LeUreà Thiriot, 1& juillet
ments, un style noble et simple, brillant et rapide comme la flamme, un enthousiasme pour la gloire de la France, qui échauffe toutes les pages de cette histoire, comme Tadmiration pour la grandeur de Rome répand dans les Décades de Tite Live et dans le poëme de Virgile Téclat de réloquence et de la poésie. Si riches que nous soyons de chefs-d'œuvre historiques, combien en comptons-nous qui fassent plus d*honneur à notre pays? En faveur de tant de beautés, ne pouvons-nous pardonner à Voltaire de n*avoir pas donné à son plan plus de suite et d'unité, de n'avoir pas aligné sous nos yeux des colonnes dé chifTres et des files de soldats, comme un greffier de la chambre des comptes ou un général d'armée, ni philosophé à perte de vue sur la marche de l'humanité et sur le plan divin, comme font aujourd'hui tant d'honnêtes gens qui se croient les confidents du bon Dieu ?
Ce jugement sur le Siècle de Louis XIV y dont je viens d'esquisser quelques traits, ne m'appartient que par adoption. Je le dois à mon ancien maître, M. Nisard, et je l'ai recueiUi à ses leçons de la Sorbonne, troublées un instant, aujourd'hui paisibles et applaudies. Ces leçons équitables et libérales sur Voltaire et sur le xvm* siècle ont commencé heureusement à dissiper le malentendu passager qui s'était élevé entre M. Nisard et son auditoire. En jetant une pleine lumière sur les vrais sentiments et les vraies opinions de l'éminent professeur, elles achèveront de le réconciher avec ia jeunesse, prompte à s'exalter, mais noble et généreuse, et toujours prête àrevenir d'une prévention ou d'uneerreur. M. Nisard mieux que personne sait combien, après de tels démêlés, la concorde se renoue aisément, lui qui a si bien raconté, dans un livre excellent que j'analysais ici l'an dernier, l'histoire de Mélanchthon. Mélanchthon n'était pas seulement un grand théologien : c'était un professeur trèssavant et un recteur d'académie un peu sévère. Pour le
punir de sa sévérité, les étudiaiits de Wittemberg, un jour qu*il expliquait Vlliade^ se mirent à chanter à tue-tète, et couvrirent la voix d*Homère et deMélanchthon. On fut obligé d'arrêter les chanteurs. Hélanchthon, ajoute son biographe Camerarius, qui raconte cette anecdote, demanda la grâce de tous, et Tobtint. La paix fut rétablie, et aucune voix dissonante ne se mêla désormais à celle du grand poëte et de son docte commentateur. Voltaire et M. Nisard feront certainement à Paris ce qu*Homère et Mélanchthon ont fait à Wittemberg. Le Siècle de Louis XIV vaut bien Y Iliade comme sujet d'enseignement et comme arbitre de réconciliation.
{Journal des DéhaU du 19 mars 1856.)
HISTOIRE DES RÉFUGIÉS PROTESTANTS DE FRANCE, par M. Ch. Weiss.
Si la théorie de Lucien était vraie, si le véritable historien devait être sans patrie et sans autel, M. Weiss n'aurait eu garde d'écrire son livre. Protestant et historien de ses coreligionnaires persécutés, il se serait cru récusé d'avance comme un témoin suspect. Heureusement la théorie de Lucien est abandonnée aujourd'hui. On ne place plus la perfection historique dans le dépouillement complet des affections humaines. Nous n'exigeons plus que l'historien soit un pur esprit; nous lui permettons d'être un homme, pourvu qu'il soit un honnête homme : cette condition suffit. Pour être un bon historien, il faut une passion et un frein :
la passion, c'est l'amour de son sujet ; le frein, c'est cette impartialité de Thonnéte homme qui devient facilement la probité de l'écrivain. Si l'antiquité s'était inspirée de la théorie de Lucien, elle n'aurait pas un seul de ses grands historiens ; si les modernes l'avaient suivie , ils n'auraient que des chroniqueurs : on ne comprend pas ce parfait écrivain qui commencerait par n'aimer ni un Dieu, ni un pays, ni une époque, ni les hommes, ni les idées. Cette perfection est un rêve de l'esprit; c'est un être abstrait, ce n'est pas une personne vivante : on ne peut vivre, et surtout on ne peut écrire, sans aimer. Si l'historien idéal de Lucien se rencontrait quelque part, ce serait à la fois un phénomène moral et une médiocrité littéraire. Il s'agit seulement pour le vrai historien, pour l'historien qui aime, de bien placer ses affections. Quand il se met du bon parti, c'est-à-dire du parti de la vérité, ce serait grand dommage, on l'avouera, qu'il n'eût pas un cœur. Je prends pour exemple l'histoire qui nous occupe. C'est une belle cause que celle des réfugiés protestants : ils ont été persécutés, et on s'accorde, en général, à les croire innocents ; il n'y a pas de plus belle histoire que celle des honnêtes gens malheureux. Celle-ci pouvait être écrite par un catholique, par un protestant ou par un philosophe : le catholique pouvait être hostile ; le philosophe risquait d'être indifférent ; ce sont là deux dangers ; il y en a un troisième, je le sais, c'est que le protestant soit partial ; il ne me parait pas plus grand que les deux autres ; je ne crois pas que l'amour édaire plus mal que l'hostilité ou l'indifférence, surtout si le protestant n'est nullement l'ennemi du catholique, et qu'il soit assez ami du philosophe pour lui emprunter la modération et la tolérance de sa philosophie.
C'est précisément là, on peut le dire, la déGnition même de l'état d'esprit de notre historien. Il aime les protestants, il est dévoué aux réfugiés, et il faut lui en savoir gré, car
le dévouement seul peut donner le courage d'entreprendre les œuvres difficiles : c'est encore un des mérites de Ta* mour» en matière d'histoire, de faire paraître légers des travaux qui écraseraient Tindifférence. Le livre de M. Weiss, livre tout à fait nouveau, ne pouvait être composé de seconde main. Il fallait être le coreligionnaire des réfugiés pour les suivre, comme M. Weiss, en Allemagne, en Suisse, en Angleterre, de ville en ville, de paroisse en paroisse, de bibliothèque en bibliothèque, compulsant les archives des Églises fondées pendant l'émigration, interrogeàmt sur sa route les débris des riches familles protestantes, écrivant aux membres dispersés du refuge, pour recueillir dans les lettres de ceux qu'il ne pouvait visiter les traditions de l'exil, pareil, en un mot, à ces chroniqueurs d'autrefois qui, chevauchant à travers les provinces et séjournant de château en cb&teau, rassemblaient les souvenirs de la vieille France: M. Weiss est le Froissard du refuge, un Froissard moderne, qui ne peut avoir ni la naïveté, ni les grâces de récit de celui d'autrefois, mais qui, à Tamour des détails, à la candeur des impressions personnelles, joint deux qualités plus propres à l'art moderne, la science et cette autorité de jugement qu'on peut appeler le sens moral de l'histoire.
Dès les premiers chapitres du livre, dès la préface, on reconnaît un esprit d'équité qui désarmerait la défiance des partisans mêmes de Lucien. M. Weiss ne profite pas de son sujet pour traiter la question du protestantisme : il déclare laisser de côté la querelle qui dure depuis trois siècles entre le protestantisme et l'Église romaine. Son but est historique et non pas dogmatique : il écrit un récit ; il ne fait pas une thèse. M. Weiss révèle, dès les premières pages de son livre, une telle franchise, une telle loyauté, on pourrait dire une telle candeur, qu'il serait facile à juger, même pour ceux qui n'auraient pas l'honneur d'être ses amis. Non-seu-
lement au lieu de Fauteur on y trouve rhomme que demandait Pascal , mais on y trouve Thonnéte homme, un peu même dans le sens qu'on attachait à ce mot au xvn* siècle , où l'urbanité, l'esprit du monde, adoucissaient l'expression des opinions religieuses sans diminuer la foi , et où l'on devait à une élégance de bonne compagnie quelque chose de cette tolérance qu'on dut, dans le siècle suivant, à la philosophie. M. Weiss est fort bon protestant sans doute : mais il y a dans son protestantisme une aménité, une douceur qui fait lâen plus songer à Hélanchthon qu'à Calvin, et encore plus à un philosophe qu'à Hélanchthon. Il aime les réfugiés, non pas qu'il ait dans le cœur, en 1853, la passion protestante qui les a fait s'expatrier en 1685; mais parce qu'il croit que le droit, le courage, l'honneur, ont été de leur cdté. H. Weiss les aime encore plus pour leurs malheurs et leurs vertus que pour leurs opinions. Ce n'est pas un sectaire, et il ne fait ni sermon, ni philippique, ui pamphlet; il n'outrage aucun parti, il n'insulte personne; on pourrait le citer pour modèle à bien des écrivains qui s'occupent de questions religieuses. C'est un esprit libre et pratique, qui aime les détails positifs, les faits et les chiffres, et qui se déGe, peut-être un peu à l'excès, des idées générales dont Thistoire contemporaine a tant abusé. Son récit est calme, conciliant, pacifique, et l'effort de l'impartialité y est si grand, qu'on se prend quelquefois à regretter qu'en racontant les souffrances de ses frères, l'auteur ait su conserver un empire si stoïque sur lui-même. Chez lui l'émotion est si contenue 9 si voilée, qu'elle n'en est que plus puissante, quand elle consent à se montrer. M. Weiss laisse la parole aux faits. Il donne à des documents précis, à des témoignages authentiques, à des statistiques positives, à des jugements nets, courts et motivés, la place que d'autres auraient donnée à de vagues déclamations ou à de plaintives élégies. Il est rare qu'un livre où sont défendus la plus
belle cause et le droit le plus sacré qui soient au monde, la cause d'une foi persécutée et le droit de la liberté de conscience, soit écrit avec une tranquillité d*âme que rien ne trouble, avec une inflexible équité de jugement, avec une égalité de ton presque inaltérable. G*est la perfection de rimpartialilé.
, Ainsi, jusqu'à présent, personne n'avait mieux démontré que M. Weiss que ce sont les grands seigneurs protestants qui, par leur ambition, leur esprit remuant, leurs folles entreprises, ont les premiers compromis les bons effets de l'édit de Nantes. Il ne leur suffisait pas de voir leur liberté religieuse reconnue, de posséder des places de sûreté et huit cents églises , de comparaître devant des chambres mi-parties, tribunaux spéciaux créés dans leur intérêt et dans l'intérêt de la justice, de se réunir en assemblées générales, d'avoir une organisation religieuse très-forte, confirmée par les déclarations réitérées de Louis XIII et d'Anne d'Autriche. Il leur fallait ^une organisation politique : l'assemblée de Saumur la donna aux protestants. Le protestantisme eut en France son gouvernement, gouvernement représentatif, ou plutôt républicain , car le but de sa politique, c'était de proclamer une république réformée, comme celle des Provinces-Unies, et de faire de la Rochelle une nouvelle Amsterdam. Ce fut cette politique criminelle et insensée qui donna le signal de la rupture entre la religion protestante et l'Etat. Aux grands seigneurs qui appelaient sans cesse les huguenots à la révolte, au prince de Condé, par exemple, qui , pour gouverner le royaume pendant la minorité de Louis XIY, soulevait les réformés, à Soubise, à Rohan, au duc de Bouillon, la responsabilité des premières fautes. Leurs séditions n'excusent pas la persécution de Louvois, mais elles expliquent comment le gouvernement de Louis XIII, par exemple, après avoir continué la politique tolérante d'Henri IV, fut
forcé d'y renoncer, aux applaudissements de toute la France. Quand Malherbe adressait à Louis XIII ces vers célèbres :
Donc un nouveau labeur à tes armes s'apprête. Prends ta foudre, Louis, et va, comme un lion, Donner le dernier coup k la dernière tête De la rébellion,
Malherbe exprimait la pensée de toute la nation, M. Weiss le reconnaît. L'anéantissement du parti protestant, comme parti politique, était néœssaire au salut delà France. Après la prise de la Rochelle et le traité d'Âlais, le gouvernement montra encore la plus grande modération. Richelieu, supérieur à ses contemporains, qui croyaient la plupart que le premier devoir d'un roi très-chrétien était de supprimer l'hérésie dans ses États, Richelieu respecta dans les protestants le grand principe de la liberté religieuse. Son successeur, Mazarin, qui, disait-il, n'avait pas à se plaindre du petit troupeau, parce que, s'il broutait de mauvaises herbes, il ne s'écartait pas, suivit la même voie. Il fit réparer par des commissaires choisis en nombre égal dans les deux religions les infractions commises contre l'édit de Nantes, dans les provinces. Il exempta les ministres protestants des tailles, il appela les réformés aux emplois de Tadministration des finances, il nomma Ruvigny ambassadeur en Angleterre. Les protestants, du reste, étaient dignes de cette modération. Exclus des fonctions de la cour et de presque toutes les charges civiles, ils s'étaient adonnés au commerce, à l'industrie, à l'agriculture, et leurs travaux enrichissaient la France. M. Weiss a fait un relevé très-précis de l'état de l'industrie et du commerce protestants avant la Révocation, et c'est un des chapitres les plus curieux et les plus neufs de son histoire : je ne puis l'analyser ici; on le lira dans son livre avec le plus vif intérêt. Les protestants n'étaient pas seulement des marchands et m 6
des agriculteurs; ils combattaient vaillamment, et ils savaient écrire. Ils donnaient à la littérature Gui-Patin, Conrart, Gombauld , d'Abiancourt , Pélisson, Mme Dacier. Dans les armées, ils comptaient avec fierté le maréchal de Guébriant, le maréchal de Châtillon , Rantzau , mutilé sur tant de champs de bataille, et qui n'avait i entier que le cœi^r ; Gassion, qui conseilla, dit-on, au duc d*Enghien la manœuvre qui le fit vaincre à Rocroy; le rival de Gondé, Turenne, et enfin, sur mer, Duquesne, le vieui capitaine français qui avait épousé la vMr^ disaient les musulmans, et que Vange de la mort avait épargné.
