‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 3)Chapitre 150 sur 199 · Réflexion sur Longin · texte numérisé non relu

Réflexion sur Longin

ponse peut se ramener à deux points : la question d*art et la question de morale. Elle prouve, par des raisons bien choisies, qu'en peignant les anciens Grecs et leurs dieux tels qu'ils étaient, Homère n'a violé ni les règles de la mo* raie ni celles de la poésie. Mais bientôt son ardeur l'emporte : à l'entendre célébrer la conformité de VIliade et de la Bible, on prendrait Homère pour un confident de Moïse'. Elle explique les combats des dieux et des héros par la lutte de Jacob avec l'ange, et celle des dieux entre eux par la guerre civile de l'ange Gabriel, qui protège la Grèce, avec l'ange Michel, qui protège les Juifs *. Loin de reprocher aux dieux païens < le sang des boucs et des génisses, « versé en leur honneur, elle justifie les sacrifices antiques par un précepte des Paralipomènes '. Accuse-t-on Homère d'avoir dit que Dieu est la cause de nos maux, elle lui donne pour avocats le prophète Michée et le prophète Âmos. Les deux tonneaux qu'Homère place aux deux côtés du trône de Jupiter font pendant à la coupe de vin que David met dans la main du Seigneur. Jupiter, envoyant un songe trompeur à

1. Cette idée y qui devait plus tard inspirer à Herder des pages si belles et si vraies sur la ressemblance des poésies primitives, et à M. de Chateaubriand son parallèle didactique entre la Bible et Homère, n'était pas une idée nouvelle. Les Pères de l'Ëglise , en citant souvent Homère et en faisant ressortir les leçons morales qu'on peut tirer de ses fables, avaient donné à quelques-unes de ses pensées une sorte de consécration chrétienne. Longin, en rapprochant quelques vers d'Homère d'un passage de l'Écriture, avait provoqué la discussion fameuse entre Boileau, Huet et Leclerc. £n 1658, parut à Oxford une comparaison en règle entre Homère et les écrivains sacrés : Borneras iépat^cov , me comparatio Homeri cum seriptoribtu sacriSy par Zacbarie Bogan, qui compara plutôt le style et la langue d'Homère et de la Bible que leurs idées et leurs sentiments. Zacharie Bogan ne semble pas avoir connu un petit livre publié à Paris en 1604 et intitulé : Discourt en forme de comparaison sur les vies de Moïse et ^Homère f livre anonyme et très-curieux dont l'auteur n'est indiqué ni par Barbier ni par de Manne. On y cite le rabbin Âbra-Âben-Esra, qui avait établi une comparaison 'entre la mythologie païenne et les préceptes du dècalogue (p. 163). Enfin Grotius, dans la préface de son Commentaire sur Êzéchiel, l'a comparé à Homère pour la magnificence des expressions.

2. Préface de la traduction de VIliade ^ p. 21. — 3. /&td., p. 35.

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Âgamemnon, imite le Dieu des Juifs, chargeant l'esprit de mensonge d'abuser l'impie Achab.

Après avoir lu la préface de Mme Dacier, il est difGcile de ne pas voir dans Homère l'élève du roi Salomon. C'était aussi, on le sait, le faible de M. Dacier de retrouver dans les païens les vestiges de l'Ëcriture sainte. Aussi Mme Dacier cite-t-elle affectueusement , pour s'en appuyer, l'opinion de son mari, qui lui rend hommage pour hommage dans sa traduction d'Horace. Avant leur mariage, ils aimaient déjà à se citer l'un l'autre et, comme on a dit, à se faire la cour sous le couvert des anciens. Le mariage ne suspendit, on le voit, ni leur affection, ni leurs citations mutuelles.

Ce n'est pas tout : à entendre Mme Dacier vanter l'art exquis de Y Iliade au nom des règles de la poésie épique, on croirait qu'Homère a pris conseil d'Aristote ou du P. Le Bossu. Ce fut la singularité de cette longue discussion sur le poëme épique au xvii* et au xvin» siècle, qu'on regarda toujours l'épopée comme un genre de littérature soumis à un code ofûciel de règles et de conventions, et Homère comme une espèce d'homme de lettres , qui avait composé Y Iliade et Y Odyssée , d'après les termes de ce règlement. Aux yeux de la critique moderne, le poëme épique est un ensemble de traditions, une œuvre populaire et collective à laquelle un grand poète, qui paraît à propos, vient donner l'unité, les belles formes et les proportions heureuses des ouvrages de génie. C'est le tableau complet des mœurs et de la vie d'un siècle et le résumé d'une civilisation tout entière ; c'est le fruit spontané d'une de ces rares époques où l'imagination d'un peuple est assez jeune pour avoir foi au merveilleux, et sa langue assez mûrQ pour exprimer tous les sentiments et toutes les idées. Gela nous explique pou^ quoi les Français , qui ont eu la tête épique , n'en déplaise à M. de Malézieux, puisque la France a enfanté au moyen

