‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 4)Chapitre 62 sur 75 · Homélie, chap. x et xn · texte numérisé non relu

Homélie, chap. x et xn

Christ? Pourquoi la passion parle-t-elle aujourd'hui le même langage qu'il y a seize cents ans? L'esprit humain n'a pas une fécondité inépuisable, et, quand un sentiment a porté successivement un certain nombre de costumes, il lui faut bien reprendre ceux qu'il avait quittés. L'amour, au XIX* siècle, s'est rajeuni en se vieillissant et en rétrogra* dant en deçà du xvn* siècle, où l'idéal de l'amour était l'amour galant, mêlé de passion et de respect; en deçà du moyen âge, où l'idéal de l'amour, c'était l'amour chevaleresque ; jusque dans l'antiquité, où l'amour a repris la vieille livrée païenne, sans doute parce qu'il n'y a rien de plus nouveau qne ce qu'il y a de plus vieux. Aussi l'amour tel que le peignent les romans n'est-il pas l'amour tel qu'il est dans la société. Dans le monde on aime à la moderne, avec la conviction qu'on est libre et responsable, sans se croire supérieur parce qu'on est amoureux, sans se mettre ouvertement au-dessus de la loi morale, de peur des tribunaux. Dans les romans, on aime à la manière antique, d'un amour purement littéraire et d'imitation. Ces idées de la toute-puissance et du droit divin de l'amour sont les idées du paganisme. L'amour, passion irrésistible, marquant d'un sceau mystérieux le front de ses victimes, courbant l'âme sous le poids d'une force qu'elle ne peut vaincre, c'est l'amour selon la fatalité païenne, ce n'est pas l'amour selon le christianisme, la doctrine du libre arbitre. Nous avons remonté, à travers la civilisation chrétienne, jusqu'aux siècles mythologiques d'Hélène et de Phèdre S et nos romanciers, qui ont cru renouveler l'expression de l'amour dans la littérature, seront surpris d'apprendre qu'ils n'ont que paraphrasé à la moderne Tépître parfaite-

1. Hélène dit dans les Troyennes : « Qui m*a portée à abandonner ma patrie et ma famille pour suivre un étranger? Prenez-vous-en à Vénus. Jupiter, le maître des autres divinités, est l'esclave de Vénus. J'ai donc droit à rindulgence .... »

ment païenne du philosophe Appion, Tun des plus anciens doctrinaires deTamour.

On pardonnerait aux romans contemporains si, à c6té des maximes que j*ai citées, on trouvait plus souvent des idées aussi sages que celles de la jeune dame qui répond au philosophe Appion. Clément nous a prévenus que c'est une femme d*esprit. Elle réplique d'une façon dégagée et piquante, pleine d'ironie et de bon sens :

« Tadmire, en vérité, que vous me preniez pour une sotte.... Pour m'altirer à votre affection, vous ne craignez pas de déshonorer l'amour, l'amour, selon vous, le premier, le plus ancien des dieux.... L'amour n'est pas le premier des dieux, s'il est sujet aux passions : si sa passion est volontaire, ce ne peut être un dieu que celui qui se fait volontairement souffrir ; si elle lui est imposée, celui qui la lui impose est plus puissant que lui.... Vous dites qu'il faut imiter ces dieux. Mais si c'est un devoir d'imiter leur amour, c'en est un aussi, sans doute, d'imiter leurs festins. Saturne a mangé son Qls; Pélops a été servi sur la table céleste. Il sera bon, si nous aimons comme ces dieux, de dîner aussi comme eux ; ce sera mettre d'accord le régime et les mœurs.... Mais quoi ! j'ai appris d'un Juif ce qui platt au vrai Dieu, et toutes vos fables ne me feront pas faillir. Quant à vous, qui avez l'âme si tendre et tant de goût pour la vertu, je prie Dieu qu'il vous vienne en aide et qu'il vous guérisse de vos maux*.»

Clément remit cette lettre au philosophe Appion. « Ah! s'écria-t-il après l'avoir lue, les voilà bien, ces Juifs! Ils se persuadent que Dieu les voit, et qu'on ne peut pécher sans qu'il s'en aperçoive. Si la dame est tombée entre les mains d'un ^uif, elle sera honnête femme toute sa vie! » Cet éloge du christianisme , adroitement placé par l'auteur des Clé-

h Homélie, V, chap. xxi à xxvn.

mmtines dans la bouche du païen Appion, est comme le dénoûment et la conclusion de l'épisode. Ai-je besoin d'ajouter que la réponse à la lettre d'Appion n'est pas de la jeune dame, mais de Clément lui-même; que cette jeune dame n'existe pas, que Clément n'est pas amoureux, et qu'en feignant d'être malade, il a fait une épreuve pour juger par l'exemple d' Appion l'influence m orale du paganisme sur les passions humaines; il a tendu au philosophe un piège où il est tombé? Clément lit donc publiquement sa correspondance avec lui. Quel argument plus ingénieux aurait-il pu produire pour démontrer que les interprétations les plus symboliques et les plus épurées ne donnent pas au paganisme une règle morale, et que dans la pratique les dieux-idées des philosophes redeviennent bien vite des dieux-passions? Cette scène de comédie, amusante et sérieuse, intéresse vivement les auditeurs de Clément, et l'assemblée se sépare en donnant gain de cause au défenseur du christianisme.

Jusqu'ici, dans les Clémentines, j'ai surtout parlé de la controverse ; il me reste à dire quelques mots du roman.

J'ai dit que les Clémentines sont, à proprement parler, le premier roman chrétien. L'alliance de ces deux mots peut sembler singulière : c'est une entreprise délicate de donner la fiction pour auxiliaire à la vérité et d'édifier les âmes par la peinture des passions. On peut craindre, comme a dit naïvement un romancier chrétien, l'évêque de Belley, « que la description qu'il en faut faire ne laisse des impressions aux âmes faibles, plus attrayantes au péché que retirantes du mal '. » Dès les premiers siècles de l'ère chré-

Page 1