‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 5)Chapitre 12 sur 67 · Lettres tpiritMelUt^ tome I, p. 380, et t. m, p · texte numérisé non relu

Lettres tpiritMelUt^ tome I, p. 380, et t. m, p

ment ce n'est pas une obéissance à la volonté divine, mais c*est la révolte à ciel ouvert contre celui qui n*a pas fait la vie pour que la vie soit la mort. Dans cette lutte insensée de Thomme contre la nature, s'usent vainement ses forces et son courage : il s'épuise, il se mutile, mais il ne se tue pas. Sur la pente où la main de Fénelon a lancé l'âme, elle roule comme une pierre inerte jusqu'au fond du quiétisme ; la vie semble vaincue. Hais voici qu'une grande voix s'élève de l'abtme : c'est la voix de l'&me que sa chute a réveillée, et qui sent sa volonté palpiter encore; et, témoin de cette interminable agonie, Fénelon lui-même laisse échapper ce doute : « Le moi ne peut donc pas mourir ! >

Telle est l'espèce de tragédie psychologique que l'on voit se dérouler dans les Lettres spirituelles^ lorsque, au lieu de les lire en glissant et sans appuyer, on en dégage les principes, et qu'on en poursuit le développement, comme on ferait d'un système philosophique qu'on voudrait juger. Heureusement tous les lecteurs, même les plus pieux, ne sont pas tentés de prendre à la rigueur, et surtout d'appliquer les préceptes de Fénelon. C'est ce qui rassure son éditeur. « Je me révolte instinctivement, dit-il dans sa belle préface, contre cet anéantissement moral, et je me détie. Mais quand il y aurait un peu d'exagération systématique dans le fond même de la doctrine de Fénelon, fions-nous à la nature humaine pour en rabattre tout ce qui dépasse nos forces de trop loin. Nous aurons encore beaucoup gagné, si le système de la destruction et du rien nous conduit h ne vouloir pas être tout, s'il nous laisse avec une résignation suffisante à la volonté de Dieu et un égoïsme tolérable. >

M. de Sacy a raison. Notre préservatif contre Fénelon, c'est notre amour de nous-mêmes. L'égo'isme humain se* charge d'ôter aux Lettres spirituelles la plus grande part de leur danger. Fénelon peut impunément nous prescrire de nous disapproprier ; nous n'aurons garde d'obéir, et ce sera

miracle si nous gardons trop peu de nous-mêmes et si nous nous donnons tout entiers à Dieu. Pour une âme mystique que les Lettres spirituelles entraîneront jusqu'au pur amour, combien d'autres plus réfractaires resteront à moitié route, retenues par un moi peu disposé à se sacrifier ! Si nous ayions tous l'ardeur de Mme de Montberon, le livre de Fénelon serait un péril, et il faudrait accuser M. de Sacy d'avoir tendu un piège à nos vertus. Mais nous sommes trop loin de l'abnégation parfaite,- pour que les Lettres spirituelles paraissent un danger public, et que leur éditeur ne reçoive pas nos remerclments. M. de Sacy n'aura vraisemblablement à se reprocher la chute d'aucune âme dans l'abtme du quiétisme, et son édition des Lettres spirituelles obtiendra le meilleur accueil de ce public chrétien et lettré dont il est désormais le bibliothécaire, j'allais presque dire le directeur.

(Revue de VlnttructionpuhUquê^ 13 mars 1856.)

mSTOIRS MODERNB DEPUIS LA PAIX DE WESTPHALIS jusqu'à la. RiVOLtmON FRANÇAISE,

par M. Royé et M. Texte. — Paris, 1855.

Le Siècle ée Louis XIV et Y Histoire de Charles XII sont au nombre des livres dont l'étude est prescrite aux jeunes gens pour rexamen du baccalauréat. Sous l'empire de scrupules excessifs, on a plus d'une fois demandé au Conseil de l'instruction publique d'effacer du programme le nom de Voltaire; mais le nom de Voltaire y a été maintenu avec beaucoup de raison. Le supprimer, c'eût été manquer non-

