‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 5)Chapitre 14 sur 67 · Bungener, VoUaire et «on iiècU · texte numérisé non relu

Bungener, VoUaire et «on iiècU

taire, Va dénoncée finement. A l'égard de certains grands hommes, dont le génie et la gloire les eussent embarrassés, ils usaient du procédé de Gambyse envers les divinités égyptiennes : ils les faisaient prisonniers et les plaçaient sur leur front de bataille. Ces grands hommes, fort bons chrétiens pourtant, et très-peu philosophes, servaient ainsi comme d*avant-garde involontaire h Tannée philosophique : c'est ainsi que les encyclopédistes enrôlaient dans leurs rangs Fénelon et Massillon. Fénelon avait fait de l'opposition sous Louis XIY et des utopies dans Tèlémaque. Entre leurs mains, il devenait un ami de l'humanité, un homme sensible; peu s'en faudra, bientôt, qu'il ne passe pour un élève de Gondorcet. De là le Fénelon légendaire, si cher à l'Assemblée constituante. Massillon, dans la chaire chrétienne, avait plus développé la morale que le dogme. Les philosophes le louèrent si bien, que, tout doucement, ils le transformèrent en déiste : à les entendre, Massillon aurait signé la profession de foi du Vicaire savoyard. S'emparer de quelques adversaires de choix, les déguiser en alliés, les combler de louanges, les entourer de popularité, voilà quel fut le mot d^ordre et la stratégie. Quant aux réfractaires, qui ne pouvaient se prêter à la métamorphose, on les poursuivait à outrance : c'était une guerre éternelle. Quand les adversaires sont des ennemis personnels, c'est bien pis encore ; tous les moyens sont bons. On les traduit devant l'opinion publique par des lettres infatigables qui volent de main en main, et réchauffent le zèle et le cœur des protecteurs puissants; on les dénonce tout bas à l'autorité; on sollicite des prises de corps et des lettres de cachet; on mêle la justice aux débats littéraires; on répond à un pamphlet par la plume du lieutenant de police; on réfute un journal en faisant supprimer la feuille et jeter le journaliste à la Bastille. M. Nisard a donné de ces misérables guerres une histoire trës-cyrieuse, qui, faut-il le dire? n'ho-

nore pas plus Voltaire que ses ennemis : on admire cette fécondité inépuisable de ressources, on déplore cette profondeur de rancune, on méprise cette indifférence absolue pour les moyens. Il a raison de se défendre; il jbl été attaqué le premier. Mais quelles armes que l'injure, le mensonge» la calomnie, et surtout la calomnie anonyme, qu'on désavoue et qu'on impute à un ami quand on en est accusé! Quelle réponse à Fréron qu'un recueil de commérages scandaleux qu'on a composé sur les notes deThiriot, et qu'on répand partout sous le nom de Laharpel Quels tristes monuments de haine vindicative, que ces lettres perpétuelles à d'Argenson, à Malesherbes, à d'Argental, pour qu'on in* carcère Desfontaines ou qu'on supprime le journal de Fréron, lettres signées d'une plume si généreuse, si éloquente quand elle défend l'humanité, la justice et la liberté!

Ce qui excuse Voltaire, c'est que, par leur caractère comme par le reste, ses ennemis valaient moins que lui. Voltaire, par une mauvaise action, perdait quelquefois l'estime publique : il la recouvrait par une bonne, comme il rachetait un mauvais livre par un chef-d'œuvre. Ses ennemis ne purent jamais la perdre, parce qu'ils ne purent jamais l'obtenir. Si ce n'est pas une justification, c'est une excuse atténuante de n'avoir sollicité des lettres de cachet que contre des hommes que leurs mœurs ou leur improbité auraient, de notre temps, conduits en cour d'assises. Il était misérable à Voltaire de chercher des recrues pour le Châlelet ou la Bastille; mais enfin il n'avait pas la main malheureuse, et ceux qu'il y envoyait le méritaient bien. C'étaient, en effet, de honteux personnages que les Desfontaines et les Fréron! Il est des gens charitables qui se sont occupés, de nos jours, à leur chercher des vertus. On les a crus courageux, parce qu'ils avaient combattu Voltaire; on les a dits bons chrétiens, parce qu'ils étaient ennemis des philosophes ; on les a poétiquement transformés en défen-

seurs de la tradition, martyrs de leur résistance aux idées nouvelles; et un écrivain trop spirituel des Débats a tiré un feu d'artifice en l'honneur de Préron. Je crains qu'on n'ait été la dupe d'une enseigne. Il est très- vrai que Desfontaines et Préron, son élève, écrivirent sur leur drapeau : Défense des principes religiefAx et littéraires du xvn* siècle. C'était tout naturel : il leur fallait attaquer Voltaire au nom de quelque chose ; il eût été trop naïf de ne prendre pour root d'ordre que leur haine personnelle. Les idées du ivn* siècle, ce fut le cri de ralliement. L'abbé Desfontaines et Préron se donnèrent pour des journalistes religieux. Telle feuille de nos jours a pour aïeules directes les Observations et Y Année litté'^ raire. M. Nisard ne s'y trompe pas; il analyse finement le caractère médiocrement saint de ces honnêtes gens, et ne peut l'accorder avec le rôle respectable qu'ils se sont donné.

Lisez, par.exemple, la vie de ce défenseur dé^ bons principes. Desfontaines! Ëlève et professeur chez les jésuites, puis curé, il se démet de son bénéfice pour se faire homme de lettres : un jour, il est atteint et convaincu du crime dont on avait accusé le P. Bouhours au xvu" siècle, crime que, par parenthèse, H. Nisard appelle trop agréablement « une illusion des sens et une erreur impardonnable dans le choix des personnes. > On le conduit à Bicétre. Voltaire, qui Tavait connu par l'entremise de Thiriot, se transporte» malade, à Pontainebleau, et obtient la grflce du coupable. Pendant que Voltaire le sauvait. Desfontaines ébauchait dans sa prison de Bicétre un pamphlet contre Voltaire; et, pendant que Voltaire faisait de nouvelles démarches pour qu'eu permit à Desfontaines de revenir à Paris, Desfontaines achevait et publiait son pamphlet, non pas sous son nom, bien entendu; il n'eut pas même le courage de Tingratitude, il n'eut pas même la prudence de l'anonyme : il l'attribua tout simplement à l'abbé Pellegrin, et Voltaire in 10

eut immédiatement la preuve que Tabbé Pellegrin» c'était Desfontaines. Il attendit avec une patience singulière : au bout de dix ans il se vengea. Il rappela au public l'histoire du petit Savoyard, et il écrasa Desfontaines comme on écrase un serpent. Il était dans son droit. Il gftta sa cause en prenant à son ennemi ses armes, en écrivant contre lui des pamphlets sous de faux noms, en les désavouant dans ses lettres, en se livrant à mille intempérances de plume qu'il ne faut prendre que pour des figures de langage, mais qui, même au sens métaphorique, sont tout à fait condamnables : Quand Desfontaines sera-t*il brûlé! Quand Des^fontaines sera-t-il pendu? c'est là son refrain éternel.

Il est vrai que Desfontaines l'irritait sans cesse par de nouvelles attaques : ses critiques sont des chefs-d'œuvre de mauvaise foi et d'insolence. Parle-t-il de la Henriade^ c c'est un tissu de fictions usées et déplacées ; autant de prose que de vers; plus de fautes contre la langue que de pages. > Le Tempk du goût, < production d'une petite tète ivre d'orgueil. » Charles XII, c histoire écrite dans le goût badin d*une caillette bourgeoise. » Le critique, chez Des^ fontaines, ne vaut^guère mieux que l'homme : il n'a pas plus de conscience littéraire qu'il n'a de conscience morale. Un Jour l'abbé de Gourné le prie de rendre compte d'une Géographie dont il est l'auteur; Desfontaines lui demande un louis et sept exemplaires pour le louer. L'abbé de Gourné trouve Desfontaines hors de prix et refuse; le journaliste persifle le livre dans ses feuilles ; l'abbé de Gourné lui fait un procès, prouve en justice sa vénalité, et le conseil d'État retire à Desfontaines le privilège de son journal. Voilà ce qu'était Desfontaines, le journaliste bien pensant, le défenseur des principes du ZYir siècle.