Pendant la Fronde, les protestants restèrent fidèles. Le prince de Gondé, qui avait espéré soulever les princes du* Midi, les vit se ranger contre lui sous les drapeaux du roi. Aussi le comte d'Harcourt répondait-il aux députés de Montauban : • La couronne chancelait sur la tète du roi; mais vous l'avez affermie. > On ne songeait pas alors à persécuter de si loyaux sujets. En 1670, Louis XIV, exposant à son fils les principes de sa politique envers les réformés, disait : « Je crois que le meilleur moyen pour réduire peu à peu les huguenots de mon royaume est en premier lieu de ne les point presser du tout par aucune nouvelle rigueur contre eux. » En 1672, Mme de Maintenon écrivait à son frère : c Vous maltraitez les huguenots; cela n'est pas d*un homme de qualité. Ayez pitié de gens plus malheureux que coupables. Us sont dans des erreurs où nous avons éténous-mémes et d'où la violence ne nous aurait jamais tirés. Henri lY a professé la même religion, et plusieurs grands princes. Ne les inquiétez donc point. Il faut attirer les hommes par la douceur et la charité. Jésus-Christ nous en donne l'exemple, et telle est l'intention du roi. >
Tel est, en termes formels, le dernier mot de la politique du roi jusqu'en 1675 environ. J*ai essayé d'analyser ce qui forme proprement la remarquable exposition du livre de
M. Weiss. Bientôt commence la lutte, si on peut appeler lutte la violence terrible d'une autorité toute-puissante contre des sujets qui ne se défendent pas, et s'ouvre l'histoire véritable des réfugiés. Mais ici M. Weiss me permettra de lui adresser une question : Quelles sont les causes qui ont amené ce changement profond de politique? Comment d'une modération si formellement conseillée par le roi à son fils, d'une tolérance si édifiante prêchée par Mme de Maintenon à son frère, Louis XIY passe-t-il aux plus cruelles rigueurs, aux plus odieuses persécutions? C'est ce que M. Weiss n'a pas voulu raconter en détail, sans doute pour ne pas répéter les nombreuses histoires de la Révo** cation, et dans le louable désir de n'offrir à ses lecteurs que des aperçus nouveaux. Mais il résulte de cette discrétion, d'ailleurs si distinguée, que même en suivant pas à pas la série des faits qu'il a groupés habilement depuis les préludes jusqu'à l'explosion décisive de la persécution, on ne s'explique pas suffisamment cette révolution dans la politique de Louis XIY. Puisque j'ai commencé à soumettre mes- doutes à M. Weiss, j'oserai achever. Je regrette qu'il n'ait pas marqué avec plus de force ce qu'il n'a fait qu'indiquer, sans appuyer, c'est à-dire la part personneUe de responsabilité qui revient à Louis XIV dans ces tristes événements. C'est un point très-grave, çt sur lequel, quoi* que au fond il n'y ait pas doute possible, l'opinion ne sait pas être juste. Peut-être ne suffit-il pas, tant le public s'abuse aisément à cet égard, de lui rappeler quelques passages de Mme de Sévigné, de Bossuet , de Massillon et de Fléchier, pour le convaincre que toute la France conspira avec Louis XIV contre les protestants, et fut complice de ses violences. Louis XIV en porte seul la honte devant la postérité, n est juste de le décharger de tout ce qui revient au fanatisme de son temps et de son peuple. M. Weiss raconte avec une indignation contenue ces fft-
meuses missions bottées qui hâtèrent la Révocation. II rappelle à regret, et comme forcé par sa conscience d'historien, ces vieillards qu'on jette dans des puits, ces femmes à qui Ton brûle les mains et les pieds, tous ces malheureux qu*on torture sans les tuer, parce que, sauf k meurtre et k viol^ disaient les dragons, tout était permis. Mais plus sont terribles ces dragonnades, plus M. Weiss doit s'expliquer au sujet de Louis XIV. Si h roi savait! s'écriaient les persécutés. Le roi savait-il? ou ignorait-il? Il crut, avant toutes choses, qu'on achetait les conversions à prix d'argent, parce qu'on en acheta effectivement, et qu'on mit les quittances sous ses yeux. Il crut à l'efficacité des prédications; on lui soumettait de faux rapports où l'on représentait les conversions comme libres et volontaires, et il y en avait eu un si grand nombre à Paris, réellement volontaires et libres, qu'il put se faire illusion sur la sincérité de celles des provinces. Une foule d'écrits, de missions non do^/ée^, et de conférences publiques, avaient précédé la Révocation, qui ne fut nullement improvisée. Dès 1682, l'assemblée du clergé publiait un avertissement pastoral pour engager les réformés à revenir à kt foi de leurs pères : < Notre résolution, disaient les évèques (voir le procès-verbal de l'assemblée), a été de n'user d'aucune menace et de ne nous servir d'aucun terme qui pût offenser, mais seulement de pressantes exhortations, de saints désirs et d'instantes prières. > L'assemblée publia aussi un mémoire où elle exposait différentes méthodes pour la conversion des protestants. Dès ce moment les évéques, les corps ecclésiastiques, les simples prêtres, tout le clergé enfin, fit sa grande affaire de la conversion des protestants. C'est alors que Bossuet publia ses Conférences avec Cktude^ et son Traité de to communion sous ks deux espèces. A Paris on ouvrit des controverses publiques. De nombreux protestants se réunissaient le dimanche dans l'église des Théatins, et le Mercure de deVizé
a soin d'enregistrer les conversions que détermine chaque jour la parole persuasive de l'abbé Binard et de l'abbé Péan. C'est en 1682 que Jacques Le Fèvre, docteur de Sorbonne, publia ses Motifs invincibles pmtr convaincre les pro* testants. Ce grand mouvement s'étendit bientôt à la province, et l'on vit bientôt de toutes parts les deux religions argumentant l'une contre Tautre. Souvent, à la suite d'une longue discussion, l'orateur protestant, battu, reconnaissait, dans son infériorité personnelle, la supériorité du catholicisme, et embrassait la foi victorieuse. Ces luttes de l'esprit et de la parole, ces subites concessions des vaincus, rappelaient un peu ces tournois du moyen âge où le chevalier vaincu se mettait à la discrétion du vainqueur. Mais, si étrange que puisse paraître ce duel oratoire de deux religions, ce n'en est pas moins un fait incontestable , et il donne la mesure de l'agitation religieuse qui précéda la Révocation. J'ai sous les yeux une liste, non pas de simples protestants, mais de ministres même, qui se convertirent, pour ainsi dire en champ clos, à la suite d'une joute avec un missionnaire ou d'une conférence avec un évéque : je veux l'épargner à M. Weiss. Toutes ces conversions isolées, qui se déclaraient à chaque instant sur tous les points de la France, ne préparaient que trop facilement Louis XIY à ces conversions collectives dont les gouverneurs de provinces lui envoyèrent bientôt la nouvelle. Des villes entières, lui écrivait-on, renoncent àl'hérésie. «Dans les deux mois de septembre etd'octobre 1685, dit M. Weiss, on annonça au roi successivement que la Rochelle, Montauban, Castres, Montpellier, Ntmes et Uzès avaient définitivement abjuré entre les mains des missionnaires. Chacun crut alors que le protestantisme était anéanti. Le roi partagea l'illusion générale^ et n'hésita pas à frapper le dernier coup. Le 22 octobre 1 685, il signa à Fontainebleau la révocation de l'édit de Nantes. > Ainsi, de l'aveu même de M. Weiss, Louis XIV, en frap-
pant le dernier coup, ne pensait pas atteindre un si grand nombrede victimes. Il croyait « le protestantisme anéanti. » Les rapports envoyés de toutes parts et artiûcieusement abrégés par Louvois lui persuadèrent que tous ses siqets étaient à la veille de se réunir dans une même communion, et qu'il suffirait de manifester solennellement sa volonté pour achever ce grand ouvrage. Voilà, ce me semble, ce qui explique au point de vue politique, sans la justifier au point de vue religieux et moral, la conduite du grand roi. Ce ne furent pas seulement quelques écrivains ni quelques prélats qui Tapprouvèrent ; il eut, je le répète, la France entière pour complice, et M.deBausset a eu raison d*écrire, dans son Histoire de Bossuet : < Si Louis XIV s'est trompé, il s'est trompé avec tous ses ministres, avec tous les grands hommes de son siècle, avec tous les corps de son royaume. » Gela est vrai, tout le monde se trompa; les plus grands comme les plus petits, l'élite comme la multitude, fit partie du complot contre la liberté de conscience, parce qu'alors la liberté de conscience ne paraissait qu'une hérésie et une révolte : un tel exemple doit donner aux moins philosophes quelque reconnaissance pour la philosophie, qui a fait de la liberté de conscience un droit inviolable.
Louis XIV, félicité par les plus illustres évéques de son temps, qui célébrèrent dans la chaire chrétienne l'accomplissement d'un acte que, du reste, ils n'avaient pas conseillé'; Louis XIV, béni par Innocent XI qui, à l'arrivée de la grande nouvelle, fit chanter un Te Deum; Louis XIV, égaré par de faux rapports, trompé sur les moyens em-
1. M. de Bausset, Histoire de Bossuet. Il n'a rien trou?6, dit-il, dans l'histoire de Bossuet qui lui permette de croire qu'il Ait appelé à délibérer sur la révocation. D'après un mémoire du duc de Bourgogne , que son historien Proyart a conservé, il est constant qu'il fut tenu un conseil de conscience où assistèrent deux théologiens ; mais rien n'indique que les évoques furent consultés.
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pioyés, et applaudi par tout un peuple, ne doit pas subir seul la peine de sa faute devant riiistoire» et j*avais à cœur de demander à M. Weiss, si modéré et si équitable, un jugement plus explicite sur lui.
Quoi qu'il en soit, Fédit de Nantes est révoqué, et les protestants, malgré Tespionnage, l'emprisonnement, les tortures, la mort même, s'exilent de France pour ne pas se séparer de leurs pasteurs qu'on en a chassés. Nous suivrons ces nobles exilés dans les contrées qui les accueillirent, et sur les traces de M. Weiss nous apprendrons de quelles richesses industrielles et littéraires s'enrichirent les étrangers et s'appauvrit notre pays.
Nous avons vu Louis XIY, enivré de sa toute-puissance, encouragé par des conversions quelquefois sincères, plus souvent achetées, trompé par les faux rapports des intendants de province et du premier ministre, prononcer, aux applaudissements de la France entière, la révocation de l'édit de Nantes. Quoiqu'il se soit produit alors dans cet esprit si solide et si juste je ne sais quel trouble et quel vertige, cependant le roi ne fut pas assez aveugle pour ne pas apercevoir les conséquences de la proscription. Il n'avait pas prévu la résistance d'un si grand nombre de huguenots, parce que, grâce à la conspiration de mensonges dont il était enveloppé , il avait cru sincèrement le parti calviniste à la veille d'abjurer à ses pieds. Mais quand il vit ces hommes, qu'on lui disait à demi convertis, s'exposer à mille dangers pour suivre leurs ministres et sacrifier leur patrie à leur foi, il comprit le péril, et prit des mesures violentes pour réparer les effets d'une première faute. Ce n'était que les aggraver. Premier châtiment de l'intolérance,
forcée, pour atteindre son but, de pousser à outrance la logique de ses rigueurs! Si, dès le premier jour, on aYait dit à Louis XIV : Pour convertir les protestants au catholicisme, il faudra non-seulement leur défendre d*étre protestants, mais donner pour sanction à cette défense l'amende, la confiscation, la prison, la torture, la mort; Louis XIV aurait reculé. Il fut pourtant, par un enchaînement inexorable de conséquences, condamné à la ruse et à l'hypocrisie pour assurer le triomphe de sa volonté, lui si fier, et à qui, pour être obéi, il avait suffi jusque-là de dire: «Je le veux. > Quelle tache pour ce glorieux règne, que le noble sang des fugitifs répandu sur la frontière! Quel abaissement pour cette toute-puissance et cette majesté royale, que les négociations furtives entamées, soit avec les huguenots pour marchander leur retour, soit avec l'étranger, avec Jacques II par exemple, pour les expulser d'Angleterre! Ni la police de Louis XIV ne fut assez vigilante, ni ses menaces assez terribles, ni son or assez corrupteur pour arrêter l'émigration. De toutes parts les huguenots franchirent les frontières : ministres, pères de famille, femmes, vieillards, enfants, tous partirent, laissant derrière eux, comme disait Saurin , leurs maisons, leurs champs et les os de leurs pères. Dans un chapitre fort curieux, où M. Weiss analyse les rapports que les intendants des généralités adressèrent au gouvernement en 1698, il évalue à 300 000 environ le nombre des protestants qui désertèrent la France dans les quinze dernières années du xvn* siècle.
La faute de Louis XIV était trop grossière pour que les souverains étrangers ne se hâtassent pas d'en profiter. Depuis longtemps déjà ils s'appliquaient à attirer chez eux les huguenots persécutés; depuis Elisabeth, qui avait fait devant l'ambassadeur de France, dans cette chambre tendue de noir, une protestation si éloquente et si dramatique contre la Saint-Barthélémy, la politique de l'Angleterre n'a-
vait pas varié. Jacques I*' et Charles I" avaient été les protecteurs plus ou moins ardents et actifs des protestants flrançais, et Jacques II lui-même, après la Révocation, promulgua, sous l'impulsion de Topinion publique, un édit favorable aux fugitifs qui viendraient s'établir dans ses États. Avant la Révocation, Frédéric-Guillaume avait réussi à former à Berlin une petite colonie de familles françaises; une fois la révocation prononcée, il y répondit par Védit de Potsdam, qui ouvrait à tous les réfugiés un asile dans ses États, avec la promesse d'avantages considérables. La Hollande et la Suisse protestantes ne furent ni moins habiles ni moins hospitalières. (Test un spectacle consolant pour les âmes généreuses de voir la Hollande, encore saignante de l'invasion de 1672, proclamer hautement l'assistance qu'elle ofTre à ses coreligionnaires persécutés, et jeter un déii à la colère de Louis XIV en leur donnant de l'argent, des instruments de travail et des privilèges dans ses cités. C'est une hardiesse touchante que celle de ces petites villes de Suisse, s'épuisant en charités pour nourrir les fugitifs qui les traversent, et désobéissant au grand roi quand il leur défend par son ambassadeur d'être compatissantes et charitables. Partout donc les réfugiés durent à leur malheur, à la persévérance courageuse de leur foi, à la sagesse de leur conduite, à leurs habitudes honnêtes et laborieu-. ses, des secours et un asile que l'intérêt politique eût à lui seul offert à leurs talents et à leurs richesses.
M. Weiss a suivi les réfugiés avec une fidélité pieuse, même aux extrémités du monde, en Afrique, en Amérique, où ils fondèrent plusieurs colonies. Il a voulu savoir, avec la plus grande exactitude, ce que l'étranger avait gagné à la Révocation, ce que la France avait perdu. Il a compté les hommes de guerre, les diplomates, les écrivains, les artistes, les ouvriers habiles, les agriculteurs, que l'émigration enleva à la France pour les donner à ses ennemis. Son
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livre est tout à la fois une biographie intéressante, une étude littéraire, une statistique très-curieuse pour l'histoire de notre commerce et de notre industrie, et où les chiffres ont une éloquence douloureuse, parce que c'est celle de nos fautes et de nos malheurs. Il y a dans cette multitude de faits, d'une nature si diverse, une variété d'attraits qui compense l'extrême sobriété des idées ,générales. On suit M. Weiss avec un plaisir différent, mais égal, quand il raconte l'histoire héroïque d'un duc de Rohan ou d'un maréchal de Schomberg, et quand il expose, avec une rare prodigalité de détails, le développement de nos industries à l'étranger. Il nous intéresse à l'ouvrier Mongeorge, qui va porter en Angleterre les produits de nos manufactures de Lyon, et la force de lutter contre elles, comme à ' ces prédicateurs éloquents qui soulèvent la Hollande contre Louis XIV, comme à ces brillants officiers qui combattent contre nos armées dans les rangs de l'ennemi. On a reproché à M. Weiss d'avoir poussé jusqu'à l'idolâtrie ce culte du passé. On s'est raillé de cette précision parfaite qu'il met à déterminer la nature et l'étendue des services industriels rendus à l'étranger par Témigration. Peut-être, au premier coup d'œil, l'exactitude extrême avec laquelle M. Weiss énumère les branches d'industrie cultivées par les réfugiés cause-t- elle quelque surprise. On ne passe pas, sans un certain étonnement, d'un champ de bataille ou d'une cour dans un comptoir; on ne voit pas, sans se croire un instant dépaysé, un écrivain habile, dfs la même plume précise et méthodique qui a si bien exposé les négociations du comte d'Avaux, expliquer les progrès que l'émigration fit faire en Allemagne ou eu Angleterre à la chapellerie, à la tannerie, à la cbamoiserie, à la mégisserie, aux toiles, aux cotonnades, et à toutes sortes d'éioffes, dont M. Weiss sait les noms mieux que moi. Mais, en y réfléchissant, puisque l'histoire de M. Weiss est en même temps un in*
ventaire, les deux colonnes des profits et pertes (qu'on me pardonne ce style en faveur de Tà-propos) doivent être exactement remplies. Quand on a lu ces chapitres si nourris de petits faits, où Ton apprendrait presque combien les tisserands français ont fabriqué de robes en Angleterre, et combien nos jardiniers ont planté de rosiers dans les faubourgs de Berlin, on connaît parfaitement Factif de Tétranger et le passif de la France. Il y a au fond de ces calculs, dédaignés des seuls esprits frivoles, une importance qui en rachète la minutie. D'ailleurs, ce qu'il y faut chercher, ce n'est pas seulement l'exactitude de Thistprien, ni la perfection de la statistique : c'est la sympathie, c'est l'admiration pour les travaux de l'exil, c'est la piété des souvenirs; et on ne Ta pas assez respectée, ce me semble, quand on s'est raillé des tisserands de M. Weiss, de ses tanneurs et de ses jardiniers.
En étudiant dans M. Weiss l'appauvrissement de notre industrie et de notre commerce, le dépeuplement de nos manufactures et l'émigration de nos capitaux, on s'attriste de ces rudes atteintes à la fortune de la France; toutefois mes plus vifs regrets ne sont pas des regrets d'économiste. U y a une compensation morale à ces désastres du commerce et de l'industrie. Nous avons laissé des concitoyens porter à l'étranger les procédés de nos arts et notre argent ; nous Tavons momentanément enrichi à notre préjudice. Mais il y a, dans ce souvenir des présents que nous lui avons faits, de quoi éveiller notre fierté en même temps que notre tristesse : si ce n'est pas nous consoler de nos pertes, c'est les honorer à nos propres yeux, que d'y voir une assistance donnée par notre supériorité à la faiblesse des industries étrangères. C'est la France qui enrichit le Brandebourg, c'est la France qui envoie aux fabriques d'Angleterre leurs meilleurs ouvriers. L*ardeur intéressée avec laquelle on les reçoit, l'hospitalité diplomatique qu'on leur donne, n'est-
elle pas pour nous un hommage? Quand les agents de Frédéric-Guillaume attendent les réfugiés sur la frontière pour les saisir au passage, et les confisquer, pour ainsi dire, au profit de leur maître, par leurs offres de terres, de privilèges et d'argent, quelque orgueil ne se mêle-t-il pas à nos regrets? D'ailleurs, les blessures du commerce se cicatrisent avec le temps; les capitaux se reforment, et la prospérité industrielle portée chez les étrangers par une émigration est difficilement durable. Les protestants français ne communiquaient à TÂllemagne et à TAngleterre que les procédés de nos industries, c'est-à-dire que la supériorité matérielle de nos ouvrages; mais ce qu'ils ne pouvaient leur transmettre, ce qui n'émigre pas d'un pays à un autre, c'est précisément ce qui fait encore aujourd'hui, et ce qui fera longtemps encore notre supériorité en Europe, ce qui est l'âme de l'industrie française; c'est, en un mot, ce don divin qui anime nos ouvriers comme nos artistes, qui règne dans les manufactures de Lyon comme dans les ateliers de Paris : c'est le goût. Les Anglais et les Allemands ont hérité des secrets que les émigrés protestants leur ont révélés, je le veux bien ; ils ont travaillé longtemps à leur école ; par leur propre savoir et leurs propres découvertes, ils ont perfectionné leurs machines, égales en bien des points ou même supérieures aux nôtres. Mais ils sont encore aujourd'hui nos tributaires pour le goût. Bien des industries élégantes, acclimatées chez eux par les réfugiés protestants, ont déjà péri, M. Weiss le reconnaît lui-même; elles n'ont pu vivre longtemps loin de la France ; elles sont mortes de nostalgie. Le goût français règne sur tous les marchés. L'élégance française est la maîtresse du monde.