seulement de respect pour les chefs-d'œuvre d*uD grand écrivain, mais de reconnaissance pour un service rendu. C*est Voltaire, en effet, qui, plus que personne au monde, a contribué par ses réclamations sérieuses, comme par ses railleries et par ses épigrammes, à faire entrer dans l'éducation de la jeunesse française les études historiques, si négligées de son temps, si florissantes de nps jours. C'était, à ce qu'il semble, un devoir de reconnaissance, de conserver parmi les livres classiques le plus bel ouvrage historique d'un écrivain à qui nous devons en partie l'introduction de l'histoire dans l'enseignement public. Tous les corps, toutes les professions gardent fldèlement le souvenir des services que Voltaire leur a rendus. Les magistrats les moins philosophes avouent qu'il a provoqué d'excellentes réformes dans la législation; les avocats le regardent presque comme un des leurs, et, à la dernière rentrée de leur conférence, un jeune membre du barreau de Paris, M. Ferry, a rendu un juste et spirituel hommage à son illustre confrère, le défenseur de Galas, de Labarre et de Sirven. Les médecins eux-mêmes ne savent pas trop mauvais gré à Voltaire d'avoir fait adopter certaines mesures d'hygiène et de salubrité publiques, défavorables aux maladies, ef je connais des juges de paix qui lui attribuent la création de leurs sièges, comme au premier publiciste qui ait importé de Hollande l'idée de cette magistrature de conciliation. L'Université, s'associant à ces témoignages de gratitude, a sagement conservé à Voltaire l'hommage légitime qu'elle lui rendait sur ses programmes, et au Siècle de Louis XIV l'honneur innocent de former les jeunes bacheliers.

Mais si les histoires de Voltaire font partie du programme d'examen, elles ne pénètrent pas dans l'enseignement des classes. Sans doute les travaux historiques que l'Université tire de son propre sein dédommagent la jeu-

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nesse de cette espèce d'exclusion. Ce sont des livres excellents que ceux de M. Gayx, de M. Poirson, de M. Duruy, de M. Gaillardin et de beaucoup d'autres historiens universitaires, que, pour ne pas céder à Torgueil de corps, je m'abstiens de nommer. Mais , même à côté de ces travaux si recommandables, un peu de Voltaire ne messiérait pas, et si quelque mattre habile voulait s'appliquer à purger ses meilleurs ouvrages historiques de toute pensée, de toute expression suspecte, il sortirait de cette révision intelligente plusieurs modèles de récit et de style d'autant plus appropriés à l'enseignement historique d'aujourd'hui, qu'il a la prétention d'être moins technique et plus littéraire. Voilà ce qu'ont pensé deux professeurs distingués d'histoire, M. Texte, que l'Université regrette toujours, et M. Royé, son digne collaborateur. Tous deux ont publié il y a cinq ans le premier volume d'une Histoire moderne depuis la chute de FEmpire jusqu'à la paix de Westph^Uie^ histoire extraite avec beaucoup d'art et de circonspection de YEssai sur les mœurs. Encouragés par le succès, ils publient aujourd'hui le second volume, qui commence à la paix de Westphalie, qu'un supplément très-bien fait conduit jusqu'à nos jours, et qui est en grande partie, comme le premier, emprunté à Voltaire. Ce second volume, où je trouve plus de soin encore et de sévérité que dans le précédent, renferme le Siècle de Louis XIV tout entier, aussi respecté qu'il devait l'être, mais dégagé de tout ce qui pourrait alarmer les consciences les plus craintives. Remercions M. Texte et M. Royé d'avoir enfin enlevé tout prétexte d'hostilité aux adversaires de ce beau livre, le premier en France où se soit révélé le génie moderne de l'histoire.

En effet, quelques pages exquises échappées aux plumes légères de Voiture et de Sarrazin, ou lentement enfantées par la grave éloquence de Pellisson ; les narrations oratoires de Péréflxe et de Mézeray, les tableaux dramatiques de

Saint-Réal et de Yertot, les plates et crédules chroniques des Yarillas, des Mainibourg et des Daniel, voilà l'histoire politique en France avant le Siècle de Louis XIV, car je ne parle ici ni de Thistoire ecclésiastique, si dignement écrite par Tillemont et par Fleury, ni de Thistoire philosophique, qui a produit cet admirable poëme où Bossuet, assis pour ainsi dire aux pieds de la Providence, explique la marche du genre humain comme s'il en avait lui-même tracé la route sur la terre. Lorsqu'on étudie aujourd'hui ces fausses peintures et ces froides compilations des narrateurs du xvn* siècle, on s'étonne qu'une si grande époque, féconde en çtiefs-d'œuvre de tout genre, ait langui dans une telle indigence d'historiens, et que Tadmiration du siècle pour lui-même n'ait pas suscité quelque témoignage historique, moins adulateur et moins^ puéril que les éphémérides de Dangeau, moins infidèle que les confidences exhalées dans l'ombre par la rancune pessimiste de Saint<-Slmoa. Cette histoire du xvn* siècle, que le xvir siècle n'a pas su faire sous l'inspiration de sa propre gloire, c'est Voltaire qui l'a écrite, quand les revers d'une trop longue vieillesse avaient éclipsé le prestige du grand roi, quand les insultes des générations nouvelles punissaient la mémoire déchue de Louis XIV de l'adoration que leurs pères avaient prodiguée à sa puissance et à son bonheur. Au moment où la France, toujours prompte à passer d'un excès d'admiration à un excès de mépris, poursuivait de ses malédictions ce règne à peine éteint, un homme de génie osa demander justice pour Louis XIV et pour son siècle, et replacer sous les yeux de la nation ingrate le tableau de sa grandeur. Admis auprès de quelques grands seigneurs qui avaient vu de près les événements passés, attentif à recueillir de leur bouche les récits et les jugements, à comparer leurs témoignages, à chercher dans l'étude des pièces authentiques la vérité des faits^etdans celle des caractères le secret des