Quand il mourut, Ëlie*Gatherine Fréron écrivit à Lefranc de Pompignan, alors président à la cour des Aides à Montauban : < Je perds un bienfaiteur, un guide, et plus que

tout cela, UD ami. Si j*ai rencontré quelque étincelle de talent et de goût,

C'est à vous, ombre illustre, à vous que je la dois. »

Fréron fut en effet l'élève de Desfontaines et son colla* borateur. Je ne sais quelle étincelle le inattre put lui communiquer, car Desfontaines avait peu de talent : la haine lui portait bonheur quelquefois, il avait la méchanceté spirituelle; mais c'était un pédant, aigre et lourd, avec une certaine finesse normande et des allures cauteleuses de style. Fréron a plus d'esprit, sans avoir moins de haine; il imite assez bien la conviction; il affecte même le calme de l'innocence. En racontant la représentation de l'Ècossai^j il veut évidemment parler comme eât parlé Socrate en racontant les Nuées à ses amis, et il ne manque ni de sang-froid, ni de malice. Mais le plus souvent, son lang-froîd est de l'effronterie, et sa malice est du venin, n met autant de poison qu'il peut dans ses feuilles. Quand Voltaire ofl're un asile à la petite«nièce de Corneille, c'est pour la livrer à un comédien qu'il a en ce moment chez lui. Quand Yoltaire fait réhabiliter Calas, c'est par vanité, pour faire parler de lui. Malheureusement le poison de Voltaire était plus fort que le sien, et, quand le serpent eut bien mordu Voltaire, < ce fut le serpent qui creva. » Il était aussi facile, après tout, d'écraser Fréron que Deafontaines : il ne se laissait pas aller aux mêmes illusions; mais n vie n'était guère moins scandaleuse. Il faut lire dans M. Nisard des détails intéressants sur sa maison de ville et sa maison de campagne : il avait dépensé dans la première quarante mille livres en dorure; il y donnait des soupers superbes; et on y défendait les mœurs et la religion contre les philosophes au milieu des courtisanes et des fleurs.

Il vécut quelque temps ainsi, riche et courtisé : il avait B, an début de sa fortune, pris l'épée et le chapeau à

plumes, et d*abbé Fréron était devenu le chevalier Fréron. Il usait de moyens ingénieux pour soutenir son luxe; il vendait ses feuilles à deux libraires différents, et s'arrangeait pour en toucher deux fois le prix : c*est le premier exemple, au xviir siècle, de cette administration en partie double de son propre talent, dont nous avons vu quelques exemples au xix* siècle. Quand Voltaire faisait rimer fripon avec Fréron, c'était une mauvaise rime; mais la raison était d'accord avec elle, selon le précepte de Boileau. J'ose recommander aux amis de Fréron, puisqu'il «n existe encore, la petite lettre suivante, écrite par l'avocat Royoa, son beau-frère :

c Fréron épousa ma sœur il y a trois ans, en Bretagne. Mon père donna vingt mille livres de dot. Il les dissipa avec des filles et donna du mal à ma sœur; après quoi il la fit partir pour Paris dans le panier du coche et la fit coucher en chemin sur la paille. Je courus demander raison à ce malheureux : il feignit de se repentir; mais, comme il faisait le métier d'espion et qu'il sut qu'en qualité d'avocat j'avais pris parti dans les troubles de Bretagne, il m'accusa en présence de M. de.... et obtint une lettre de cachet pour me faire enfermer. Il vint lui-même avec des archers dans la rue des Noyers, un lundi, à dix heures du matin, me fit charger de chaînes, se mit à côté de moi dans un fiacre et tint lui-même le bouj^de la chaîne.... »

c Fréron, dit M. Nisard, n'essaya même pas de se justifier, et depuis lors il passa pour un vil coquin. > Il n'était pas au-dessous de sa réputation : sa mort fut digne de sa vie. Couvert de dettes, réduit à coucher sur la paille ou à mendier un lit à l'hôpital, il n'en allait pas moins à la comédie. Il y apprit un jour que M. de Malesherbes était décidé à supprimer ses feuilles pour 1776. Il avait trop dtné ; il mourut d'une indigestion. Ce qui est triste, c*est que cette décision de Malesherbes dont mourut Fréron,

c'est Voltaire qui l'avait sollicitée et obtenue. Voltaire avait écrit, dans un de ses accès d^hyperboles et de métaphores : < Cet homme-là (Fréron) ne périra que de ma main. » Malheureusement il avait dit vrai sans le vouloir : ce fut Voltaire qui tua Fréron.

Je ne parlerai pas de La Beaumelle, cela m'entraînerait trop loin. On lira avec un vif intérêt, dans le livre de M. Nisard, les folies d'orgueil de ce jeune homme qui» encore inconnu, traitait Voltaire sur le pied d'une égalité parfaite. A-t-il, dans sa jeunesse, fait de fausses signatures pour escroquer des gâteaux à un pâtissier? S'est-il enfui de Gotha avec une femme de chambre qui avait dérobé de l'argent à sa maltresse? Gela n'est pas bien prouvé; mais il parait clair, et M. Nisard semble l'admettre, qu'il a volé les mémoires de Mme de Maintenon sur la cheminée de Racine fils. Ce doit être un regret pour les ennemis actuels de Voltaire de voir que leurs plus célèbres devanciers du xym* siècle n'étaient pas moins brouillés avec la justice qu'avec lui.

De tous les mérites que je pourrais signaler chez M. Nisard, la curiosité des recherches, la justesse des jugements, l'analyse exacte des caractères, la sobriété des citations, quelquefois excessive, je ne veux louer ici que le plus grand de tous et le plus rare, dans un pareil sujet, l'impartialité. De tout temps il a été très-difficile d'être juste quand on parle de Voltaire, parce que ce nom soulève mille passions, dont il est malaisé de se défendre. Quelle fermeté d'esprit n'a-t-il pas fallu à M. Villemain pour juger Voltaire, comme il l'a jugé, devant un auditoire avec qui il fallait.compter, car c'était vraiment alors toute la France, sous les yeux de cette jeunesse libérale qui ne voulait voir dans le xvni* siècle que le père des libertés modernes, et lui pardonnait des erreurs dont elle croyait les dangers évanouis? Quelle sûreté de coup d'œil et quelle autorité de

parole fallait-il à un orateur épris de la vraie morale, mais passionné pour le génie, quand il faisait si nettement la part du bien et du mal, quand il analysait les maladies de ces grands écrivains du xvnr siècle, et, comme Ta dit M. de Sacy, quand il les condamnait en les admirant?

De nos jours, ce ne sont plus les idées libérales sans doute qui rendent la justice difQcile à l'égard de Voltaire ; ce sont les passions religieuses : mais , quelle qu'en soit la cause, la difficulté n'est pas moindre. M. Nisard l'a surmontée avec un grand bonheur. Il flétrit les mauvaises actions de Voltaire, il honore ses grandes qualités, il respecte son génie : ce n'est pas sa faute s'il ne trouve rien de louable dans ses ennemis. Il reconnaît les vices du xvm* siècle, sans maudire le xvm* siècle : il signale éloquemment les hontes de sa littérature, sans jeter l'anathème sur sa littérature. Je ne puis le mieux louer qu'en rappelant cette belle page d'un article où M. de Sacy jugeait dignement Y Histoire du xvm* siècle de M. Villemain; c'est la définition de l'esprit de son livre :

< rai vu souvent avec indignation des gens, qui regrettent dans l'amertume de leur cœur les abus-, les désordres politiques et sociaux dont la partie licencieuse de la littérature du xvnr siècle n'a été que l'accompagne* ment naturel, imputer hypocritement tout le mal aux lettres et à la philosophie. Je n'écoute pas les énergumènes qui crient que Rousseau a renversé les fondements de la société, quand j'aperçois que ce qu'ils appellent la société et ses fondements, c'est quelque chose comme le despotisme incohérent de Louis XV. Je suis peu touché, trèsmédiocrement édifié des malédictions que certaines gens ont toujours à la bouche contre l'irréligion de Voltaire, quand je reconnais que ce qu*ils nomment la religion, c'est l'établissement politique du clergé avant la révolution de 1789, l'intolérance et la suprématie orgueilleuse et

tyrannique d*un culte sur les autres. Si je regrette une aristocratie, ce n'est certainement pas celle dont la Révolutipn a fait Justice. En un mot, l'envie que j'aurais de condamner des écrivains et des philosophes qui n'ont pas su se préserver de la corruption commune, tombe quand je vois que l'arrêt qu'on demande contre eux est un arrêt de réhabilitation pour tous les abus que leur voix venge* resse a fait écrouler. «

Je n'ajoute rien à ces nobles paroles. C'est là la justice, le bon sens et la. vérité.

{Revue de Vlnttruetion publique^ 2 juin ISSS.)

l'ÉGUSE et les PmLOSOPHES AU XVm* SIÈCLE, par M. Lanfrey.

