‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 3)Chapitre 152 sur 199 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Houdard de La Molle : Discours sur la poésie. — Traduction en vers de ^Iliade. — Discours sur Homère. — Réponse de Mme Dacler: Des causes de la corruption du goût. — ' Réplique de La MoUe : Réflexions sur la critique.

Si l'on acceptait sans réserve le témoignage de Fontenelle , de Mme de Lambert et de Tabbé Trublet , on prendrait La Motte pour un des plus beaux génies qu'ait jamais produits la France en philosophie , en éloquence et même en poésie. Si l'on en croyait La Harpe , on le tiendrait pour un faiseur de paradoxes, pour « un esprit toujours faux dans les matières de goût. » La vérité se trouve entre ces deux jugements. La Motte n'est ni un philosophe, ni un orateur, ni surtout un poëte ; c'est un esprit fin , varié , le plus souvent raisonnable , et qui ne cesse d'être juste que lorsqu'il veut excéder la justesse, en appliquant la rigueur de la logique à des objets qui ne la comportent pas. C'est, comme Fontenelle , un de ces poètes-géomètres pour qui la poésie n*est que l'art de rimer des raisonnements et de cadencer la prose. On s'est étonné que La Motte, auteur d'opéras, de tragédies et d'odes qui lui avaient ouvert l'Académie, ait, en attaquant la poésie, travaillé lui-même à diminuer sa renommée. La Faye, dans une ode dont un^ strophe est restée célèbre, se plaint qu'il déserte l'Hélicon. Mais La Motte ne s'était jamais élevé bien haut sur l'illustre montagne, et il se retrouva tout naturellement, et presque de plain-pied , dans )a plaine. En effet » si la poésie n'est

que de la prose mise en vers, c'est un art plus pénible qu'important, plus puéril qu'ingénieux; et il y a toute facilité et tout profit à redescendre de la prose rimée à la prose sans rimes. La Motte avait un axiome : « La prose peut dire plus exactement tout ce que disent les vers , et les vers ne peuvent pas dire tout ce que dit la proses > Il le conûrma par un exemple éclatant , en adressant au cardinal de Fleury une ode en prose qui devait , disait-il , s'élever sans effort aux beautés les plus sublimes de la poésie : « Fleury, respectable ministre , aussi louable par tes intentions que par tes lumières , aussi cher à ton roi qu'à son peuple, et précieux même à tous nos voisins ; toi à qui les poètes sont inutiles parce que l'histoire se charge de ton éloge.... » La Motte, le Pindare en prose de M. de Fleury ! Le hasard a bien de l'esprit, quand il assortit ainsi les poètes aux ministres , et les ministres aux poètes !

Il n'est pas surprenant que l'écrivain qui devait finir par nier la poésie, ait commencé par nier le plus grand des poètes. U fut l'athée d'Homère avant d'être celui d'Apollon. Si VOdô à M. de Fleury avait précédé le Discours sur C Iliade, Mme Dacier ne se serait pas indignée si fort d'entendre outrager le grand prêtre du temple par l'apostat du dieu. Mais, quand la Motte traduisit Homère, il croyait encore à la poésie; que dls-je! on le croyait poète. En voyant de tels coups partis d'une telle main, Mme Dacier perdit toute mesure, et la vivacité de son langage fit un contraste remarquable avec le calme et l'urbanité de son adversaire. Dans cette seconde période de la querelle, comme dans la première, les partisans des modernes surent mettre de leur côté les bienséances de la discussion. Mme Dacier s'est comparée elle*mème, dans son duel avec La Motte, aux héros d'Homère qui fondent impétueusement sur l'en-

1. Œuvres de La Motte , ObservatUmt sur Voda de M, de La Faye»

nemi ^ La Motte reçut le choc de Mme Dacier, et s'absliot de lui rendre violence pour violence. C'était un bel esprit, qui dédaignait trop la grossièreté des héros homériques , pour imiter Diomède et pour blesser une femme.

Depuis longtemps déjà, Mme Dacier était prévenue contre La Motte, malgré Tode flatteuse et prosaïque où il avait célébré sa traduction d'Anacréon. Dans un Discours sur la poésie^ La Motte, après avoir tracé une théorie de la poésie lyrique conçue d'après ses odes, avait affiché la prétention d'imiter Anacréon et Pindare. « J'ai tâché de ressembler à Anacréon, sans m'abandonner autant que lui. » Pour rendre la ressemblance plus sensible tout en respectant la décence, il s'était donné une maltresse, mais une maîtresse fictive et purement poétique ; « car, sans maîtresse, le moyen d'imiter Anacréon ? > Il se proposait aussi d'imiter Pindare et de reproduire les caractères de son génie, moins ses obscurités et ses digressions. En un mot , il prétendait surpasser les anciens en les imitant. Il pensait, comme Perrault, que l'esprit humain est aussi fécond aujourd'hui qu'autrefois, et que la nature peut aussi aisément produire de nouvelles pensées dans l'esprit des hommes que leur donner de nouveaux visages. Telle est l'idée de La Motte dans son Discours sur la poésicy et c'est peut-être le seul de ses ouvrages où il aborde directement le côté philosophique de la question des anciens et des modernes. Encore ne fait-il que l'effleurer en quelques lignes. Partout ailleurs, il perd de vue les idées générales du progrès et de la permanence des forces de l'esprit humain. Cet écrivain, que ses amis ont appelé un grand philosophe, est moins philosophe que Desmarets et que Perrault, et avec lui la discussion fait un pas en arrière: elle devient une dispute sur le mérite d'Homère. Ce serait inutilement fatiguer le lecteur que de

Page 1