Parallèles , t !•', p. 200 et suiv
goût , comme il y a deux sortes de beauté : un goût passager, mobile, arbitraire, qui varie avec le caractère des hommes, avec le génie particulier des époques et des peuples, et qui correspond aux beautés passagères des choses; un goût invariable, certain , impératif, qui correspond à ces beautés éternelles que Perrault lui-même a reconnues. On ne sait, en vérité, comment la distinction des deux sortes de beauté ne Ta pas conduit à celle des deux sentiments qu'elles éveillent et qui les jugent. Il y a dans les arts des convenances permanentes qui ne dépendent ni du temps, ni du génie des nations, ni du tour particulier de chaque esprit, ni de la mode qui règne, convenances que la nature établit, et non la société. Le goût mobile et variable, le seul que reconnaisse Perrault, est celui qui s'attache aux convenances accidentelles que règle la société, et qui changent avec elle; c'est le goût qu'on peut nommer artiGciel, parce qu'il ne dépend que de circonstances locales et temporaires que l'homme fait lui-même et défait tour à tour. Mais ces convenances éternelles établies par la nature, c'est le goût qu'on peut appeler naturel qui les juge; et j'entends par là le sentiment inné dans tous les hommes de tous les temps, cette conscience de l'esprit dont le germe se cache dans les natures les plus incultes, que l'éducation développe, et que l'extrême civilisation corrompt quelquefois. Quand on s'est asservi aux bienséances convenues du goût artiQciel, on a grande peine à en affranchir son esprit et à découvrir, sous les règles superficielles inventées par la société, la loi simple et naïve du goût naturel. Combien il en coûte d'efforts pour s'arracher à ces habitudes de noblesse, de dignité, de recherche, qui sont comme l'atmosphère où l'esprit s'est efféminé! Perrault n'a pas rompu sa chaîne ; il a jugé les anciens en esclave du goût artificiel, et voilà l'origine de toutes ses méprises, de toutes ses injustices. Il a pris le goût de son siècle pour règle et pour
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modèle, et il s'est formé Fidée de la souveraine perfection d'après la cour de Louis XIV. S'il tourne en ridicule les jardins d'Alcinoiis, c'est qu'ils ne ressemblent pas aux Tuileries. Étrange inconséquence de prendre pour règle exclusive le goût de son temps, quand on n'admet rien d'absolu dans le goût !
Enlln, Perrault place au nombre des beautés éternelles de réloquence les raisons solides et convaincantes, les déductions exactes et suivies, l'enchaînement régulier des idées, €n un mot, tout ce qui regarde le vrai, et il relègue parmi les beautés accidentelles et arbitraires tout ce qui regarde le beau. Avec plus de réflexion il aurait vu qu'en vertu de son principe il devait assigner le caractère de mobilité bien plus à ce qui dépend du vrai qu'à ce qui relève du beau. En effet, grâce aux perpétuelles acquisitions de l'esprit humain depuis l'antiquité, si nous l'emportons sur les anciens, c'est surtout par une possession plus ample de la science et de la vérité, c'est par notre manière de penser, bien plus encore que par notre manière de sentir. Quoique les sentiments humains se soient étendus depuis l'antiquité, le progrès de notre esprit a été plus grand que celui de notre âme. Il est difficile de contester à Perrault que les anciens avaient moins d'idées que nous. Hais qui oserait affirmer que nous avons plus de goût que les anciens? Les opinions littéraires du genre humain offrent moins de variété que ses opinions philosophiques. Les hommes diffèrent encore plus dans leur manière de comprendre le vrai que dans leur manière de sentir le beau. Blair, dans sa Rhétorique^ fait une réflexion d'une grande justesse : < En matière de raisonnement, les hommes peuvent rester longtemps plongés dans l'erreur : des raisonnements plus solides les en feront sortir. Une proposition fondée sur une science, sur des connaissances ou sur des faits, peut être réfutée par une science plus étendue , des
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connaissances plus exactes, ou des faits mieux prouvés. Voilà pourquoi un système quelconque de philosophie ne reçoit aucune sanction de son antiquité ni du grand nombre de personnes qui Font embrassé. Il est naturel de penser que si le monde, en vieillissant, ne devient pas plus sage, il devient au moins plus instruit; et en supposant qu*il fût incertain lequel d*Âristote ou de Newton était un plus grand génie, il est du moins constant que la philosophie du second l'emporte sur celle du premier, parce que Newton profita de découvertes plus récentes qu' Aristote ne put connaître. Mais il en est tout autrement en matière de goût. Le goût n'est point lié au progrès des sciences ou à l'étendue des connaissances humaines : il est tout entier dans le sentiment. On voudrait vainement redresser les erreurs que les hommes commettent en fait de goût, comme celles qu'ils commettent en philosophie; car le sentiment universel est en même temps le sentiment naturel, et il est vrai, par cela seul qu'il est naturel. La réputation de V Iliade et de V Enéide est donc établie depuis la publication de ces poëmes ; celle d' Aristote et de Platon remonte aussi haut, et cependant tout le monde est admis à combattre leur philosophie ^ »
J'aurais bien d'autres objections à élever contre Perrault; nous les retrouverons sous la plume de ses adversaires. J'ai dû surtout réfuter, parmi ses idées, celles qui, malgré leur généralité et leur importance, ont été le moins combattues par ses contemporains, les partisans des anciens, comme si, dans la surprise de l'assaut, ils n'avaient pas aperçu d'abord les points les plus vulnérables de l'ennemi*
Le trouble des anciens et leur indignation furent profonds, en effet, quand parut le premier volume des Parai-