actions. Voltaire, pendant plus de vingt ans, amassa les matérianxde son histoire. De 1732 à 1753, ses lettres sont pleines de ses conversations et de ses lectures ; textes imprimés, mémoires manuscrits, rien ne lui échappe. Nul bénédictin n*a plus travaillé que cet historien, qu'on a voulu faire passer pour un improvisateur. Ses erreurs, car il s'est trompé souvent, ne tiennent pas à la rapidité, mais à la date de son travail. Il n*était pas encore assez loin des faits pour bien juger ceui qui n'avaient pas eu le temps de porter toutes leurs conséquences. Il est tel événement du siècle de Louis XIY dont nous comprenons mieux que Voltaire le sens et la portée, parce que nous sommes venus après lui; mais il a sur nous cet avantage immense de n'être pas accablé sous le poids des documents. Avant. Voltaire, l'histoire était difflcile à écrire, parce qu'on ignorait les sources. Aujourd'hui elle tend à devenir impossible, depuis que les sources coulent avec tant d'abondance, et que les meilleurs esprits courent risque de s'y noyer. La vérité en histoire se devine presque autant qu'elle se déeouvre. La pénétration naturelle de l'esprit, l'intuition, est aussi puissante que l'investigation; mais devant cet entassement de documents historiques qui s'élèvent aujourd'hui entre nous et la vérité, les plus vifs rayons de notre regard viennent s'émousser, comme la flèche débile do Priam sur le bouclier de Pyrrhus. Nous ne pouvons plus deviner, et c'est k peine si nous pouvons conclure, tant les documents où l'on s'enfonce abondent en contradictions inextricables. De sorte que des deux flambeaux qui doivent éclairer l'historien, l'un, la divination naturelle de l'esprit, s'éteint au teoil même du labyrinthe de l'érudition , et l'autre, la science, projette des lueurs vacillantes, trop faibles pour édairer ce dédale immense de routes qui se croisent et qui se perdent dans la nuit. Si nous continuons à nous enrichir de documents nouveaux, c'en est fait de Thistoire : la

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vie entière d*un homme ne suffira plus pour raconter une année de la vie d*un peuple. L'histoire ne sera plus qu'un recueil de pièces, au lieu d'être le livre de l'humanité; une procédure, au lieu d'être l'arrêt suprême; un archiviste ou un greflier, au lieu d'être le premier des juges.

Voltaire, placé par le bonheur de son étoile entre deux époques périlleuses pour l'historien, celle de l'indigence absolue des documents et celle de l'excessive abondance, a pu exercer à la fois ces deux maîtresses facultés de l'historien, la divination et la science. De plus, il écrivit le Siècle de Louis XJVdàns la période de sa vie où l'ardeur de la passion philosophique échauffait son génie sans étouffer sa justice. Défenseur déclaré des droits de l'esprit humain, mais non chef de parti, sceptique en religion, mais non pas révolté, il ne lâche pas encore la bride aux violences de la polémique, il ne donne pas l'assaut au christianisme à la tête d'une armée plus acharnée que lui. Le Dieu qu'il adore n'est pas le Dieu-destin, c'est le Dieu-providence. L'homme qu'il relève si fièrement de l'abtme d'abjection où l'a plongé Pascal, c'est la créature divine faite pour être heureuse ici-bas par la pratique.de la loi morale et pour jouir dans une autre vie de l'immortalité; ce n'est pas encore l'être misérable et ridicule, condamné au néant après sa mort, et voué sur la terre aux caprices de la fatalité qui se joue de Candide. Chez le Voltaire d*alors, l'enthousiasme pour le beau et le vrai contient encore l'ironie, la liberté de la pensée n'est pas le fanatisme philosophique, l'amour de la tolérance n'est pas l'intolérance contre la foi, le zèle de la vérité n'est pas une propagande de guerre et de destruction ; enfin, dans cette nature incomparable, hélas ! mêlée de lumière et d'ombre, Tombre n'a pas encore obscurci la lumière, et c'est à la clarté de ses plus saines pensées, c'est dans la chaleur de ses meilleures passions que Voltaire compose \e Siècle de Louis XIV.

