‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 3)Chapitre 190 sur 199 · Le premier volume parut en · texte numérisé non relu

Le premier volume parut en

DES ANaENS ET DES MODERNES. 475

primitive ne se détache-t-elle pas avec plus de relief encore du milieu de ce style ingénieux et paré, anachronisme involontaire échappé au talent? Ce fut là sans doute une des causes qui empêchèrent Homère de profiter, autant que Pope Teût désiré, de l'enthousiasme que sa traduction de YRmde excita dans le public anglais. Pope y gagna le renom d'un des plus grands poètes de son temps; Homère n'y perdit rien, mais on en resta envers lui à l'admiration mesurée que professait le duc de Buckingham. En général, quoique les Anglais se soient montrés plus attachés que nous peut-être à l'étude des anciens, comme ils y portent plus de conviction et moins de routine, ils mêlent à leur respect une plus grande liberté. Leur génie national se distingue plus nettement que le nôtre du génie antique : tout en prenant chez les anciens ce qui lui paraît excellent et approprié à sa nature, l'Angleterre en use avec l'antiquité plutôt comme avec une amie de bon conseil que comme avec une nourrice et une mattresse. Aussi quand certains écrivains anglais, plus épris que leur pays de l'antiquité, ont essayé de pousser jusqu'à la soumission ces bons sentiments pour les anciens, que l'Angleterre veut retenir dans les bornes de la déférence, la froideur et la résistance du goût public les a vite avertis qu'ils faisaient fausse route. En 1762, à peine âgé de vingt-deux ans et échauffé par une lecture sérieuse des chefs-d'œuvre de l'antiquité, poursuivie pendant près d'une année sur les bords du lac de Genève, Gibbon avait entrepris d'arracher son siècle à sa tiédeur pour les anciens, et de rallumer en Europe la flamme sacrée. Plein de la ferveur et de l'inexpérience de la jeunesse, il accusait V Encyclopédie d'avoir donné l'assaut à l'antiquité, et l'Académie des inscriptions d'avoir mal défendu la citadelle; il reprenait vaillamment des mains de Rapin, de Bossu et de Boileau, qu'il mettait sur le même rang, la tradition classique, et réclamait pour

les anciens le droit exclusif de former Tesprit moderne', c Dans ma vanité, écrit-il, je voulais justifler et louer l'objet de mes études favorites.... J'avais l'ambition de prouver, par mon exemple et par mes préceptes, que l'antiquité peut suffire pour développer toutes les facultés de l'esprit humain. » Gibbon soutenait sa thèse avec une érudition superficielle, et dans un style dont la concision sentencieuse visait à limitation de Montesquieu. Le livre du jeune défenseur, composé d'abord en français, reçut en France, de quelques amis, un accueil favorable; transcrit plus tard en anglais par Gibbon, il fut négligé, c'est Gibbon qui nous l'apprend, par le public de son pays, et n'attira l'attention que longtemps après, quand l'histoire de la décadence de l'empire romain eut popularisé le nom de son auteur*. Celte indépendance à l'égard de l'antiquité, cette préférence sensible pour les modernes, accompagnée de respect pour les- anciens, voilà la tradition véritable du goût anglais ; nous l'avons remarqué au début même de la querelle, en voyant le plus grand érudit de l'Angleterre, Bentley, défendre le champion le plus décidé des modernes, Wotton, et les défenseurs les plus vifs de Temple, Swift et Pope, ménager l'antiquité avec un scrupule ignoré de La Motte et de Perrault. Cette tradition, née du fond même du caractère anglais, a persisté jusqu'à nos jours. Cette année même, un écrivain, dont le talent et la haute situation dans l'Église catholique d'Angleterre recommandent à l'attention publique les travaux littéraires, le cardinal Wiseman, a fait à Londres une lecture très-applaudie sur l'amour de la nature chez les anciens et chez les modernes. Jusqu'ici les partisans les plus vifs du progrès n'avaient

1. Esiay on study of îiterature ^ p. 321. Paris, Galignani, 1840.

2. Gibbon, Memoirs ofmy îife and writingSf p. 86. Paris, Galignani,

pas osé contester aux anciens une supériorité que leur qualité même d'anciens semble expliquer naturellement. Placés plus près que nous de la nature, et venus plus tôt dans le monde, on comprend sans peine que, dans cette jeunesse de l'univers et de l'imagination humaine, ils aient senti plus vivement que nous et mieux peint cette nature dont les mœurs de la société primitive ne les éloignaient pas, et qui n'avait pas été cent fois décrite avant eux. On avait pu refuser à Ylliade l'honneur d'être le plus beau poème, mais non pas à Homère celui d'être le plus grand peintre de la nature. C'est précisément cette supériorité d'amour pour la nature, et de talent pour la peindre, que le cardinal Wiseman a revendiquée pour les modernes. Il admire beaucoup les anciens et vante leur génie; mais selon lui, Ghaucer, Spencer, Milton et Shakspeare ont mieux aimé et mieux exprimé la nature que les plus grands poètes de l'antiquité, parce que le monde s'est agrandi depuis Homère et Virgile par les découvertes des voyageurs ; parce que celles des savants nous ont révélé dans l'univers de nouvelles merveilles ; parce que l'Orient a prêté à la poésie ses couleurs incomparables ; parce que l'Écriture sainte a initié l'homme au sentiment plus profond et plus vrai des beautés de la création*. Le cardinal Wiseman va loin, on le voit, plus loin que ses devanciers; mais il ne s'écarte pas de la tradition de la critique anglaise. L'Angleterre a été moderne même en admirant, en étudiant et en défendant les anciens ; elle a été moderne par tempérament, par goût, par fierté nationale, et par habitude de la liberté.

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