BtbHothèqwàB Fabricius, t. I, liy. II, cbap. x
2. Qu'on lise, par exemple, la lettre suivante, adressée à Pythagore : «Quel chagrin pour un monarque qui semble n'avoir rien à souhaiter, qui fait tout trembler, dont la gloire est égale k la fortune, et qui ne trouve rien dans la nature qui ne paraisse, pour ainsi dire, être formé pour ses plaisirs, quelle mortification pour un prince si puissant de se dire à soimême : « Ces honneurs, ces grandeurs périront avec moi ; j'ai eu le pou- « voir de me rendre maître de toute la terre, ma voix faisait frémir tous ses c habitants, et néanmoins ma fin n'est pas différente, et j'ai le même sort «que le plus simple berger. Mon élévation est un éclair, ma puissance est «un coup de tonnerre qui, en un instant, étonne toute la nature par son «impétuosité et par la force de ses coups, mais bientôt va s'éteindre au c sein de la terre d'où il était sorti. » Que ces tristes réflexions, sage Pythagore, sont capables de faire rentrer l'homme en lui-même, et de lui faire connaître quelle est sa folie lorsqu'il s'impose de tels efforts pour s'élever au-dessus de lui I Qu'il pense à l'avenir et qu'il se dise qu'une vie obscure et rustique est la seule qui puisse rendre l'homme heureux, parce que, dans cet état de la simple nature, on ne vit que pour mourir.... » Cette
Bentley a bien raison d'appeler les Uures de Phalaris c une fiction épistolaire, une élucubration de rhéteur, une spéculation de scribe afiamé. »
Mais les arguments de Bentley contre Tauthenticité des Lettres de Phalaris, étant fondés sur l'anachronisme des idées et des sentiments qu'elles renferment, n'auraient convaincu ni les gens du monde, comme Temple, ni les demi-savants du collège d'Oxford. Ces arguments, le goût seul peut les saisir, et ils échappent quelquefois aux meilleurs esprits, surtout quand il s'agit de l'antiquité. Jul. C. Scaliger prit pour un fragment d'une comédie antique quelques vers de Muret. Boxhornius écrivit un commentaire sur un petit poëme De Lite qu'il attribuait à un ancien, et dont l'auteur était le chancelier de France, Michel de L'Hôpital. En citant ces exemples des méprises de l'érudition , Bentley en conclut la nécessité d'invoquer des arguments plus décisifs, et il prouve, au nom de la philologie, que le dialecte attique dont se sert Phalaris n'était pas usité à la cour d' Agrigente, colonie dorienne; au nom de la chronologie, que Phalaris parle dans ses lettres d'événements et de personnes qui n'ont vécu que longtemps après sa mort. Il relève les plagiats de l'auteur inconnu des Lettres^ qui emprunte sans façon les pensées d'écrivains célèbres, postérieurs à l'époque de Phalaris ; il signale les contradictions que présentent divers passages difficiles à concilier ; et dans cette argumentation savante, qui aurait le droit de se passer d'esprit, il déploie un art étonnant de polémique plaisante, il place heureusement l'anecdote et fait sortir l'épigramme de l'érudition, avec une aisance qui confondit un instant ses adversaires. A ceux qui se prévalent de ce qu'une foule de personnes
illusion d'uD petit prince de Sicile qui se dit le maître de la terre, cette opposition entre Téclair et le tonnerre y entre le trône et la chaumière , c'est de la rhétorique pure, et Ton ne comprend pas que Temple et tant d'autres aient pu s'y tromper.
distinguées, et notamment W. Temple, ont cru aux Lettres de PhalariSy il raconte le trait suivant : < Selon Pline l'Ancien, Licinius Mucianus rapporte que, lorsqu'il était gouverneur de Lycie, il avait vu et lu dans un temple du pays une lettre sur papier écrite de Troie par Sarpédon. • Cette lettre sur papier m'étonna beaucoup, dit Pline, car « au temps d'Homère, bien après Sarpédon, la partie de « l'Egypte qui seule produit le papier n'était encore qu'une c mer ; elle ne fut formée que postérieurement par le limon « du Nil. Ou bien, si le papier était connu du temps de « Sarpédon, comment Homère a-t-il pu dire qu'en Lycie ce s ne furent pas des lettres, mais des tablettes qui furent « portées par Bellérophon à Praetus : In ipsa Lycia codicillos < datas^ non epistolas. » C'est ainsi que le savant naturaliste réfute l'authenticité de la prétendue lettre de Sarpédon. Avec beaucoup d'humilité, ne peut-on lui faire remarquer en passant que ces lettres n'ont pas été données à Bellérophon en Lycie, mais à Argos, pour être portées en Lycie ? Quoi qu'il en soit, la crédulité de Mucien est sufGsamment confondue.- Et cependant Mucien avait été gouverneur d'une grande province, général d'une grande armée, trois fois consul sous Claude et sous Yespasien, et de plus savant et curieux, ce qui ne l'empêcha pas d'être misérablement trompé par une fausse lettre de Sarpédon : preuve incontestable que le titre d'honorable, les plus hautes qualités de l'esprit et la plus grande expérience du monde ne sauraient préserver un honnête homme d'être la dupe d'un mensonge ^ -»
Bentley rencontre souvent de ces bonnes fortunes d'allusion. Les jeunes hellénistes du collège du Christ avaient
1. A DùserUUion upon the Epistles of Phalaris ( 1697). Je ne pousserai pas plus loin l'analyse de cçtte dissertation y qui renferme encore l'examen des Lettres de Thémistocle, d'Euripide, de SocraU et des Fabies ésopiques : cela m'éloignerait encore plus de mon sujet.
