‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 3)Chapitre 21 sur 199 · BIOGRAPHIQUE ET UTTÉRAIRE. XXI · texte numérisé non relu

BIOGRAPHIQUE ET UTTÉRAIRE. XXI

laquelle il déclara au ministre qu'il ne quitterait pas le Journal des Débats et qu'il renonçait à monter à ce prix dans une chaire de Sorbonne. Je n'en cite rien , parce qu'elle est tout à fait intime ; mais je prendrai soin qu'à ma mort cette lettre soit remise à Mme Rigault ou à ses enfants. Je ne connais pas de plus beau titre à garder dans une famille.

Au mérite de son sacrifice M. Rigault en ajouta un autre ; il parla fort peu de ce qu'il avait fait ; il en garda seulement le souvenir comme d'un trait de mœurs contemporaines; mais il n'eut ni rancune personnelle, ni chagrin ; et ceux qui ont cru que la douleur de voir interrompre sa carrière publique de professeur avait contribué à la maladie qui nous l'a enlevé, ceux-là connaissaient mal la fermeté et la sagesse de notre ami. Il avait dans son bonheur domestique de quoi se dédommager de l'injustice momentanée du sort, et dans ses succès, chaque jour plus grands, d'écrivain, de quoi se consoler de n'avoir pas pendant quelque t^mps les succès du pro* fesseur.

Attaché plus intimement au Journal des Débats, par le sacrifice même qu'il avait fait pour y rester, et par la libéralité reconnaissante du directeur gérant de ce journal, notre ami M. Ed. Bertin, M. Rigault y acquérait chaque jour plus d ascendant par son talent et par son caractère. Il avait rajeuni et renouvelé un genre déjà vieux sans être ancien, et l'avait rendu intéressant de frivole qu'il était jusque-là; je veux

XXn NOTICE

parler des chroniques de quinzaine : c'était ordinairement une revue des petites aventures et parfois même des commérages de la vie de Paris. Le Journal des Débats s'était longtemps passé de ce genre d'articles. Gomme il fallait y recourir pour remplir le vide que fait dans les journaux le défaut de discussions politiques, Rigault introduisit dans la chronique la réflexion niorale : grande nouveauté j mais fort judicieuse. C'était^ me disait-il un jour, la méthode d'Addison dans le Spectateur, et ce qui en fait le charme. Tout se prête, en effet, dans le monde, à la moralité, les petites comme les grandes choses. Il faut seulement que le moraliste ait le talent de proportionner la réflexion au sujet, de ne pas être grave dans les choses frivoles, ou frivole dans les choses graves. Molière dit dans la Critique de VÈcole des femmes que c'est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens, c'est à dire les gens bien élevés; c'est une entreprise aussi difficile de faire qu'ils prennent plaisir à la morale.

Rigault, dans sa chronique, réussissait à merveille dans cette entreprise, quand il fut frappé tout à coup de la maladie qui nous l'a enlevé au bout de deux mois à peine. Pendant ces deux mois, nous n'avons eu aucune idée, hélas! du chagrin qui nous éjait réservé. Nous étions rassurés par la vitalité qui éclatait sans cesse dans son âme et dans son esprit , et qu'il n'a perdue que quelques heures avant sa mort. Aussi cette mort a-t-elle eu pour nous tout l'effroi

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d'un malheur imprévu. Quelle douleur générale! quels sincères regrets ! Quels témoignages nous en avons vus et nous en voyons encore chaque jour ! A Évreux, quel concours touchant d'amis venus de Paris pour rendre un dernier hommage à une mémoire chérie ! Il y avait là plusieurs générations d'universitaires^ de vieux professeurs, d'autres que d'honorables scrupules de conscience ont séparés de leur chaire au grand regret de leurs auditeurs; beaucoup de jeunes maîtres ; tous, jeunes et vieux, animés des idées et des sentiments de Rigault^ unis par la douleur de sa perte; et j'avoue que voyant cette généreuse élite, dont Rigault était un des chefs, se presser autour de sa tombe, je sentais, à travers mon chagrin^ un sentiment de fierté universitaire. Je sentais quel honneur et quelle force c'était que d'appartenir à un corps où Rigault était si bien compris, où il était tant estimé, tant aimé et tant pleuré. Je me disais même auprès de cette tombe ouverte, où descendait un des meilleurs de cette généreuse et savante jeunesse, qu'il fallait encore espérer dans l'avenir , que ceux qui savaient ainsi pleurer leur ami mort, sauraient aussi imiter sa vie ; que si un jour venait, où le pays eut besoin de retrouver sa force morale, il y aurait là des âmes qui pourraient la lui rendre; et qu'enfin si aujourd'hui les circonstances manquent aux hommes, les hommes plus tard ne manqueraient pas aux circonstances. Un seul, hélas, manquera alors, qui ayant péri au commencement de la lutte, n'aura que sa

XXrV NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE.

mémoire de présente au triomphe; mémoire toujours

chère et toujours vivante dans les cœurs qui, au

moment où je parlais , tressaillaient avec moi sur sa

tombe.

Saint-Mahc Girardin.

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