Observations sur la langue française, p
finement. Son esprit s*ouvrait aux idées, il saisissait avec promptitude les aperçus nouveaux, il n'accueillait que trop volontiers toutes les pensées heureuses qu'il rencontrait, même chez autrui, et il a passé non-seulement pour un chercheur, mais pour un emprunteur d'esprit, comme, disaient ses ennemis, par euphémisme. Si le plus souvent les vues qu'il expose manquent de conclusion, c'est qu'il était de cette famille d'écrivains qui se plaisent à indiquer plutôt qu'à affirmer, qui hésitent à s'engager, j)Our peu qulun sujet excite la controverse, et qui aiment mieux paraître indécis que de s'attirer des contradicteurs. Il existe beaucoup de ces esprits délicats et prudents jusqu'à la timidité, et le P. Bouhours, qui tenait cette disposition de la nature, n'avait pas appris de son ordre à se moins ménager entre les opinions. Le livre où il se peint tout entier, ce sont les Entretiens d'Âriste et d'Eugène : on y reconnaît « cet homme poli, comme dit Longuerue , ne condamnant personne et cherchant à excuser tout le monde. > Mais cette extrême politesse devient un écueil non-seulement pour la pensée de l'écrivain, qui n'ose pas être forte, mais pour le style, qui glisse, et craint d'appuyer. Une idée qui survient en efface une autre; le mot qui suit fait oublier le mot qui précède; ce sont des ombres élégantes, légères, dont la fuite rapide forme un contraste singulier avec l'ambition de Bouhours, qui croit sculpter pour la postérité. Il me rappelle cette héroïne de Montemayor dont il a parlé dans ses Entretiens, Assise sur le bord de la mer, elle écrivait sur le sable une devise espagnole, symbole de l'éternelle durée de son amour. Une vague inonde l'inscription et l'efface. Ce contraste entre la promesse d'une durée sans fin et la soudaineté de la disparition me revient à l'esprit, quand je Us ces pages de Bouhours, qu'il a crues immortelles, et qui tracées, pour ainsi dire, sur le sable, par une main trop légère, s'effacent en un moment du souvenir.
Clierchons à démêler, dans les Entretiens circonspects d'Ariste et d Eugène \ Topinion du P. Bouhours sur la question des anciens et des modernes. Elle ne s*étalera pas certainement , mais elle se fera deviner. Ariste vient de déQnir le bel esprit : c'est Tunion de Téclat et de la solidité ; en d'autres termes, c'est le bon sens qui brille. La définition n'est pas mauvaise; c'est l'équivalent de la raison assaisonnée, avec le brillant de plus, chose si chère au spirituel jésuite. Poussant un peu plus loin son analyse , et s'aventurant un peu plus qu'il ne convient à la prudence dans les rapports délicats du physique et du moral , Ariste indique pour origines physiologiques du bel esprit : un cerveau rempli d'une substance délicate, une bile ardente et lumineuse (c'est sans doute la splendida bilis d'Horace qui lui revient en mémoire), fixée par la mélancolie et adoucie par le sang. • La bile donne le brillant et la pénétration ; la mélancolie donne le bon sens et la solidité ; le sang donne l'agrément et la délicatesse *. » La conclusion , c'est que la nature est pour beaucoup dans la formation des beaux esprits. Sans doute elle ne les fait pas toute seule : « La plus heureuse naissance a besoin d'une bonne éducation et de cet usage du monde qui raffine l'intelligence et qui subtilise le bon sens'. » Mais elle y a une grande part. Aussi, partout où la nature n'est pas languissante, il y a de l'esprit. Il y en a plus dans les climats heureux , mais on en trouve en Allemagne et en Pologne comme ailleurs. < Il n'est pas des esprits comme de l'or et des pierreries, que la nature ne forme qu'en certains endroits de la terre. >
Ici Exighie veut amener évidemment Ariste à s'expliquer sur les anciens et les modernes. S'il y a de l'esprit partout, si la nature en produit toujours, en présence de cette per-