Ce livre, dont on fait quelque bruit depuis une semaine, pourrait s'appeler Yanti-Nicolardot. Ce n'est pas une histoire , ce n'est pas un roman , ce n'est pas une étude littéraire; c'est un pamphlet en réponse à un pamphlet. Voilà le danger de la passion : elle enfante la passion. L'esprit de parti est comme Cadmus : il sème sur ses pas des combattants qui s'entre-tuent. Un écrivain de talent, un jeune homme sincère, à l'esprit ardent, au cœur généreux, s'est indigné des insultes prodiguées, chaque jour, au xvup siècle, à ses grands hommes et à ses idées. En voyant réhabiliter les souvenirs les plus tristes de notre histoire religieuse, et flétrir les souvenirs les plus glorieux de notre histoire politique , il a senti bouillir dans ses veines le sang libéral de 89 ; il s'est enfermé dans sa cellule entre Voltaire , Rousseau, Diderot, d'Alembert, toute l'Encyclopédie, et.

avec cette violence qu'engendre la solitude, il a fait sortir de son incubation philosophique amère, irritée , irritante, le Manifeste du zvur siècle contre le siècle de M. Yeuillot. Évidemment le jeune écrivain a la tète montée, et je ne veux pas le rendre seul responsable de son emportement : les vrais coupables, ce sont les agresseurs qui jettent ainsi hors des gonds une honnête nature ; ce sont les chercheurs d'aventures de la polémique soi-disant religieuse, qui provoquent de telles représailles. Mais il ne faut pas non plus laisser passer sans mot dire ces mauvais exemples de diatribe littéraire qui compromettent, auprès des modérés et des sages, la cause des idées libérales et du sens commun. N'oublions pas l'épigramme de Marie-Joseph :

La Harpe fait des athées Et Naigeon fait des dévots.

Le fanatisme religieux est le fléau de la religion ; le fanatisme philosophique est le fléau de la philosophie. Je n'aime pas le premier , mais j'aime encore moins le second. La tolérance me parait plus obligatoire encore pour la philosophie , qui parle au nom de la liberté , que pour la religion , qui parle au nom de l'autorité. En philosophie, le compeUe intrare^ est plus qu'un attentat, c'est une faute, une contradiction , un non-sens. Je conçois que la religion , appliquant aux hommes les paroles du Christ aux apôtres, leur dise , en leur montrant l'Évangile : < Prenez et mangez ceci , c'est le Yerbe de vie , c'est le pain de la vérité. » Mais la philosophie convie pour ainsi dire l'esprit humain au banquet de toutes les opinions , et lui dit : c Tu es libre , choisis tes aliments. » Si , au moment où il fait son choix , la philosophie étend le bras , l'arrête et lui impose un régime , alors l'esprit humain est libre à peu près comme l'était Sancho, gouverneur de Barataria, quand l'huissier placé derrière lui, et armé d'une baguette,

l'empêchait de toucher aux mets qui lui plaisaient le mieux. « Puisque je suis gouverneur, disait le bon Sancho , lais* sez^moi dtner comme il me platt. > Puisque je suis libre » dis-je à la philosophie » laissez-moi penser comme je veux. Mais les philosophes intolérants ne sont pas de cet avis, et la conclusion du livre de M. Lanfrey (à son insu , je veux le croire) peut se résumer en un mot : < L'esprit humain est libre, à la condition d'être voltairien. »

Voltairien , c'est bientôt dit. Mais , qu'est-ce que d'être voltairien? Si j'écoute certaines gens, c'est ne croire ni à Dieu , ni à l'âme , ni à l'autre vie ; c'est se moquer de la prière, insulter à l'Eglise, enfoncer son chapeau sur sa tête quand passe un enterrement ou une procession ; c*est savoir par cœur la Pucdle , et déclamer par-dessus les toits les vers ^ Œdipe :

Les prêtres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense.

Si j'en crois certains biographes bien pensants, c'est spéculer sur le nom de Mile Corneille, voler une voie de bois au président de Brosses, prêter à la petite semaine , vivre en croquant et en ladre vert, mourir dans les convulsions et dans l'ordure. M. Lanfrey n'est pas de cet avis. Être voltairien , selon lui , c'est honorer son père et sa mère, aimer son prochain comme soi-même, ne convoiter ni le bœuf, ni Têne , ni même la servante de personne » servir une rente viagère au libraire Jore, pensionner Mlle Corneille , défendre Calas et Labarre , affranchir les serfs du mont Jura, et bénir le petit-fils de Franklin au noai de la Providence et de la liberté. Les ennemis de Voltaire n'ont voulu voir que le mal de sa vie, et même plus que le mal ; M. Lanfrey n'a voulu voûr que le bien , et même plus que le bien. « Assez d'autres , dit-il avec un excès de vénération , se chargeront du crime de Gham , et profaneront la nudité paternelle. » Depuis le commence-

ment du siècle, prosateurs et poètes, pour représenter Voltaire, ont épuisé la Bible et Thistoire naturelle. M. de Chateaubriand a fait de lui la seconde incarnation du serpent, qui présente à la jeune Eve du rnu* siècle le fruit défendu de la philosophie. M. Victor Hugo a métamorphosé le serpent biblique en singe , singe malfaisant et yelu , dont M. de Haistre avait dessiné d'avance le rictus, et dont H. de Musset a retracé le hideux sourire voltigeant sur des os diehamés. Quant aux peintres de second et de troisième ordre, pour s'épargner les frais d'imagination, ils ont uniformément représenté Voltaire sous le costume de Satan, Tôt ou tard , c'était inévitable, quelque brave jeune homme d'humeur chevaleresque devait s'élancer au secours de Voltaire honni et conspué , lui arracher ses haillons de diable de carnaval , lui attacher deux ailes blanches aux épaules, et faire ingénument du vieux philosophe un des plus beaux anges de la création. Ce jeune chevalier, c'est M. Lanfrey. Écoutez-le : Voltaire , c'est le prophète , c'est le Verbe du sens commun ; Voltaire, c'est la raison , c'est l'éloquence , c'est la poésie , c'est l'histoire , c'est la morale elle-même; Voltaire, c'est la générosité, la bienfaisance , la grâce ; un pas de plus , Voltaire aura la candeur et les trois vertus théologales. M. Lanfrey admire Voltaire , même aux pieds de Mme de Pompadour : 0 fslix eulpa ! s'écrie-t-il pieusement , et il gourmande les puritains qui blâment Voltaire de s'être agenouillé si bas. M. Lanfrey tombé en extase devant Voltaire capucin , et il voit dans cette capucinade c une étrange facétie du hasard, qui symbolise ironiquement la désertion des vertus chrétiennes : elles passent à l'ennemi et donnent la main aux idées nouvelles. » Que nous sommes lièdes , nous qu'on accuse d'aimer trop Voltaire, à côté de ce culte effréné de dulie et de latrie ! Nous avons défendu Voltaire quand des mains insolentes le poussaient aux gémonies ; mais nous

ne TaTons pas canonisé, nous ne lui avons pas mis un nimbe autour du front, nous ne l'avons pas assis sur un autel , nous ne nous sommes pas prosterné devant lui , dans une adoration indienne , avec Tencens et la myrrhe à la main ! C'est que nous chérissons la modération et la justice , et nous savons ce qu'il en coûte d'efforts pour n'être pas entraîné aux excès par les excès , pour ne pas répondre à la dégradation injuste d'un grand homme par une apothéose imméritée. Que d'autres aient été moins patients, je ne m'«n étonne pas : Qui sème Je vent récolte la tempête. Vous avez poussé à bout , par votre folle audace , de jeunes esprits qui , sans vous peut-être , se seraient contentés de goûter en paix la liberté de leur philosophie. Ils vous rendent guerre pour guerre : vous traînez le xvm* siècle dans la fange, ils déifient Voltaire ; vous leur défendez d'être philosophes , ils se feront impies ; et un jour , prenez-y garde , ils reb&tiront le temple de la déesse Raison.

Quel malheur pour l'esprit humain et quelle pitié, qu'on ne puisse se reposer un instant dans ce juste milieu paisible où l'on habite avec la vérité ; qu'on soit éternelle<ment promené d'un excès à un autre, et qu'il faille défendre sans cesse contre des ennemis aveugles, ou de trop ardents amis , l'intégrité de son jugement ! Mais comment se taire quand on voit un jeune homme d'esprit et de talent perdre toute mesure, et rendre aux adversaires du xvm* siècle bravade pour bravade , en affichant, à l'égard du xvnr siècle et de ses gloires les plus mêlées , je ne sais quel fétichisme indigne d'une raison libre? Dès la première page du livre , je lis cette ligne incroyable : « La civilisation , cette fille du zvm* siècle ! » Nous aussi, nous admirons le siècle de l'Encyclopédie et de la Constituante ; mais enfin , le monde n'existait donc pas avant la naissauce de Voltaire et les discours de Mirabeau? Avant le

DktUmnaire philosophique^ les hommes vivaient dans les bois et mangeaient des glands , sans doute? Ce n'est pas Amphion , c'est Voltaire qui a bâti les murs de Thèbes , aux accents de sa lyre ; c'est Mirabeau qui , du haut de la tribune française , a

Rassembla les humains dans les forêts épars !