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âge tant d'épopées dignes d*admiration, n*ont pas de poète épique comparable non-seulement à Homère, mais à Dante. Par un malheur de notre fortune, notre imagination et notre langue n'ont pas été prêtes en même temps pour l'épopée. Quand notre imagination était épique, notre langue à peine formée ne l'était pas encore; et quand notre langue fut assez mûre, notre imagination avait perdu cette jeunesse et cette naïveté sans lesquelles l'épopée est impossible. Cette idée vraie du poëme épique, conçue par la critique moderne, l'antiquité l'avait entrevue et perdueS le XIX* siècle l'a retrouvée après Yico. La critique française du xvir siècle explique Homère par Aristote, et Aristote par le P. Le Bossu , qu'admirent à l'envi les plus beaux esprits du temps ; l'idée qui prédomine , c'est que l'épopée est un apologue et Homère un Ésope de génie*. Même au xvin* siècle , où se forme une opposition violente contre la théorie du P. Le Bossu , la critique , en pleine révolte , est d'une timidité d'ingénue. Marmontel , qui se croit novateur, forme d'un certain mélange du dramatique et de l'épique la recette infaillible de l'épopée. L'abbé Terrasson, un des plus violents contre l'autorité d' Aristote, délSnit l'épopée : « un poëme héroïque en forme de narration ,

1. Le Pseudo-Plutarque représente Homère comme l'expression la plus eiaete -des sciences , des arts et môme de la philosophie de son temps. Maxime de Tyr , dans sa Dissertation 32 sur la philosophie d'Homère , dit qu'Homère a retracé dans ses poèmes « les croyances, les idées politiques, les mœurs, les sentiments, les événements heureux et malheureux de son époque. » Je dois ajouter que Maxime de Tyr , en disant que la forme de l'épopée homérique est le récit des aventures, et que la morale en est le fond, se rapproche de la théorie d'Aristote.

3. « L'épopée, dit le P. Le Bossu, est une fable agréablement imitée sur une action importante, qui est racontée en vers d'une façon agréable et merveilleuse. » (Liv. 4» chap. m ) Voy. aussi, au chap. ix, la comparaison de Vmade aveo Ifi^Fables d'Esope. Pour voir comment le P. Le Bossu a tiré son gros volume de quelques pages de la Poétique d'Aristote, consultez VHistoire de la critique chex les GrecSf par M. Egger, chap. m, $6.

dans lequel un héros, soutenu visiblement par le secours du ciel, exécute un grand et juste dessein*. » Définition très-fausse, lui crie de loin Voltaire, puisque les Anglais ont un poëme épique dont le héros , loin de venir à bout d'une grande entreprise par le secours céleste , est trompé par le diable et par sa femme, et chassé du paradis terrestre pour avoir désobéi à Dieu. Enfin Voltaire lui-même, qui se moque avec tant de bon sens de la définition de Terrasson et de toutes ces règles arbitraires, inventées pour obscurcir les connaissances les plus simples". Voltaire s'y conforme docilement dans son poëme. Comme le plus modeste écolier, il calque le plan de la Henriade sur celui de Y Enéide ; « il a une tempête, un récit, une Gabrielle quittée comme Didon, une descente aux enfers , un Elysée, une vue anticipée des grandeurs et des maux de la patrie, et même un Tu Marceline eris en l'honneur du dauphin'.* Voilà les hardiesses de la critique littéraire , au siècle de l'encyclopédie.

Ne cherchons donc , dans cette querelle de Mme Dacier et de La Motte , rien qui ressemble aux opinions de la critique moderne sur la nature de l'épopée. Dans leur controverse sur les dieux d'Homère, ne leur demandons rien qui nous fasse pressentir les beaux travaux des mythologues célèbres de la France et de l'Allemagne sur l'origine des dieux d'Homère et d'Hésiode. La Motte remarquera bien que les dieux d'Homère ressemblent à des hommes ; mais il ne tirera de cette remarque aucune vue sur l'anthropomorphisme , à l'aide duquel Homère popularisa ses dieux parmi les Hellènes^ La Motte jugera les dieux homériques, non pas en philosophe ou en érudit, mais sim-

1. Dissertation sur Homère , lU* partie, section 1, chap. n, art. 2.

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