De même, je regrette les savants, les érudits, les orateurs que l'émigration nous enlève. Mais ces bannis vont porter chez nos voisins, avec leur savoir et leur éloquence, l'influence de Tesprit français. Même en nous combattant,
ils travaillent à notre prépondérance. Les réfugiés accueillis par Frédéric V% ce collège français, cet institut français» cette littérature française qui se fondent à Berlin, et qui illustrent déjà les noms d*Ancillon et de Basnage, ce sont les préludes de cette réunion de Potsdam qui consacrera, à la cour de Frédéric II, la souveraineté de l'esprit français.
Mais ce qui doit nous affliger profondément, ce sont les haines que la Révocation soulève contre la France; c'est de voir les gentilshommes protestants, une fois chassés de leur patrie, devenir ses ennemis les plus mortels. G*est une belle scène que celle des adieux de Duquesne à ses fils, quand ils vont chercher hors de France la liberté de garder leur foi, et quand leur père, trop vieux pour quitter son pays, leur fait promettre de ne jamais combattre contre la France; mais c'est une scène unique dans Thistoire de Témigration. Souvent les armées françaises rencontrèrent devant elles les réfugiés protestants sur le champ de ba« bataille, et ils se battirent avec acharnement : la haine doublait leur courage. Us comptaient parmi eux de vieux soldats et des officiers expérimentés qui avaient appris la grande guerre à Técole de nos plus fameux capitaines* Quand le maréchal de Schomberg aperçut les soldats français envoyés par Louis XIV, sous la conduite de Lauzun, au secours de Jacques II : < Messieurs, dit-il aux protestants, voilà nos ennemis. > Ces vieilles troupes s'ébranlèrent, le choc fut irrésistible, et la victoire décidée. « Cruelle extrémité! s'écrie M. Weiss avec une juste énergie. La justice humaine la condamne, mais la conscience des hommes ne l'a jamais flétrie comme un crime vulgaire i »
Ces haines implacables, partout semées contre nous, aggravèrent encore les ressentiments de l'Europe contre Louis XIV, et donnèrent à une coalition prudente contre l'ambition d'un roi, la dignité d'une lutte généreuse contre les persécutions d'un fanatique. La Révocation fut aussi fu-
neste aux alliés de Louis XIV qu*elle fut profitable à ses ennemis. Elle ôta le trône d'Angleterre à Jacques II pour le donner au plus redoutable adversaire du grand roi, au prince d'Orange. Rien n*est plus intéressant dans le livre de M. Weiss que cette partie de son histoire. Qu'on passe rapidement sur la liste, peut-être trop complète, des églises fondées en Angleterre , avant le refuge, pour recueillir les émigrés français. Dans les pages qui suivent, l'auteur a peint avec beaucoup d'exactitude et de finesse le caractère de Jacques II, aux prises avec l'opinion publique de son royaume et avec la redoutable amitié de Louis XIV. Ces prédications éloquentes des ministres protestants, où s'exhale avec tant d'émotion la douleur d'une Église dispersée, ces premières faveurs dont le roi leurre les réfugiés, cette diplomatie souterraine pour favoriser les intrigues des ambassadeurs français, pour gagner les réfugiés et les renvoyer en France, ces capitulations perpétuelles, tantôt devant ses sujets, tantôt devant Louis XIV, l'impopularité croissante de Jacques II, l'indignation d'un peuple généreux et libre, tout ce tableau est retracé par M. Weiss en peu de pages, mais avec beaucoup de précision et de fermeté. A l'intérieur, en France, la Révocation n'eut pas des effets moins malheureux : les conséquences morales de la persécution furent aussi graves que les conséquences politiques. Ce n'est pas un paradoxe de prétendre que le caractère national en souffrit. Je ne veux pas dire qu'en perdant les protestants, la France perdit ses meilleurs et ses plus dignes sujets. Ce serait tomber dans un excès, que M. Weiss n'a pas su peut-être tout à fait éviter. On croirait parfois, en le lisant, qu'au xvn* siècle la supériorité morale était du côté des protestants, comme la supériorité industrielle. Je ne parle pas de la supériorité intellectuelle. Quoique M. Weiss, sur ce point même, semble faire ses réserves, la question ne saurait être douteuse. Saurin est un grand
orateur ; Claude et Jurieu sont d'habiles controversistes ; mais Bossuet l'emporte à lui seul en éloquence, en savoir et en dialectique, sur Jurieu, Claude et Saurin. M. Weiss n'idéaliâ6^t-il pas quelquefois la moralité protestante? Si on l'en croit, tous les huguenots étaient d'honnêtes gens. On n'en voit pas un seul dans son livre qui se conduise mal à rétranger; et en France, les hommes de finance euxmêmes sont tous d*une intégrité irréprochable. M. Weiss prend à témoin le silence des satiriques et du théâtre, qui ne se sont pas moqués des Cnanciers avant la Révocation, et tant que les huguenots remplirent les emplois de finances, sous l'administration de Golbert. Il est bon de rappeler cependant que, si Molière n'a pas traduit les financiers sur la scène, c'est que, selon Chamfort, Colbert lui-même l'avait prié de les respecter. Et l'on sait que Boileau avait eu l'intention de faire contre eux une satire, qui, détournée de son objet, devint la satire du fava: honneur. Il y a évidemment chez M. Weiss un penchant involontaire à estimer, a frwri^ tout huguenot qui s'exile : je trouve la trace de cette bienveillance universelle dans l'indulgence tout amicale qu'il témoigne même aux contrebandiers; et cependant, Calvin n'a jamais permis la contrebande. M. Weiss raconte que les réfugiés avaient établi en Suisse une contrebande formidable : « Ils se faisaient envoyer par leurs correspondants de Lyon une multitude d'articles de consommation journalière, qu'ils débitaient en Suisse et dans les pays limitrophes. Les Genevois étaient les intermédiaires de ce trafic. Profitant de leur connaissance des lieux , ils faisaient transporter les marchandises par des chemins détournés dans les montagnes du Jura, et frustraient ainsi la douane de Valence. » M. Weiss n'a pas un mot de blâme pour les honnêtes gens qui « retirèrent ainsi du royaume pour plus d'un million d'argent. » Il a même l'air de sourire aux dépens de la douane de Valence, et il semble s'é-
gayer au souvenir de l'ambassadeur en Suisse, le président Tambonneau, qui écrivait : « Tous les jours, ces contrebandiers disent à ma femme, quand ils n*ont pas des toiles, des draps, des étoffes de soie, des dentelles, qu'elle n'a qu'à leur faire savoir ce qu'elle veut, et qu'ils le manderont à leurs correspondants. » L'anecdote est amusante; mais je trouve H. Weiss un peu trop indifférent pour la douane. Ces bonnes dispositions pour tous les protestants ont peut-être, aux yeux de l'auteur, agrandi outre mesure les vertus du refuge; cependant je reconnais volontiers que, s'il y avait parmi les huguenots de malhonnêtes gens, comme il y en a partout, ils étaient relativement en petit nombre. Il y a plusieurs explications de cette supériorité morale : l'explication religieuse d'abord, celle que donne Bossuet au xi* livre Des variations^ en parlant des Yaudois : c'est que les vertus des hérétiques ne sont que des ruses du malin; je la soumets à M. Weiss. Puis, les explications humaines : l'utilité morale de la persécution pour les victimes, l'énergie qu'elle donnait à leurs âmes, la force qu'ajoute aux bons instincts de l'homme la pensée que sa foi est suspecte et sa conduite surveillée, la nécessité de s'observer soi-même, en France, parce que les protestants y semblaient des ennemis , à l'étranger, parce qu'ils y étaient des hôtes; l'obligation de travailler sans relftche pour s'assurer dans la société une place sans cesse disputée; enfin cette éducation sévère et forte que les enfants recevaient dès le premier âge dans les familles protestantes. Qu'on lise les instructions données à ses enfants par Aubéry du Maurier, et publiées pour la première fois par M. Ouvré, dans son curieux ouvrages on verra un remarquable exemple de cet esprit de justice, d'intégrité et de sévérité
1. Documents inédits sur Vhistoire des protestants en France et en WoU lande (1566-1636).
pour soi-même dont les chefs de famille protestants cherchaient de bonne heure à pénétrer leurs fils. Quant à la supériorité industrielle des huguenots, les causes en ont été indiquées avec sagacité par M. Weiss : exclus, par le fait même de leur religion, de toutes les corporations, ils étaient affranchis des obstacles que les vieilles constitutions de chaque corps de métier et la routine des anciens procédés opposaient aux progrès de l'industrie. Ils pouvaient travailler comme ils voulaient et tant qu'ils voulaient; ils n'avaient pas de fêtes à chômer; leur année de travail était plus longue que celle des ouvriers catholiques. M. Weiss a calculé qu'ils ne prenaient que cinquante-cinq jours de repos par an, tandis que les catholiques comptaient cent cinq jours fériés. Enfin, ajoute l'auteur, ils étaient libres d'associer leurs capitaux, et l'association leur permit de tenter de vastes entreprises, de fonder de grandes manufactures et d'y déployer les ressources de leur esprit inventif et de leur habileté financière universellement reconune au sein d'une indépendance industrielle qui resta, au rvn» siècle, le privilège de l'hérésie.
Ce fut un grand malheur pour le caractère français que l'exil de cette population honnête, laborieuse, probe dans ses relations commerciales, tempérante, économe, sérieuse. Sans doute les réformés avaient les défauts de leurs qualités; ils poussaient l'austérité jusqu'à la roideur, et leur ostentation de gravité dans l'attitude et dans le langage déplaisait à la légèreté française. Mais de ces défauts même le caractère national pouvait profiter. Une fois les protestants pacifiés, dépouillés de leur rôle politique, et rentrés au sein de la nation, ils auraient fini par se confondre avec elle, par s'assimiler plus intimement son esprit, et par lui communiquer quelque chose du leur. C'eût été un grand bien pour la France que cette force d'âme, ce bon sens pratique, cette bonne foi, ce goût du sérieux et du
solide, venant s'ajouter, pour y faire équilibre, à notre vivacité, à notre esprit brillant et léger, à notre flexibilité d*opinion et d'honneur. En perdant les protestants, la France, a dit un écrivain, perdit une partie de son lest. Le mot est piquant, triste et vrai.
On s'expliquerait mieux que Louis XIY eût affronté de pareilles conséquences politiques et morales, s'il avait at* teint le but religieux que se proposait la Révocation. Mais il Ta manqué. Le protestantisme, en effet, est-il détruit en France? Louis XIV a-t-il fondé cette grande unité religieuse qui lui paraissait la gloire la plus désirable de son règne, et peut-être Texpiation la plus sûre de ses fautes? II y a aujourd'hui, dans notre pays, proportionnellement autant de protestants qu'il y en avait sous Louis XIV. Ce n'est pas l'orthodoxie qui a profité de la Révocation , c'est la philosophie. En croyant servir le catholicisme, le grand roi travaillait sans le savoir au profit d'une puissance qui devait être bientôt plus redoutable à l'Église que le protestantisme *. Bayle, ce rare esprit , ce Voltaire, moins spirituel peut-être, mais plus savant et de meilleure foi, Bayle avait prédit ce duel nouveau et plus terrible qui attendait l'Église catholique le lendemain de sa victoire.
c Ne vous y trompez point, s'écriait-il, vos triomphes sont plutôt ceux du déisme que ceux de la vraie foi. Je voudrais que vous entendissiez ceux qui n'ont d'autre religion que celle de l'équité naturelle. Ils regardent votre conduite comme un argument irréfutable ; et lorsqu'ils remontent plus haut, et qu'ils considèrent les ravages et les violences sanguinaires que votre religion catholique a commis pendant six ou sept cents ans par tout le monde, ils ne peuvent s'empêcher de dire que Dieu est trop bon es-
1. M. de Sacy a fait ressortir ce point de vue avec beaucoup de force dans son remarquable article sur le livre de M. Weiss (Journal des Uébatt du 5 septembre 1853).
sentiellement pour être l'auteur d'une chose aussi pernicieuse que les religions positives ; qu'il n'a révélé à Thomme que le droit naturel, mais que des esprits, ennemis de notre repos, sont venus de nuit semer la zizanie dans le champ de la religion naturelle par rétablissement de certains cultes particuliers, qu'ils savaient bien qui seraient une semence étemelle de guerres, de carnages et d'injustices. Ces blasphèmes font horreur à la conscience; mais votre Église en répondra devant Dieu, puisque son esprit , ses maximes et sa conduite les excitent dans l'&me de ces gens-là *. »
Bayle va trop loin sans doute. Non, aux yeux de la justice et de la vérité, non plus qu'aux yeux de Dieu, l'Église ne répond pas de l'intolérance et des fautes de Louis XIV. Hais ce qui est vrai, c'est qu'aux yeux des hommes elle a été effectivement responsable, et que les rigueurs exercées en son nom sont devenues les arguments les plus forts de l'incrédulité. La conclusion qui sort de l'ouvrage de M. Weiss, comme des paroles de Bayle, c'est qu'on persécute l'Église elle-même, quand on persécute au nom de l'Église ; c'est que l'intolérance donne des armes au scepticisme, sans convertir l'hérésie ; c'est qu'enfin la suprême habileté du pouvoir religieux, comme du pouvoir politique, ce serait d'observer fidèlement leur devoir le plus sacré, en respectant le plus sacré des droits : la liberté de conscience. Le livre M. Weiss n'est pas seulement un livre d'histoire et d'économie politique, c'est une excellente leçon de politique et de philosophie.
{Rêtiiê de VInstruetion publique , 29 sept, et 20 octob. 1858.)
