‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 3)Chapitre 46 sur 199 · Huet , De optimo génère interpretandi · texte numérisé non relu

Huet , De optimo génère interpretandi

avec affabilité, de leur communiquer quelque chose de cette perfection moderne qui leur avait manqué. Il y a une étroite parenté entre les Romains de Perrot d'Ablancourt et ceux de Mlle de Scudéry\ Quant aux Grecs, on les connaissait encore moins bien que les Romains. Il suffit d'ouvrir quelques traductions d'Homère avant celle de Mme Dacier, pour être tenté d*excuser les méprises des écrivains qui l'ont jugé sur ces faux témoignages. J'emprunte à dessein deux exemples au commencement et à la fin du xvu* siècle. Voici comment du Souhait, en 1614, traduit un passage du I" livre de Y Iliade :

« Les Grecs émus de pitié déclarèrent à haute voix que cette pucelle fût rendue à son désolé père, disant entre eux que c'était une chose pieuse et équitable, tant pour l'excellence des présents qu'il offrait pour la franchise de sa ûlle, que pour la dignité du prêtre d*Apollon ; qu'il y avait du péril à réconduire, vu la justice de sa demande et la faveur qu'il avait de son dieu. Agamemnon ne fut pas de cet avis; au contraire, se mettant en colère de la demande légitime de Grisés, et s'offensant que les princes la lui eussent si tôt accordée, il usa de ces termes, poussé de fureur et de colère : < Vieillard, je te défends de te trouver jamais en nos tentes c ni en lieu où nous soyons ; sors présentement de ma pré- « sence : autrement peu te serviront les sceptres et les cou- « ronnes de ton dieu Apollon, car je t'assure que Griséide « ne sera jamais séparée d'avecque moi. J'ai l'intention de « la conduire en Argos, mon pays , et la tiendrai en ma « maison, où elle filera ma toile et fera mon lit *. »

Plus de soixante ans après, voici comment un traducteur en renom, l'abbé de La Valterie, rend le même passage :

« Tous les Grecs étaient d*avis de recevoir les présents et

1. D'Ablancourt a traduit les Annales de TsuùiXe en 1640 et 1651. La Clélie est de 1656. — 2. V Iliade d*Homère, prince des poètes grecs, par le sieur du Souhait, 1614, p. 150.

de lui rendre Gryséide. Il n*y eut qu'Agamemnon auquel sa demande fut désagréable. Bien loin de lui faire aucun honneur, il le traita durement : c Téméraire vieillard, lui dit-il, « ne t'arrête pas plus longtemps sur œs vaisseaux ou dans

< le camp, et ne pense pas à y revenir jamais. Si j*apprends « que tu ne m'aies pas obéi, la couronne et le sceptre de «i ton dieu ne te serviront de rien. J'emmènerai ta fille en « Argos, où elle vieillira dans ma maison, avant que je lui « donne la liberté. Hais retire-toi incontinent, et ne m'o-

< blige pas par ta présence importune à te maltraitera » Du Souhait est exact, mais diffus et délayé. La Yalterie

vise à la politesse; il abrège Homère, et prétend l'ennoblir : il se garde de parler du lit d'Agamemnon. Tous deux sont infidèles. Telle est la destinée d'Homère au xvu* siècle, jusqu'à Mme Dacier. Il est trahi de toute manière, par la plate exactitude des uns, par l'élégance mensongère des autres. Les traducteurs simples l'avilissent; les traducteurs nobles le guindent. On fait de lui tantôt un conteur de carrefours, tantôt un bel esprit de ruelles, un grand seigneur de Versailles ou de Marly. On l'habille de costumes divers; mais tout le monde est d'accord pour le déguiser. N'existet-il pas un lien visible entre cette maxime de d'Ablancourt, qu'il faut émonder et changer les anciens c pour en faire quelque chose d'agréable, » maxime si généralement suivie, et le procédé de La Motte, qui corrigeait Homère et le diminuait de moitié « pour le rendre plus digne de sa réputation? » Les traducteurs du xvu* siècle ont ouvert la route aux partisans des modernes; les plus sincères amis des anciens ont été, sans le savoir, les complices de leurs ennemis. Tourreil, dans un discours prononcé devant l'Académie française, en 1704, en a fait l'aveu avec humilité*, et