En vérité, je n'ai pas la superstition du xvn* siècle, mais il ne s'appelle pas le siècle de l'hypocrisie, pas plus que le roi Louis XIV ne s'appelle la Persécution^ comme le prétend M. Lanfrey : le siècle de Bossuet qui n'est pas seulement un courtisan, et de Fénelon qui n'est pas seulement un ambitieux, compte pour quelque chose, je pense, dans la civilisation du monde et dans la gloire de notre patrie. Et le moyen âge ? Certes, aujourd'hui moins que jamais, je ne voudrais pas l'exalter ! Il ne manque pas de clients pour le v^er et surtout pour le compromettre, et, je le déclare, je ne fais pas partie du club dit du xm* siècle^ où j'ai des amis fermement convaincus que sous saint Louis on vivait mieux, on pensait mieux, on dormait mieux, on dtnait mieux qu'au xix* siècle. Mais enfin c'est un vieux rêve que de prendre le moyen âge pour une longue nuit pendant laquelle l'esprit humain engourdi a sommeillé dans une sorte d'hibernation. Et l'antiquité grecque, et l'antiquité latine ? Voilà donc tout le tra* vail du monde antique avant Jésus-Christ effacé d'un trait de plume ! Voilà la religion, la philosophie, la poésie, l'é* loquence de tant de peuples et de tant d'années anéanties par la volonté suprême d'un jeune homme qui prend naïvement à son compte ce que le xvm* siècle infatué osait dire de lui-même, et contre-signe intrépidement les pages les moins sensées de ÏEssai sur les Mœurs. Et nous nous croyions libéraux, et nous nous disions philosophes ! Nous aimions à nous représenter cette longue marche de l'humanité à travers les âges, vers le but marqué par la Provi-

dence ! Nous célébrions la beauté de cette alliance entre le présent et le passé, et la solidarité des générations qui se transmettent, comme un héritage incessamment grossi, la fortune de l'esprit humain ! Illusion, rêve, chimère ! Vous assistez, messieurs, à la jeunesse du monde; il a brisé son œuf en Tannée 1700, il a poussé ses premiers vagissements avec Voltaire ; il a réservé ses premiers sourires, sourires de dédain et d'ironie, à sa vieille et décrépite nourrice, la civilisation chrétienne,

Incipe, parve puer, risu cognoscere matrem :

la bouche à peine ouverte, il a bégayé la profession de foi du vicaire savoyard, et, aux beaux jours de son adolescence, il est monté à la tribune française pour proclamer les droits de rhomme, dont l'humanité ne s'était pas doutée jus* querjà !

Voilà pourtant ce qu'on appelle aujourd'hui, à ce qu'il parait, le libéralisme et la philosophie ; voilà, si on le presse un peu, la pensée du livre singulier que j'examine, livre généreux, je le veux bien, par les intentions qui l'inspirent, livre antilibéral par ses hyperboles et sa violence. J'aurais mille objections à lui adresser. Il est mal composé; ce n'est pas le développement régulier d'une idée générale, c'est une succession désordonnée de tableaux ; à chaque instant le fil de la pensée semble se rompre. L'auteur touche à tout, il n'approfondit rien. Vous rencontrez sans cesse des inexactitudes de fait, d'anciennes anecdotes prises pour des neuves, des souvenirs pris pour des découvertes, des jugements d'une prodigieuse témérité (voyez le jugement sur Kant); dans le style, d'une flpreté déclamatoire, des néologismes qui offensent la langue (une royauté inabdicable^ par exemple), des traits d'esprit cherchés et des images emphatiques qui blessent le goût. Que de lacunes d'ailleurs sur les points importants du sujet! Dans un livre intitulé t Église

et Us PhilosopheSy suffit-il de montrer le clergé du xvu* siàde en marché avec Louis XIY pour acheter à beaux deniers comptants la révocation de TÉdit de Nantes, et celui du xvm* fuyant de toutes parts devant « les flèches d'or > de Voltaire t SufQt-il de raconter Fexpulsion des jésuites et Thistoire du Sacré-Cœur? Sans doute, au xviii' siècle, TÉglise s'est mal défendue. Ses membres mêmes prêtaient mainforte aux philosophes pour entrer dans la place : ils s*amusaient, comme les Troyens de Virgile, à toucher de leurs mains la corde qui amenait le cheval de bois dans la ville; quelques-uns même, les armes à la main, s'étaient cachés dans ses flancs. Mais est-ce rendre justice à Bergier et à Tabbé Guénée que de les nommer dédaigneusement au bout d'une phrase et de leur crier : « Vous n'avez pas répondu, » sans examiner leurs réponses? Au reste, il est naturel de diminuer ses adversaires quand on surfait ses amis, et de malmener Christophe de Beaumont quand on se fait le champion de J. J. Rousseau. Chose merveilleuse, en eflet, la passion de notre auteur pour Voltaire n'a fait aucun tort à sa passion pour Jean-Jacques. Quand Voltaire écrivait : « Qui aime Jean- Jacques ne m'aime pas, » il n'avait pas prévu H. Lanfrey, qui les porte tous les deux dans son large cœur, qui les réconcilie après la mort, et leur met la main dans la main en leur disant < : Aimez-vous, car votre cause est la même : toi. Voltaire, tu as émancipé la bourgeoisie ; toi, Rousseau, tu as émancipé la classe pauvre; tous deux vous avez préparé le triomphe du prolétariat 1 > Il faut voir alors avec quelle indignation sainte le jeune apôtre découvre un complot ourdi dans l'ombre par trois conspirateurs ténébreux, M. Saint-Marc Girardln, M. Sainte-Beuve et M. Nisard, qui, « croisant leur plumes en guise de poignards, » ont juré d'exterminer la mémoire de Rousseau I Heureusement M. Lanfirey veille. Le consul est à son poste : Catilina, Céthégus et Lentulus seront chassés de

Rome, et Rousseau sera sauvé. Qui se doutait aussi que jusqu'à ce jour personne de nous n*eût compris Bayle, et que tous les portraits qu'on a faits de lui fussent des calomnies ? quise doutait que notre admiration fût de l'ingratitude?

« Jamais, s'écrie M. Lanfrey, yous ne verrez le nom de Bayle cité parmi les gloires de la patrie. Il s'est retrouvé des redresseurs de torts pour réhabiliter une utilité de troisième ordre, comme M. Singlin ; une honnête et médiocre personne, comme sœur Jacqueline; une héroïne d'une vertu douteuse, comme Mme de Longueville; mais toi, héroïque soldat de la libre pensée^ tu attends encore une inscription digne de toi sur la pierre qui recouvre tes os I La postérité, ce refuge des exilés, n'est point venue pour toi, ni la gloire, cette justice tardive qui vient sur les tombeaux 1 > •

Evidemment M. Lanfrey n'a rien lu, pas même le beau travail de H. Sayous sur Bayle, qui est pourtant quelque chose de plus qu'une inscription tumulaire. J'oserais, n'était l'incivilité de la question, lui demander s'il a lui-même lu Bayle, pour l'appeler si bruyamment un hir&ique soldat de la pensée. Pourquoi mettre Bayle au-dessus de Descartes? Pourquoi s'écrier : Bayle l'emporte en grandeur içorale sur tous les hommes de son temps ? « Pourquoi ajouter surtout :

c Descartes, en apprenant la condamnation de Galilée, supprime sa démonstration du mouvement de la terre : c'est de la prudence, comme disent quelques-uns; Bossuet et Fénelon persécutent : c'est là du zèle, comme disent quelques autres. Mais Bayle, le père de la libre pensée, il n'a ni cette prudence fâcheuse, ni ce zèle déshonorant; il est parmi les téméraires et les persécutés. C'est la cause vaincue qui lui platt, quoiqu'elle ne soit pas la sienne^ puisqu'il proteste contre toutes les religions, »

Pourquoi ne pas compléter scrupuleusement cet hymne

en disant : « Cet héroïque soldat de la pensée libre, ce champion chevaleresque qui embrasse une cause qui n*est pas la sienne, ce protestant qui proteste contre toutes les religions, et qui donne des leçons de grandeur morale à Bossuet, à Fénelon et à Descartes, poussait la magnanimité, tout en doutant de tout, jusqu'à communier quatre fois par an? » Ou plutôt pourquoi ne pas avouer simplement que tout est dans Bayle, excepté l'héroïsme, et qu'on n'est pas héros quand on ne croit à rien ?

