‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 3)Chapitre 168 sur 199 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L'abbé d'Aubignac : Conjectures académiques, — L'abbé Terrasson :

Dissertation sur l*Iliade.

Depuis la médiation inutile de Fénelon, les anciens n'ont pas eu de bonheur. Attaqués par l'abbé de Pons, défendus par les pamphlets de Gacon et par les rêveries du P. Hardouin, ils n'ont trouvé jusquMci ni adversaires ni défenseurs dignes d'eux parmi les alliés de La Motte et de Mme Dacier ^ Nous allons étudier des écrits plus importants composés contre Homère ou pour lui par des écrivains plus habiles et plus renommés. J'ai dû renoncer à suivre Tordre des dates, pour parler plus librement, dans un chapitre spécial, de deux ouvrages qui parurent avant IMpotogfîe d'ffomère par le P. Hardouin, et qui rigoureusement auraient dû trouver place dans le précédent chapitre : Les Conjectures académiques sur riliadCy par l'abbé d'Aubignac, et la Dissefi^tation sur Homère, par l'abbé Terrasson , publiés tous deux en 1715. Mais de ces deux ouvrages hostiles à l'antiquité, le premier passa presque inaperçu des combattants et du public, et n'eut aucune influence sur la fortune de la querelle; le second, sortant des limites où le

1. J'ai passé sous silence daas la première période de la querelle, et j'omettrai dans la seconde, un grand nombre d'écrits obscurs, que la discussion fit éclore, que j'ai feuilletés, et qui ne méritent pas un regard. On en trouvera la liste, incomplète encore, dans la Biblioti^que française de l'abbé Goujet, t. IV, p. 48.

débat s'était restreint, lui rendit ses proportions premières et y fit rentrer la question philosophique du progrès. Nous pouvons donc sans inconvénient considérer à part deux ouvrages, dont Tun a été laissé par l'indifférence publique à récart de la discussion, et dont l'autre s'est élevé au-dessus.

Lorsque Perrault avait annoncé dans ses Parallèles que l'abbé d'Aubignac s'occupait d'un travail où il contestait l'existence d'Homère, Boileau avait répondu : « J'ai connu M. l'abbé d'Aubignac. Il était homme de beaucoup de mérite et fort habile en matière de poétique , bien qu'il sût médiocrement le grec. Je suis sûr qu'il n'a jamais conçu un si étrange dessein, à moins qu'il ne l'ait conçu dans les dernières années de sa vie , où l'on sait qu'il était tombé en une espèce d'enfance K » Lorsque La Hotte alléguait à son tour l'opinion présumée de l'abbé d'Aubignac, Boivin lui répliquait : « Il n'y a que M. Perrault qui ait jamais douté de l'existence d'Homère *. » Boivin écrivait ces mots en 1715, juste à la veille du jour où les Conjectures de l'abbé d'Aubignac vinrent lui donner un démenti ainsi qu'à Boileau, en révélant un nouvel adversaire d'Homère, qui n'avait nullement perdu la raison '. De toutes les critiques d'Homère que nous avons vues se produire au xvir et au xvni* siècle , celle de l'abbé d'Aubignac est sans comparaison la plus hardie et la plus neuve. Seul s'élevant audessus des chicanes de détail faites aux dieux, aux héros , au plan et au style de l'i^tode, il ose aborder la question de la formation de l'épopée primitive ; seul, cet admirateur d'Aristote déserte l'ornière où, au nom d'Aristote, le P. Le

L Boileau, Troisième réflexion sur Longin. ^ 2. Apologie d' Homère j p. 2L

3. Les Conjectures académiques j trouvées dans les papiers de feu Charpentier, de l'Académie française , furent imprimées en 1715 par Pabbé Brice. (Voir Goujet, Bibliothèque française, t. IV, p. 110.)

Bossu avait tratné le xvn* siècle, va droit à Homère et le somme de prouver son identité. Ce n'est pas que j*épouse le scepticisme de d'Aubignac. Je crois à l'existence d'Homère comme je crois à son génie, et, malgré toutes les objections ingénieuses de l'érudition moderne, qui souvent m'embarrassent, il me parait plus difficile d'expliquer VIliade et VOdyssée^ en se passant d'Homère, que d'accepter Homère comme une vérité. Mais je ne veux pas méconnaître la hardiesse et la sagacité de l'abbé d'Aubignac : sur la question homérique, il a vu de plus haut et plus loin que son temps; et il a devancé de plus d'un siècle le scepticisme imitateur de l'Allemagne : car l'originalité de l'Allemagne, c'est souvent d'amonceler des nuages autour des idées françaises et d'obscurcir ce que nous inventons ^ H y a, sans doute, une notable distance entre le paradoxe à peine ébauché de l'abbé d'Aubignac et le traité systématique de Wolf, sur l'origine et les développements de l'épopée grecque *. Mais que l'on compare les Conjectwres de d'Aubignac aux Parallèles de Perrault , aux Réflexions critiques de Boileau sur Longin, ou au Discours sv/r r Iliade de La Motte, et l'on verra que d'Aubignac est encore plus loin de ses contemporains et de ses successeurs immédiats que de Wolf et des Prolégomènes. L'abbé d'Aubignac n'est pas un savant, et Boileau a raison de dire qu'il connaît médiocrement le grec. Il prend les dialectes grecs pour des patois mêlés ensemble, et Musée, l'aède antique, le disciple d'Orphée, antérieur A Homère, pour l'auteur du poëme de Héro et Léandre^ postérieur à Y Iliade de plus de mille ans '. Mais