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dit en apprenant que le docteur Richard préparait une dissertation contre eux : « Nous allons être assiégés par le bélier deTérudition. » Quand ils se virent battus en brèche par Tartillerie de Tesprit, ils tinrent un conseil de guerre, et se résolurent à une défense désespérée. Ce qui les irrita surtout, ce fut la réponse au pro singijUari humanitcOe que Bentley inséra dans sa dissertation. Il racontait brièTement quels avaient été ses rapports indirects avec Boyle, par Tintermédiaire du libraire Bennet, et réfutait Taccusation d'incivilité qu'on faisait peser sur lui : ce n'était pas sa faute s'il n'avait pu obliger, par un plus long prêt du manuscrit, le nouvel éditeur de Phalaris. « Je souhaite de tout mon cœur, ajoutait-il avec un ton de supériorité railleuse, d*étre un jour utile à un jeune homme d'aussi grande espérance que celui dont le nom figure sur cette édition. Aujourd'hui, je ne puis lui rendre de plus notable service que d'effacer quelques taches du livre qu'il a signé, ce qu'il prendra, je l'espère, en bonne part, car mes conrections sont moins un désagrément pour lui, qu'un reproche i ses professeurs. » Et Bentley relevait une à une, avec une impitoyable clairvoyance, toutes les fautes de style et de goût, toutes les erreurs de texte, tous les contre-sens commis par Boyle et ses collaborateurs, et il affectait de répéter sans cesse ces périphrases significatives : Le livre qw ce jeune homme a signes la nou/vdle édition publiée sous son nom^ pour insinuer avec une discrétion indiscrète que le nom de Boyle était une unité fictive, destinée à couvrir toute une pluralité de collaborateurs. L'essaim des abeilles frémit, fondit sur Bentley, et s'attacha à ses flancs. Il est dangereux, le docteur Richard l'éprouva comme Boileau, de s'attaquer à des corps. Le club des Esprits iuvsi^ dit Monk, de tirer de son adversaire une punition éclatante. Il choisit dans son sein un comité de vengeurs, dont les principaux membres furent Atterbury, président, Smalridge, Robert
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Freind et son frère John, Anthony Alsop, Féditeur des Fa^ blés d*Ësope, personnellement intéressé dans la querelle, le docteur en droit civil. Ring, et Boyle, en un mot, la fleur des maîtres et des élèves d'Oxford, de leurs adhérents et de leurs amis. Le comité travailla longtemps : « J*ai mis six mois, écrivait Atterbury à Boyle, à composer la moitié de l'ouvrage, à revoir le reste, à transcrire le tout et à en surveiller rimpression* » Enfin, au commencement de 1698, parut la fameuse défense du club des Esprits^ connue sous le nom de Boyle contre Bentley*; car Boyle continua d'être le titulaire des productions de la société d'Oxford. Le jeune gentilhomme y gagna la réputation d'un savant de beaucoup d'esprit, et le professeur Atterbury, un bon évëcbé et un excellent mariage avec la nièce du duc de Leeds, par la protection de la famille de Boyle.
