Tempîe's Works y vol. III, p
raderie, était désignée dans le public sous le nom de faction du esprits^ nom renouvelé du vieux temps, car il y avait déjà un parti des esprits à Tépoque de Davenant. Les élèves du doyen Aldricb s'étaient eux-mêmes surnommés les AbeiUes {the Bees\ par allusion sans doule au miel qu'ils produisaient. Leurs nombreux ennemis (toute coterie a les siens) leur conservaient ce nom, mais en y attachant une allusion moins flatteuse, Tallusion au dard et au bourdonnement de ces insectes bruyants et vindicatifs. La jalousie que la société de Christ-Church avait excitée fut , selon dlsraéli, une des causes de l'intérêt éveillé dans le public par la querelle de Boyle et de Bentley. Les plus fortes têtes du collège, John Freind, King, et surtout le spirituel Âtterbury, Tun des premiers admirateurs de Hilton en Angleterre S avaient travaillé à l'édition des Lmres de Phalaris. Mais il fut convenu qu'elle serait signée du nom de Boyle, nom déjà illustré par un savant, un philosophe, un philanthrope, Robert Boyle, qui avait fondé, sous le nom de Lectures^ un prix annuel pour l'apologie la plus éloquente du christianisme. On choisissait chaque année le lecteur, et, par une coïncidence piquante, le premier lecteur désigné fut précisément Fécrivain qui devait, plus tard, démontrer l'ignorance collective dissimulée .sous l'unité mensongère du nom de Boyle : ce fut Richard Bentley.
Vers le commencement de l'année 1695, on vit paraître sous le nom de Charles Boyle, second (ils du comte d'Orrery, un livre intitulé: Lettres de Phalaris^ tyran dFAgrigmte^ revues d'après les manuscrits, avec une interprétation, des notes et une biographie de l'auteur, par Ch. Boyle, du collège du Christ V A la tête du livre se trou-
1. Voyei fa lettre à Pope. Ce n'est qu*après Atterbury qu'Àddison a plaidé la oaoae du Paradû perdu.
2. Phalaridis Agrigentinorum tyranni cpistolœ, E^ wus. reeensuit , «7er-
vait une préface latine, et dans cette préface on lisait cette phrase : « Taî coUationné mon édition sur un manuscrit de la Bibliothèque royale, du moins jusqu'à la 40* lettre seulement, le bibliothécaire, par wi effet de sa civilité toute particulière, ayant refusé de me laisser le manuscrit plus longtemps ^ » Ces quatre mots latins: pro singtUari sua humanUate y soulevèrent une tempête. En voici l'explication : Boyle avait eu besoin, pour collationner le texte des Uttres de Phalaris, de consulter un manuscrit de la Bibliothèque royale. Au lieu de s'adresser directement au bibliothécaire Bentley, qui n'aurait rien refusé au jeune parent du fondateur des Lectures, il s'était servi de l'entremise du lH)raire Bennet, le futur éditeur de PhalariSy personnage assez négligent, qui ne se hâta pas de s^acquitter de la commission. Pressé par une lettre de Boyle, Bennet demanda communication du manuscrit à Bentley, et l'interrogea, en éditeur prudent, sur le mérite des Lettres qu'il allait publier. Bentley répondit qu'il ne croyait pas à l'authenticité des Lettres de Phalaris, et consentit à prêter le manuscrit, mais pendant quelques jours seulement, alléguant qu'il devait s'absenter, et ne voulant pas laisser de manuscrit hors de la Bibliothèque royale en son absence. En effet, une semaine environ après avoir prêté le manuscrit, il le fit redemander à Bennet. Gomme le copiste qui collationnait le manuscrit n'avait pas terminé sa tâche dans la semaine accordée, Bennet rejeta sur Bentley la faute dont il était seul responsable. Dans sa réponse à Boyle, il se plaignit que le bibliothécaire royal lui eût marchandées heures pour consulter le texte de Phalaris, et il dénonça
tionCf annotationibus et vtto insuper auctoris ùrtmtit Car. Boylus^ es ûEde Christù
1. a Collatas etiam cura?i usque ad epist. xl cum msto in bibliotheca « regia^ cujus mihi copiam ulteriorem bibliotbecarius, pro singulari sua a humanitate, negavit. »
BenUey au collège du Christ, comme ayant médit à la fois et de Phalaris, un apocryphe, et de Boyle, sa dupe, qui allait le publier. Boyle crut Bennet sur parole, et la phrase latine de sa préface fut sa vengeance. Telle est la cause de rintefvention de Bentley dans le débat, d'après le biographe de Bentley, le docteur Monk, évéque de Glocester, qui a compulsé laborieusement une longue série de pièces pour arriver à cette conclusion. J'incline à penser, avec d'Israêli, que la préface de Boyle fut seulement pour Bentley une occasion d'entrer en campagne ^ Bentley, qui avait le savoir et les passions des grands érudits du xvi* siècle, ne cachait pas son dédain pour la littérature fashionable des jeunes hellénistes du collège du Christ. Quand avait paru YEssai