1. C'est ce qu'indiquait, il y a plus de trente ans, dans le Journal des Débais, M. J. V. Le Clerc, résistant avec M. Boissonade à la faveur que les idées de Wolf trouyaient alors en France. (Voy. le numéro du 9 novembre 1S&4.)

2. Voy. M. Egger, Discours d'ouverture du cours de littérature grecqw, 26 novembre 1855. — 3. Conjectures académiques, p. 16.

oublions ses méprises, et cherchons ses idées. < Y a-t-il eu un homme particulier nommé Homère, vivant parmi les Grecs anciens, qui ait composé les poésies que nous avons sous son nom ^ ? > Voilà la question nettement posée par d*Âubigûac, question hardie dans un temps où Fénelon se servait de la composition des poëmes homériques par un homme de génie, comme d'une analogie pour démontrer la création du monde par un auteur intelligent, et disait : « Qui croira jamais que Y Iliade d'Homère, ce poème si parfait, n*ait pas été composé par un effet du génie d'un grand poète '? » Cette démonstration de l'existence d'Homère par la perfection de son poème ne laissait pas plus de doute au xvu* siècle, que la démonstration de l'existence de Dieu par la beauté de l'univers. Perrault lui-même ne niait que le mérite de V Iliade ; il ne niait pas la réalité d'un Homère. L'abbé d'Aubignac n'est arrêté ni par l'opinion de son temps, ni par l'autorité de la tradition. A l'opinion, il représente qu'il est permis de discuter sur Homère « sans se rendre suspect d'être mal affectionné à la couronne ni de mal penser de la religion, et que l'on ne sera pas exposé pour cela aux peines des lois ni aux anathèmes de l'Église ^ » A la tradition, il répond librement : < Le nom d'Aristote pouvait faire tomber les armes des mains de ceux qui suivaient aveuglément l'autorité; mais ceux qui ne veulent déférer qu'à la raison , sans que les exemples fameux ni les grands noms les puissent engager contre elle, ne se rendent pas qu'ils ne soient entièrement convaincus ^. »

Ainsi Aristote lui-même, le dieu de d'Aubignac, n'empêchera pas d'Aubignac de déclarer qu'Homère n'a jamais existé. Homère n'est qu'un nom, le nom supposé d'un personnage dont on ne connaît ni la famille, ni la patrie, ni la

1. Conjectures académiques , p. 66. —2. De l'existence de Dieu, partie I, chap. I. —3. Conjectures académiques ^ p. 6. — 4. Ibid., p. 2&.

vie, ni la mort. Les traditions qui courent sur lui sont apocryphes et contradictoires. Les anciens eux-mêmes ne sont pas d*accord sur le nombre de ses ouvrages. « Faisons donc cette réflexion qu'il est impossible qu*un homme ait vécu parmi les autres sans nom, qu*il soit né sans père ni mère, qu*il ait vécu sur la terre sans naître en quelque lieu, qu*il ait passé un nombre d'années assez considérable sans qu'il se trouve,. dans la suite des temps, qu'on ne sache point le temps de sa mort, et que ses ouvrages aient été si mal connus de tous les plus anciens auteurs, et nous conclurons sans doute que cette poésie s'est faite d'une manière tout extraordinaire K »

Gomment donc s'est -elle formée? Il est constant, poursuit l'abbé d'Aubignac, que le premier emploi de la poésie parmi les païens fut la louange de leurs dieux; mais, après la guerre de Troie, les poètes grecs célébrèrent plus souvent des héros qui s'y étaient illustrés, que les dieux désormais négligés par leur muse. Troie avait péri depuis cinquante ans à peine, et déjà retentissaient dans toute la Grèce des chansons épiques en l'honneur des héros que les poètes chantaient aux festins des grands et que répétaient les rhapsodes^ appelés ainsi parce qu'ils recousaient ensemble des pièces composées sur le même sujet, la guerre de Troie. Souvent ces rhapsodes étaient de pauvres aveugles qui venaient chanter « aux portes des bourgeois, » pour gagner leur vie. De là le nom de rhapsodies d'Homère, c'est-à-dire de l'aveugle , qu'on donna autrefois à ces chants : le nom d'Homère, nom collectif, qui servait primitivement à désigner une classe tout entière de chanteurs mendiants, est devenu, par une méprise de la postérité, le nom d'un seul homme, de l'auteur prétendu de ces chansons anonymes. De là aussi cette incertitude de la tradition sur la personne

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