‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 3)Chapitre 149 sur 199 · Gargantua j prologue du I" livre · texte numérisé non relu

Gargantua j prologue du I" livre

de ses ennemis. L'abbé venait s'offrir à Homère, et s'engageait à rendre, par un art de traduire encore inconnu, la divine simplicité de l'antique. Il peignait Apollon, • le clair tlls de Latone, » qui descend de l'Olympe,

L'arc et la trousse au dos.... Son mouvement rapide Fait craqueter ses traits dans sa trousse homicide.

Boileau lut les vers de l'abbé Régnier et il écrivit à Brossette : « Ne voîlà-t-il pas Homère un joli garçon?... Cette traduction, je crois, va donner cause gagnée à M. Perrault. DU magni! horribUem et sacrum libellum^ \ » Boileau avait raison. La traduction de l'abbé Régnier aurait été un nouvel argument en faveur de Perrault , si l'on s'était encore occupé de Perrault. Et pourtant l'abbé était un homme instruit et dévoué à Homère. Mais il lui manquait à lui, un ancien déterminé, ce qui manqua souvent aux modernes^ le goût.

Après les attaques , les apologies et les traductions dont Vlliade avait été la victime, Homère avait besoin d'un interprète exact, discret, respectueux et affectueux, qui sût comprendre et chérir dans le grand poëte même ce que l'esprit du temps dédaignait, et qui eût non-seulement du goût, mais le courage de son goût. Cet . interprète d'Homère si longtemps souhaité , ce fut une femme, que Voltaire appelle un des prodiges du siècle de Louis XIV, Mme Dacier. En elle la savante, j'allais dire le savant, car le genre de célébrité qui s'attache à sa mémoire ne diffère pas de celle dont jouit Turnèbe ou Casaubon, la savante nous a fait oublier la femme, et la femme ressemblait cependant, non pas à Philaminte, comme on le croit, mais à Henriette, si l'on excepte la grâce et la beauté. C'était une

L Lettre à Brossette, juiUet 1700.

femme simple» sensée, spirituelle, qui savait, tout en veillant sur Homère,

Faire aller son ménage, avoir l'œil sur ses gens, Et régler la dépense avec économie,

élever sagement sa fille, et, Taiguille à la main, travailler à son trousseau. Mais elle ne croyait pas que le fil et le dé dussent être tous ses livres, et elle employait à étudier les anciens, à les traduire, le temps que tant de femmes donnent aux lectures frivoles et au plaisir. Fénelon Testimait, Fénelon, qui n*aime ni les pédantes ni les précieuses, mais qui n*aime pas non plus les ignorantes, et qui regarde Tinstruction comme Tauxiliaire de la vertu des femmes. Sous la direction de son père, Mlle Le Fèvre avait commencé naturellement, sans préméditation, en assistant aux leçons de ses frères, cette éducation grecque qu'elle continua plus tard en partageant les travaux de M. Dacier. La poésie grecque fut quelque chose de plus pour elle qu'une passion de son esprit ; ce fut comme une amie d'enfance, qui lui devint doublement chère, quand elle lui fut commune avec son mari. Il y a quelque chose d'original et de touchant dans ce ménage d'érudits vivant ensemble en pleine antiquité, à Rome ou à Athènes, au milieu de Paris. Leurs deux réputations se soutenaient l'une par l'autre ; ils s'entr'aidaient de leur savoir, et leur mariage gréco-latin a contribué à la gloire de leur nom. A vingt et un ans, Mlle Le Fèvre avait publié son Callimaque. Quelques années plus tard, encouragée par le succès, elle s'était essayée à traduire : pour son début, sa candeur avait choisi Anacréon et Sapho, qu'elle avait dédiés à un grand seigneur peu anacréontique, le duc de Montausier. Aguerrie parce commerce avec la poésie lyrique, elle s'était attaquée sans frayeur à Plante et à Aristophane, et venait de traduire Térence (1687 et 1688), quand Perrault s'insurgea contre Homère,

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aux applaudissements du monde et de F Académie. MmeDacier conçut dès lors le projet « de donner à son siècle une traduction d'Homère qui, en conservant les principaux traits du grand poète, pût faire revenir la plupart des gens du monde du préjugé que leur en avaient donné des copies difformes qu'on avait faites. > Son dessein fut approuvé par Boileau, qui depuis longtemps rendait les traducteurs responsables des infortunes d*Homère, et par le bon abbé Fraguier, dont les vers latins flatteurs et pressants échauffaient le zèle de son amie pour Tantiquité. Mme Dacier se mit à l'œuvre, et, après de longues années de travail, r//i(K2e parut en 1699. Dans sa préface, Mme Dacier compare avec une modestie spirituelle sa traduction à la momie d'Hélène, qu'elle suppose embaumée avec l'art des Égyptiens, conservée jusqu'à nos jours et rapportée en France. « On ne verra plus en elle ces yeux pleins de feu, ce teint animé des couleurs les plus naturelles et les plus vives, cette grâce, ce charme qui faisait naître tant d'amour, et qui se faisait sentir aux glaces mêmes de la vieillesse ; mais on y reconnaîtra encore la jeunesse et la beauté de ses traits; on y démêlera la grandeur de ses yeux, la petitesse de sa bouche, l'arc de ses beaux sourcils, et l'on y découvrira sa taille noble et majestueuse, et l'imagination, frappée de ces restes précieux, ira jusqu'à concevoir que celle qui conserve encore de la beauté dans les bras même de la mort, devait véritablement ressembler aux déesses immortelles pendant sa vie*. »