1. Traduction de VJliade, par l'abbé de La Valterie, t. I, p. 3. Paris, Barbin, 1681.

2. « On a tort, dit Tourreil en expliquant les motifs qui ont fait dédai-

' Boileau dit un jour vivement à Tabbé d'Olivet : « Savez-vous pourquoi les anciens ont si peu d'admirateurs? C'est parce que les trois quarts de ceux qui les ont traduits étaient des ignorants et des sots. »

Si nous considérons maintenant dans quel esprit on étudiait l'antiquité 9 rappelons-nous qu'aux yeux de Port- Royal, les anciens parurent toujours des instruments utiles pour l'éducation de la jeunesse, mais que cependant la perfection de l'art antique lui fut toujours suspecte et redoutée. Port-Royal n'a jamais aimé l'art pour lui-même. Ses premiers écrivains, M. Sainte-Beuve l'a noté tinement, se déûaient même du talent de style comme d'une vanité

' où il n'était pas bon de se laisser prendre. Ds ne se servaient des anciens qu'en les purifiant par l'esprit évangélique, en opposant sans cesse la pensée chrétienne à la pensée païenne, en rappelant à la jeunesse que le capital n'est pas d'être un savant, mais un bon serviteur de Dieu, et que les lettres , si utiles quand elles sont animées de l'esprit divin, sont dangereuses sans lui. Telle était l'idée toujours présente du plus austère des jansénistes, de celui qui, le premier, conçut le dessein des écoles, M. de Saint- Gyran. « Un jour, raconte Lancelot, il entra dans la chambre des enfants, et, comme il avait toujours l'air gai et un cœur porté au bien, il leur dit en les caressant : > Hé bien ! que faites-vous ? car il ne faut pas perdre de temps, et ce que vous ne rempUssez pas, le diable le prend pour lui. » Us lui montrèrent leur Virgile, qu'ils étudiaient, et il leur dit:

gner les anciens , d'imputer à d'excellents originaux ce que leur prête un traducteur, c'est-à-dire un copiste qui souvent les défigure, et les dégrade toujours.... Une partie de leur obscurité roule sur notre compte. On ne peut mettre sur le leur ni les coutumes abolies que nous ne saurions déchiffrer, ni les fines allusions dont nous n'a?ons point la clef. Le lecteur présomptueux incline fort à bl&mer ce qui ne lui paraît pas intelligible. Il n'y a pas de voie plus courte et plus facile pour s'épargner certain aveu qui lui coûte tant. > (OEuvres de Tourreil, t.I, p. 31. Paris, 1721.)

- Voyez-Yous ces beaux vers-là? Virgile, en les faisant, s*est damné, parce qu*il les a faits par vanité et pour la gloire. Mais vous, il faut que vous vous sauviez en les apprenant, parce que vous devez le faire par obéissance et pour vous rendre capables de servir Dieu. > Virgile damné pour avoir fait Y Enéide par amour de la gloire ! L'antiquité tout entière, si fortement éprise de cette noble passion, est enveloppée dans Tarrêt de Saint-Cyran. Cet esprit rigide du maître persista toujours à Port-Royal, quoique adouci beaucoup, surtout dans la pratique, par ses successeurs. Ces grands religieux se servirent des anciens sans les aimer; ils en usèrent comme des vases conquis sur les Philistins, qu'on purifie avant de les destiner à l'autel, dit saint Basile. Us christianisent l'antiquité, dessein édifiant sans doute, au point de vue de la pédagogie ; mais au point de vue de l'art et du goût (choses trop mondaines pour les occuper), cette métamorphose pieuse de l'antiquité ne leur permet pas de la bien comprendre. En arrachant les anciens à leur religion, à leur morale, à leur caractère, pour les pénétrer d'un esprit chrétien qui permette de vivre avec eux sans se damner, comme dit Saint-Gyran, on arrive à les déguiser saintement, comme Racine a déguisé la Phèdre antique, en vrai disciple de Port-Royal qu'il était. Ce que Port-Royal admirait dans la Phèdre nouvelle, ce qui réconciliait Amauld avec Racine, c'est précisément, on le sait, ce repentir chrétien ignoré d'Euripide. En littérature, on ne comprend bien que ce qu'on aime. Pour avoir du goût, il faut que le cœur s'en mêle. Le cœur des solitaires, tout entier à Dieu, ne donnait rien à l'art antique, dont leur esprit se bornait à tirer adroitement parti. Trop éclairés et trop sincères pour contester, comme on l'a fait de nos jours, Fadmirable beauté de l'éloquence et de la poésie païennes, ils allaient jusqu'à proclamer la supériorité littéraire des anciens, mais en opposant avec un dédain triom*

