‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 3)Chapitre 193 sur 199 · La Science nouvelle date de 1725 à · texte numérisé non relu

La Science nouvelle date de 1725 à

rhumaDité. En 1708, chargé par l'Université de prononcer un discours solennel dans une séance où le vice-roi devait assister, il reprit à son tour, devant les professeurs et les écoles de Naples, ce parallèle des anciens et des modernes qui occupait encore, après plus de trente ans, le public lettré de France et d'Angleterre. Cette comparaison le conduisit à une idée qu'il développa plus tard dans la Science nouveUe, à savoir qu'il y a dans l'histoire de l'humanité plusieurs époques aussi fatales que sont dans l'homme l'enfance, la virilité, la vieillesse, et que cette histoire se divise en trois périodes, la période divine, la période héroïque et la période humaine. Sans étaler aucun dédain pour l'antiquité, dont il vénérait plusieurs grands écrivains comme ses maîtres,. Yico la regardait avec Perrault et Fontenelle comme l'enfance du monde ; il s'étonnait de l'excessif respect voué par les hommes à la tradition, et il exprimait des doutes hardis sur la certitude des témoignages de l'histoire, sur l'authenticité de la plus ancienne poésie. Bientôt, s'affermissant de plus en plus dans son indépendance, il prit Homère comme le représentant de la sagesse antique, lui imposa l'épreuve périlleuse de son système préconçu. C'est là pour nous la partie la plus intéressante et la plus curieuse de l'œuvre de Yico. Il appartient à notre sujet de voir comment la question d'Homère, débattue par Desmarets, Perrault, Boileau, Fontenelle, Mme Dacier, La Hotte, l'abbé d'Aubignac, Pope et tant d'autres encore, sans sortir des limites de la critique littéraire, se transforme, entre les mains de Yico, en une question d'érudition et d'histoire, et devient une introduction méthodique au système de la perfectibilité.

Les anciens, dit Yico, regardaient Homère non-seulement comme le premier des poètes, mais comme le premier des sages, et les modernes, sur la foi des anciens, font remonter jusqu'à lui l'origine de la civilisation. Homère est-il un sage, un civilisateur? Homère est-il un grand poète? Ho-

mère n'est pas un civilisateur : la poésie civilisatrice devrait se proposer d'adoucir les mœurs ; celles dont Homère nous offre le modèle, sont l'image de la rudesse et de la grossièreté. Ses héros sont orgueilleux, violents, féroces ; ses dieux, inconstants, emportés et faibles comme des honmie& Homère n'est donc ni un philosophe, ni un sage, ni un civilisateur. Mais Homère est un grand poète. On ne peut nier son génie : il faut seulement le bien comprendre et le bien définir. En quoi consiste le génie poétique d'Homère? Horace nous met sur la voie de la vraie réponse, en nous disant qu'après Homère on ne saurait trouver de nouveaux caractères tragiques. C'est en effet à représenter de tels caractères qu'Homère a excellé. Or, la nature de la tragédie est de mettre en scène des passions violentes, des haines, des sentiments de colère et de vengeance que les hommes éprouvent surtout à l'&ge héroïque, le second des âges hu* mains *. Si donc Homère a porté dans ses peintures une telle perfection, c'est qu'il a recueilli de la poésie antérieure les traditions relatives à cet âge. Hais il n'en a pas été le témoin, car les caractères qu'il trace ne sont pas des caractères individuels, ce sont des caractères généraux : Achille est le résumé de toutes les qualités qui constituent la vertu héroïque; Ulysse, le résumé de celles qui constituent la sagesse héroïque. Or, les caractères généraux étant des caractères individuels réunis et fondus ensemble par l'effort de l'abstraction, ils ne peuvent être tracés par les premiers poètes, qui peignent seulement les caractères individuels qu'ils ont sous les yeux; ils sont l'œuvre de poètes ultérieurs, qui travaillent sur les données de l'ancienne poésie.