Pourquoi ? je vais vous le dire, car c'est précisément là le premier, le plus grave défaut du livre que j'étudie : c'est que H. Lanfrey lui-même doute de beaucoup de choses, et qu'on ne voit pas trop, sérieusement, ce dont il ne doute pas. Il attaque l'Église, il défend les philosophes, mais au profit de quelle philosophie ? Pour lui , la métaphysique n'est rien : il se raille de tout ce que révère la raison humaine, il appelle la Thèodicée de Leibnitz un jeu d'esprit, et les travaux métaphysiques de Descartes une folle campagne contre l'infini. Il revient sans cesse sur l'impuissance de l'homme à sonder les grands problèmes de la vie, l'existence de Dieu, la spiritualité et l'immortalité de l'âme, la liberté morale, la rémunération future, et il enveloppe dans le même anathème < les théoriciens du néant, les faiseurs de systèmes métaphysiques et religieux qui veulent expliquer le monde à l'aide d'un atome crochu ou d'un péché originel. » Il croit à la morale, pourtant, comme si la morale pouvait rester suspendue en l'air, sans s'appuyer sur un dogme philosophique. Il croit à Dieu, mais son déisme n'est pas même celui de Voltaire, pour qui Dieu était une certitude. C'est le déisme vacillant d'une âme qui rêve Dieu et ne se le démontre pas, pour qui Dieu enfin n'est qu'une espérance. Un tel déisme, hélas ! est bien vague et bien fragile, et ressemble au doute universel ; une telle morale, qui repose sur un rêve de l'âme, est un pauvre soutien pour

la conduite humaine. J'ai grand'peur, je l'avoue, de ces esprits hasardeux qui nient chacune des deux extrémités opposées de la pensée humaine, la certitude religieuse et la certitude métaphysique , et se croient seuls sur un terrain solide, parce qu'ils sont, à leur insu, dans une fosse, enfoncés dans l'incrédulité absolue, n y a des philosophes en ce temps-ci qui posent hardiment ce dilemme : « Tout croire ou ne rien croire, » comme si le tout ou rien n'était pas la plus fausse des formules quand il s'agit de rhomjne et de la nature humaine, qui ne peut être, comme dit Leibnitz, ni toute vérité ni toute erreur. Ces esprits-là sont de deux sortes, n y a les pacifiques et les spéculatifs, qui n'attaquent personne, qui jouissent voluptueusement de leur incrédulité, qui se sont logés dans la vie comme dans le parterre d'un théâtre, et se donnent, le sourire sur les lèvres et je ne sais quelle triste sérénité dans le cœur, la comédie des opinions humaines. Il y a les violents et les agressifs, qui déclarent la guerre à toutes choses, à la religion et à la métaphysique, c'est-à-dire à la foi et à la raison, et ne t'en croient pas moins des philosophes, quoiqu'ils ruinent la base de toute philosophie, et se prennent sérieusement pour des spiritualistes, quoiqu'ils nient la certitude de FAme, et se donnent pour des déistes et des disciples de Voltaire, quoiqu'ils se contentent de rêver et d'espérer Dieu !

Oui» Voltaire a médit de la métaphysique, mais il a passé sa yie à en faire. Il lui dit : c Je vous hais, » mais il le dit tendrement. Ce n'est pas la métaphysique qu'il condamne, car il fait sans cesse la métaphysique du bon sens ; ce sont les systèmes, surtout quand ils sont persécuteurs. Quelle question de métaphysique n'a pas traitée Voltaire, en prose, en vers, dans ses poèmes, dans ses pamphlets, dans ses lettres même, partout ? Il s'est moqué des idées innées dans Micromégas ; mais lisez tel passage du Philosophe iqno^' ni U

rant, on dirait un disciple de Descartes. Il se moque des métaphysiciens, comme il se moque des novateurs, lui le plus novateur des hommes, parce qu*il entre dans sa tactique de ne s'enrôler ni parmi les uns ni parmi les autres, et de discréditer tous les systèmes, en affichant de ne pas en avoir. Toute cette stratégie était commode de son temps, peut-élre; mais aujourd'hui, à quoi bon? Il faut savoir choisir dans l'héritage de Voltaire ; on ne peut l'accepter tout entier. Nous lui prenons sa croyance profonde, invariable à Dieu, son respect pour la raison de l'homme, son zèle pour la tolérance, sa haine de l'hypocrisie, de la violence et du fanatisme. Nous lui laissons ses incertitudes sur la spiritualité et l'immortalité de l'étme, son épica-* réisme, ses mauvaises passions, ses ruses, ses contradic^ tions, ses faiblesses, son mépris des hommes, qu'il cond*liait, je ne sais comment, avec son amour de l'humanité, son dédain de la vie humaine, qu'il appelait un jeu entre un berceau et une tombe. Nous ne persiflons pas cette pauvre humanité en l'appelant Jean«-qui-pleure, Jean«qui*» tue, Jean-qui-vole, Jean-qui-calomnie. Nous ne regardons pas le monde comme un hospice d'aliénés où les mains fous cultivent en paix leur jardin, comme Candide, eoa^ templent leurs bœufs qui leur font des mines, comme le seigneur de Ferney, et au dernier moment exécutent une dernière gambade sur les bords de la fosse commune ; nous prenons le monde pour ce qu'il est, pour une arène où par l'épreuve et le combat rhoipme se prépare aux triomphes du ciel. Nous prions Dieu, non pour qu'il confonde les sots, fasse siffler les impertinents et inspire des sottises à nos ennemis, mais pour qu'il rende meilleurs nos ennemis et nous. Nous ne cherchons pas seulement dans l'histoire la suite ridicule et funèbre des folies et des crimes de l'huma*^ nité ; nous y découvrons la main de la Providence et nous .l'adorons. A Dieu ne plaise que j'oublie l'excuse qui atténue

les faiites de Voltaire! il faisait la guerre, et sur le champ de bataille ou ne mesure pas ses coups, on ne choisit ni les armes, ni la place pour frapper, comme dans une salle d'escrime ; on est enivré par le bruit de la lutte, aveuglé par la poussière du combat. Mais aujourd'hui, pourquoi reprendre dans l'arsenal du xvui* siècle des flèches empoisonnées ? L'arme qui convient à nos mains, ce n'est pas le sarcasme, ce n'est pas le scepticisme, c'est la discussion, c'est le dogmatisme philosophique, et l'on fait rétrograder la polémique de quatre-vingts ans quand on confond la religion et le fanatisme, quand on fait tomber sur l'Église les coups qu'il faut réserver à ces prétendus champions du christianisme qui n'en sont que les émeutiers.

Yoilà qui me parait un symptôme bien grave dans le livre de H. Lanfrey ; il marque une nouvelle phase : c'est la polémique antireligieuse prenant hardiment la place de la polémique philosophique, c'est la guerre succédant à la discussion ; guerre ouverte et implacable. La réconciliation de la religion et de la philosophie, selon le jeune écrivain, c'est une mystification, une duperie, c'est « l'exhibition d'un phénomène à deux têtes pour l'amusement des badauds. » Toute la question, ajoute-t-il, se réduit à ces termes : « Trouver un budget éclectique, qui concilie dans une même hypothèse les appointements de M... maître es sciences métaphysiques, avec les émoluments de M.... théologien. » De telles paroles sont un signe curieux et tnste du travail qui s'accomplit en ce moment dans les jeunes générations; il est évident que l'intolérance des radicaux en religion amasse chaque jour, dans l'àme de la jeunesse qui pense, des colères et des haines prêtes à éclater. Il se forme sourdement une cohorte d'esprits ardents et tout armés, qui attendent avec impatience l'heure de recommencer, avec l'artillerie du xvm* siècle, l'assaut général de l'Ëglise. Le livre de M. Lanfrey est le premier

coup de feu avant le signal. Pour nous, dont le vœu le plus cher est la paix entre la religion et la philosophie, et qui haïssons la violence, d*où qu'elle vienne, nous avons voulu, devant ce duel qui commence, maintenir, non le droit des neutres (entre la religion et la philosophie il n'y a pas de neutralité honorable), mais le droit des modérés, et bien marquer la ligne où nous prétendons nous tenir, à égale distance de l'intolérance religieuse et de l'intolérance plii* losophique, du fanatisme et de l'irréligion.

iJwmal âe$ Débats ^ S^éTrier 1855.)