C'est un livre singulier que cette réponse k la dissertation de Bentley. Il a toutes les qualités, mais aussi tous les défauta d'un ouvrage collectif : beaucoup de variété et peu de suite ; beaucoup d'esprit, mais diverses sortes d'esprit; des vues ingénieuses et des incohérences, des saillies originales et peu de conclusions. Le fond de la question , c'est-à-dire l'authenticité des Lettres de Phalaris^ est à peu près abandonné. Le comité du collège du Christ a compris que c'était une mauvaise position à défendre; chacun des combattants s'établit sur son terrain , et choisit une question de détail , un épisode particulier, un rempail , d'où il tire sur Bentley. Ce n'est pas une bataille rangée qu'on lui livre, c'est une série d'escarmouches; l'ennemi s'est di-
1. Boyle agaiiut Bentley, Le vrai titre est Dr. Bentley* s dissertation on the Epistles of Phalaris and the Fables of Msop, examined by the honourahle Ch. Boyle j esq.^ avec cette épigraphe menaçante :
Remember Milo*fl end, Wedged in that timber which he strove to rend.
(Voy. Monk, chap. vi, etd'Israëli, p. 18o.)
visé par pelotons et fait la guerre de partisans. Les allusions, les épigrammes, les personnalités pleuvent sur la tête de Bentley. On reprend tous les anciens griefs contre le bibliothécaire royal : c*est un pédant ; un jaloux , qui refuse de prêter au public les livres de la bibliothèque; c'est un plagiaire qui a volé à de pauvres savants inattentifs ses arguments contre Tauthenticité des Lettres de Phalaris; et comme on ne daigne pas réfuter des plagiats, la société d*Oxford se dispense de discuter sérieusement les arguments de Bentley. Elle finit par réduire Tanalyse de sa dissertation à une table de matières intitulée : c Analyse du docteur Bentley j sous forme d'Index : Civilité du docteur Bentley, page...; esprit du docteur Bentley, en grec, en latin, en anglais, page.... etc.» Cet Index était une idée du docteur King ; Smalridge en fournit une autre , non moins piquante, à Tassociation : ce fut d'appliquer à la dissertation de Bentley la critique sceptique et sévère de Bentley sur les Lettres de Phcdaris, On suppose donc qu'au bout de plusieurs siècles , un critique s'avise de contester à Bentley la paternité de sa dissertation ; on en cite plusieurs passages dont on discute chaque pensée , dont on pèse chaque mot, en parodiant avec gravité le style de Bentley dans son examen des Lettres de Phalaris ; on prouve qu'un style si pédantesque et de si mauvais ton ne peut être celui d'un bibliothécaire royal, on conclut à la nonauthenticité de la dissertation de Bentley, dont quelque rhéteur aura dérobé le nom, et l'on renvoie le docteur du débat, avec un certificat d'innocence et d'irresponsabilité*.
Ce pamphlet, précisément parce que ce n'était qu'un pamphlet , eut un succès populaire. Le public était trop peu compétent, dans un sujet de pure érudition, pour de-
L Monk, Life of Btntley^ p. 80.
mander aux écrivains d*Oxford un compte rigoureux de leur argumentation. Il ne jugeait pas en scholar^ mais en oisif, et s*inquiétait peu que les adversaires de Bentley n'eussent pas raison , pourvu qu*ils eussent tort avec esprit. Ils avaient d'ailleurs la faveur de la haute société, dont quelques-uns faisaient partie. Le nom de Temple les prot^eait de sa popularité; enfin on se persuadait, comme je l'ai dit, que Bentley, l'allié de Wotton , était un moderne, et que les Esprits, défenseurs de Temple, étaient des anciens. En vain Bentley avait eu soin de déclarer au début de sa dissertation qu'il s'abstenait d'entrer dans la discussion générale , et qu'il opinait seulement dans la question particulière des Lettres de Phalaris; le public fermait l'oreille à cette distinction, et, comme la cause des anciens était la cause à la mode , Bentley, le prétendu moderne, fut assailli de toutes parts comme un ennemi public. « Philosophes , mathématiciens, poètes , critiques, théologiens, médecins, barbes grises et jouvenceaux , gens d'Oxford et de Cambridge, formèrent, dit Monk , une ligue universelle contre l'adversaire de Temple et de Boyle *. •• C'est une différence notable, qui sépare, au xvii" siècle, la France de l'Angleterre. En France, comme je l'ai dit plus haut, la popularité est du côté des modernes. En Angleterre , elle est du côté des anciens ou de ceux qu'on prend pour tels ; c'est par zèle pour l'antiquité qu'on applaudit la société d'Oxford, qui compromet l'antiquité en intronisant parmi ses chefsd'œuvre un mensonge littéraire , et qu'on siffle Bentley, qui défend la cause des anciens en refusant de leur imputer une rapsodie Tels sont les malentendus de l'opinion. Les Esprits triomphèrent donc, et aussitôt tous lès écrivains timides, qui attendaient, pour se prononcer, que la victoire fût décidée, se lancèrent sur Bentley. Garth, le médecin -