Si Homère a vécu, il ne peut donc avoir vécu qu'à la fin

1. Le premier est l'ftge divin. Vico adopte ce qu'il appelle la dlTîsion égyptienne : TAge des dieux, l'Age des liôros, l'Age des hommes.

de l'âge héroïque, et Tépoque la plus éloignée où Ton puisse placer sa vie ne doit pas remonter au delà de quatre cent soixante-cinq ans après la guerre de Troie, à peu près vers le temps du roi Numa. Nous trouvons dans Homère luimême, sur l'état du commerce, des arts» des sciences, ea un mot de la civilisation de son temps, d'innombrables témoignages qui confirment tous la date qu'on vient de lui assigner. Mais Homère a-t-il vécu ? La tradition qui l'affirme ne nous révèle ni la date de sa vie, ni le lieu de sa naissance ; mais elle nous enseigne que des chanteurs, appelés rhapsodes, récitaient de ville en ville des fragments des poèmes que l'opinion attribue à Homère. Homère ne les a pas écrits ; il ne parait même pas soupçonner l'existence de l'écriture. De plus, pendant longtemps ces poèmes homériques furent plutôt une succession d'épisodes isolés que des poèmes véritables, puisque les Pisistratides ordonné* rent qu'ils fussent rassemblés et divisés en deux poèmes sous le nom d*Iliade et d'Odyssée, Enfin, entre ces deux poèmes attribués au même auteur, il y a de telles différences d'idées et de style, que Longin conjecture qu'Homère a dû composer l'un dans sa première jeunesse, et l'autre dans sa vieillesse la plus avancée. Toutes ces présomptions n'enhar'^ dissent-elles pas à penser que des fragments poétiques, - d'origine et d'époques diverses, ont été réunis sous le nom d'Homère ; et que c'étaient d'anciens chants, transmis aux rhapsodes par d'autres chanteurs nomades qui les avaient composés sur les traditions de la Grèce, et qu'Homère est la personnification de ces premiers chanteurs ? Homère est un caractère héroïque, comme Achille et Ulysse : c'est le type des anciens Grecs qui parcouraient leur pays en chantant les aventures des héros ; ce n'est pas une personne. Â l'aide de cette supposition, tout s'explique : les diversités des opinions sur l'époque de sa vie, parce quMi ne vécut jamais que dans la pensée et dans les récits dek

Grecs ; les disputes prétendues des villes de la Grèce au su* jet de sa naissance» parce qu'il y avait dans toutes les villes des chanteurs qui avaient récité lea poèmes attribués depuis à Homère ; la pauvreté du poète, parce que ces chanteurs qu'Homère personnifie étaient errants et misérables ; la différence profonde d'idées et de style qui sépare YÛiade et YOdyssie^ parce que les Homères qui ont chanté Y Iliade racontaient la jeunesse de la Grèce, dominée par les passions ardentes que représente ÀchiUe, le héros de la force ; et que les Homères qui ont chanté YOdyssée racontaient la vieillesse de la Grèce héroïque, maîtrisée et refroidie par la réflexion que représente Ulysse, le héros de la sagesse. Les poèmes homériques renferment donc la peinture de l'ftge héroïque de la Grèce, depuis sa naissance jusqu'à son déclin ; ils forment l'histoire de la seconde époque de l'humanité ; ils sont pour la Grèce ce que la loi des Douze Tables est pour Rome , la peinture de ses pre« mières coutumes, et son code de droit naturel : car, dans l'âge héroïque du monde, les poètes ont été les premiers historiens, comme dans le premier âge, l'âge divin, les poètes ont été les premiers théologiens de l'humanité.