JULIEN, ou LA FIN D'UN SIÈCLE.

La polémique protestante a eu de nos jours un beau moment : c'est celui où ses écrivains, en défendant leur doctrine avec une modération éloquente, respectaient le catholicisme et honoraient leurs adversaires. On ne peut lire, sans aimer l'homme et sans estimer l'écrivain, les belles pages où le chef de cette école habile et sage, H. Vinet» convie à la paix et à la charité mutuelle les membres des deux communions • qui aiment Dieu sincèrement, et qui font, à l'exemple de Marie, une bonne action à tégard du Seigneur^ en épanchant de leur cœur, conmie d'une &me bénie , le parfum de l'amour divin. » M. Yinet ajoutait à l'autoritédesespréceptes celle de ses exemples. Nul écrivain catholique de notre temps n'a su juger avec une admiration plus persuasive les grands hommes du catholicisme et mieux comprendre leur génie; personne n'a mieux loué Bossuet, qu'il appelle le maître du bon sens et de l'éloquence, en parlant de V Histoire des Variations!

(Tétait an spectacle salutaire que cette équité, facile à rindifféreuce, mais si rare dans les esprits convaincus. Les écrivains catholiques les plus considérables savaient l'égaler, et il semblait que d'un commun accord on reprit Tœuvre interrompue de Bossuet et de Leibnitz. Depuis quelques années, des livres véhéments et agressifs, des excès commis de part et d'autre par la polémique des journaux, ont troublé la paix. Le protestantisme s'est ému de ces retours d'intolérance qui signalent chaque jour les écrits d'une école orthodoxe et belliqueuse. Il a pris les armes à son tour, il a recommencé la guerre, et maintenant il la porte partout, dans la controverse, dans le sermon, dans la critique littéraire, et même dans le roman. C'est un livre de guerre que cet ouvrage dont je veux parler aujourd'hui, livre regrettable, où respire l'ardeur des représailles et la fièvre du combat ; œuvre mal faite d'un homme de talent, mélange incohérent d'histoire, de roman, de critique littéraire et de théologie, dont la conviction religieuse peut-être l'excuse, mais qui blesse le goût et que l'impartialité doit condamner.

L'auteur, M. Bungener, est un ministre protestant qui jouit à Genève d'une réputation méritée de savoir et d'éloquence. Il a composé une Histoire du Concile de Trente^ deux études intitulées : Un Sermon sous Louis XIYei Trois Sermons joitf Iiouû JK et un ouvrage sur Voltaire et son temps ^ qui atteste une connaissance assez intime et une haine assez vigoureuse du xvnr siècle. Quand le consistoire de Genève, décidé à répondre aux attaques récentes contre le protestantisme, fit ouvrir en 1853 des conférences publiques de théologie, où les orateurs devaient comparer le calvinisme à la religion romaine, M. Bungener fut un des Doinistres désignés par la compagnie des pasteurs pour défendit la foi, et devant Genève tout entière il ouvrit la controverse par un Discours sur V histoire. Au milieu d'in-

vectives contre les papes, les moines et le clergé du XVI* siècle, de plaintes éloquentes au pied du bûcher de Jean Huss et d'invocations à l'esprit de Luther, M. Bungener gardait cependant cette mesure de langage qu'impo* sait la dignité d'un temple. D'ailleurs il s'enfermait dans l'histoire d'un passé lointain : « J'ai fait ce que j'ai pu, disait-il, pour ne pas quitter le xvi« siècle. » Il s'est dédommagé depuis, en recommençant à sa manière l'histoire du xvni*, sous une forme qui lui laissait plus de liberté que n'en permettent aux discours évangéliques les bienséances de la chaire protestante. Sans doute il a voulu compléter à la fois ses œuvres littéraires et sa défense théologique de la Réforme par un ouvrage mixte qui fût un appendice à ses études sur Voltaire et un supplément aux conférences de Genève; et il a fait un livre bizarre où la critique littéraire vient sans cesse traverser l'histoire, et où la controverse religieuse s'appesantit sur le roman. Ni unité de composition, ni unité de style. L'impression qu'on reçoit de toutes ces disparates, ce n'^st ni un intérêt historique, ni un plaisir littéraire, ni une émotion religieuse. C'est une espèce d'éblouissement pénible, causé par la prodigalité des couleurs et la succession confuse des tableaux ; c'est pour ainsi dire cette courbature de l'esprit que produit l'entassement des idées. M. Bungener a voulu retracer toutes les folies, toutes les frivolités, toutes les fautes, tous les scandales, toutes les misères, toutes les hontes, tous les crimes du XVIII* siècle, depuis 1778 jusqu'à 1793. Le héros de son roman est un jeune homme, qui a Tesprit trop éclairé pour croire au catholicisme, et trop religieux pour se contenter de la philosophie. Dans cette double impuissance de se donner une croyance et de s'en passer, il va trouver Jean- Jacques Rousseau pour qu'il veuille bien Taider à se faire une religion. Il le trouve occupé dans le parc d'Ermenonville à effeuiller une fleur et à déclamer contre ses enne-

ÉTU1)P:S littéraires et morales. 167

mis. Un monologue du philosophe, que le jeune homme écoute indiscrètement derrière un massif, dissipe ses illusions, et il repart pour Paris, ne croyant plus à rien , pas même au vicaire savoyard. C'est au moment où il méprise le plus Jean-Jacques qu'il apprend du comte de Saint- Germain, le thaumaturge, qu'il est précisément le fils dû philosophe et de Thérèse Levasseur. Julien, c'est son nom, a été tiré de l'hôpital, où l'avait jeté son père, par je ne âais quelle main compatissante, et il est devenu, grâce à la protection de la mat*échale de Luxembourg, le chevalier Julien. Le malheureux qui tout à l'heure ne croyait à rien et désespérait de tout, comme Obertnann, devient curé de village, comme Joc^lyn. La ressemblance est frappante, car le voilà prêtre et amoureux. Il a reconnu dans une promenade au cimetière une jeune prolestante de Nîmes, qu'il aime platoniquement, Marie de Clavigny. II combat vaillamment son amour et son scepticisme. Il va è Paris pour se distraire, il fait de la controverse avec un cufé voisin , son confident, un jésuite nommé Cambel, qui essaye de le détacher de Mafie et de le convertir; il lit V Exposition de la Foi catholique, de Bossuet ; mais ses voyages ne l'arrachent pas au souvenir de Marie, Cambel ne le persuade point, et Bossuet ne lui parait « qu'un audacieux reniement ou une grande imposture. > Alors il renonce pour jamais à la religion romaine, et il se convertit, moralement du moins, à celle de M. Bungenet*, sans cesser en réalité d'être prêtre catholique. CelA ne Tempéche pas de s'associer au privilège du clergé protestant, qui peut aimer ; et, en eflet, quand il rencontre Marie de Clavigny dans le parc d'Ermenonville, il se jette à ses genoux, lui baise la main et lui adresse de doux aveux. Mais son ami le jésuite Cambel s'est lui-même épris d'amour pour Marie, aux confidences de Julien. Déjà, au château de Glamière, il a pénétré (brtivement dans sa chambre pour lui déclarer son amour avec

une véhémence de passion sensuelle digne de l'archidiacre de Notre-Dame, Claude Frollo ; seulement il n'use pas du poignard. Chassé par Marie» il ne tue personne, mais en partant jure de se venger. Il a suivi la jeune fille à Erme* nonville, et, au moment où Julien tombe à ses genoux, il sort d'un buisson et leur annonce à tous deux que l'heure de la vengeance est venue. En effet, Julien et Marie apprennent bientôt qu'ils sont le frère et la sœur, tous deux enfants de Rousseau , tous deux tirés de l'hôpital par la charité. Marie part pour Ntmes; Julien répète avec amertume ce mot : « Ma sœur! » et essaye de se consoler en prêchant dans la chaire catholique, sans cesser d'être protestant. Il fait notamment en 1792 un sermon pour la bénédiction des drapeaux de la garde nationale de Meaux, devant un public de révolutionnaires, sermon vraiment chrétien, où il ne célèbre ni la révolution, ni la fraternité, ni l'arbre de la liberté planté devant son presbytère, et où il dit hardiment leurs vérités à ses paroissiens démagogues, qui vont le lendemain mettre le feu à sa maison. Cambel, au contraire, le jésuite Cambel , s'est jeté à corps perdu dans le parti de la révolution. Il ameute les paysans, il incendie les châteaux, et pour assurer sa vengeance, il fait arrêter Julien et Marie. On les conduit à Ârras. Cambel offre à Marie sa grâce, si elle veut « figurer dans la fête du lendemain sous les traits de la déesse Raison. » Marie ne veut que mourir, et elle monte avec Julien sur le même échafaud , si pftle et si belle, que le peuple demande sa grâce et veut la sauver. Cambel s'élance d'une tribune voisine, où il siégeait avec le proconsul révolutionnaire; il monte sur l'échafaud, et voyant le bourreau lui-même hésiter devant la beauté et l'innocence de Marie, il saisit la jeune tille, la place lui-même sous le couteau et lâche la corde. La tête de Marie roule sanglante. Le peuple furieux saisit Cambel, le précipite du haut de l'échafaud sur le pavé.

