Ibtd., part. III. — 3. Ihid., part. III
partialité : « Ne vous attachez pas à ce qui est ancien ou moderne ; bl&mez tout ce qui est faux, admirez tout ce qui est vrai'. » Tel est l'esprit de rectitude et d'impartialité que le traducteur de Ylliade porte dans la question des anciens et des modernes. Profondément versé dans la langue française , dont il comprenait les finesses les moins accessibles aux étrangers, et dont il admirait le naturel, même dans Voiture', il goûtait singulièrement l'esprit de La Motte , et il lui fallut toute sa fidélité à Homère poy r se défendre d'être séduit. Deux lettres datées de 1718, l'une de John Sheffield, duc de Buckingham, à Pope; l'autre, de Pope à Buckingham, nous font connaître avec exactitude le jugement de la société anglaise sur le long procès littéraire qui venait de se dénouer à l'amiable devant le public français. Buckingham s'étonne , en parlant de La Motte , qu'un homme qui a traduit Homère s'avise de médire de lui, et qu'il s'attache à relever les défauts d'un grand génie, au lieu d'en louer les beautés. Mais il s'étonne aussi que Mme Dacier ait jugé Homère infaillible, et traité si rudement La Motte, « dont la traduction l'emporte de beaucoup sur c^lle de sa rivale. > En un mot, de part et d'autre des excès ; trop d'admiration pour Homère chez Mme Dacier, trop peu chez La Motte ; mais supériorité de La Motte dans la polémique et même dans la traduction : tel est le jugement de Buckingham. Il représente assez bien le parti des beaux esprits tempérés qui mitigeaient d'une admiration discrète pour Homère leur préférence marquée pour les modernes. C'est, au xviir siècle , Topinion de l'Angleterre : l'attachement à l'antiquité n'y est déjà plus une mode, comme au temps de Dryden, mais il y demeure une tradition , et le respect ne cesse pas d'y modérer l'in-
i. Essay on crifimm, part. IL
2. Lettre à miss Blount en lui envoyant les œuvres de Voiture.
dépendance naturelle du goût. Pope lui-même semble d'accord avec Buckingham, et résume son jugement par ce mot, que Ton pourrait prendre pour une entière adhésion : c Le tort de La Motte est de tout blâmer dans Homère ; celui de Mme Dacier est de tout excuser. » Toutefois , à la fin de sa lettre, Pope , relevant une objection adressée par son correspondant à Homère : « Pour prouver, dit-il , que je suis, sinon un vrai critique, du moins un vrai commentateur, je tâcherai d'excuser Homère, et même de le défendre dans les notes de ma traduction. » Ainsi Pope allègue, pour excuse de son zèle homérique, la tendresse accoutumée des commentateurs envers l'auteur qu'ils appellent Noster ; il indique avec ménagement le dissentiment qui le sépare de Buckingham , et , tout en ajournant par courtoisie la défense d'Homère, dont il est l'avocat, il n'abandonne aucun des droits de son client, ni des arguments de son plaidoyer.
Ce plaidoyer, que Pope attache sous la forme d'une préface à sa traduction de Ylliade, est une réponse aux principales accusations portées contre Homère. Le traducteur anglais devrait s'accorder avec Mme Dacier, de toute la force de leur sympathie commune pour le même poète, et de leur commune antipathie contre ses détracteurs. Mais il est difficile à deux personnes éprises d'un même objet de n'être pas un peu rivales, et à deux rivaux de n'être pas un peu jaloux. D'ailleurs Pope, esprit essentiellement pondéré, n'apporte pas, même dans ses plus chères affections, la fougue de Mme Dacier. Mme Dacier, nous l'avons TU, ne distingue pas entre Homère, ses héros, ses dieux et son siècle : elle les confond tous dans une égale admiration, et, toute bonne catholique qu'elle était devenue, elle aurait vécu volontiers chez les Phéaciens, au siècle d'or de Nausicaa. Pope la raille avec agrément de ce goût trop vif pour l'ancien temps. l\ distingue finement le génie d'Ho-
mère des mœurs de son siècle, et, dans ce siècle même, la simplicité des coutumes de la grossièreté des actions. D avoue que les dieux d*Homère sont vicieux, et ses héros impolis, sans qu'Homère lui paraisse pour cela moins grand poète, et il trouve qu'on peut admirer une princesse qui puise de Teau à la rivière, sans applaudir à la fourberie d'Ulysse ni à la férocité d'Achille. Le caractère de cette longue étude est une admiration chaleureuse , mais clairvoyante, qui sait choisir ses objets, se préserver de toute hyperbole et se justifier par de bonnes raisons : c'est l'alliance singulièrement rare de l'enthousiasme et de la critique, de l'amour et de l'impartialité.
Plus encore que la préface de Pope, son admirable traduction toucha le public anglais S et peut-être elle aurait gagné définitivement la cause d'Homère, si les mérites supérieurs qui la placent parmi les chefs-d'œuvre de la poésie anglaise n'avaient pas desservi l'original, en faisant la fortune du traducteur. Les critiques anglais ont remarqué qu'il n'y a pas une seule beauté de style qu'on ne puisse trouver dans Ylliade de Pope : c'est le monument le plus achevé de correction et de pureté soutenues, d'élégance, de souplesse et de variété dans les tours de style, de distinction dans les images et d'harmonie étudiée, dont se puisse vanter la littérature anglaise. Mais cette perfection même de l'art n'est-elle pas une brillante infidélité? S'il est vrai, comme l'a dit un ancien, que le style est l'image des mœurs, la rudesse des mœurs homériques ne disparatt-elle pas dans cette élégance exquise de la diction de Pope, ou plutôt ce raffinement de langage poétique, où se peint la délicatesse d'une société polie, ne fait-il pas ressortir la grossièreté des personnages et de leurs actions, que le traducteur n'a pu voiler? L'inculte énergie de la vie