Tel est, dégagé d'un appareil d'érudition confuse, le fond de la polémique de Yico contre Homère, polémique bien plus menaçante que celle de La Hotte et de Perrault \ bien plus systématique et plus complète que celle de l'abbé d'Aubignac. Qu'aurait dit Boileau d'une telle discussion, lui qui, lorsque Perrault annonce que l'Allemagne prépare des mémoires contre l'authenticité des poèmes d'Homère, refuse de croire à la possibilité d'une si grande folie ! Qu'auraient dit Perrault et La Motte, qui parlent bien vaguement de l'impersonnalité d'Homère, mais comme d'un rêve de la

1 . Elle est contenuf dans le livre III de la Science nouvelle , intitulé : De la découverte du vérUable Homère.

science étrangère» ou même comme d*une erreur dont ils répudient énergiquement la complicité ^T Qu'aurait dit d*Aubignac lui-même en voyant la philosophie de 1* histoire s'emparer de ses conjectures, et rattacher Timpersonnalité d'Homère à Texplication des destinées du genre humain?

Yico sans doute est en avance sur son temps ; mais si son livre ne peut donner une idée juste de l'opinion littéraire de ses contemporains, il nous fait pressentir l'émancipation prochaine, et caractérise avec justesse le mouvement qui s'accomplit du xvn* au xvm* siècle. La grande école classique du xvn* siècle n'est plus: un Age nouveau commence» encore classique, j'y consens, mais classique avec plus de hardiesse, et qui, à l'égard de l'antiquité, ne va pas au delà de l'admiration. Voltaire admire encore l'antiquité ; mais qui, au xvii* siècle, aurait écrit la préface de son Œdipe ?

La comparaison du savoir ancien et du savoir moderne n'a pas seulement affranchi Vico du joug de l'antiquité ; elle a éveillé en lui la première idée de sa doctrine, et la négation de la personne d'Homère se lie dans sa pensée à la théorie du progrès de l'humanité. Voici le lien de ces deux idées en apparence si éloignées l'une de l'autre. Homère, dans son unité nominale, représente la collection des poètes de l'âge héroïque. Ces poètes, comme on l'a vu, sont de vrais peintres de mœurs, de véritables historiens, comme les poètes de l'flge des dieux sont des théologiens. Dans l'Age divin , où dominait la nature poétique, c'est-à-dire créatrice, les poètes exprimèrent l'idée que les premiers peuples se faisaient des dieux, idée terrible, car. Timagi* nation des peuples poètes, qui sont les enfants du genre bumain , comme les peuples philosophes sont les vieillards

1. Voy. La Motte, RéfUsiom sur la eriiiquêf ptrtie II, p. 93.

des nations S agrandît toutes choses, et surtout les choses surnaturelles* C'est ainsi que le ciel, avec ses éclairs et sa foudre, reçut des premiers poètes le nom de Jupiter *. Ce sont eux qui inventèrent ce que nous appelons la fable, c'est-à-dire le récit des premiers rapports des dieux entre eux et avec les hommes ; et les peuples furent subjugués par la crainte des divinités que leur imagination avait créées, et dont elle inventait l'histoire :

Primus in orbe Deos fecit timor.,..

Tels sont les caractères du premier âge : la force créatrice de l'imagination, et la crainte des dieux. Au second âge, les hommes, accoutumés à prêter à toutes choses une origine divine, se considèrent en même temps comme les enfants des dieux, comme des héros participant de leur droit et de leur puissance , et se montrent moins pieux à leur égard depuis qu'ils les regardent comme leurs pères et non plus comme leurs maîtres : c'est l'âge de la force et de la violence des passions. L'homme est moins religieux ; mais dans son abandon aux penchants effrénés de son âme, il déploie une puissance d'expansion longtemps comprimée par la crainte religieuse, et qui marque un progrès de l'humanité. Alors aux poètes inventeurs de la fable succèdent les poètes inventeurs de la mythologie, qui, d'après son étymologie, est la raison et l'explication de la fable. L'allégorie commence, c'est-à-dire que sous un terme particulier, sous un nom individuel, l'intelligence humaine renferme des types collectifs et des idées générales*. Partant de ce principe, Yieo entreprend une explication des mythes anciens, qui nous semble étrange, même aujourd'hui que l'Allemagne nous a accoutumés aux interprétations impré-

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