OÙ son front se brise, et délivre Julien, qui meurt de chagrin quelques jours après le 9 thermidor, en léguant ses papiers à M. Bungener. M. Bungener en a tiré l'histoire que je viens d'analyser.

Voilà le roman dégagé de tous ses incidents accessoires et de tous ses épisodes inutiles. Voilà les principaux personnages, voilà le héros, Julien. J'y reviendrai plus tard. Autour de ce héros imaginaire, l'auteur a rassemblé tous les personnages historiques de ces tristes années. Orateurs et poètes, économistes et philosophes, évèques et prêtres, hommes. du peuple et grands seigneurs, comédiens et danseuses, princes et souverains, on les voit passer tous pèle-mêle devant le tribunal de M. Bungener, qui les interroge d'un regard et qui les juge d'un mot. Voltaire, Rétif de La teutonne, Rousseau, Mercier, Christophe de Beaumont, Vestris, l'abbé Maury, Mlle Guimard, Mme de Luxembourg, le cardinal de Rohan , Turgot , Montgolfier, le comte de Saint-Germain, Francklin, Gagliostro, les princes, le roi, la reine, se succèdent devant le lecteur comme des silhouettes fugitives. Plus loin, avec des traits moins distincts encore, Mirabeau, Robespierre, Danton, Marat, Maillard, Hébert, les tribuns des clubs, les orateurs de la rue et de la borne, les héros des faubourgs qui emportent la Bastille et donnent l'assaut à la monarchie, défilent comme ces processions de personnages aux vagues et sinistres figures qu'on voit quelquefois passer dans les rêves, ou comme ces bataillons obscurs des Grecs qui sortent pendant la nuit, pour aller prendre Uion, des flancs du cheval de bois. Intérieurs de salons et causeries d'hommes célèbres, dont il ne faut pas compromettre la réputation d'esprit; scènes de magnétisme, d'apparitions nocturnes et de sorcellerie, où l'on est tenu d'eflrayer, sous peine d'être ridicule ; scènes d'amour, où la passion doit être éloquente ; scènes de boudoir, où la corruption doit être élégante; scènes de la rue, de la pri-

170 ÉTUDES UTTÉRAIUES ET MOlULES.

son, deTéchafaud, où le crime doit avoir sa terreur, M. Bungenern'a reculé devant aucun tableau. Et malheureusement ses peintures ne sontni spirituelles, ni passionnées, ni élégantes, ni terribles. Il peint le grand monde comme le re* présententquelquefoisceuxde nos romanciers qui n'ont pas mislepied dans un salon. Il faitparlerlesgensd'espritcomme s'ils Toolaietit sedéguiser^ Voici Une conversation de Ghamfort et de Bivarol : < M. de Rivarol ne voit que des sots au^jourd'hui. -- Plalt«llT«..— -Rien. -«^ Monsieur Ghamfort, il y a un moyen de m'empécher de voir des sots.... — Bt c'est....— G*est qu'ils s'aillent cacher. Vous restes T je continue. » Et cela, dans le êalon de Mme de Luxembourg! Mi Bungener calomnie la vetve ei même l'irréligion de Diderot, à qui il prête la plus grossière invective contre Dieu, « cet atroce je ne sais quoi que les imbéciles adorenti « Il défigure le génie et même les sentiments de Mi*^ rabeau, à qui il fait dire dans un épanchement mélancolique : k Le vieil amant de Sophie s'était imaginé qu'une reine n'était pas au-dessus de ses soupirs; le vieil amant dé Sophie s'était flatté d'ajouter Antoinette avan nxme qu'il a ternis de êon amour! Maift la reine est restée reine; elle n*a payé qu'avec de l'or. > Les scènes fantastiques que M. Bungener raconte sont puériles. Cette apparition du comte de Saint-Germain au milieu du banquet des francs-maçons, cette tempête soudaine ) ces ténèbres épaisses, au milieu desquelles brille l'immense araignée de feu que le comte tient au bout de son couteau, etd'oùilfaitsortirutieftmequi a peut-être été ^ l'âme d'un roi, d'un pape ou d'un saint; > cette arrivée du spectre de Voltaire, qui se présentée minuit juste, datis son linceul, à la lueur des éclairs et au bruit du tonnerre, pour dire à l'oreille de Tabbé Julien: « Dieu,tnort, éternité I ^ c'est du fantastique de mélodrame, bon à épouvanter les petits enfants. Ges rencontres, ces rendet-vous, ces soupirs amoureux de Julien et de Marie, sont tantôt

fades comme les ^logues du xnii* siècle, dont M. Bungener se moque, et tantôt déclamatoires comme les romans du nôtre, qu'il a beaucoup trop lus. Ses peintures de clubs sont triviales et sans vigueur. Sa prise de la Bastille, car M. Bttngener, lui aussi, a voulu prendre la Bastille ^ res^ semble, pour le dessin du récit et la physionomie des personnages, à un mimodrame à grand spectacle. Ses anecdotes sont pour la plupart très-connues, et il a de grandes obligations à la collection de Mémoires publiée par mon spirituel collaborateur, M. Barrière. Ses descriptions de la cour de Louis XVI sont aussi peu neuves que peu discrètes : H. Bungener pourrait s*arréter dans la chambre du roi, sans entrer jusque dans le cabinet de toilette de la reine. Qu'il laisse ces détails à Mme Gampan» Mme Gampan , qui n'est pas uii ministre protestant, et qui raconte tout ce qu'elle a vu, n'est pas obligée à la même réserve que M. Bungener, qui doit savoir choisir dans les souvenirs du passé. Il aurait pu ne pas assister à la toilette de la reine, non plus qu'à ses entretiens intimes , et se contenter de prêter des monologues imaginaires et infidèles à Louis XVI, esprit limité, cœur honnête et faible, mais assurément peu déclamateur, et qui s'écrie, dans un accès mythologique : « Je suis rition de la monarchie. »

La confusion des idées est donc partout dans cet ouvrage, et la vérité des caractères nulle part. L'histoire littéraire même, plus fiimilière à l'auteur, n'y est pas toujours fidèlement racontée. Je pourrais relever mille exemples d'inexactitude ; un seul suffira. Mme Gampan dit dans ses MéDOOires qu'à la demande du roi elle lut un jour le Mariage dé Figaro devant Louis XVI et Marie-Antoinette. Mme Gampan lisant, le roi et la reine écoutant, ce n'est pas là une scène de roman bien dramatique. Mais enfin, comme dit Mme de Staal, le vrai est ce qu'il peut. Le vrai ne suffit pas à M. Bungener. Il renvoie Mme Campan, met la pièce entre

les mains du roi, et voilà Louis XVI lisant lui-même « avec feu, avec verve, comtne un vrai acteur, les phrases dont chaque mot résonne comme un coup de pioche sur les fondements de son trdne. » Plus loin, une autre fiction. On sait le mot de Beaumarchais, au moment où Figaro, qu*on allait jouer devant une salle remplie, fut défendu par le roi. < Hé bien, Messieurs! s'éaîa-t-il, je jure, moi, que ma pièce sera jouée dans le chœur même de Notre- Âame! » Le mot est hardi ! Mais quoi ! devant des gens du monde, des courtisans, des comédiens, ce n*est pas une merveille ! M. Bungener envoie Beaumarchais tout exprès à l'archevêché pour qu*il dise le mot à Tarchevéque luimême, à Christophe de Beaumont ; il le dit, et veut déclamer ; Mgr Christophe de Beaumont le fait mettre à la porte par ses laquais. Il a bien raison en vérité! Mais M. Bungener a tort de fausser Thistoire. Beaumarchais avait encore l'âme trop fière pour s'exposer gratuitement aux outrages des valets, trop de savoir-vivre pour se permettre une telle insolence, et trop d'esprit pour que M. Bungener puisse, sans invraisemblance, lui prêter le sien.

