Cours de littérature dramatique ^ 1. 1, p
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lîté ; et, au lieu de les caractériser par l'usage qu'ils en ont fait, chacun à un degré différent, Schlegel les déGnit par une comparaison tirée de la statuaire. Eschyle, c'est Phidias, le créateur des images sublimes des dieux ; Sophocle, c'est Polyclète, avec la pureté et l'harmonie de son art ; Euripide, c'est Lysippe, qui anime le marbre et y répand la vie.
Gloria Lysippo est animosa effingere signa.
Cette vue est ingénieuse ; toutefois elle ne caractérise pas le théâtre d'Eschyle, celui de Sophocle et celui d'Euripide, par leur trait le plus essentiel. M. Patin, qui profite de toutes les idées heureuses de Schlegel, ne s'interdit pas plus que lui le secours des autres arts pour interpréter la tragédie ; mais il ne leur emprunte que des commentaires accessoires. Il interroge avant tout le génie de chaque poëte ; il cherche la vraie source de son inspiration dramatique, et il nous la découvre avec une précision plus instructive encore que les brillantes comparaisons demandées par Schlegel à l'histoire de la statuaire. I^s noms de Phidias, de Polyclète, de Lysippe nous donnent, à ce qu'il semble, une idée moins profonde et moins nette de l'originalité propre à chacun des trois grands poêles, que ce tableau fidèle des transformations de la tragédie :
« La fatalité , voilà l'idée dominante des compositions d'Eschyle.... Elle devient, tout abstraite qu'elle est, une sorte de personnage vivant et agissant, le héros de son drame, et comme son drame lui-même. De là l'effroi et la stupeur dont on se sent saisi à une apparition si redoutable. De là l'extrême simplicité d'une fable qui n'offre jamais autre chose qu'un coup subit et imprévu du sort, que le tableau rapide d'une catastrophe fatale. De là la grandeur démesurée des personnages mis aux prises avec un tel adversaire, leur iière immobilité sous la main qui les
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écrase et qu'ils bravent. De là cette pompe majestueuse, ces éclatantes images, ces ligures hardies, ces pensées sublimes, ce style énergique, impétueux, d'un tour si inusité, si extraordinaire, qu'appelle naturellement un si grand, si étrange spectacle. Ainsi se forma, sous l'empire d'une seule idée, une tragédie dont les monuments marquent la première époque de l'art.... Mais déjà s'annonçait, au sein même de cette constitution primitive, une autre tragédie.... Comme une seule idée avait présidé à la conception et à l'ordonnance des compositions d'Eschyle, une seule idée détermina l'esprit et la forme des compositions de Sophocle, et renouvela entièrement l'art dramatique par une manière toute nouvelle de comprendre et de peindre le cours des choses humaines. Eschyle les avait vues particulièrement soumises à une invincible fatalité ; Sophocle y aperçut davantage le jeu de nos passions et de nos facultés. A cette cause merveilleuse que le premier avait montrée avant tout dans les événements, le second substitua ces ressorts naturels que découvrent la réflexion et l'expérience à un âge plus éclairé.... Les drames de Sophocle nous présentent une image plus pure et plus noble de l'homme. Il y paraît plus dégagé des liens d'une sensibilité brutale ou d'un ignorant fanatisme ; au milieu des passions violentes qui le sollicitent et l'entraînent, des croyances monstrueuses qui le préoccupent et l'égarent, il conserve toutefois la conscience de sa liberté; il sent qu'il est l'arbitre de ses déterminations , que ses actes lui appartiennent. Sans doute il est au pouvoir du sort de le rendre malheureux ; mais c'est là que s'arrête pour lui l'empire de la fatalité : elle est sans force sur les mouvements de sa volonté et ne peut, malgré lui, les tourner à la vertu ou au crime.... Il n'est personne qui n'aperçoive les conséquences nécessaires du rôle agissant que l'homme commence à jouer dans les drames de Sophocle. De là devait sortir la
tragédie impiété tout entière, avec ses développements, ses oppositions de caractères ; avec la variété et Fenchalnement de ses situations, de ses incidents, de ses péripéties; avec TartiGce plus difficile et plus habile de son ordonnance; avec Tattrait nouveau, quoique faible encore, qu'elle offrait à la curiosité; avec ces impressions de terreur, de pitié, d*admiration, que produisait la peinture ennoblie, mais toujours vraie, du malheur et de l'héroïsme humains....