phant à cette beauté de leur littérature la vérité dont la révélation a donné le privilège aux chrétiens. M. Sainte- Beuve, dans son Histoire de Port-Royal^ raconte que Saint- Cyran, lisant avec admiration les Offices de Gicéron, dit un jour : < Il faut avouer que Dieu a voulu que la raison humaine fit les plus grands efforts avant la loi de grâce, et il ne se trouvera plus de Cicérons ni de Yirgiles. • c Vue ingénieuse, ajoute rhistorien, perspective inaccoutumée qui tendrait à partager l'histoire littéraire en deux, et qui la subordonne, comme tout le reste, à la venue de Jésus- Christ : le beau surtout d'un côté, le vrai de l'autre. C'est dans ce sens qu'un penseur chrétien, M. Joubert, a pu dire : « Dieu, ne pouvant départir la vérité aux Grecs, leur donna la poésie. » Dans la querelle des anciens et des modernes, les défenseurs tout littéraires des premiers se sont peu avisés d'un argument religieux si transcendant *. > Cela est vrai ; mais les défenseurs des modernes ne manqueront pas de s'en emparer; ils opposeront la vérité des lettres chrétiennes non pas à la beauté (plus dédaigneux que Port-Royal lui-même, ils ne la confesseront pas), mais au mensonge des lettres païennes, et nous retrouverons dans Desmarets une aggravation de l'argument religieux de Saint-Cyran.

Les jésuites, plus doux que les jansénistes, n'avaient pas de ces rigueurs envers l'antiquité ; ils l'expurgeaient sans doute, comme avant eux l'avait expurgée Port-Royal (car M. de Saci , un des plus sensés expurgateurs, a précédé Jouvency); mais ils l'accueillaient bien plus à bras ouverts et sans arrière-pensée. Seulement, dès qu'elle entrait chez eux, elle laissait sur le seuil sa simplicité et sa grandeur. M. de Maistre a lancé contre la littérature de Port-Royal un chapitre fougueux et spirituel, où il accuse la roideur, la

] . Histoire de Port-Royal , t. n , p. 33.

sécheresse, la nudité du style janséniste ^ On pourrait donner un pendant à ce chapitre en prenant pour sujet la littérature des jésuites, et il ne serait pas besoin de l'éloquence de M. de Haistre pour faire aisément préférer par les bons juges la tristesse des jansénistes, qui, du moins, a sa grandeur, à l'élégance souriante et parée, aux grâces fades, à la gentillesse des jésuites. Ceux-ci n*ont que le petit goût. En toutes choses comme en vers latins, ils aiment le diminutif. Poussin disait de leur peinture religieuse : < On ne peut s'imaginer un Christ avec un visage de Père Douillet. » Le mot s'applique aux grands écrivains de l'antiquité traduits ou commentés par les jésuites. Quand ceux-ci les traduisent, ils enjolivent le texte ; quand ils les commentent, ils noient la pensée ; quand ils écrivent en latin, ils rejettent la langue de tout le monde et se font une langue particulière, ornée, fleurie, pleine de belles expressions propres à figurer sur les cahiers de collège. Ils fardent l'antiquité, ils y introduisent la chose la moins antique, le bel esprit, qui est leur dieu. Le P. Bouhours, un de leurs meilleurs écrivains, a beau définir l'esprit < le bon sens qui brille, » et vouloir que rédat ne nuise pas à la solidité ; il a beau comparer le vrai style < à ces soldats de César qui, tout propres et tout parfumés qu'ils sont, ne laissent pas d'être vaillants ; » ce qui domine dans la manière des jésuites, ce n'est pas la force, c'est le parfum; on peut leur appliquer le vers de Martial :

....Maie olet, qui bene semper olel. -

Et ce qui montre le dommage qu'un tel goût fait à l'antiquité, c'est que le P. Bouhours précisément sera l'un des premiers partisans des modernes.

Voilà le sort de l'antiquité au xvm* siècle ; cultivée avec soin à Port-Royal, mais avec une pieuse défiance de l'esprit

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