de Temple, il avait laissé publiquement échapper cette remarque: < M. Temple n'a pas la main heureuse. Pour montrer la supériorité des anciens sur les modernes, il pouvait invoquer Homère et Virgile. Par une singularité remarquable de goût, qui atteste une complexion littéraire assez rare, il cite les Fables d'Ésope et les Lettres de Phalaris^ c'est-à-dire deux ouvrages apocryphes *. * Sollicité par Wotton, son ancien condisciple, qui travaillait à la réfutation de W. Temple, et qui se promettait un grand secours d'un allié comme Bentley, celui-ci avait promis de prouver par écrit la non-authenticité de ces deux ouvrages. Son aversion naturelle contre la faction des Esprits^ et sa promesse à Wotton, suffisent pour expliquer l'intervention de Bentley, pour qui l'épigramme latine de Boyle ne fut qu'une occasion opportune. Je dois raconter cette discussion, quoiqu'elle ne soit qu'un épisode dans la querelle des anciens et des modernes. Mais elle a fait tant de bruit en Europe, elle a mis en scène des hommes si éminents, qu'il
1. D'Israëli, QuarreU of authors. Boyle and Bentley. {Miscellanies of Uterature, toI. U, p. 130.)
2. Bentley'» Dissertation upon the Epistles of Phalaris^ p. 7.
m*est impossible de n'en pas résumer Thistoire. En France l'opinion se prononça en faveur de Perrault ; en Angleterre elle soutint vivement Temple et l'antiquité, quoique le goût anglais fût naturellement aussi libre au moins que celui de la France. Les partisans des anciens, chez les Anglais, auraient dû se ranger du cûté de Bentley, qui connaissait mieux l'antiquité que tous se» adversaires, et qui la défendait en séparant sa cause de celle des écrivains apocryphes. Mais comme Bentley attaquait W. Temple, on crut qu'il attaquait les anciens, et le public se déclara contre lui, par un amour à contre-sens de l'antiquité classique. C'est la plus étrange des méprises. De plus, cette querelle de Boyle et de Bentley est instructive, précisément parce qu'elle est épisodique. Elle nous montre comment l'esprit humain, dans les controverses, abandonne volontiers le point capital du sujet, pour se jeter dans les détails et dans les accessoires. Lorsqu'on discute par écrit, on devrait, à ce qu'il semble, éviter le caprice de ces entretiens de salon, où les interlocuteurs, au lieu de suivre la ligne droite, s'égarent en mille détours et oublient d'où ils viennent et où ils vont. Les discussions écrites ressemblent cependant aux conversations. Dans la confusion de la lutte, on se laisse entraîner à la dérive, et l'on est emporté par le courant à une longue distance du rivage où Ton voulait aborder. Wotton avait défini le sujet de la controverse : il en avait marqué les points fondamentaux. Il était permis d'espérer que ses successeurs reprendraient la question où il l'avait laissée, et suivraient la voie qu'il avait ouverte. Mais non . Ils passeront tous à cAté de la question principale, celle des anciens et des modernes^ et s'attarderont à un détail secondaire d'érudition, l'authenticité des Lettres de Phalaris, à une querelle de personnes, celle de Boyle et de Bentley. Presque toujours, dans les discussions, les hommes finissent par prendre la place des idées, et voilà
pourquoi les idées n'avancent pas vite : on les laisse en cbemin. Je vais donc raconter cet épisode curieux pour l'histoire de la littérature, et dont la longueur intempestive est elle-même une leçon.
Les gens du monde, je l'ai déjà dit, ont un admirable penchant à tourner la science en ridicule, sous le nom de pédanterie. Quand on a dit d'un homme qui a vécu dans l'étude et le travail : < C'est un pédant,» voilà un homme jugé et condamné sans appel. Aussi la première précaution prise par Boyle et par ses amis, dans leur querelle avec Bentley, ce fut de répéter sur tous les tons qu'il était un scholar^ un homme de classe, un homme-livre, descendu tout poudreux d'un rayon de bibliothèque, et de l'opposer à sir William Temple, un homme du monde, un bel esprit, un gentleman d'une grâce et d'une élégance accomplies. Ils réussirent par cette tactique à donner le change à l'opinion. Pendant plusieurs années, jusqu'au moment où parut la fameuse dissertation de Bentley contre Boyle, Bentley passa pour un pé« dant hérissé d'orgueil et de fausse science, pour un Vadius ou un Trissotin anglais, et l'on vit ameutés contre lui les grands, les moyens et les petits écrivains, la société polie, le publie tout entier. Telle est la puissance d'un mot, et surtout d'un mot vague. Il peut discréditer un homme et tuer une cause ; et cependant l'homme était un grand homme, et sa cause celle du bon sens, du savoir et de la vérité.