Mais non, la traduction de Mme Dacier n'est pas la momie d'Homère. Si elle n'a pas les couleurs de la vie, elle a le mouvement, que les momies n'ont pas. Dans la phrase de Mme Dacier, Homère respire encore. Gomme elle aimait son poète à la passion, sa parole diffuse, mais animée, a

l. Préface de T/îiarfe, p. 45.

parfois cet accent de Yàme qui préserve les écrits de mourir. Mme Dacier applique quelque part à la diction d*Homère la louange qu'il a donnée aux trépieds de Yulcain d'être comme vivants et de courir tout seuls à l'assemblée des dieux. Sa diction» à elle» n*a pas cet élan rapide et merveilleux ; mais en ses meilleures pages, sans marcher sur les nues, elle porte dans sa démarche et sur son front un grand air d'aisance et de dignité. Qu'on ne cherche pas dans son style ce respect religieux pour le mot propre qui a succédé chez nous au culte de la périphrase, et qui remplace la fausse élégance des abstractions vagues par la hardiesse brutale et la trivialité. Mme Dacier fait porter par Bellérophon « des lettres bien cachetées. » Elle transige avec les épithètes homériques, et dépouille Apollon de ses flèches, quand il s'avise trop souvent de lancer au loin les traits. Chez elle, Achille n'a plus ses pieds légers, ni Junon ses bras d'ivoire, ni Minerve ses yeux bleus. Cependant elle n'est pas complice de cette pruderie de goût que nous reprochons à son siècle : elle ne vise pas à la fausse noblesse, elle ne cherche pas chez les héros d'Homère l'étiquette des sociétés polies; elle ne charge pas le chambellan de Louis XIV de régler le cérémonial de la cour d'Agamemnon; elle ne rougit pas de la nature. Est-ce elle ou Fénalon qui< laisse échapper ces lignes aimables ? « J'aime à voir les;héros d'Homère faire ce que faisaient les patriarches, plus grands que les rois et que les héros. J'aime à voir Junon s'ajuster elle-même, sans cet attirail de toilette, sans coiffeuse et sans dame d'atour. » Ce n'est pas un médiocre honneur pour Mme Dacier d'avoir compris dans Homère, à force de l'aimer, les beautés que le xvu* siècle estimait le moins en lui. C'est l'amour d'Homère qui instruit Mme Dacier de ce que le goût ne lui révélerait pas. Qui avait plus de goût que Racine et Boileau ? et pourtant Boileau découvre dans Homère la noblesse qu'Homère n'a jamais cher-

chéeS et Racine invente Arcas, un de ces gentilshommes, comme dit Mme Dacier» qu'Agamemnon n'a jamais eus. Après Fénelon, cette amante d*Homère est Tesprit le plus antique du siècle de Louis XI Y.

De toutes les traductions de Ylliadey celle de Mme Dacier est la mieux écrite et la plus fidèle; aussi devint-elle l'occasion d'une reprise de cette guerre contre Homère, plus longue que celle qu'il a chantée. Plus Homère traduit se ressemblait à lui-même, moins les beaux esprits d'alors devaient le bien accueillir, puisque son tort le plus grave était simplement d*ètre le vieil Homère, et de n'avoir pas attendu le xvii* siècle, pour mûrir les fruits de son génie au soleil de Louis XIV. Aujourd'hui, Mme Dacier a reçu le prix de son dévouement au grand poète. Longtemps délaissée, elle a repris faveur auprès de nos contemporains, qui retrouvent dans ses qualités et même dans ses défauts nos principes actuels de traduction et notre goût de l'exactitude, sinon notre idolâtrie de littéralité. Nous louons en elle ce qu'y blâmait La Motte, et il n'est pas jusqu'aux vulgarités accidentelles de son style qui ne chatouillent agréablement notre oreille, habituée depuis quelque temps à confondre le simple avec le commun. Peut-être même que l'on répare ^aujourd'hui par un engouement un peu vif les dédains injustes dont Mme Dacier a été longtemps victime, et qu'on admire à l'excès sa traduction, trop mésestimée par nos pères; mais pour les bons auteurs, trop avilis par leurs contemporains, c'est un dédommagement légitime d'être surfaits par la postérité.

La préface de la traduction de Y Iliade est un vrai plaidoyer pour Homère. Mme Dacier n'y prononce les noms ni de Desmarets ni de Perrault. Mais c'est à eux qu'elle s'adresse, tout en ne paraissant répondre qu'à Platon. Sa ré-

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