1. BtyU, OeuvreSy X. IV, p. 888. Ce qu« c'est que la France toute catholique ious Loui» le Grand.
(nouvelles lettres de MADABiE LA DUCHESSE d'oRLÉANS, mère du régent
Pour bien des juges prévenus, il n*y a dans notre histoire qu'une grande époque morale et religieuse, le siècle de Louis XIV. Considéré de loin et sous son jour officiel, le règne du grand roi semble justifier cette préférence exclusive ; mais quand on étudie les documents intimes, les mémoires, les correspondances du temps, un tel enthousiasme est impossible. Je dirai plus : pour se consoler de n*étre pas né dans le grand siècle, il suffit de lire avec attention deux livres seulement, celui de Saint-Simon et les Lettres anciennes , surtout les Lettres nouvelles de la duchesse d'Orléans. « Ces deux témoins, dira-t-on, sont partiaux. » Gela est vrai ; mais ils sont sincères, et il y a toujours une grande part de vérité chez celui qui a cru et qui a voulu la dire. Étudions donc avec M. Brunet, dans son excellente traduction enrichie de notes si instructives, la nouvelle correspondance de Madame. Comme auteur, la princesse est connue de vieille date : tout le monde a lu ses Fragments épistolaires, publiés pour la première fois en 1789, et, depuis, réimprimés sous différents titres. Elle est au premier rang de ces piquants historiens, instruits de beaucoup de choses et cependant suspects, qu*on ne croit pas toujours, mais qu'on aime à connaître , et qu'on ne peut pas ne pas lire. L'ouvrage inédit dont nous nous occupons ajoutera à cette réputation de l'écrivain sans y rien changer. Dans ce recueil comme dans l'autre. Madame a du mouvement , dés récits animés ; ses contes, fort amusants, ne sont pas tous authentiques ; mais elle ne trompe jamais sans se tromper la première. Et comment ne parlerait-elle pas sincère-
ment d'autrui, elle qui dit si rudement la vérité sur elle* même? Voici comme elle trace son propre portrait : « Il faut, écrit-elle à sa sœur le 22 avril 1698 (elle avait quarante-six ans) que vous ne vous souveniez guère de moi si vous ne me rangez pas au nombre des laides; je Vai toujours éié, et je le suis devenue encore plus des suites de la petite vérole; ma taille est monstrueuse de grosseur ; je suis aussi carrée qu'un cube; ma peau est d'un rouge tacheté de jaune ; mes cheveux deviennent tout gris; mon nez a été tout bariolé par la petite vérole, ainsi que mes deux joues ; j'ai la bouche grande, les dents gâtées , et voilà le portrait de mon joli visage.... » n y a eu sans doute des laideurs plus repoussantes; mais on en rencontre peu d'aussi gaiement portées. Ce n'est pas pour ses charmes, on le voit, qu'Ëlisabeth- Charlotte de Bavière fut recherchée par Monsieur, frère de Louis XIV : le prince épousait surtout en elle ses droits éventuels sur la Bavière et le Palatinat. De son côté, la jeune princesse, malgré l'éclat de l'alliance qui lui était offerte, la souhaitait moins qu'elle ne s'y soumit par obéissance pour son père. 11 faut le dire, jamais la piété filiale ne fut si mal récompensée : on imaginerait diCGcilement un mariage aussi disparate que celui qui unit, en 1671 , le plus efféminé des princes à l'une des femmes les plus viriles dont l'histoire ait souvenir. Je trouve dans Saint-Simon le portrait de l'un et de l'autre. Le mari d'abord : « Il n'y avait, dit l'historien, personne de si mou de corps et d'esprit, de plus trompé, de plus méprisé par ses favoris ; tracassier, incapable de garder aucun secret : avec cela , des goûts abominables, rendus publics avec le plus grand scandale. C'était le prince le plus attaché à la vieS l'ayant toujours passée dans la plus molle oisiveté; le plus incapable
1. Ce qui De veut pas dire pourtant, et Saint-Simon lui-même le reconnut, quHl ne fût pas brave.
102 ÉTUDKS IJTTÉRAIRES ET MORALES.
par nature d'aucune application, d'aucune lecture sérieuse. Il était toujours paré comme une femme, plein de bagues, de bracelets, de pierreries, de rubans partout où il en pouvait mettre; plein de toutes sortes de parfums; on l'accusait de mettre imperceptiblement du rouge. >
Maintenant, voici la fiancée : « Madame tenait beaucoup plus de l'homme que de la femrne : elle était forte, courageuse, Allemande au dernier point, franche, droite, bonne, bienfaisante, noble et grande en toutes ses manières ; petite au dernier point sur tout ce qui lui était dû (c'est Saint-Simon qui parle! Dieu nous fit besaciers, a dit La Fontaine). Elle était sauvage, toujours enfermée à écrire, dure, rude, se prenant aisément d'aversion; nulle complaisance, nul tour dans l'esprit, quoiqu'elle ne manquât pas d'esprit ; la figure et le rustre d'un Suisse; capable, avec cela, d'une amitié tendre et inviolable. » ' Ces deux peintures, mises en regard, en disent autant qu'une biographie tout entière. Il y a des prémisses qu'il suffit de poser; les conséquences découlent d'elles-mêmes. Cependant le ménage formé sous ces brillants auspices tourna moins mal qu'on ne devait le craindre. Monsieur, qui avait été le tyran inquiet de la charmante Henriette, sa première femme, ne fut qu'indifférent pour la seconde. Madame, forcée, bien à regret, au mépris pour un tel époux, lui marqua toujours des égards, et obtint en retour l'emploi libre à peu près de ses loisirs. Elle en profita pour se livrer à ses goûts virils; elle avait la passion des chiens et des chevaux ; elle chassait à outrance et montait en cavalier intrépide. Elle avait, dit-elle, besoin de la chasse pour sa santé. Chacun ne se compose-t-il pas une hygiène (comme quelquefois une morale) selon ses goûts? Voici quelle était en médecine la théorie de la princesse. A son arrivée en France, quand on lui présenta son docteur, elle dit très-nettement qu'elle n'en avait que faire , qu'elle n'a-
vait jamais été saignée ni purgée, et que quand elle se trouvait mal, elle faisait deux lieues à pied, et qu'elle était guérie. Deux lieues en cas de maladie ! Combien cela en suppose-t-il dans Tétat de santé! Sans doute alors Madame ne comptait plus, surtout quand elle était à cheval. On ne saurait être écuyère plus brave : «J'ai vu, dit-elle en 1709, prendre plus de mille cerfs, et j'ai fait aussi des chutes graves; mais, sur vingt-six fois que je suis tombée de cheval , j& ne me suis fait mal qu'une seule. ** Voilà, assurément, des habitudes bien mÂles et un courage solidement établi. Les idées de la princesse répondaient à ses actes. Elle disait de la mort : < Je ne la désire pas et je ne la redoute point. On n'a pas besoin du catéchisme d'Heidelberg pour apprendre à ne pas trop s'attacher à ce monde, surtout en ce pays où tout est plein de fausseté, d'envie et de méchanceté, et où les vices les plus inouïs s'étalent sans ret^ nue (17 juin 1698). « Madame ne parle jamais qu'avec cet accent de nôtre pays et de la cour. Elle était Allemande de prédilection comme de naissance, et demeura telle toute sa vie. Jamais elle ne put se faire à nos mœurs, ni à nos goûts, ni à notre cuisine même : *« Je ne peux souffrir, dit-elle, ni le thé, ni le café, ni le chocolat. Ce qui me ferait plaisir, ce serait une bonne soupe à la bière; mais c'est ce qu'on ne peut se procurer ici. » Ailleurs encore, et cela après cinquante ans de séjour en France : « Le lait et le beurre ne sont pas aussi bons que chez nous; ils n'ont pas de saveur; les légumes n'ont pas de force. » Chez nous! c'est le mot qu*on va répétant toujours quand on aime son pays, surtout lorsqu'on ne l'habite plus. Nous abusons un peu de cette locution quand nous nous trouvons hors de France. On nous le reproche, et au temps de notre domination en Italie, Parini, je crois, a composé contre les Français une satire où le chez nous sert de refrain à plus d'un vers. Je ne sais pas s'il nous y accuse de refuser toute saveur au
lait et aux légumes étrangers : Madame poussait jusque-là le patriotisme.
Quelque penchant qu'elle eût pour la sauvagerie, on était aisément accueilli près d'elle, lorsque, titré d'ailleurs, on arrivait d'au delà du Rhin. Elle écrit un jour à sa sœur comme une bonne nouvelle : « J'avais hier dans ma chambre six princes allemands, quatre comtes et plusieurs gentilshommes, en tout vingt et un Allemands. Vous pouvez croire qu'on a parlé allemand bien plus que français. * On peut penser aussi que ce jour-là, comme beaucoup d'autres, il fut fait, à propos de nous, plus d'un récit malicieux, plus d'une réflexion malveillante. La princesse aimait les anecdoctes, surtout assaisonnées d'un peu de médisance; on recueillait à son intention celles qui couraient le monde, et au besoin on en créait. Ces narrations plus ou moins authentiques servaient à défrayer l'inépuisable correspondance qu'elle entretenait avec sa nombreuse parenté du dehors. < Quatre fois par semaine, dit-elle, j'ai mes jours de courrier : le lundi en Savoie, le rajercredi à Hodène; le jeudi et le dimanche j'écris de très-loilgues lettres à une tante à Hanovre, etc. > Quelquefois il se trouvait le soir qu'elle avait écrit cinquante pages dans la journée; c'est à ce besoin impérieux d'épanchement épistolaire que nous devons aujourd'hui les fragments si curieux qui nous occupent. En les lisant, il faut y faire la part du génie inventif des conteurs ordinaires de Madame et d'un peu de sévérité chagrine chez elle-même. Ces réserves faites, il restera une peinture fidèle et vraiment effrayante du monde corrompu qui l'entourait.
Je l'ai dit, cette lecture a l'avantage de nous faire accepter sans peine le temps où nous vivons. Rapproché du siècle de Madame, le nôtre peut dire de lui-même comme Chamfort : < Je suis modeste quand je me juge, très-fier quand je me compare. » Et qu'on y songe bien, cette étrange
ÉTUDES UTTÉRAIRES ET MOIULES. 105
dépravation ne date pas seulement, comme on l'a souvent dit, de la régence ou tout au plus des dernières années de Louis XIV, elle remonte bien plus haut : elle embrasse toute la seconde moitié du grand règne. Elle était contemporaine de iBi Révocation : un peu moins d'un an avant l'acte funeste, Bourdaloue, en présence du roi, tonnait du haut de la chaire contre Taffreux progrès de ces désordres sans nom dont Monsieur tout le premier donnait l'exemple. La débauche la plus odieuse régnait à la cour plus de trente ans avant la fin du monarque; seulement, tant qu'il vécut, les vices, gênés par son regard, se cachaient; à sa mort ils se montrèrent; la lumière pénétra partout :
Détecta apparuit ingens Regia^ et umbrosœ penitus patuere cavemas.
C'est là, on pourrait le dire, toute l'histoire de la régence, qui ne fut guère qu'une révélation et une suite. Aussi les lettres de Madame, anciennes ou plus récentes, sont-elles, à peu de chose, près, également sévères pour les contemporains. Sans rappeler ici des faits révoltants , il suffit d'indiquer les pages 12 et 55 où elles confirment, à la date de 1697 et 1708, le déplorable témoignage de Bourdaloue. Ce que je remarque surtout en avançant dans cette correspondance, c'est la tristesse croissante qu'inspire à son auteur la corruption^ commune, à mesure qu'elle y voit entraînés les objets les plus chers de sa tendresse. Il semble alors qu'il n'y ait pas un scandale, si étranger qu'il soit à sa famille, qui ne devienne pour elle, par souvenir, une affliction et une honte. M. de Lamennais a dit : c On est malheureux par ses qualités bien plus que par ses défauts. > Cette triste maxime n'a jamais été vraie pour personne autant que pour Madame. Il n'y eut pas dans cette âme généreuse un sentiment élevé qui ne lui fût une source d'humiliation ou de chagrin. Dévouée du fond du cœur à sa
patrie, elle eut Tamère douleur de la voir ravagée; bien plus encore, d'être par ses droits et sa naissance l'occasion de sa ruine. Femme attachée à tous ses devoirs, et capable de Faffection la plus vive, elle eut pour mari Monsieur, le prince que nous savons. Vertueuse et chrétienne (on lui voit lire la Bible assidûment chaque jour), elle était la mère du régent et Taieule de Mademoiselle de Valois, de la duchesse de Berry. La mollesse honteuse de son fils et son abandon aux plus dégradantes voluptés furent l'angoisse perpétuelle des derniers tenips de sa vie. Elle essayait vainement de réveiller en lui les instincts heureux d'une rare et précieuse nature. Le souvenir de ses exhortations s'effaçait bientôt dans la fumée de l'ivresse. Elle n'avait pas plus d'empire sur l'esprit de ses petites-GIles, qu'elle aurait aimées tendrement si elles ne l'avaient forcée sans cesse à rougir. Elle eut en effet cette destinée bien affligeante, de ne pouvoir estimer aucun de ceux qu'il était de son devoir de chérir. Louis XIV Gt seul exception à cette règle : aussi eutelle pour lui toujours un attachement sincère, que le roi lui rendait. Il estimait ses nobles qualités; ils étaient nécessaires l'un à l'autre. Elle a raconté sa fin avec une éloquence touchante, et elle sentit sa perte très- vivement, sans vouloir se consoler par l'élévation de son fils. Hors cette fois peut-être, nous ne la voyons guère affectée que de la mort de ses parents d'Allemagne, les seuls aussi dont elle fut vraiment aimée. Ses douleurs d'outre-Rhin étaient durables et profondes, ses larmes françaises séchaient vite. Ainsi, elle qui ne dansa jamais depuis la mort de son père, elle écrivait le 27 mai 1714 : « C'est un bonheur pour moi que le duc de Berry eût cessé depuis bien des années de m'aimer ; autrement, je n'aurais pu me consoler de sa perte. J'avoue qu'au premier moment, et même quelques jours après, j'en ai été fort émue; mais ayant fait réflexion que H fêtais morte U fCeût fait qu'en rire, je me suis prompte-
ment consolée. ** Cette conjecture sur l'indifférence du défunt peut paraître sévère, si l'on songe que le duc était, par alliance, le petit-fils de la princesse; nnais fixée depuis quarante ans à la cour de France, elle ne croyait guère aux affections de famille dans la sphère élevée où elle vivait. Nous savons avec quelle violence et dans quel langage s'injuriaient et se chansonnaient les filles de Louis XIV. Saint* Simon nous a dit le genre d'inquiétude qu'éprouvait près du lit de mort de son frère la duchesse d'Orléans, belle-fille de Madame. La même tendresse se retrouvait à peu près chez tous les princes et chez les princesses du sang royal. Pour ne pas voir son frère, le duc de Chartres , « Mademoi* selle de Valois, dit la Palatine, s'enfuirait, comme l'on dit, jusqu'aux antipodes. » La duchesse du Maine est compromise dans l'affaire de Gellamare-, et le régent, voulant lui choisir un geôlier sûr, la confie à la garde du duc de Bourbon, qui accepte. Le duc de Bourbon était l'ennemi particulier de la duchesse, sa tante. Ces haines violentes entre proches parents semblaient si singulières, qu'on en cherchait un jour l'explication. Madame la trouva; elle nous la donne dans une d6'ses lettres : « Si vous voulez que je vous dise la véritable raison pourquoi les princes et princesses se détestent tellement, c'est qu'ils ne valent rien du tout. > L'intérieur des ménages, surtout dans la classe la plus haute, n'était pas plus édifiant. Madame, dont les théories pourraient être un peu suspectes, en raison de ses impressions personnelles, est inépuisable sur ce sujet. Elle écrit, par exemple (1697) : « Il est bien vrai que le célibat est le meilleur état, et que le meilleur des hommes ne vaut pas le diable. L'amour dans le mariage n'est plus du tout k la mode, et passerait pour ridicule. > Plus tard : < On trouve bien encore parmi les gens d'une condition inférieure de bons ménages; mais parmi les gens de qualité, je ne connais pas un exemple d'affection réciproque et de fidélité. >
108 ÉTUDES LITTÉRAIRES ET MORAIJîS.
On se demande ce que pouvaient aimer des gens qui n'avaient d*affection ni pour leurs parents ni pour leurs femmes : ils aimaient le jeu avec rage. Jamais cette passion n'eut plus d'empire en France que sous le règne de Louis XIV. Les lois violentes sont, comme on sait, la condamnation des mœurs d'une époque; elles dénoncent les vices qu'elles tendent à réprimer. En 1675, on fut obligé de défendre à Paris le jeu du hoca^ sous peine de mort. Il est vrai que dans le même temps on le jouait chez le roi, et qu'on y exposait des sommes immenses. Mme de Sévigné écrit le 24 novembre 1675, (V. éd. Montmerqué, t. IV, p. 98) : « La reine (il s'agit de la pieuse Marie-Thérèse) perdit l'autre jour la messe et vingt mille écus avant midi. Le roi lui dit: « Madame, supputons ff un peu combien c'est par an. > Et M. de Montausier lui dit le lendemain : « Hé bien, madame, perdrez-vous encore la c messe pour le hoca? » Elle se mit en colère. » Ce n'est pas vingt mille écus, c'est quatre cent mille pistoles que perdit en une soirée Mme de Montespan : ajoutons qu'elle les regagna dans la même séance, et de plus cent mille pistoles, dont la perte ruina le banquier. (Supplément aux Lettres de Bussy,t. II, p. 76, année 1679.) Nous savons d'ailleurs avec quelle indélicatesse certains joueurs habiles s'exerçaient à mettre toutes les chances de leur côté, et combien l'opinion égarée montrait d'indulgence pour cette bassesse. Ce que Ton savait moins, avant de lire la correspondance de la Palatine, c'est que la passion du gain faisait oublier aux courtisans eux-mêmes les lois les plus communes de la bienséance. Madame, qui ne jouait jamais, se charge de nous l'apprendre. Elle écrivait le 14 mai 1695 : < La danse est maintenant passée de mode partout. En France, aussitôt qu'on est réuni, on ne fait rien que jouer au lansquenet, c'est le jeu qui est le plus en vogue ; mais les jeunes gens ne veulent plus danser. (Cela ne semble-t-il pas écrit au-
jourd*hui ?) On joue ici des sommes effrayantes, et les joueurs sont comme des insensés : Tun hurle, l'autre frappe si fort la table du poing que toute la salle en retentit ; le troisième blasphème d'une façon qui fait dresser les cheveux sur la tête ; tous paraissent hors d'eux-mêmes et sont effrayants à voir. » Le lecteur se rappelle ici, sans doute, la description charmante tracée par Dufresny dans cette lettre qu'il appelle siamoise, et qu'on pourrait croire une lettre persane. Seulement, on n'aurait pas imaginé que les joueurs furieux qu'il a mis en scène fussent les courtisans de Versailles, et qu'il eût pris pour théâtre l'OEil-de-Bœuf.
