‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 3)Chapitre 191 sur 199 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Vico : La Science nouvelle.

Passons en Italie : ce sera notre dernier voyage. Jusqu'ici nous avons vu la question des anciens et des modernes se frayer un chemin où elle rencontre et accoste l'idée du progrès, pour reprendre un instant après son cours propre et indépendant. C'est un ruisseau destiné à devenir Farfluent d'un grand fleuve ; il côtoie le fleuve un moment, puis s'en éloigne et prolonge ses détours, jusqu'à l'heure où il ira verser ses eaux dans un lit plus vaste que le sien. Nous avons suivi la question des anciens et des modernes dans toutes les sinuosités de son cours : nous allons voir maintenant comment elle vient se jeter dans la théorie du progrès. C'est le dénoûment de notre étude ; il s'opère dans un écrivain dont les œuvres confuses, mais illuminées des éclairs du génie, nous offrent, comme dans un ensemble encyclopédique, la science d'un érudit, les visions d'un poète , les calculs d'un savant , les méditations d'un philosophe et les rêves d'un utopiste ; je veux parler de Vico.

L'idée du progrès, je l'ai montré, était depuis longtemps répandue dans le monde. Mais dans la plupart des esprits elle était un pressentiment, plutôt qu'une vue philosophique. Une voix intérieure leur disait que l'humanité ne peut avoir été mise sur la terre pour rester immobile ou rétrograder dans une ornière : mais de cette intime persuasion

à une théorie, d'une intuition du bon sens qui devine et qui affirme, au système qui démontre en posant des principes et en développant des conséquences, combien il y avait loin encore ! Vico n'a pas pénétré dans toutes les profondeurs de la question du progrès : il n'a ni décomposé cette idée complexe du progrès en général, ni étudié successivement les progrès divers qu'elle embrasse, ni examiné jusqu'à quel point ils se concilient entre eux, encore moins montré comment le perfectionnement général de l'humanité s'accorde avec le déclin accidentel des lumières, des vertus, et même avec les décadences particulières de certaines nations. Ce sera l'étude de l'avenir. Mais l'éternel honneur de Vico, c'est d'avoir été le premier qui, prenant des mains de Bacon et de Pascal, de Perrault, de Fontenelle et de Terrasson, l'idée du progrès de l'esprit humain, a entrepris de s'en servir comme d'une explication philosophique de l'histoire, et cherché dans les siècles écoulés les preuves manifestes de ce progrès et le secret de ses lois. On connaît la Sciencenouvelley on connaît cette théorie des phases uniformes par où passent toutes les nations, théorie qui blesse quelquefois la raison et l'histoire, par l'application des déductions mathématiques à la succession purement contingente des événements humains, mais, qui dénote une si grande puissance d'esprit, et dont quelques vues supérieures resteront désormais, pour me servir de l'expression de Herder*, comme les fondements nécessaires de la philosophie de l'histoire, dont l'avenir bâtira peut-être l'édifice. Je ne me propose ni d'exposer ni de discuter ici cette théorie du progrès qui, sur les traces deTerrasson, essayait d'expliquer la marche de l'humanité, alors que Turgot venait à peine de naître, que Condorcet n'était pas né, et que le dernier mo^ deme et le dernier ancien, La Motte et Mme Dacier, fermaient

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