'où en naîtront d'autres à leur tour. Tel événement, que nous avons jugé fâcheux au moment où il s'est produit, peut-être restimerions-non» favorable si nous avions assez d'attention et de clairvoyance pour suivre du regard toute la série de conséquences qu'il a portées. Telle semence que nous avons crue mauvaise a enfanté plus tard des fruits excellents. Donc ce nom de mal que nous appliquons n'a pas un sens définitif et absolu : il n'a qu'un sens temporaire et relatif au moment où nous nous en servons; demain peut-être, mieux éclairés, nous le remplacerons par le mot contraire, ou plutôt, pour porter un jugement certain sur les choses et les qualifier d'une expression vraie, il faut attendre que la série des conséquences dont tout événement porte en soi le gern^e soit entièrement épuisée. C'est au dernier jour de notre vie qu'embrassant du même regard les semences primitives et les fruits successifs qu'elles ont donnés, nous avons le droit de dire : « Ceci est un mal, ceci est un bien, » comme c'est seulement à la tombée du soir que le laboureur peut dire si le jour a été bon ou mauvais pour la moisson i Et encore, ce droit est-il à nous? Est-ce une vue infaillible que le mourant jette sur l'étendue de sa vie écoulée, avant de fermer ses yeux? La destinée de Thomme est-elle close ici-bas? La vie terrestre est-elle toute la vie ? Non ; c'est un commencement ; ailleurs est le dénoûment et la fin des destinées. De l'étroite enceinte du monde, nous ne découvrons ni tous les effets ni toutes les causes. Nous n'apercevons qu'une part de la réalité ; l'autre est plongée dans l'ombre, et cette

I. « Neque malum est malum neque bonum contingit esse bonum, quum alterum operetur alterum. »

ombre, laissée par Dieu sur Tunivers, nous l'appelons le mal quand nous devrions l'appeler le mystère. Un jour, dans l'autre vie, parcourant d'un regard l'infini, brillant des clartés suprêmes, nous découvrirons sous les voiles soulevés l'harmonie universelle, et nous comprendrons enGn que ce que nous appelons le mal, c'est l'incognito du bien. C'est du ciel seulement que l'on peut juger la terre : d'ici-bas nous ne voyons rien que des ébauches et nous calomnions Dieu. Supposez un grillon qui, chantant sa chanson dans la campagne, verrait un jour des moissonneurs armés de faucilles envahir la moisson, couper ces beaux épis, les attacher ensemble, les frapper à coups redoublés et réduire leurs grains en poudre ; le grillon gémirait sur ces insensés qui déshonorent la parure de la terre. L'insecte qui philosophe au bord de son trou, et qui dit de la moisson : « C'est un mal, » ne sait pas ce que c'est que moissonner, nouer les gerbes, battre en grange, moudre le blé et façonner le pain. S'il savait tout cela, il dirait : > C'est un bien. » Mais ce n'est qu'un grillon, ce n'est pas un homme, et l'homme lui-même n'est qu'un insecte, moins qu'un insecte, moins qu'un grillon, sous le regard de Dieu '.

Ainsi, argumenter contre Dieu de l'existence du mal, c'est parler sans savoir ce qu'on dit, c'est juger un tableau sur un premier crayon, un livre sur un chapitre. C'est manquer de respect à Dieu et tenter sa patience. Le bien et le mal, dit saint Pierre, ce sont les deux messagers de Dieu, les deux mains de sa sagesse {duo veloces Dei manus) qui accomplissent tous ses desseins •.

J'ai résumé la réponse de saint Pierre, du moins telle que je l'ai comprise à travers les obscurités de son langage et les subtilités de sa dialectique. Il est curieux de retrou-

1 . Cette idée se trouve très-ingénieusement développée dans un petit livre plein de verve de M. A. Pommier, Déismt et Athéisme,

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