‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 3)Chapitre 23 sur 199 · XXX AVANÏ-PROPOS DE LA QUERELLE · texte numérisé non relu

XXX AVANÏ-PROPOS DE LA QUERELLE

coup d'épée dont il mourut. J'allai le voir dans ses derniers moments : « Est-il possible^ me dit- il, qu'il « faille périr dans la force de Tâge pour TArioste que M je n'ai jamais lu? Et quand je l'aurais lu, je n'y au- « rais rien compris, car je ne suis qu'un sot. »

Je suis de l'avis de Grimm et de Benoît XIV. Disputer sur la prééminence de l'Arioste ou du Tasse, c'est folie. Ces controverses sont interminables. On croit disputer sur la supériorité de génie d'un écrivain; on ne dispute au fond que sur la supériorité de son propre goût. C'est notre préférence que nous voulons faire prévaloir. Or, une préférence, c'est une affection, et les affections ne se discutent pas comme les idées. C'est donc une entreprise chimérique d'assigner des rangs aux grands hommes, comme dans un concours; et si la querelle des anciens et des modernes n'avait eu d'autre objet que de décider si Eschyle l'emporte sur Corneille, ou Racine sur Euripide, elle aurait peut-être égalé en durée celle des partisans de l'Arioste et des partisans du Tasse ; mais les plus célèbres écrivains de deux grands siècles, en Italie, en France et en Angleterre, ne s'y seraient pas mêlés; elle n'aurait pas produit dans des langues diverses des ouvrages si nombreux, et quoi que dise Grimm, si intéressants.

C'est qu'en effet la querelle des anciens et des modernes n'est pas une frivole question de préséance. Au fond du débat il y avait une idée philosophique, une des plus grandes qui puissent être proposées à l'esprit humain, parce qu'elle intéresse la dignité de sa nature, l'idée du progrès intellectuel de l'humanité. Il y avait une idée littéraire corrélative, l'idée de

r indépendance du goût et de rémancipation du génie moderne^ affranchi de Timitation des anciens. Ces deux idées^ sans doute, n'éclatent pas dès le commencement de la querelle, et même, après qu'elles sont venues éclairer le débat, elles semblent parfois s'éclipser^ et laissent retomber la discussion dans les subtilités obscures d'un problème d'école. Mais le spectacle de ces vicissitudes est une leçon. Il nous enseigne avec quelle lenteur les idées s'avancent dans le monde, il nous montre les obstacles qu'elles trouvent dans les passions humaines et dans la routine, l'irrégularité de leur itinéraire, leurs vives saillies en avant, leurs brusques retours en arrière: en un mot, ^ cette histoire dfi^idée philosophique du progrès^ cheminant pour ainsi dire incognito, à couvert sous une discussion littéraire, jusqu'à ce qu'elle puisse marcher librement et au grand jour, nous apprend la manière dont procède l'esprit humain par un exemple tiré de l'opinion de l'esprit humain sur sa propre nature. J'essaye de retracer cette histoire : je suivrai le développement de l'idée de progrès dans la querelle des anciens et des modernes, jusqu'au dénoûment de la discussion par la réconciliation des deux partis, jusqu'au moment où l'idée de progrès passant des mains de la littérature, qui l'a longtemps abritée et nourrie, dans celles de la philosophie qui l'émancipé, se produit, combat et s'impose en son propre nom. On pardonnera^ je Tespère, à ce récit, des lenteurs qui sont l'image delà lente formation de ridée dont j'ai voulu tracer le développement : la rapidité aurait été, ce me semble, un défaut de cou* leur locale, un désaccord avec mon sujet. Je m'esti*

Page 1