Des émotions du lansquenet à celles de l'agiotage effréné que fît naître le trop fameux système de Law, la transition est naturelle. Madame était placée mieux que personne pour observer toutes les phases de la révolution singulière qui s'opéra tout à coup dans les esprits comme dans les fortunes. Elle partagea d'abord, sur les avantages de la banque nouvelle, les illusions de son fils et de tout le monde. « M. Law, écrivait-elle (le 1" octobre 1719), est fort poli. Je fais grand cas de lui.... le mal qu'on dit de lui et de sa banque est l'effet de la jalousie ; car on ne saurait rien voir de mieux. * Puis, comme les plus sincères se mentent innocemment à eux-mêmes, quand les événements eurent trompé les espérances conçues, elle s'imagina sérieusement les avoir condamnées d'avance. Elle écrit de très-bonne foi le 15 août 1720 : «Je n'ai jamais rien compris au système de M. Law; mais j'ai toujours cru fermement qu'il ne pourrait en rien résulter de bon..., et j'ai dit tout crûment à mon fils ce que j'en pensais. » Elle nous a dit, à nous, justement le contraire. Qu'elle ait ou non prévu la chute du système, elle n'en est pas moins fort amusante à entendre sur quelques incidents dont il fut l'occasion, celuici par exemple : « L'histoire du cocher de M. Law est très-
vraie ; il a présenté deux autres cochers à son mattre, et celui-ci lui demandant s'ils étaient bons, il a répondu : < Us sont si bons que celui que vous ne prendrez pas, je le « prends pour moi. > On fait cent autres histoires du même genre, et il n'est plus question d'autre chose que de la banque de H. Law. Une dame qui n'avait pu arriver jusqu'à lui s'est servie d'un moyen fort singulier pour réussir à lui parler : elle a donné ordre à son cocher de verser devant la porte de M. Law, lequel est accouru aux cris que l'on poussait, en s'imaginant que la dame avaitle cou ou la jambe cassée ; mais elle s'empressa de lui dire que c'était un stratagème qu'elle avait inventé. Une autre dame, qui se nomme Mme de Boucher, a imaginé un autre moyen. Elle avait des espions qui l'instruisaient de ce que faisait M. Law; et, ayant appris qu'il devait dtner chez Mme de Simiane (une des dames d'honneur de la duchesse d'Orléans), elle a aposté des gens pour crier au feu! pendant le repas ; tous les convives sont sortis de table. M. Law étant descendu dans la cour pour voir où était le feu, cette Mme de Boucher lui a sauté dessus, pour ainsi dire, et lui a dit que c'était une ruse de sa part, afin de réussir à lui parler et à lui demander des actions, etc. » L'ardent désir du gain, la spéculation sous toutes ses formes était devenue la pensée unique des hommes de tous les rangs. Trois ducs appartenant aux premières maisons s'avisèrent un malin d'entreprendre le négoce. C'étaient le duc d'Antin, beaufrère du régent, le maréchal d'Eslrées et le duc de La Force. Le premier fut marchand de draps ; les deux autres se firent épiciers en gros. Ils opérèrent grandement en leur qualité de ducs et pairs. « D'Antin, dit Madame, a acheté toutes les étoffes, afin de les revendre plus cher ; d'Estrées, tout le café et le chocolat ; le troisième a fait pis, car il a acheté toutes les chandelles, et il les a mises k l'enchère. L'autre jour, comme il sortait de l'Opéra, des jeunes gens
se sont mis à le suivre en chantant le chœur de Phaéthon :
Allez, allez répandre la lumière ; Puisse un heureux destin Tous conduire à la fin De votre brillante carrière :
Allez, allez répandre la lumière.
Mais ces anecdotes m'entraîneraient; je reviens à la princesse, et j'achève d'esquisser ce curieux caractère. J'ai parlé de ses aOections ; je n'ai rien dit de ses haines : elles tiennent pourtant une grande place dans sa correspondance comme dans sa vie. Saint-Simon a dit quelque part: « On ne sait pas aimer, si l'on ne sait point haïr; > il ajoutait : < Je me vante de bien faire l'un et l'autre. > Madame aurait pu prendre sa part de cet éloge. Aisément irritée, elle avait l'aversion franche, vive et durable. Dans ses lettres, sa colère a le ton le plus varié : elle est plaisante, grossière, éloquente tour à tour. Elle dira de Richelieu : « Je ne suis pas cruelle; mais je verrais, sans répandre une larme, ce drôle accroché à un gibet, i» Elle l'appelle insolent^ grand poltron, petit crapaiwi (Madame se servait d'un lexique très*complet, et prenait ses injures, au besoin, dans les trois règnes). Mme de Maintenon est encore une des personnes dont le nom seul a le privilège d'animer et de féconder sa verve. Pour elle, c'est le chiffon^ la sorcière ^ la vieille : ce dernier mot dit beaucoup ; car Madame se rappelle et cite à son sujet un proverbe allemand très-vrai, si l'on veut l'en croire : « Où le diable ne peut aller lui-même, il envoie une vieille femme. > Qu'avait donc fait à la Palatine Mme de Maintenon ? Elle avait d'abord épousé Louis XIV, attentat irrémissible, aux yeux d'une princesse allemande» contre les droits du rang, véritable crime de lèse-majesté. Elle avait pris part à la révocation de l'édit de Nantes. Eniin elle s'était donné un tort plus grave que tout cela; elle avait eu raison contre
Madame, Tavait humiliée et lui avait pardonné. Saint- Simon raconte admirablement (juin 1701) cette scène, espèce de duel, comme dit avec raison M. Sainte-Beuve. La princesse fut désarmée, contrainte de demander grâce. Il s'agissait d'une lettre un peu plus que légère sur Mme de Maîntenon et Louis XIY . Le secret avait été surpris par Tinfidélité ordinaire de la poste d'alors. Madame niait tout avec assurance; la preuve était dans les mains de son adversaire, qui la lui montra. Ce fut la tête de Gorgone: là-dessus des pleurs, des cris, et, après tout, le pardon. Les deux ennemies s'embrassèrent, et on sait en pareil cas, Le Sage nous l'a dit, le danger d'une accolade. La même semaine. Madame assurait, dans un billet conservé, que « sa reconnaissance ne finirait qu'avec sa vie. » Si la pauvre princesse eût été prise au mot, elle serait morte subitement au bout de très-peu de jours ; mais il n'ea fut rien : elle survécut vingt ans à son ingratitude.
Je ne puis quitter le chapitre de ses antipathies sans dire quelques mots de celle qui lui tenait le plus au cœur: de sa haine contre Louvois. Elle l'exécrait si fort, qu'elle le damne à peu près à la manière du Dante. C'est à lui qu'elle devait le plus grand chagrin de sa vie, l'affreuse dévastation de son pays bien-aimé ; aussi écrivait-elle longtemps après sa mort : « Quand je pense à tout ce que M. Louvois a fait brûler dans le Palatinat, je crois qu'il brûle terriblement dans l'autre monde, car il est mort si brusquement qu'il n'a pas eu le temps de se repentir. «• Elle détestait encore en lui l'hypocrite et cruel instigateur de la persécution contre les protestants. N'est-ce pas lui qui le premier inventa ces missionnaires bottés qu'on s'avise aujourd'hui d'appeler des garnisaires ? Madame ne les a connus que sous leur ancien nom, et elle trouvait mauvais qu'on chargeât des dragons de convertir un peuple. Il lui semblait afi'reux « de tourmenter des gens pour des motifs de reli-
gion. > Elle ajoutait d'ailleurs : «. Lorsqu'on examine la chose au fond, on trouve que la religion n*est là que comme un prétexte : tout se fait par politique et par intérêt. » En effet, on voyait à la tête des persécuteurs le moins chrétien des hommes, un ministre ambitieux qui ne connut jamais d'autre culte que le pouvoir. Ce ministre» à son tour, qui trouvait-il pour seconder et continuer son œuvre? Des hommes déshonorés comme le duc de La Force (voy. p. 272 et 255 de ses Lettres); d'autres souillés de sang, comme le marquis de Gouges, à qui son zèle assurait l'impunité de ses crimes (voy. les Causes célèbres^ et Bayle, t. Il, p. 110). Madame, qui aimait le théâtre, dut plus d'une fois se rappeler, à propos de tels hommes, le vers du grand poëte :
Voilà donc quels vengeurs s'arment pour ta querelle !
Elle vécut assez d'ailleurs pour voir la tyrannie exercée sur les consciences produire son effet inévitable, le relâchement des mœurs et l'incrédulité. On avait proscrit les calvinistes, et au bout de quelques années on ne trouvait plus nulle part de chrétiens. « Je ne crois pas, écrivait Madame» qu'il y ait dans Paris, tant parmi les ecclésiastiques que parmi les gens du monde, cent personnes qui aient la véritable foi chrétienne; cela me fait frémir. » Quand la princesse écrivait ces lignes, elle était tout près de quitter ce monde, dont la corruption l'effrayait. Elle mourut à temps pour ne pas voir la fin de son fils, enlevé soudainement un an juste après elle. Telle qu'elle se montre à nous dans sa vie et ses œuvres, elle a droit au tribut d'une très-haute estime. De solides qualités mêlées de petits travers, du courage, de l'esprit, un très-grand fonds d'honneur, une vertu respectée de la médisance même, ces titres sont assez rares, et Madame les a réunis.
(Revue de Vlnttruciim pvblique, 30 mars 1854.) ni «
HISTOIRE DE LA UTTÉRATirRB DU XYIII* SIÈCLE, par If. Vinet.
La fable est un pays plein de terrea dësaitea, Et le champ ne se peut tellement moissonner Que Ton n'y trouve encor quelque chose à glaner.
Ce que La Fontaine disait de l'apologue, il faut le penser de tous les genres littéraires, et de la critique qui les juge ; le talent n'a jamais dit sur rien son dernier mot. Dans la littérature comme dans l'art, l'idée heureuse est le rameau d'or de Virgile, incessamment renouvelé sur l'arbre merveilleux, et que les privilégiés en détachent tour à tour. Ge symbole nous ramène, d'un peu loin, à l'ouvrage dont on vient de lire le titre. Nous l'avouons volontiers, il n'est guère de sujet plus connu, de fonds en apparence plus épuisé, que l'histoire littéraire du xvm* siècle. Dans son ensemble ou dans ses détails, n'a-t-elle pas été vingt fois et admirable* ment tracée ? Pour ne citer qu'un nom, les belles pages de M. Yillemain ne sont-elles pas présentes à toutes les mé^ moires ? Cela est vrai, et il ne l'est pas moins qu'après tant de bons livres, M. Vinet a écrit un livre charmant, digne de l'attention de ses devanciers eux-mêmes. H savait d'ailleurs tout le premier qu'il est difficile de prendre rang quand on vient si tard ; il s'est posé l'objection, et voici quelle a été sa réponse : « C'est ici surtout, dit-il à propos des tragédies de Voltaire, qu*arrivant après tant d'autres, une étude littéraire spéciale pourrait paraître superflue. Et cependant chaque siècle, chaque individu apporte avec soi de nouvelles lumières. Chaque jugement est donc sujet à révision, non pour être cassé, mais pour s'expliquer mieux, et acquérir à quelques égards un sens nouveati. > Ge que dit ici l'auteur, il l'a fait; il a évoqué plus d'une cause
qu'on croyait jugée en dernier ressort; les arrêts prononcés, il les a motivés autrement, entourés de plus d*éclat et d'autorité. Qu'on ne l'oublie pas d'ailleurs, cette œuvre remarquable n'a pas reçu de son auteur la dernière main : une mort précoce l'avait enlevé à sa tflche; des amis, des disciples respectueux ont consulté ses manuscrits et les notes où se conservait pour eux le souvenir de ses leçons : de ce double élément est sortie l'histoire que nous avons sous les yeux. On ne doit point s'étonner de la trouver inégale en certaines parties, incomplète dans quelques autres. Telle qu'elle est, elle a droit à beaucoup d'estime, et pourrait au besoin se passer d'indulgence. Elle se compose d'une introduction, de notices littéraires et de fragments de discours. L'introduction est un résumé vigoureul des théories morales et critiques de l'écrivain. M. Yinet y met en regard et y explique l'un par l'autre le xvii» et le xvm* siècle : dans le premier, en littérature, en philosophie, la force contenue, l'imagination prudente, et, comme il le dit heureusement, la candeur du beau; partout aussi l'autorité souveraine. Le xvm* siècle, sur plusieurs points, continue en l'affaiblissant son devancier, et quelquefois le développe même, mais plus souvent, et surtout en morale , en est la négation passionnée. Cette réaction se produit par degrés, et l'auteur en signale les différentes phases, auxquelles il ose môme attacher des dates assez précises. Timide d'abord, elle s'enhardit peu à peu, et touche enfin au désordre suprême des intelligences.
De ces deux époques ainsi rapprochées par M. Yinet, on devine aisément à laquelle sont assurées ses préférences ; pourtant sa sévérité n'est pas plus aveugle que sa sympatliie. Par élévation 'd'esprit autant que par droiture de cœur, M. Yinet n'a de parti pris ni contre les choses, ni contre lès personnes. Qu'il étudie la pensée d'une époque ou celle d'un homme, il songe tout d'abord à faire la part
du vrai dans les fausses doctrines. Il a dit quelque part fort ingénieusement : « Si Ton y regardait de près, on verrait que beaucoup d'erreurs en morale sont autant de vérités égarées qui demandent, comme des enfants perdus, qu'on les ramène à leur mère. » Si juste envers les opinions, il ne peut manquer de l'être pour les caractères : on en trouve la preuve en mille endroits dans les notices qui suivent l'introduction, et qui sont à peu près tout l'ouvrage.
Pleines de jugement et de goût, d'une critique spirituelle et d'une morale profonde, ces biographies doivent plaire aux plus délicats, et souvent, nous le croyons, instruire les plus habiles. Nous serions heureux que le temps nous permit d'en faire apprécier le mérite par quelques extraits étendus, et de substituer aux éloges des exemples. Malheureusement l'espace nous manque, et, au risque d'être fort embarrassé de notre choix, nous sommes réduit à choisir. Essayerons-nous d'analyser le brillant morceau où M. Yinet a si bien caractérisé le xvm* siècle, sous le nom de l'homme qui était à lui seul ce siècle tout entier. Voltaire? Nous ne l'oserions pas. Il y a des choses qui s'abrègent difficilement, et nous craindrions d'être à la fois trop long et trop court. Rousseau n'est pas non plus de ceux dont l'examen se resserre en quelques lignes : Non ragùmam di lor^maguardat passa. Nous pourrions citer quelques parties d'un très->beau jugement porté sur Saint-Simon. Mais le lecteur voudra le lire et le relire tout entier dans le livre. Jamais peut-être le peintre inimitable des Mémoires n'a été lui-même mieux pris sur le vif; jamais sa manière n'a été retracée d'une main plus hardie, avec une fougue plus aventureuse. C'est que M. Yinet n'a pas seulement la gr&ce et la flnesse du trait; sa touche est au besoin colorée et vigoureuse. En faut-il d'autres preuves que ce jugement pittoresque sur Grébillon le tragique ? c Le charme du style manque presque entièrement à Grébillon. Son langage rude, inculte, in-
correct, va jusqu'à la barbarie; et, quand il n*a pas de défauts graves, il n*a guère non plus de qualités. Il manque de couleur et d'originalité; il est triste; on dirait une montagne pelée: toute verdure a disparu; il ne reste que le roc nu. > Le critique de Lausanne semble ici s'être inspiré heureusement des Alpes ses voisines pour traduire sa pensée sur le génie abrupt et sauvage.
Mais revenons au choix que nous avons à faire, et arrêtons-nous enfin à Fontenelle. M. Yinet, si ferme et si élevé à propos de Saint-Simon, a- jugé délicatement, et avec une richesse discrète de pensée, cet écrivain « qui employait toujours une moitié de son esprit à cacher l'autre. > Seulement, moins exclusif et plus sûr dans sa critique, M. Yinet ne sacrifie point, comme Fontenelle, presque toutes les qualités du style au seul mérite de la finesse ; il la place bien au-dessous de la simplicité, que dédaigne souvent Fauteur des Mondes. • Quand la finesse, dit-il, domine dans l'esprit ou dans le style, elle est moins une force qu'une faiblesse ; elle est sinon la source, du moins la compagne de beaucoup de défauts. Au premier abord, un esprit trèsfin paraît supérieur; et, en effet, c'est là une supériorité d'un certain genre. Mais combien, au jugement des grands esprits et du public qu'ils finissent par entraîner, la finesse est au-dessous de la simplicité! combien l'esprit en qui elle domine est d'habitude froid, faible, frivole, souvent faux! Les beautés simples sont durables, mais la finesse se flétrit. D'ailleurs, il y a en soi plus d'esprit dans la simplicité que dans la finesse. Ce qui est simple et spirituel est bien plus^ spirituel que ce qui n'est que spirituel et fin. « Il n'y a que < les grands cœurs qui sachent combien il y a de gloire à être bon, » dit Fénelon d'après Sophocle. U n'y a que les grands esprits qui sachent combien il y a de gloire à être simple. La postérité distingue toujours cette gloire-là. » Il est difficile de mieux penser et de mieux dire.