Quant à ses jugements historiques et littéraires, ils ne sont guère plus exacts que ses récits ne sont fidèles. Il remplace trop souvent l'idée par l'image, et l'image convient mieux & la poésie qu'à la critique et à l'histoire. On n'a pas jugé deux hommes célèbres quand on a fait dire par Mirabeau à Robespierre : « Soyez tigre si vous voulez, moi je reste lion. » On n'a pas esquissé la physionomie de Mirabeau ni résumé sa vie quand on a dit avec emphase : < Mirabeau, c'est l'amant de Mme de Monnier, qui a revêtu la toge sanglante d'une victime de Tibère ou de Caligula. » M. Bungener est-il certain que le discours de Ducis, le jour de sa réception à l'Académie, discours spirituel, simple et charmant, est l'œuvre de son ami Thomas! M. Bungener a-t-il connu l'auteur de Paul et Virginie, et peut-il affirmer

qu'il avait Foeil faux et l'flnie basse? M. Bongener ne pousset-il pas trop loin le mépris du catholicisme et le dédain de ses grands hommes quand il ose écrire : « Sans son orgueil» Pascal aurait été protestant, parce qu'il avait soif du christianisme véritable; mais il n'a pas eu la force d'abjurer le catholicisme. Aussi un païen aurait pu parler comme Pascal, s'il avait eu son esprit, et connu la grandeur de la création. » Enfin quand il traite avec tant de froideur un écrivain de beaucoup de sens et d'esprit, Rulhière, l'auteur des Éclaircissements sur la révocation de redit de Nantes^ H. Bungener n'est-il pas bien sévère, ou plutôt n'est-il pas bien ingrat?

Ici, mes reproches deviendront plus graves. Il est bien d'être bon protestant, mais on peut l'être, ce me semble, sans calomnier la philosophie et les philosophes. M. Yinet le pensait du moins, qui disait en souriant avec sa fine bonhooiie : « Il ne faut pas condamner la philosophie, mais tout au plus les philosophes, quand ils ne sont pas sages. » J*sjoute qu'il ne faut pas même, quand ils n'ont pas été sages, • les juger avec la vivacité de nos rancunes et le ressentiment de nos malheurs. Et cependant c'est ce qu'on fait tous les jours depuis soixante ans; tous les jours l'histoire, à la merci des faits, devient l'écho de la politique, et les grandes renommées littéraires sont ballottées, selon le hasard des événements, entre le fanatisme de l'admiration et les insultes de la caloomie. Singulière époque, où notre jugement ne peut garder l'équilibre, et où le moindre accident fait trébucher notre justice! Aujourd'hui nous poussons Voltaire au Gapitole et nous faisons gémir les presses sous les éditions Touquet, parce que la monarchie est dévote et que nous avons peur de la congrégation; demain nous traînons Voltaire aux gémonies, parce qu'une révolution a passé sur nos têtes et que le socialisme nous a fait trembler. Quand donc nos passions et les surprises de notre histoire poli*

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tique ce»aeroat-eUefi de troubler notre jugement? Quand prononcerons-nous un arrêt équitable sur ces grandes mémoires que nous ne savons qu*idolAtrer ou flétrir? Depuis près de quatre-vingts ans ces morts sont endormis, et nous sommes encore debout au bord de leur tombe, ardents à leur jeter l'encens ou rinjure, selon l'opinion qui souffle ou Tévénement qui passe!

Je regrette que M. Bungener n'ait pas tenté de rédiger cet arrêt. La justice lui était plus focile qu'à nous. Il est étranger, il est notre voisin : il pouvait juger à la vraie distance, ni de trop loin ni ie trop pràs. Mais non : il aime mieux démontrer un théorème : c'est que les actes de la Révolution ont été les corollaires inévitables des théories des philosophes, et que Robespierre, c'est Jean-Jacques Rousseau conséquent. < Robespierre a i»*is les {principes du Co$Urct soeial et il les a appliqués, sans s'inquiéter de QB qui résulterait. Où le penseur n'avait tracé que des points , l'homme d'aetion s'est mis à tirer carrément des lignes, et les lignes tirées ont emporté cent mille tètes, a J'admets que beaucoup d'utopies philosophiques du xvnp siècle ont eu leur contre-coup dans les événements de la révolution française; j'admets que l'égdité et la liberté du Contrat sociot^ ce n'est au fond que l'égalité dans la servitude; mais prenons les théories pour ce qu'dles sont, et n'imputons pas à leurs auteurs les folies et les crimes dont les hommes d'action sont responsables. Fonder la souveraineté du peuple sur un contrat, comme Rousseau, el proclamer que la loi suprême est le salut du peuple, comme Montesquieu, ce n'est pas poser les premiers termes d'un syllogisme dont la conclusion est le supplice du roi ou le massacre des prisons. N'abusons pas contre les philosophes du triste privilège d'une expérience que notre histoire nous a donnée, et qu'ils n'avaient pas. Ils méditaient, ils rêvaient au milieu de la paix de la

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soeiété, et ae devinaient pas qu'en donnant le jour à leur doctrine, ils enfantaient, comme THéeube antique, un flambeau qui devait incendier la monarchie. Ils ne savaient pas comme nous ce que c'est qu'une révolution, et ils parlaient de la démocratie sans la connaître, avee les souvenirs de Rome et d'Athènes. Si Voltaire avait vécu après 1789 ou il y a quelques années, il aurait été infailliblement le plus spirituel et le plus fougueux des réactionnaires, lui qui de son temps déjà écrivait au roi de Prusse : «e Je n'aime pas le gouvernement de la canaille. » Pour bien juger ces grands hommes, il faut les replacer au milieu des illusions et des rêves de leur temps; et non pas les accabler, comme H. Bungener, de la supériorité d'expérience du nôtre, U faut les prendre, non pas avec leurs pressentiments et leurs prophéties prétendues de la Révolu* tion, qui semblent les faire d'avance complices de tant de crimes, mais avee leur prodigieuse ignorance de l'avenir , qui absout du moins leurs intentions. Les philosophes pressentaient un changement sans doute, mais il y avait si peu de précision dans leur prévoyance qu'ils annonçaient Tége d'or quand il fallait prédire l'Âge de fer. Diderot, mort cinq ans avant la prise de la Bastille, écrivait dans les dernières années de sa vie que « les legons des grands hommes allaient chaque jour fructifiant, et que l'esprit de la nation s'agrandissait sans cesse. • Voltaire, dans une lettre datée du U obtobre 1770, disait en parlant de d'Argenson : « Il prédit que la nouvelle philosophie amènera une révolution horrible, si on ne la prévient pas. Laisses faire; il est impossible d'empêcher de penser, et plus on pensera, moins les hommes seront malheureux. Vous verrez de beaux Jours, vous les ferez ; cette idée égayé la fin des miens. » Vous vemx de beatuo jours! Et la lettre de Voltaire est adressée à Gondorcet!

Soyez donc juste, même pour les philosophes 91H n'ont

pas été sages^ et, si vous les accusez de tous nos malheurs, dites au moins le bien qu'ils ont fait. Dites que, lorsque la religion du xvu* siècle avait paru sanctionner l'incendie du Palatinat et l'oppression des peuples, excuser Tadultère, conseiller la persécution, et lorsqu'au xvm* le christianisme semblait mourir dans les cœurs, ce fut la noble tâche delà philosophie de recueillir les débris de son patrimoine tombé en déshérence ! Dites qu'il fut généreux et hardi de recommander l'homme à l'homme, les peuples aux peuples, en insistant sur les rapports naturels qui lient ensemble les membres du genre humain, de faire entrer la morale dans la loi, de flétrir la persécution et l'intolérance, et de ré* clamer l'abolition des peines infamantes, de la question et de la torture ; de défendre Galas , que vous oubliez trop, vous protestant, quand vous parlez de Voltaire. Dites que cette humanité n'était pas, comme on l'a dit cent fois , une fausse philanthropie , et que cette tolérance n'était pas, comme on le répète sans cesse, un pur athéisme ; et rappelez à qui l'oublie ce beau passage de Voltaire : « Les catholiques ont égorgé un certain nombre de huguenots, et les huguenots ont à leur tour assassiné un certain nombre de catholiques ; donc il n'y a pas de Dieu. Je conclurai au contraire : Donc il y a un Dieu qui, après cette vie passagère dans laquelle nous l'avons tant méconnu et tant commis de crimes en son nom, daignera nous consoler de tant d'horribles malheurs^ > Alors vous serez équitable; vous ne condamnerez pas les hommes d'un autre siècle avec l'expérience altière du nôtre; vous ne jugerez pas, sur l'aspect sinistre qu'elles reçoivent des faits, des doctrines que les faits ont pour ainsi dire teintes de sang, et qui, pareilles aux mains de lady Macbeth, ne peuvent plus se défaire de leurs taches. Ce n'est pas moi

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