CHAPITRE PREiMIER
Guerre contre Homère. — L'abbé Régnier. — Mme Dacier:
Traduction de V Iliade,
Avant d'aborder cette nouvelle phase de la querelle où Mme Dacier et La Motte seront les principaux acteurs, et réduiront à une dispute sur Homère une discussion qui intéresse toute Fantiquité, jetons un regard en arrière et cherchons dans le passé les commencements de cette guerre contre la plus invulnérable de toutes les gloires littéraires.
Au xvn* siècle, l'expédition contre Homère n'est qu'un épisode de la croisade des modernes contre l'antiquité; et dès lors cependant nous rencontrons un livre où Homère est seul en cause avec Virgile. Ce livre a pour sujet une comparaison entre leurs deux poèmes. L'auteur, le P. Rapin, qui place YÈnéide au-dessus de VlliadCy a soin de justifler de tout reproche son poète préféré. « On a blâmé
Virgile, dil-il, d'avoir défiguré Didon en lui donnant tant de passion contre son véritable caractère, car l'histoire la fait femme de bien ; mais cela même est un artifice des plus délicats et des plus fins de Virgile, lequel, poui; donner du mépris pour une nation qui devait être si odieuse un jour aux Romains, ne crut pas devoir souffrir de la vertu dans celle qui en fut la fondatrice, pensant qu*il pouvait en tout honneur la sacrifier pour flatter mieux ainsi son pays. > Virgile déshonorant Didon par patriotisme! Voilà comme un docte et pieux jésuite du xvii* siècle commentait politiquement les beautés de Y Enéide! Il est vrai que le P. Rapin ajoute d'une façon toute gracieuse, pour montrer comment dans Virgile le génie du poète s'unit à Tart consommé du politique : < 11 a eu l'adresse de faire jouer la machine pour sacrifier Didon de la meilleure grâce : Vénus et Cupidon s'en sont mêlés'. » La conclusion de Rapin, c'est que, si Homère a plus d'esprit que Virgile, Virgile a plus de discrétion et de jugement. « Si j'aimerais mieux, dit en finissant le critique, avoir été Homère que Virgile, j'aimerais mieux avoir fait YÉnéide que Ylliade et Y Odyssée*. »
Mais, bien avant le xvu« siècle, Homère avait été le point de mire de la critique, et le récit serait long des assauts qu'il a soufferts, même de l'antiquité, sans rien perdre de sa gloire. Ce récit, Boivin le jeune l'avait composé et lu en 1706 devant l'Académie des inscriptions. H ne le fît pas imprimer; mais les lecteiirs curieux trouveront l'analyse de son mémoire dans le recueil de cette Académie, et y liront la liste des détracteurs de Ylliade et des champions de YÈiUide.
Cette interminable guerre, faite à Homère sous les dra-
\. Observations sur les poèmes (Tllomère et de Virgile y p. 145. (Barbin. 1669.) — 2. Ibid,, p. 189.
[>eaux de Virgile» nous paraît bien ridicule aujourd'hui. Il semble qu*on pourrait les admirer tous deux et les laisser chacun à leur place. Trublet raconte qu'un jour on demandait à M. Dacier, lequel est le plus beau d'Homère ou de Virgile. Un homme d*esprit, qui était présent, prévint M. Dacier, et dit : « Homère est plus beau de deux mille ems^ » Ce mot vaut bien des parallèles.
Mais de tous les adversaires d*Homère le plus ancien et le plus illustre, dont Boivin ne parle pas, c'est Platon. Presque toute l'antiquité a cru que le célèbre passage du IIP livre de la Bépublique s'applique à l'auteur de Y Iliade*. Platon y couronne le poète et répand des parfums sur sa léte; mais il l'accuse d'exercer sur les jeunes gens une in- Quence funeste en politique, en religion et en morale. C'est un réquisitoire complet, suivi d'une sentence de bannissement prononcée contre le poète. Les couronnes et les parfums n'en diminuent pas la rigueur .
Beaucoup d'écrivains, dans l'antiquité, ont appelé du jugement de Platon ' ; mais l'autorité d'un si grand nom a préservé de l'oubli ses accusations contre Homère. En France, depuis le xvi* siècle , dès qu'on veut louer ou attaquer Homère, on commence par attaquer Platon, ou par lui emprunter ses arguments. Aussi, au xvr siècle , dix ans après l'apparition de la Poétique où J. G. Scaliger avait renouvelé les attaques de Platon \ vers 1572, un bel esprit bourguignon, grand admirateur d'Homère, Guillaume Paquelin, traduisit Platon devant le parlement de Dijon, pour le convaincre judiciairement de calomnie, et faire cesser