C'est encore une page charmante que celle où H. Yinet décompose le talent et explique l'influence contemporaine de Fontenelle. Citons d*abord, et, si Ton nous le permet, nous ajouterons quelques lignes à la pensée de Tauteur. « Sans être une des grandes puissances du monde intellectuel, Fontenelle a exercé dans l'empire de la littérature une influence qui n*a pas appartenu à de plus illustres. La puissance réelle ne se mesure pas au bruit qu'on fait; celle de Fontenelle a procédé surtout du rare tempérament qui tenait en équilibre ses facultés opposées : étendu et délié, géométrique et littéraire, philosophe et bel esprit, frivole et pourtant sérieux au fond, esprit amoureux du paradoxe et cependant juste, esprit fin sans être faible ni faux, ce qui est digne de remarque, fin, faible et faux marchant ordi* nairement de compagnie ; esprit ingénieux, mais jusqu'à l'invention exclusivement, car Fontenelle n'a pas inventé; dans ses opinions, à la fois courageux et circonspect, plein de pressentiments et de ménagements, froid et sympathique, indépendant et point frondeur, digne et complaisant, facile, très-sociable, égoïste en théorie plus qu'en pratique, il se vantait d'être pire qu'il ne l'était. Ses actions ont souvent démenti ses paroles, et cependant on l'a jugé sur celles-ci plus que sur sa vie, l'une étant moins connue que les autres : tempérament qui s'est rencontré en d'autres hommes, mais chez nul aussi marqué que chez lui, ni relevé par une si grande supériorité d'intelligence. »
Tout cela est très-ingénieux, et ce qui suit ne l'est pas moins. Pourtant, à ce qu'il nous semble, M. Yinet, qui a si bien étudié l'auteur des Mondes, a oublié de redresser l'opinion sur un point important de son caractère. H nous a montré dans Fontenelle deux hommes diflérents et en contraste, mais contemporains l'un de l'autre. (îet écrivain multiple peut et doit encore se partager autrement : il y a en lui le jeune auteur et le vieillard, l'homme du xvir siècle
et celui du xvni*. Ce sont deux personnages très-distincts et en partie contraires. On ne connaît guère aujourd'hui qu*un f ontenelle, très-doux^ sage, discret, bénin, sorte de président-né du congrès de la paix. Celui-là n'a point d'ennemis; s'il en a par hasard, il ne répond point à leurs attaques, par l'excellente raison qu'il ne les lit jamais. H a en reyanche beaucoup d'amis, et possède une méthode sûre pour s'en faire, c'est cette simple devise : « Tout est possible, tout le monde a raison. » Sa recette lui réussit, et on l'ap* pelle le Sage. Le Fontenelle dont nous parlons n'est point un personnage idéal; il a vécu réellement de 1700 à 1757; mais il y en a un autre, né quarante ans plus tôt, et qui ne ressemble guère à son successeur. Celui-là était inquiet, querelleur même, à ce qu'il semble. Non-seulement il lisait les invectives de ses adversaires, mais quelquefois il leur en faisait lire. Non ego hœ ferrem calidus juventa. On est rarement patient, tout 1$ consul Plancus. Irrité du ton agressif de ce premier des deux Fontenelle, Boileau osa un jour lui appliquer une expression qui nous paraît bien vive, adressée au neveu de Corneille. Tout cela est aujourd'hui à peu près oublié. Fontenelle, comme cela arrive toujours, a gardé sa dernière réputation. Homines postrema tnemtnere, dit Salluste. Pour le caractère aussi bien que pour le talent, on ne date que du jour de sa gloire. Nous pouvons le remarquer, la plupart des hommes célèbres n*ont, pour la postérité, ni enfance ni jeunesse : nous ne les voyons que fameux. Aussi, leurs traits physiques, comme leur physionomie morale, se rapprochent-ils presque toujours de l'âge mûr, et le plus souvent du déclin même. Ils nous apparaissent en cheveux blancs comine Bernardin, ridés comme Voltaire. Nous nous composons ainsi une galerie de tètes célèbres qui ressemble à celle de la jeune fille si chaudement louée par Frosine dans F Avare : On n'y voit que « de beaux portraits de Saturne, du vieux Nestor, etc. • Fonte-
120 ÉTUDES LlTTÉRAll^S ET MORALES.
nelle, pour sa part, a du Nestor plus que personne. En efiTet, ses opinions s'étaient tempérées à mesure que son sang s*at* tiédissait par l'âge. Ici encore nous le voyons incessamment en contraste, non plus avec lui-même, mais avec les idées et le mouvement de son temps. Le siècle s'enhardissait, Fontenelle devenait sage. Il avait commencé, au temps de Bossuet, par Y Histoire des oracles, par Méro et Enégu, plus audacieux de beaucoup; il finit, sous Voltaire, par ses Éloges^ d'un ton si modéré, si sincèrement religieux, dévot, on pourrait le dire. II y avait là, sans doute, un peu de cette contradiction naturelle aux vieillards; il apprenait le respect au moment où le respect s'oubliait de jour en jour; en voyant le siècle nouveau douter si impérieusement, il se sentait, comme Duclos, tenté du besoin de croire.
Mais revenons au biographe de Fontenelle, que son héros nous fait trop oublier. Jusqu'ici nous avons loué beaucoup M. Yinet ; mais il n'y a point de livre sans errata, et il est bon que la critique fasse toujours ses réserves. Nous signalerons dans ces deux volumes quelques inexactitudes d'appréciation ou de fait qu'il faut relever, en raison môme du mérite de l'auteur. L'erreur qui vient de haut n'en est que plus dangereuse. Disons-le, par exemple, le critique a trop refusé à Buffon et à Montesquieu le talent de la conversation. Sans égaler les mattres du genre, ils tenaient leur place, et avec éclat, dans les salons de leur temps. Que l'on consulte sur Buffon les Mélanges de Mme Necker, liée avec l'auteur de Y Histoire naturelle. Elle l'a écouté vingt ans le crayon à la main, et cite ses entretiens presque à toutes les pages. Pour Montesquieu, nous pouvons recueillir son témoignage même : « Avant d'avoir écrit les Lettres persanes, dit-il, je passais dans le monde pour un homme spirituel; on ne m'en a disputé le titre que depuis. » (Pensées diverses). C'était sans doute un brillant et fin causeur que celui qu'un pareil livre abaissait dans l'estime des salons.
Peut-être, il est vrai, Montesquieu parlait-il mieux, parce qu*il parlait plus librement, avant d*avoir atteint sa haute renommée. Khomme du monde, qui n*a rien à compromettre, se jette en enfant perdu dans tous les hasards de la causerie, et il en sort souvent avec honneur; un grand écrivain marche plus timidement, embarrassé qu*il est du bagage de sa gloire. On est si rigoureux pour les mattres du style f ils le savent, et craignent toujours qu'on les compare avec leurs livres. Aussi, qu'arrive-t-il? Jaloux, comme Montesquieu, du succès de leurs voisins, ils gardent le silence (voir les Pensées diverses)^ ou bien ils causent mal, par envie de trop bien dire. « Pourquoi veux-tu être plus éloquent que tu ne peux? » disait un ancien à son disciple. Injuste sur ce point envers Montesquieu, M. Yinet a été pour lui trop indulgent sur d'autres. Il Tabsout du reproche de vanité et lui prêle un cœur tendre. Montesquieu , peu modeste, en sa qualité d'écrivain et de Gascon, était peut-être moins sensible encore. Nous n'en voulons d'autre preuve que cette ligne citée par le critique lui-même : « Je n'ai jamais eu de chagrin qu'une heure de lecture n'ait dissipé. » Ce serait beaucoup, c'est trop que de savoir lire à certains jours de la vie ; mais oublier après avoir lu une heure! Celui qui guérit si vite n'a vraiment pas été blessé. « Tu n'as rien souffert, » disait Démosthène à un client qui venait d'un ton froid lui conter son injure.
Dans son intéressante étude sur Jean-Jacques, H. Yinet a encore commis quelques erreurs. Si on l'en croit, Rousseau se serait enfin marié à sa gouvernante. Il ne l'a jamais épousée que métaphoriquement et à la face du ciel. Voici les termes du contrat tel qu'il les rapporte lui-même : « Cet honnête et saint engagement a été contracté dans toute la simplicité, mais aussi dans toute la vérité de la nature, en présence de deux hommes de mérite et d'honneur, officiers d'artillerie, l'un fils de mes anciens amis, et
Fautre maire de cette ville et parent du premier. Elle est et sera jusqu'à ma mort ma femme par la force de nos liens, et ma sœur par leur pureté. » N'oublions pas que la scène se passait dans un bois. Ce retour fantastique à la nature sauvage ne satisfit Thérèse qu*à demi. Uisons-le à son honneur, elle aurait préféré une solennité moins pittoresque et plus réelle; elle se serait, à la rigueur, contentée de deux témoins, mais elle voulait que ce fussent un prêtre et un notaire. Rousseau, comme on Ta vu, choisit deux officiers.
M. Yinet, qui marie trop légèrement Jean -Jacques, a tort, nous le croyons, de contester son suicide. Ses doutes nous semblent fondés sur la plus faible des preuves ; il cite Tauteur d'Emile écrivante < sa femme » ( 1 2 août 1 769) : < Vous connaissez trop mes vrais sentiments pourcraindrequ'à quelque degré que mes malheurs puissent aller, je sois homme à disposer jamais de ma vie avant le temps que la nature ou les hommes auront marqué. Si quelque accident doit terminer ma carrière, soyez bien sûre, quoi qu'on puisse dire, que ma volonté n'y aura pas eu la moindre part. « Une profession de foi, émanant de Rousseau, n'est pas une autorité pour qui se souvient que ses actes ont nié tous ses principes. Si pourtant il fallait tenir compte de ses paroles, nous mettrions en regard de cette déclaration un témoignage contraire et plus précis encore. Le 1*' août 1763 (cette date n'est pas certaine, mais elle est donnée conjecturalement par M. Musset-Pathai) , il écrivait à Duclos : « Depuis ma lettre écrite, ma situation physique a tellement empiré, que mes douleurs, sans relâche et sans ressources, me mettent absolument dans le cas de l'exception marquée par milord Edouard en répondant à Saint-Preux. Usque adeone mori miserum est? J'ignore encore quel parti je prendrai. Si j'en prends un, ce sera le plus tard qu'il me sera possible, et cela sans impatience et sans désespoir,
comme sans scrupiUe et sans crainte. Je partirais avec défiance si je connaissais un homme meilleur que moi; mais.... si le bonheur inaltérable est fait pour quelqu'un de mon espèce, je ne suis pas en peine de moi, je ne vois qu'une alternative, et elle me tranquillise : n'être rien ou être bien. » — Dans une lettre de la même date à M. Moultou ([«'août 1763) S on lit également : < En proie à des douleurs sans relAche et sans ressources, je suis dans le cas de l'exception faite par milord Edouard en répondant h Saint-Preux, ou jamais homme du monde n'y fut. Toutefois, je prends patience, etc. » Il différa, en effet, l'exécution de son dessein, et ne l'accomplit que quinze ans plus tard. Mais il l'accomplit, et on n'en doute plus aujourd'hui. S'il fallait apporter une nouvelle preuve à l'appui d'un fait accepté, nous donnerions celle-ci : Une personne, bien connue de nous, voyait souvent autrefois un domestique attaché & la maison de M. de Girardin, en 1778; cet homme, nommé Millet, affirmait avoir relevé Rousseau, frappé de la balle qui venait de le tuer.
Pour épuiser enfin toutes nos critiques, ajoutons que dans ces deux volumes les dates sont souvent autant d'anachronismes. Faut-il en accuser la légèreté du typographe ou l'inadvertance de l'auteur? Nous ne savons, mais nous voudrions que ces erreurs fuissent scrupuleusement corrigées dans une réimpression prochaine. De telles fautes blessent les yeux du lecteur érudit; elles trompent celui qai songe k le devenir.
(Revue de VInstruction publique, 2 mars 1854.)
1. Voir cette lettre k la iuite de l'autre, édition de M. Musset-Pathai , t ITI de la Correspondance, p. 44.
BIÉNAGE ET FINANCES DE VOLTAIRE^ par M. Nicolardot.
Les ennemis de Voltaire se servent alternativement d'une double tactique, qui atteste la facilité de leurs évolutions. Tantôt ils vont criant partout, avec des airs triomphants : c Voltaire est mort ! » Déjà Fabbé Guénée Tavait touché au défaut de la cuirasse : l'auteur des 5otré65 Ta achevé, et, après ravoir couché dans la poussière, il a pris sur le cadavre le masque fameux que Ton sait, comme on moule la tète des grands criminels! Tantôt, la voix tremblante et l'œil éperdu, ils annoncent au monde que Voltaire est vivant, malgré les grands coups d'épée de M. de Maistre; les tronçons brisés du serpent se sont rejoints; le monstre darde sa triple langue et épouvante encore de ses sifflements impies la France catholique du xix* siècle. Et alors on convoque à son de trompe le ban et l'arrière-ban des braves et des fidèles, et l'on organise une battue formidable contre ce vivant obstiné qui ne veut pas mourir. Ces grandes chasses fantastiques dont on se passe de temps en temps la fantaisie, pour tenir en haleine le zèle des personnes bien pensantes, ont toutes le même résultat : cela pourrait s'ap* peler, comme la pièce de Shakspeare, Beaucoup de bruit pour rien. Voltaire n'est ni si vivant ni si mort qu'on le dit; chanter des Te Deum sur son tombeau, c'est une fanfaronnade ; courir sus au monstre et battre la campagne à sa I poursuite, c'est une puérilité. Il y a deux hommes dans
I . Voltaire : un moqueur insolent qui raille, qui insulte et qui
j détruit, un grand esprit sérieux qui défend les droits de
1 l'humanité ; il y a en lui le chef de bande dont parle M. de
Maistre, qui se bat à tort et à travers, pille, rançonne et
ÉTUDES LITTKRAlIiES ET MORALES. 125
passe tout au fil de Tépée ; mais il y a le grand capitaine dont il ne parle pas, qui combat pour les plus nobles causes, et qui a gagné les plus belles victoires dont s'honore l'esprit humain. Le chef de bande est mort, et personne ne songe à le ressusciter ; le grand capitaine est immortel, et personne ne le tuera. Il n'y a que les poltrons ou les esprits malades qui puissent croire encore à l'existence d*une compagnie franche de voltairiens prêts à tenir la campagne et à faire la guerre de buissons et de grand chemin avec d'Holbach pour chef d'état-major, Naigeon pour lieutenant, et le curé Heslier pour aumônier du régiment. Il n'y a que les paladins et les tranche*montagnes de ce temps-ci pour s'imaginer qu'au seul bruit de leur grosse voix et devant leur lance en arrêt, la petite armée des libres penseurs va s'enfuir comme le troupeau de moutons devant don Quichotte. Parlons sérieusement. Si par voltairianisme on veut entendre l'insulte contre l'Église, le travestissement de la tradition chrétienne, le scepticisme injurieux et railleur, la moquerie universelle, la dégradation de la nature humaine, la négation de toute vérité, le matérialisme et l'athéisme, il n'y a plus de voltairiens. Si l'on entend l'horreur du fanatisme, la défense intrépide de la liberté d'examen et de conscience, la revendication infatigable des droits de la raison, et l'amour de l'humanité, il y a encore, il y aura toujours des fils de Voltaire, ou plutôt, pour les appeler du nom de leur vrai père, des fils de Descartes. Voilà la vérité. Qui admire aujourd'hui sans restriction et sans mélange le xvm« siècle et Voltaire? Pour moi, je l'avoue, je ne suis ni leur ami ni leur ennemi. Je méprise les hontes du xvur siècle, et je n'ai pas besoin de lire V Univers et M. Nicolardot pour savoir que le cœur de Voltaire n'est pasl'^al de son génie. Voltaire lui-même, s'il revenait au monde, ne serait pas voltairien, au sens mauvais du mot. Mais s'il faut flétrir hautement les vices de cette grande et
misérable époque, s*il faut réprouver les excès elles fautes de ce merveilleux et coupable génie, on doit aussi prendre en pitié et en mépris ce troupeau d'aveugles et de calomniateurs qui voudraient faire du xvm* siècle la sentine de l'histoire, et de Voltaire la dernière incarnation de Satan. Pauvres gens ! qui n'ont pas même, pour la plupart, l'excuse d'une piété sincère 1 Ils traînent le xvur siècle dans la fange, non par effervescence de conviction, mais parce qu'il est du bel air de vilipender tous ces petits philosophes d'autrefois I C'est une affaire de décence publique et de bon goût. On n'en a pour cela ni plus de foi ni plus de vertu ; croyez ce que vous voudrez, vivez comme il vous plaira, mais appelez Voltaire un gredin, comme M. Nicolardot, c'est le dernier mot des bienséances; vous aurez l'estime des habiles, et les prudes pâmeront d'aise en vous lisant. Il n'y a plus de voltairiens, disais-je; il y en aura bientôt, et les Naigeon renaîtront de leurs cendres, si les pamphlétaires essayent de raccommoder et de promener sur les pages menteuses de leurs libelles la plume brisée de Desfontaines. Si l'on voit s'étaler aux vitres des libraires beau* coup de gros volumes impertinents comme celui qui m'oc-* cupe aujourd'hui, on peut s'attendre à la prochaine résurrection du colonel Touquet, et les éditions de Voltaire au plus juste prix iront préparer jusqu'au fond des campagnes une réaction terrible d'impiété.