Lorsqu'on a l'amour sincère defs lettres et qu'on se croit personndlement l'obligé de ces érudits du xvr et du xvir siècle, bienfiaiteurs de la science, qui, par leurs travaux infatigables, nous ont rendu les textes des grands écrivains de l'antîqiiilé, on ne peut se déiSendre d'une reconnaissance profonde pour Richard Bentley. Que nous importent, à nous ses héritiers, qui jouissons en paix des fruits de son esprit, les dtfauts de son caractère et son humeur altièreet belliqueuse qui faisait dire à Boyle, son adversaire : « Il
tient sa plume comme une épée ! » Que les contemporains se plaignent du caractère d'un grand homme , c'est justice, car ils en souffrent ; mais c'est une pure ingratitude à la postérité de lui tenir si longtemps rigueur, puisqu'après sa mort nous n'avons plus affaire à son caractère, mais à son génie. Je comprends que les contemporains de Rousseau, qui souffraient de son humeur, lui aient été sévères; pour nous, qui n'avons rien à craindre de ce côté et qui jouissons de ses ouvrages, nous devons, en parlant de l'homme, sinon oublier ses torts, la vérité de l'histoire ne le permet pas, du moins les pardonner et mettre la pitié à la place de la colère. Si j'insiste sur cette idée, c'est que la critique de notre temps , en étudiant avec prédilection les hommes dans les écrivains, et en substituant la biographie à l'appréciation des œuvres, pèse trop souvent dans ses balances des défauts de caractère dont les écrivains ne sont justiciables que pendant leur vie. Je reconnais, avec les adversaires de Bentley, qu'il avait plus d'orgueil, d'âpreté, d'emportement qu'il ne convient à un chrétien, et qu'en lui l'homme d'Église et l'homme de plume ressemblaient trop à l'homme d'épée ; mais ce n'est pas pour me faire l'écho, deux siècles après sa mort, des plaintes élevées pendant sa vie ; c'est pour ne pas trahir la vérité par une réticence , ni dérober à la physionomie d'un grand homme quelques traits, nécessaires à la ressemblance. En regardant son portrait peint par Thornill, je remarque, il le faut bien, celte narine gonflée et cette lèvre dédaigneuse; mais je contemple avec plaisir ce large front plein de savoir et cet œil étincelant : de même que dans cette esquisse que je cherche à tracer de son personnage littéraire, j'indique en passant les défauts de l'homme, et je m'attache de préférence aux mérites de l'écrivain. « Pour bien comprendre ce que l'érudition moderne doit à Bentley, rappelons-nous, dit le docteur Monk, que, lorsque Bentley parut, les savants n'avaient à
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leur disposition ni les guides ni les secours qui rendent faciles aujourd'hui les sentiers de la littérature. Les grammaires latines et grecques étaient remplies d'erreurs ; les savants, occupés de la critique des anciens textes, manquaient d'index suffisants, surtout pour les volumineux scoliastes, les grammairiens et les derniers écrivains de la Grèce. Bentley dut consumer dans cette étude une part de sa vie. Sans autres ressources que celles qu'il puisait en lui-même, il ouvrit à la critique une route nouvelle qui, éclairée par les lumières de son esprit pénétrant, le conduisit à de merveilleux succès. Il a lui-même avoué qu'il ne possédait qu'à un faible degré une faculté bien nécessaire dans de pareilles recherches, la mémoire. Aussi prenait-^il soin de noter sur la marge de ses livres toutes les idées que lui suggéraient ses lectures. Cette habitude d'amasser peu à peu ses matériaux explique la rapidité avec laquelle il acheva ses plus difficiles travaux. »
La pénétration, telle est en effet la qualité dominante de Bentley. Il excelle dans la critique des textes, il en devine les altérations avec une sagacité admirable, il remplace les leçons fautives par des corrections ingénieuses et imprévues; mais, c'est le revers de son talent, il est plus touché des défauts que des beautés, il a le sens de la critique plus délicat, plus facile à émouvoir que celui de l'admiration, et, comme il croit à son infaillibilité, il s'enivre de ses conjectures et s'abandonne à tous les paradoxes de son goût. Combien de ses corrections d'Horace ne sont que de spirituelles hypothèses ! Combien de ses variantes sur Milton ne sont que des fantaisies* ! N'osa-t-il pas un jour soumet-