« Lorsque Ton compare Euripide à ses devanciers, on est d*abord frappé d'un grand changement : l'antique merveilleux, au sein duquel la tragédie avait pris naissance, et qui, après avoir couvert de ses ombres la scène d'Eschyle, s'était par degrés éclairci, pour y laisser paraître les idéales flgures de Sophocle, s'est tout à fait dissipé.... Est-ce donc à dire qu'Euripide ait complètement effacé de ses œuvres la fatalité? Non sans doute, et, pour être juste, il faut se hâter d'ajouter qu'il l'a plutôt déplacée. Eschyle et Sophocle avaient peint les dieux précipitant les mortels dans des malheurs inévitables; Euripide les montra qui leur en- Yoyaient d'invincibles passions. Auparavant , le personnage tragique était mis aux prises avec les obstacles du dehors; il eut désormais à combattre des ennemis intérieurs ; c'est dans le cœur même de l'homme que fut transportée la lutte dramatique ; les acteurs seront nos facultés elles-mêmes, et le sujet de la pièce cette guerre intestine de la sensibilité et de la raison, aussi ancienne que notre nature, et qui ne finira qu'avec elle. »
Je demande pardon à M. Patin d'avoir abrégé les beaux développements dont il a enrichi son idée. Même dans les limites où j'ai dû la restreindre, cette citation offre aux lecteurs un jugement précis sur les trois grands tragiques, et un tableau expressif des changements subis par la tragédie grecque, selon le rôle qu'y jouent la fatalité et la li-
berté morale. M. Patin n'explique pas moins bien la constitution extérieure de la tragédie qu'il n'en développe les intimes ressorts. J'aurais voulu montrer comment de la présence du chœur il déduit, à titre de conséquences nécessaires sur le théâtre grec, les deux fameuses unités de lieu et de temps, importées inutilement chez nous. Hais il serait infini d'énumérer toutes les excellentes vues répandues dans son livre. Il faudrait signaler, outre les jugements généraux sur Eschyle, Sophocle et Euripide, ces profondes analyses , où chacune de leurs pièces est étudiée dans tous ses détails, avec un goût si fin, avec une telle variété de souvenirs et de rapprochements empruntés à toutes les littératures, avec une science si allemande et un esprit si français. Nous devons, je le répète, à M. Patin la plupart de nos idées justes sur la tragédie grecque. Je n'ai pu indiquer que les plus générales, les plus remarquables par leur importance, car elles ont pour objet le fond même delà tragédie, et par leur diffusion, car elles sont devenues, grâce à M. Patin, des lieux communs de la critique littéraire. Bien d'autres idées encore ont passé de son livre dans l'esprit du public. Depuis treize ans que ce livre est publié, les vérités qu'il apportait ont circulé par mille canaux. Elles ont pénétré dans la société polie, celle à qui sont destinés les ouvrages sérieux , et dont le goût finit toujours par faire loi. Elles se sont répandues dans l'enseignement public, qui s'en est pénétré et nourri ; par l'enseignement dans les nombreuses générations sorties de nos écoles, et par elles, partout. Beaucoup de gens ont reçu par transmission indirecte les idées de M. Patin, sans avoir jamais lu son livre, et sont ses disciples sans le savoir. Enfin la poésie môme s'est aidée de ses leçons pour ressaisir plus sûrement l'inspiration du génie athénien. M. Patin a consacré dans sa nouvelle édition plusieurs pages à la Médéc de M. Legouvé, c l'emprunt le plus heureux, dit-il avec
raison, que notre théâtre ait fait à la muse antique depuis YAgamemnon de Lemercier et la Clytemnestre de Soumet. * Il montre par quel mélange heureux d'imitation et d'invention personnelle le poëte a renouvelé ce classique sujet, et le remercie, au nom de l'antiquité, de cet hommage rendu au génie d'Euripide. Si M. Legouvé répondait à son tour, il témoignerait, j'en suis sûr, toute sa reconnaissance, non-seulement pour le poëte grec, son merveilleux modèle, mais pour le confldent d'Euripide, pour M. Patin, qui a révélé tous les secrets du maître aux disciples jaloux de l'imiter. Cette influence d'un livre sur le public entier, sur celui qui lit et qui pense, comme sur celui qui ne lit pas, s'est établie doucement, sans effort et sans bruit, par le seul empire de la vérité. Elle régnera longtemps du consentement de tous. Tant que l'antiquité obtiendra en France un reste d'amour et de respect, l'ouvrage de M. Patin se maintiendra debout comme le plus complet monument élevé à force de savoir, de goût, de travail et d'années, au génie tragique de la Grèce. « Le temps n'épargne pas ce qu'on a fait sans lui, > a dit le vieil Eschyle, qui a dédié ses œuvres à ce dieu destructeur pour qu'il daignât les épargner. Eschyle et ses illustres rivaux méritent bien qu'un livre consacré à leur gloire soit respecté du temps et participe à la renommée de l'art immortel dont il gloriûe les maîtres et dont il interprète dignement les beautés.
(Journal des Débats ^ 15 et 19 janvier 1858.)
MÉN ANDRE, ÉTUDE HISTORIQUE ET LITTÉRAIRE SDR LA COMÉDIE ET LA SOCIÉTÉ GRECQUES,
par M. Guillaume Guizot.