Il faut bien, pour Finstruction des siècles futurs, faire l'histoire de cette dernière expédition contre l'ombre de Voltaire. Depuis longtemps, à ce qu'il paraît, on avait dessein de frapper un grand coup contre les libres penseurs qui commençaient à se relever de la fameuse blessure que leur avait faite autrefois la main de M, Veuillot, et paraissaient en pleine convalescence. On tint un conseil de guerre, et les fortes tôtes du parti arrêtèrent le plan de l'expédition. Il fut convenu qu'on choisirait parmi les bons
ÉTUDES UTTÉRAIRES ET MORALES. JÎ7
seiriteurs un homme zélé, estimé des chefs, mais profondément ignoré du genre humain. Un nom connu, et qui aurait eu sa couleur, pouvait paraître suspect. On aurait deviné Tesprit de parti, et on se serait tenu dur ses gardes ; tandis qu*un nom peu célèbre, de tournure innocente et oaive, n'inspirait de soupçon à personne. M. Nicolardot était rhomme qu'il fallait ; d'ailleurs, sans se faire remarquer du public, il s'était recommandé à l'estime de ses patrons par un opuscule plein de bonne volonté, où, sous prétexte d'études biographiques sur la vie des grands hommes, il avait déjà porté quelques atteintes à Voltaire et au xvui* siècle. Les amis des lettres, qui aiment à conoattre les origines des chefs-d'œuvre, feuilletteront avec intérêt cette petite brochure intitulée Études sur Us grands hoftimesy où l'auteur du Ménage et des Finances de Voltaire préludait discrètement à son grand ouvrage. C'est un recueil choisi de commérages, un florilegium d'anecdotes d'almanach, enrichi de déclamations boursouflées, un péle*mèle de banalité et d'emphase, les souvenirs de Mathieu Laensberg rédigés par un mauvais élève de Thomas. On y apprend que < Tindomptable Sixte-Quint a gardé les moutons; » que François Rabelais a été élevé dans une auberge • où il caressait la cuisinière de sa mère; > que Démosthène mâchait des cailloux; que César dictait à quatre secrétaires en styles difTérents ; que BufTon portait des manchettes ; que Bossuet composait à genoux, Calvin dans son lit, et Cujas couché tout du long par terre; que Richelieu aimait les chats et Crébillon les corbeaux, que Hilton portait un habit gris et que La Fontaine mettait ses bas à l'envers ; que Corneille « éprouvait de l'embarras à englober les flots de son génie dans les entraves de la rime, » et que Diderot fit le voyage de Pétersbourg à Paris en robe de chambre et en bonnet de nuit. Un des plus beaux chapitres est celui qui concerne le mariage. M. Nico-
lardot y raconte les mésaventures de certains écrivains et les infortunes conjugales de plusieurs femmes d'auteurs, après quoi il se pose une question fort intéressante pour les jeunes ûlles qui se proposeraient d'épouser des hommes de lettres: Les hommes de talent sont*ils de bons maris? Réponse de M. Nicolardot : « 0 jeune beauté, ne reculez pas épouvantée à la vue de tant de dissensions domestiques qui composent ce livre.... Le talent a des droits, des droits souverains à déchirer sur votre sein la ceinture de la volupté.... Encore une fois, jeune beauté, ne craignez pas de confier naïvement votre sort au talent, car le talent n'est pas intrinsèquement un tison de discorde.... C'est un foyer d'amour, et cet amour n'est pas muet et nu comme l'amour du vulgaire. II a son carquois de flèches pour blesser le cœur. » M. Nicolardot avoue bien que le talent a ses moments d'humeur. Quand l'écrivain compose, « sa grossesse spirituelle lui cause des impatiences incroyables. > Mais c une épouse vertueuse est alors un baume consolateur. La tragédie la plus perfectionnée de Corneille, Polyeucu^ a été écrite tout entière sur les genoux d'une épouse. » Conclusion : K Jeune beauté, ne craignez pas le talent : c'est l'amour, c'est le bonheur, c'est l'immortalité pour vos vertus et vos attraits dans tous les siècles de l'éternité et au delà. > Avis aux veuves encore jeunes et aux demoiselles à marier.
Voilà ce livre, écrit, comme on voit, en style galant et fleuri. C'était un joli début. M. Nicolardot y accusait Voltaire d'avoir volé des bougies au roi de Prusse, il y maltraitait le rhéteur de Genève, et parlait en termes magniflques de « la plume d'or de M. Combalot. > C'était révéler au monde des aptitudes bien précieuses à la polémique antiphilosophique, une crédulité à toute épreuve, une bonne volonté inépuisable à prendre de toutes mains des propos d'antichambre , une patience industrieuse à corn-
poser de toutes ces bigarrures des rapports circonstanciés de police sur la vie publique et privée des grands hommes, et à colporter ces petits procès-verbaux avec la candeur et les airs d*innocence du Messager boiteux. Ce livre, comme dit M. Nicolardot lui-même, qui se juge avec une exquise impartialité, était « une orgie biographique, faite avec délices dans nos jours d'indigestions politiques. » Voilà qui promettait! Une bonne orgie biographique aux dépens de Voltaire, quelle heureuse fortune ! On fouillerait dans le vieil arsenal des pamphlets de Desfontaines et de La Beaumelle, on fourbirait leurs armes rouillées en les frottant d'un extrait d'érudition moderne, et l'on s'en irait en guerre en sachant d'avance où frapper l'ennemi. Notre siècle imbécile n'a ni bon sens ni goût : on n'a jamais pu lui persuader que Voltaire est un pauvre homme ; et quand on lui prouverait par toute sorte de raisons ratiocinantes, comme dit Rabelais, que le Siècle de Louis XI Y est un roman mal écrit, Zadig un conte à dormir debout, et \e Dictionnaire philosophique une forteresse vermoulue réduite en poudre par l'abbé Guénée, on trouverait encore des idiots pour adorer ce vieux fétiche d'Arouet. Pour ce public positif et calculateur qui n'entend plus rien aux arts, à ces Athéniens d'autrefois devenus des Américains d'aujourd'hui, à ces lettrés de comptoir, ivres d'arithmétique, faisons de la polémique de chiffres, établissons le compte courant du xvm* siècle et dressons le bilan des impies. Gréons la littérature d'inventaire et la critique de commissaire-priseur. Ouvrons le secrétaire de Voltaire, examinons les beaux yeux de sa cassette, feuilletons ses livres, additionnons, soustrayons, multiplions : il faudra bien que ce public d'agioteurs nous écoute quand nous lui démontrerons, pièces en mains, que Voltaire était un avare, un voleur et un usurier.
Ainsi dit M. Nicolardot, et, son plan de campagne arin 9
rété, il se mit en route, Barème d'une main, un trousseau de fausses clefs de Vautre, pour forcer les coffres de Voltaire. Le voilà qui s'avance, fler comme Brutus, prêt à frapper Voltaire à l'endroit de sa bourse. «Si vous avez des larmes, Romains, s'écrie le Marc* Antoine de Shakspeare, préparezvous à les répandre. Vous connaissez tous cette robe; re* gardez. C'est là que Brutus a porté le coup. Bons Romains, vous pleurez!.... Je ne viens pas, mes amis, surprendre insidieusement vos cœurs; je ne suis pas orateur, comme Brutus, je suis tel que vous ; je n'ai ni esprit, ni expression, ni talent, ni organe pour émouvoir les hommes. J'exprime tout uniment ma pensée, je vous montre les blessures de César, pauvres bouches muettes, et je les charge de parler pour moi. > Ainsi parle Antoine dans Shakspeare; ainsi ferai-je. Je suis simple et sans malice, je ne suis pas orateur comme Brutus et M.. Nicolardot, je ne discuterai pas contre lui ; je montrerai seulement les blessures de Voltaire et du xvm* siècle tout entier, faites par la main de M. Nicolardot, et je les chargerai de parler pour moi ; en d'autres termes, je citerai M. Nicolardot, je ne veux pas le combattre : il est des livres qu'on ne daigne pas réfuter.
Une seule observation : M. Nicolardot est vraiment trop bon d'avoir élaboré un si énorme livre; c'est une bien grosse montagne et un bien grand mal d'enfant pour une bien petite souris. Quand M. Nicolardot aurait démontré par des preuves irréfragables que Voltaire est un usurier, un avare et un voleur, à quoi bon? M. Nicolardot est-il assez naïf pour se persuader que l'influence de Voltaire est fondée sur la fausse opinion qu'on a de ses vertus ? Personne que je sache, jusqu'ici, n'a pris Voltaire pour un saint et n'a proposé de le canoniser. Cela viendra peut-être, si M. Nicolardot fkit école et si ses amis vont tous les matins en grande pompe jeter Voltaire aux gémonies. Mais enfin, jusqu'ici, personne n'a confondu Voltaire avec saint
Vincent de Paul. Son influence tient, non pas à Testime qu'inspire son caractère, mais à Tidée qu'on se fait de son esprit. Si M. Nicolardot youlait le perdre dans l'opinion, ce qu'il devait prouver, ce n'est pas que Voltaire prêtait à la petite semaine, mais qu'il n'avait pas le sens commun. Ce qu'on appelle encore le voltairianisme n'a jamais été une école de morale, mais une école de philosophie. Les honnêtes gens ont les meilleurs sentiments ; mais malheureusement, en ce monde où le cœur ne vaut pas toujours l'esprit, ce ne sont pas toujours eux qui ont les meilleures idées; or ce sont les idées et non les sentiments qui gouvernent les hommes. M. Nicolardot, le biographe et le confident de tant-de grands hommes, sait très-bien qu'un bon nombre de ceux qui ont mené le monde avaient de grands dtfauts. Hazarin était plus avare que Voltaire; César, plus libertin et non moins impie. Prouver que les grands hommes ont eu des vices, cela peut être moral, quoique en vérité il vaut mieux chercher les beaux côtés de leur vie que d*étaler leurs misères, et se conduire à Tégard des grands hommes comme M. Joubert recommandait d'agir avec des amis : quand ils sont borgnes , regardez-les de profil. Dans tous les cas, les vices que vous découvrirez en eux et que vous signalerez au public ne ruineront pas la dictature qu'exerce leur génie. M . Nicolardot raconte que Pitt était un ivrogne qui ne pouvait pas se tenir sur ses jambes quand il montait à la tribune. Pitt en a-t-il moins été un grand orateur et un grand ministre? Quand il s'agit de juger la valeur morale des grands hommes, on est bienvenu à déposer contre la bassesse de leur cœur ou contre les scandales de leur vie privée; quand il s'agit de détruire l'influence de leurs idées, toutes les calomnies et tous les commérages sont impuissants. Voltaire aurait-il prêté à SO pour 100 et refusé un morceau de pain à Mlle Corneille, Voltaire n'en serait pas moins Voltaire, et
M. Nicolardot, eût-il toutes, les vertus, n*en est pas moins H. Nicolardot.
Le moindre tort de ce livre, c'est donc d'être inutile; un tort plus grave, c'est d'être presque illisible, tant il est mal composé et singulièrement écrit; la langue de M. Nicolardot est un dialecte du français. Un autre tort plus grave encore, c'est d'être injuste. Lisez le chapitre intitulé: Sources de la fortune de Voltaire. 11 a pour but de démontrer que Voltaire est un fripon ; M. Nicolardot travaille avec une âpreté de clerc d'huissier à faire le relevé des richesses de ce malfaiteur, et il arrive à établir que les sources de la fortune de Voltaire furent son patrimoine, les souscriptions de laHenriade, les succès de ses tragédies et les pensions du duc d'Orléans, de la reine et du roi. Laquelle de ces sources est criminelle, s'il vous platt? Voltaire était pensionné! Mais Racine l'a été, mais Corneille, mais Boileau ! Voltaire a hérité de ses parents 40000 livres de rente. Le grand crime! Voltaire a tiré de la Henriade 150 000 fr., ou seulement 10 000 fr., comme M. Nicolardot emploie dix pages à le prouver! Est-ce un mal? M. Nicolardot est-il assez génér reux ou assez riche pour avoir donné gratuitement son gros livre à son éditeur? Et si ce gros livre devient une des sources de la fortune de M. Nicolardot, hésitera-t-il à la placer comme Voltaire, « qui achetait des actions quand ellesétaient à basprix, et les revendait quand elles coûtaient cher, * l'inf&me! Et si M. Nicolardot a la bonne idée de prendre quelques obligations delà ville de Paris, et l'heureuse fortune de gagner une prime, ne la touchera-t-il pas sans scrupule de conscience , comme Voltaire, qui, ayant pris des billets à la loterie de l'hôtel de ville, avait gagné le gros lot, et n'en était pas plus criminel pour cela, quoi qu'en pense l'homme grave et judicieux qui trouve « que le gain de cette loterie était très-louche, » homme très-grave, homme très-judicieux , dont M. Nicolardot tait modes-
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tement le nom» et que je soupçonne fort d*élre M. Nicolardot.
En résumé. Voltaire est un fripon fieffé, puisqu'il a fait de gros héritages, tiré de sa plume de bons revenus, gagné un gros lot, et bien placé son argent : autant de cas pendables aux yeux des honnêtes gens I Ajoutez que ce millionnaire était un usurier et un ladre. Un usurier : voir le chapitre u, 6 : Comme quoi Voltaire prêtait à des taux exorbitants. < A quel taux prétait-il donc? > demande M. Nicolardot; et il a la naïveté de répondre comme il suit : c Wagnière nous apprend qu'U avança beaucoup émargent à ses vassa/ux à 4 pour 100. Sur la un de sa vie, comme il avait habituellement plus de cent vingt à cent quarante mille livres à placer chaque année, il lui était difficile^ loin de la capitale, de trouver des occasions de prêter tant d'argent. Il eût beaucoup perdu à le garder dans ses coffres. // était donc obligé de se conterUer dwi modique intérêt de ses débiteurs.... Nous savons par son livret et sa correspondance que son taux ordinaire était de cinq pour cent chez les financiers.... S'il ne vendait ses maisons à ses vassaux que moyennant une rente viagère de dng, ou six ^ ou sept pour cent^ il faut remarquer que la plus grande partie de sa fortune était placée sur de grands seigneurs en viager.... Il parait que c'est au denier dix qu'il traita constamment avec les grands seigneurs. > On ne peut, comme on voit, se contredire avec plus d'aplomb. Quatre et cinq pour cent, ou six, sept, et dix au plus en viager, voilà les taux exorbitants de Voltaire ! Le titre du chapitre nous promettait quelque bon usurier, comme ceux de Molière et deRegnard, prêtant, sur de gros gages ou à des intérêts fabuleux, un beau choix de cages à poulets ou une cargaison de lézards empaillés ; vous lisez le détail de la plainte, vous écoutez l'honnête M. Nicolardot s'indigner et gémir comme s'il avait été personnellement ruiné par ce pince-maille, et au bout du chapitre
VOUS rencontrez à Ferney un galant homme qui vous prête son argent au-dessous du taux légal , en bons écus sonnants,* sans la moindre cage et sans le plus petit crocodile. Il est vrai qu'il a la faiblesse de se faire rembourser exactement, et c'est ce que ne peut souffrir M. Nicolardot. Quand le duc de Richelieu oubliait de payer sa rente pendant cinq ans, ou le prince de Guise pendant trois ans, ou Goesbriant pendant dix ans , Voltaire insistait pour être payé, et il écrivait à son homme d'affaires, Vabbé Moussinot : N Je ferai signifier à Monseigneur que lui ayant joué le tour de vivre jusqu'à la fin de cette présente année, je veux être payé de mon dû ou deu. On écrivait autrefois deu ou dub, parce que dû est toujours dubivm; mais du, ou (feu, ou duby il faut qu'il paye, et point d'argent, point de Suisse. » Peut-on être plus sot et plus impertinent! Mais c'est égal; je voudrais bien savoir à quel taux consciencieux et moral M. Nicolardot placera le fruit de son gros livre; si c'est audessous du denier cinq, comme le fait espérer son indignation contre Voltaire, je connais beaucoup d'honnêtes gens qui se chargeront de ses capitaux. Que M. Nicolardot y prenne garde : on contracte de terribles obligations quand on fait des livres si vertueux. M. Nicolardot, après le fameux chapitre sur les taux exorbitants, a dû faire vœu de pauvreté, comme après le chapitre sur la ladrerie de Voltaire, il a fait évidemment vœu de charité, ce que je vais prouver à l'instant.