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Et cependant ce beau livre a perdu auprès de nous une part de son crédit. Gomme de tous les ouvrages en prose de son auteur c*est le plus ifnodéré, c'est lui qui a le moins proflté de la nouvelle popularité que les témérités fanatiques d'une petite Église funeste à la grande ont rendue à Voltaire. Une autre cause encore de notre tiédeur pour le Siècle de Louis XIV, c'est que nous le jugeons avec les idées toutes modernes que nous nous faisons de l'histoire. De son temps, Voltaire estimait déjà qu'il était plus difGcile aux Français d'écrire l'histoire qu'aux Romains et aux Grecs : « La carrière de l'histoire, disait*il, s'est prodigieusement accrue. On exige des historiens modernes plus de détails, des faits plus constatés, des dates précises, des autorités, plus d'attention aux usages, aux lois, aux mœurs, au commerce, à la finance, à l'agriculture, à la population ^ » Que dirait Voltaire, aujourd'hui que nous demandons à l'historien d'être un grand politique pour juger les événements, un grand général pour expliquer les sièges et les batailles, un grand financier pour dresser les comptes, un grand écrivain pour exposer les faits, un grand moraliste pour peindre les hommes, et un grand philosophe pour dévoiler les plans delà Providence ? Voltaire, qui ne manquait pourtant ni de talents variés ni de confiance en lui-même, n'aurait pas entrepris le Siècle de Louis XIV, s'il s'était cru soumis à tant d'obligations. Peut-être prévoyait-il que la postérité serait plus exigeante que ses contemporains, car il s'est mis en règle vis-à-vis de nous en déclarant expressément ce qu'il a prétendu faire, pour que nous ne lui demandions pas plus qu'il n'a voulu nous donner : « Ce n'est pas la vie de Louis XIV qu'on a prétendu écrire, dit-il dès la première ligne de son ouvrage ; on se propose un plus grand objet : on veut essayer de peindre à la postérité jion

t. Dictionnaire philosophique ^ Histoire, seotion IV.

les actions d*un seul homme, mais Tesprit des hommes dans le siècle le plus éclairé qui fut jamais. » Dans sa correspondance, Voltaire répète vingt fois la même déclaration. Ce qu'il veut raconter, ce ne sont pas les affaires, la politique, les intrigues des courtisans ni les victoires des héros : c'est l'histoire des sciences, des lettres, des arts, en un mot des progrès de l'esprit français : « U ne reste plus rien que le nom, écrit^il à Thiriot, de ceux qui ont conduit des bataillons et des escadrons; il ne revient rien au genre humain de cent batailles données. ••• Une écluse du canal qui joint les deux mers, un tableau du Poussin, une belle tragédie, une vérité découverte, sont des choses mille fois plus précieuses que toutes les annales de cour, que toutes les relations de campagne. Vous savez que chez moi les grands hommes sont les premiers, et les héros les derniers. J'appelle grands hommes tous ceux qui ont excellé dans l'utile ou dans l'agréable; les saccageurs de province ne sont que des héros ^ » Ce qui ne l'empêche pas d'avoir merveilleusement exposé les affaires politiques et raconté les guerres, précisément parce qu'il n'a pas l'air de transcrire les Mémoires d'un diplomate ou d'un général en retraite. Le récit de la succession d'Espagne et celui de ^a campagne d'Alsace sont plus parfaits que s'ils avaient été dictés par M. deTorcy ou par M. deTurenne. De même, quoique Voltaire ne se pique pas d'être un plus grand financier que l'homme aux quarante écus, il y a, dans son chapitre sur le ministère de Golbert, sur les finances, l'industrie et l'agriculture, des vues qu'un économiste très-autorisé m'assure être digne des plus fortes têtes de notre temps. Ajoutez à tous ces mérites des portraits aussi beaux et plus vrais que ceux qu'on admire chez les historiens anciens, des jugements vifs et profonds sur les hommes et sur les événe-

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