I. Paris, 1671. — 2. Entretiens d'Ariste et d' Eugène j p. 275. 3. /Wd., p. 281.
péluité (les forces de la nature, que faut-il penser de la supériorité prétendue de l'antiquité ? Eugène est un homme prudent : il témoigne le plus grand respect pour les anciens. Il a dit précédemment , en faisant allusion à la controverse engagée : c Les Grecs et les Romains sont si jaloux de la gloire de leur nation qu'on ne peut leur disputer rien làdessus sans se brouiller avec eux, et sans avoir des affaires avec les plus braves et les plus spirituels hommes du monde. Pour moi, comme je n'aime pas à me faire des ennemis, j*aime mieux céder aux Grecs et aux Romains, et confesser de bonne foi que tous les pays sont stériles en héros, au prix de Tancienne Grèce et de l'ancienne Italie. > Arisic n*est pas moins prudent q\ï Eugène , ni moins respectueux , et il ne s'avise pas de contester la beauté des esprits grecs et romains. Mais il ajoute : Comme il y avait autrefois de beaux esprits grecs et romains, il y en a maintenant de français, d'italiens, d'espagnols, d'anglais et de moscovites. Ils sont plus rares dans les pays froids, parce que la nature y est morne et languissante ( le cardinal du Perron disait un jour en parlant du jésuite Gretser : « Il a bien de l'esprit pour un Allemand * »}. Mais il y a du bel esprit partout; seulement le plus parfait est en France, « soit que cela vienne en partie de la température du climat, soit que notre humeur y contribue quelque chose. » On voit d'ici le P. Bouhours sourire , satisfait de la louange indirecte qu'il vient de se donner , car en pensant au bel esprit il n'est assurément pas désintéressé. « On dirait que vous vous êtes peint vous-même dans le tableau que vous venez de faire du bel esprit, tant il vous ressemble, » dit Eugène à Ariste, Ariste lui répond par une autre politesse, et, comme le P. Bouhours est tout ensemble Ariste et Eugène ^ il tire
1. On attribue d'ordinaire au P. Bouhours ce mot incivil de du Perron : ce n'est qu'une citation chez Bouhours. Barbier d'Aucour a le premier commis la méprise (Sentiments de CUanthe^ t. P', p^ 1S6).
double profit de la civilité de ses deux personnages. « Mais, répond Eugène, si le bel esprit est de tous les pays, il n*est pas de tous les siècles ? car il y en a de polis, il y en a de grossiers. • La question, comme on voit, devient un peu plus pressante, et la comparaison entre les anciens et les modernes paraît inévitable. Mais Ariste se gardera bien de l'aborder de front. Il passe lestement à côté, et il cite avec une habile impartialité plusieurs siècles ingénieux, celui de Périclès , celui d'Auguste, le iv* siècle de TEglise, celui de Médicis, celui de François I", celui de Richelieu, « où la passion du cardinal pour le théâtre a porté la comédie à sa dernière perfection, et a fait naître des poètes dramatiques qui effacent presque les anciens. « Qui effacent presque! on ne peut pas retenir avec plus de soin l'idée près de s'échapper!
Eugène veut en savoir davantage. D'où vient, demandet-il, qu'un siècle est plus ou moins spirituel que Tautre? On dirait qn'Ariste aperçoit le but où la question peut conduire , car il n'indique dans sa réponse que des causes générales : la bonne ou la mauvaise éducation, l'émulation entre les esprits cultivés, la protection des souverains, les hérésies naissantes qui servent à bannir la barbarie et l'ignorance par la passion qu'ont les uns pour établir et les autres pour détruire une nouvelle doctrine. Enfin Ariste ajoute , pour se mieux tirer d'affaire : « Il y a en tout cela je ne sais quelle fatalité, ou, pour parler plus chrétiennement, je ne sais quelle disposition de la Providence, où l'on ne voit goutte. Car cette barbarie ou cette politesse des esprits passe de pays en pays et de siècle en siècle , par des voies qui nous sont souvent inconnues. En un temps , une nation est grossière, et en un autre elle est ingénieuse. Du temps d'Alexandre, les Grecs avaient plus d'esprit que les Romains; du temps de César, les Romains avaient plus d'esprit que les Grecs. Le siècle passé était pour l'Italie un
siècle de doctrine et de politesse.... le siècle présent est pour la France ce que le siècle passé était pour Tltalie ; on dirait que tout Tesprit et toute la science du monde soient maintenant parmi nous, et que tous les autres peuples soient barbares en comparaison des Français.... »
En lisant attentivement la suite de cet entretien , on voit clairement qu*Ariste s'est efforcé d'éviter la comparaison entre les anciens et les modernes, tout en essayant de faire conclure la supériorité des modernes sur les anciens, et que la Providence arrive à la lin comme le Deus ex machina, pour prendre la responsabilité d'une opinion dont le timide Ariste ne veut pas se charger tout seul. Mais il serait injuste de ne voir qu*une échappatoire dans ce recours final à la Providence. Il y a là une idée , indiquée d'un de ces traits faibles et légers dont j'ai parlé plus haut, mais juste et importante, que Bouhours a , le premier , introduite dans le débat, et qui paraîtra plus tard avec plus d*éclat et de force entre les mains d'autres écrivains plus décidés : c'est l'idée que la politesse des esprits (nous l'appelons la civilisation) passe de siècle en siècle et de peuple en peuple, selon la loi mystérieuse de la Providence; que chaque nation paraît à son tour sur la scène pour exercer la souveraineté du génie, et que le tour de la France est arrivé d'occuper la place qu'ont remplie jadis la Grèce et l'Italie; c'est une idée philosophique de la marche de la civilisation dans le monde ; et cette idée, qui vaut mieux assurément qu*un parallèle entre Sophocle et Corneille, entre Térence et Molière, Barbier d'Aucour ne saurait reprocher au P. Bouhours de l'avoir dérobée à personne. Voilà sa part dans ce débat où il a tenu à paraître sans se montrer, et oii il aurait joué un plus grand rôle, s'il avait été naturellement moins évasif et plus hardi. Bouhours est un moderne timoré qui ne veut pas se compromettre, et Desmarets a bien fait de ne pas l'appeler comme champion.