Voltaire était un avare, ainsi qu'il appert de ses comptes, soigneusement revus et vérifiés par M. Nicolardot. Qu'on en juge par quelques exemples, pris dans M. Nicolardot luimême. Voltaire avait un arrière-cousin maternel à qui il donnait 300 fr. par an. Quelle misère! Plus tard, comme le cousin se portait assez mal. Voltaire le recueillit chez lui pour le faire traiter par Tronchin qui le rendit boiteux. Quelle dureté! Le cousin était toujours malade; Voltaire
KTUDKS UnÉHAmES KT MOHALKS. 135
renvoya aux eaux, à grands frais» évidemment pour se débarrasser de lui. Mais il fut bien puni; le cousin ne guérit pas, et Voltaire fut obligé de le reprendre chez lui, où le pauvre diable passa des années sans pouvoir se remuer. • Il fallait lui donner à manger comme à un enfant, 9 ce qui n*empécha pas Voltaire de le garder et de le soigner jusqu'à la mort, comme le reconnaît expressément M. Nicolardot. Hais quoi! prenez-vous cela pour une bonne action? Voltaire avait ses vues. « Il profita de la présence de Tarrière-cousin pour Tamençr à signer une lettre à Farchevèque d'Auch, dans laquelle Voltaire était comblé d'éloges. » Et en effet, un parent éloigné qu'on recueille chez soi, qu'on pensionne, qu'on soigne jusqu'à sa mort, ne peut être naturellement reconnaissant pour son bienfaiteur ! S'il le loue, c'est qu'il a eu la main forcée, et qu'on a arraché à son dernier soupir un remerctment imposteur! Voltaire a spéculé sur l'arrière-cousin, et s'est fait donner impudemment un certificat de bienfaisance par la main d'un mourant! Heureusement M. Nicolardot, un La Rochefoucauld au petit pied, sait trouver au fond des meilleures actions le ver rongeur de l'égoïsme, et il a démasqué cet hypocrite qui envoyait aux eaux ses parents malades pour se faire estimer des archevêques. Mais ce n'est pas tout : Voltaire avait deux neveux et il leur avait accordé une pension de 3600 livres; croiriez-vous que dans un moment de gêne, pendant que les Guise , les Richelieu et les Goesbrtant ne le payaient pas, il la leur fit attendre deux ans? C'est ^abominable, j'en conviens; mais enfin avouons que M. Nicolardot n'est pas facile à contenter. Il veut que Voltaire paye exactement, et il ne veut pas que Voltaire se fasse exactement payer. Soyez donc juste, monsieur Nicolardot, et n'ayez pas deux poids et deux mesures : que les grands seigneurs apportent de l'argent, et MM. les neveux toucheront leur pension. D'ailleurs vous savez bien qu'ils n'y per-
droDt rien. « Ils trouveront dans ma succession de quoi se dédommager, » disait Voltaire. Et en effet. Voltaire leur laissa à chacun 100 000 livres. C'était payer les arrérages largement.
Outre ses deux neveux, Voltaire avait deux nièces, qu'il maria et qu'il dota. Il avait assuré à Tatnée 25000 livres. Gomme il aimait beaucoup la cadette, il s'était proposé de lui donner d'abord 80000 livres et 12C00 livres de vaisselle d'ai'gent. Mais le premier mouvement étant toujours bon, il se garda bien d'y céder, et se rabattit chichement k 30 000 livres payées comptant. Il est vrai qu'il la fit sa légataire universelle et lui laissa plus de 100000 livres de rente. Mais quelle petitesse de ne pas vouloir se dessaisir de son vivant !
Le plus vilain trait de Voltaire, c'est sa conduite à l'égard de la famille Corneille. Jugez plutôt. Il apprend un jour qu'il existe une petite-fille de Corneille, et il écrit à d'Argental : « On dit qu'elle manque de tout et qu'elle n'en dit mot. Gomment pourriez-vous faire pour avoir des informations de ce fait, qui doit intéresser tous les imitateurs de son grand-père, bons ou mauvais ? » Lebrun lui envoie une ode pour l'intéresser à la demoiselle, et Voltaire lui répond par ces mots célèbres : « Il convient qu'un vieux soldat du grand Corneille tâche d'être utile à la petite-fille de son général. » Mais quoi ! il apprend que la petite-fille du général Pierre Corneille n'est que la petite-fille du capitaine Thomas, et il se refroidit un peu ; elle a moins de droits, dit-il, aux empressements du public ; ce qui est assez vrai. Mais il n'importe ; il prend la jeune fille chez lui, lui sert de maître, lui apprend le style (ce qui choque fort M. Nicolardot, qui n'a pris des leçons de personne), lui fait faire un très-bon mariage, et lui assure 1500 livres de rente, avec une somme de 20000 fr. comptant en plus, sans préjudice du produit du commentaire sur Corneille
ÉTUDES LITTÉRAIRES Et MORALES. 137
qu*il compose exprès pour elle, et pour lequel il recueille de nombreuses souscriptions. Notez que je prends tous ces chiffres dans M. Nicolardot. Vous êtes sur le point d'admirer Voltaire! Oui, mais le père de la demoiselle, comment Voltaire le traite-t-il? D'abord il le prévient que s'il ne donne pas son consentement au mariage de sa fille, qu'il faisait mine de vouloir empêcher, le mari étant à souhait, et la demoiselle majeure, on se passera de son consentement. Ensuite, comme ce père malappris n'est pas un buveur d*eau et ne thésaurise pas volontiers quand il a un écu dans sa poche. Voltaire ne lui donne d'argent que de temps en temps, 25 louis par 25 louis, mais il lui fait obtenir 1400 livres de rente (ce sont toujours les chiffres de M. Nicolardot), au moyen d'une place et de plusieurs pensions. Voilà que tant de lésineries accumulées ne décourageant pas les Corneille: une nuée de petits Cornillons, comme dit Voltaire, s'abattent sur Femey, et viennent demander la becquée ; celui-ci est un soldat, celle-là est une cuisinière. Le soldat vient tout exprès pour qu'on le marie; mais comme il ressemble plus à un petit-fils de Suréna et de Pulchérie qu'à celui de Gornélie et de Ginna, le patriarche ne s'occupe guère de ses noces ; il se contente de le faire dîner à la cuisine et de lui donner une petite somme avec sa bénédiction. M. Nicolardot en est inconsolable: il adopterait, s'il pouvait, le dernier Cornillon, et lui ferait une dot. Heureux les petits-neveux, heureuses les arrièrecousines de M. Nicolardot ! Quel bon parent un tel livre promet, et comme, si quelque savant publie un jour un gros livre sur le ménage et les finances de M. Nicolardot, cela fera honneur sa libéralité !
Enfin Voltaire n'en est pas moins démasqué, et il est désormais hors de contestation que ce scélérat a fait honorablement fortune, qu'il prêtait à des taux fort raisonnables, qu'il pensionnait ses parents pauvres et secourait la posté-
138 JÉTUDKS UTl^ÉHAll^S ET MURALES.
rite indigente des grands hommes. Voilà les méfaits que Tarithmétique vengeresse de M. Nicolardot a mis en lumière. Voltaire ne se relèvera pas. Mais pendant qu'il procédait à cette exécution, M. Nicolardot a senti 8*allumer en lui la soif de la vengeance. Gomme Nisus et Euryale, qui la nuit, dans le camp des Hutules, ne peuvent se lasser d'égorger les ennemis, M. Nicolardot, après avoir immolé Voltaire, s'est senti saisi de l'ivresse du carnage; il a promené son glaive à travers le xvui* siècle tout entier, se prenant tour à tour à tous ses grands hommes, frappant l'un dans ses écrits, l'autre dans ses moeurs, et entassant victimes sur victimes. Jetez les yeux sur cette immense introduction qui précède les comptes de ménage de Voltaire. C'est un vaste cimetière où gisent tout saignants et palpitants encore tous ces faux grands hommes, tous ces impies, tous ces athées, tous ces voluptueux, tous ces princes pervertis et ces grandes dames débauchées, que M. Nicolardot a fauchés devant lui comme un ange exterminateur. Ici, du moins, il frappe quelquefois juste. Mais l'ivresse du combat lui iponte à la tête, le vertige le prend, il cède à des accès alternatifs de colèrç et de mélancolie, et se donne un faux air tout à fait ridicule d'Hamlet, remuant du pied les crânes vides que fait rouler la pioche des fossoyeurs. Ce cràne-ci, c'est Pitt, l'ivrogne que chacun sait; celui-là, c'est Nelson, qui délaissai femme c pour vivre avec une ancienne grisette qui le subjugue et lui fait contracter des dettes. > Ici vous voyez la reine Mathilde. < Elle était ravissante, elle devint mère ; mais son mari allant passer ses heures dans les guinguettes, elle abdiqua toute pudeur, le médecin Struensée obtint son cœur, et avec ce cœur les rênes du gouvernement. • Plus loin, c'est Gustave III, l'ingrat et l'aveugle, < qui avait une femme pleine de grâces, belle à ravir, et qui n'eut jamais de rapports intimes avec elle. • M. Nicolardot aime infiniment ce genre de détails, et il est
évident qu'après la partie arithmétique, c'est la partie anacréontique de l'histoire qui l'affriande le plus. Du reste, c'est un galant homme; il prend presque toujours le parti des femmes contre les maris, surtout des femmes « belles à ravir > contre les maris comme Gustave III; et il a une parole des plus éloquentes contre le grand Frédéric, qui le soir même de son mariage, et pendant que sa femme l'attendait, eut l'infamie de jouer de la flûte jusqu'à deux heures du matin.
Je pourrais faire jusqu'à demain les citations les plus divertissantes. Ce livre, pris à petite dose, est assez riche de naïvetés (je veux être poli jusqu'au bout) pour soulager momentanément de l'hypocondrie. Mais bientôt le dégoût vous prend, et le volume vous tombe des mains. On n'assiste pas impunément aux orgies biographiques, comme les appelle M. Nicolardot. Je n'aime pas à contempler l'ivresse , et surtout je ne discute pas avec elle ; mais les Spartiates, dit -on, l'estimaient un spectacle utile. A qui serait tenté de s'enivrer , j'ai fait connaître M. Nicolardot en goguette, pour décourager les imitateurs.
Cependant, au nîoment de finir, une illumination soudaine m'édaire. M. Nicolardot a fait du xvui* siècle un tel tableau , qu'il est bien évident qu'avant 1789 il n'y avait en Europe ni un seul honnête homme ni une seule honnête femme, ni un bon gouvernement ni une bonne loi. Rois, ministres» courtisans, bourgeois, peuple, laïques et clergé, il a tout condamné, tout flétri, excepté peut-être Mgr le cardinal Dubois, pour qui il se sent un certain faible, et qu'on a, dit-il, mal jugé. D'autre part, sous prétexte de prouver la lésinerie et la friponnerie de Voltaire, il démontre pertinemment que Voltaire n'a été ni un voleur, ni un avare, ni un usurier. M. Nicolardot n'aurait-il pas tenté de réhabiliter la Révolution française et
Voltaire? N*est-ce pas un jacobin déguisé, qui a voulu, sans effaroucher personne, plaider sournoisement pour le rationalisme et la démagogie? N*a*t-il pas joué un tour à fl/hivcrs^ en lui faisant applaudir des deux mains un pamphlet voltairien, à Texemple de son patron Voltaire, qui se fit un jour capucin pour attraper ses ennemis ? Je .suis tenté de le croire, et je plains F Univers qui lui a donné de si bons certificats.
(Journal des Débats, 3 août 1854.)
LES ENNEMIS DE VOLTAIRE, par M. Charles Nisard.
-M. Nisard se sert à dessein de ce mot ennemis de Voltaire, U faut distinguer entre les ennemis d'un homme et ses adversaires : les adversaires combattent ses idées, et les ennemis, sa personne; les uns ont des principes, les autres des haines; les uns discutent et font des livres, les autres insultent et font des pamphlets. M. Nisard a donné Thistoire de trois des ennemis de Voltaire, .Desfontaines, Fréron, La Baumelle. G*est une étude très-intéressante; mais ce qu'il étudie, ce sont des querelles plutôt que des discussions, le voudrais qu'avec son goût des recherches curieuses, et sa connaissance déjà profonde du xvm* siècle, il nous donnât bientôt l'histoire des adversaires de Voltaire et de Y Encyclopédie : il ne s'agit, bien entendu, ni deRiballier, le syndic de Sorbonne, ni du professeur du collège Mazarin, Goger, coge pecus ; ni de Sabatier, que Voltaire appelait Savatier ; je parle de l'abbé Pluquet, par exemple, un
savant homme qui n*apas été un mauvais écrivain; de l'abbé Trublet, qui, tout bonhomme qu'il était, avait plus d'esprit que ne le dit Voltaire, et qui Ta défini, avant M. de Maistre, la perfection dans la médiocrité, sans avoir volé sa définition à personne; je parle de l'adversaire de Rousseau, Christophe de Beaumont; enfin du plus spirituel de tous, de l'éloquent abbé Guénée, dialecticien habile, écrivain incisif, formé par l'étude des apologistes anglais à la contro* verse chrétienne, et à la bonne plaisanterie par Voltaire lui-même, l'abbé Guénée, < ce secrétaire juif, malin comme un singe, qui mord jusqu'au sang, en faisant semblant de baiser la main. > (Lettre à (FAlembert.)
Ce serait là aussi le sujet d'un bon livre, et les courageux adversaires des philosophes, trop souvent tournés en ridicule, ou trop froidement loués, mériteraient bien l'honneur que leur ferait H. Nisard de raconter leurs batailles et leurs revers. Ils n'étaient pas nombreux sur la brèche, et ils avaient contre eux les talents supérieurs, la stratégie consommée de leurs ennemis, et la plus grande de toutes les forces dans une pareille guerre, la puissance de l'opinion. A part, en effet, un petit nombre d'écrivains qui ne désertaient pas, c*est un rare sujet d'étonnement de voir cette grande cause du christianisme si mal défendue. D'un côté, une fièvre d'attaque si prodigieuse, une si infatigable activité, tant d'esprit et tant de colère, tant de déclamation et tant d'épigrammes, tant de gros livres et tant de pamphlets; de l'autre, tant d'apathie, tant de faiblesse, tant de capitulations, tant de connivences de l'autorité, tant de pauvres dissertations et de pitoyables plaidoyers! Dans cette conspiration de tout le monde avec les philosophes, quels étaient les soutiens de l'Église? La justice? Hais, la veille du jour où elle devait saisir V Encyclopédie^ Maiesherbes écrivait à Diderot, et lui offrait de cacher ses papiers chez lui; et quand Diderot comparaissait devant le
garde des sceaux pour avoir imprimé un volume malgré sa défense : « On me l'a volé, disait Diderot.— Je vous défends d*étre volé, » répondait le magistrat. L'affaire finis* sait là, et le prince de Gonti allait répétant partout : « Le garde des sceaux est bien hardi ; il a osé comparaître devant Diderot. » Le parlement? Le parlement condamnait l'histoire de Louis XI, et Duclos était nommé historiographe du roi. La censure? Grébillon fils, l'auteur du Sofa^ était censeur. La Bastille? Le jour où Marmontel y fut envoyé était un vendredi : le gouverneur fit servir un dtner maigre pour son domestique et un dtner gras pour lui : même à la Bastille, on se conduisait galamment avec les philosophes. L*Université ? Mais la fameuse question proposée par Goger pour le prix d'éloquence l'avait rendue ridicule : Non fnagis Dto quam regibus infema est ista qux i>oc(Uur hodie philosophia; et telle était l'équivoque, et les philosophes d'applaudir! Le clergé? Mais il jouait de malheur comme l'Université : il inventait Yindioulus, que Voltaire surnommait aussitôt ridictUus; il nommait le docteur Bonhomme directeur de la Société des bons livres; il reculait pas à pas devant l'ennemi ; il désertait chaque jour un devoir. Aujourd'hui l'abbé de Besplas, parlant de saint Louis en chaire, ne l'osait appeler que Louis, pour que le saint ne choquât personne; demain, l'abbé de Bassinet supprimait le texte et Y Ave Maiia, de son sermon; enfin l'abbé d'Arty, préchant sur les croisades, faisait faire le sien par Voltaire, qui, sans se nommer, y mêlait son propre éloge avec une transparence infinie M Devant les philosophes, tout le monde avait ou la folie de l'enthousiasme, ou la maladresse du découragement, ou le vertige de la peur.
J'oublie la tactique qui leur venait en aide dans les cas difficiles; M. Bungener, dans son livre curieux sur Vol-