‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 5)Chapitre 18 sur 67 · BENJAMIN · texte numérisé non relu

BENJAMIN

Que dis-jet mes regards, mes traits et mon langage. Ma voix, tout de Joseph lui retrace l'image. Par nos tremblantes mains son tombeau fut creusé, Triste et vrai monument de nos pleurs arrosé : A l'ombre des palmiers, dans le vallon tranquille, Si fécond autrefois, maintenant si stérile, H s'élève ; et Jacob, de cendre tout couvert. Redemande son fils à ce tombeau désert.

OMASIS.

Eh bien l je calmerai la douleur qui le presse. Cette cour est l'asile ouvert à sa vieillesse ; Vos frères et Jacob près de moi réunis....

BENJAMIN, avec un effroi naif.

Eh quoi ! de Ghanaan sommes-nous donc bannis ? Jacob et ses enfants perdront-ils la lumière Sans revoir de Béthel la grotte hospitalière, La plaine de Séir et les champs fortunés Qu'aux neveux d'Isaac le Seigneur a donnés * ?

1. Omom eut tes honneurs de la parodie. Barré, RadeC et Deafontunes

M. Baour-Lormian voulut montrer dans une seconde tragédie, Mahomet^ qu'il savait non-seulement écrire de beaux vers , mais concevoir une action et créer des caractères dramatiques. Mahomet^ assez mal accueilli du pubic, fut retiré du théfttre par Fauteur, qui se mit à le corriger. Gomme on lui demandait quand sa pièce reparaîtrait sur la scène : « Je ne sais , dit-il ; les quatre premiers actes étaient excellents, le dernier un peu faible. «Tai refait le dernier, et il est si bon, que les quatre premiers me paraissent affaiblis. » U avait l'esprit toujours prêt à la réplique, et se tirait volontiers d'affaire par un bon mot. Il paraît qu'il ne put rétablir entre les cinq actes l'égalité de la perfction, car Mahomet ne reparut pas. Lorsque l'auteur des Nuits ^ Young , eut décidément hérité en France de la vogue d'Ossian et de MaC'I4ierson ; lorsqu'il eut mis à la mode les tombeaux et les saules pleureurs , et que tous les poètes intelligents durent composer leur Cimetière de Campagne et leur Jour des Morte^ M. Baour- Lormian ne laissa point passer le genre sépulcral sans y cueillir, en guise de palme poétique , sa petite branche de cyprès. Dans ses VeiUées poétiques et morales il répéta les plaintes d'Young et d'Hervey avec une tristesse consciencieuse qui fut très-appréciée. La mort était partout dans ses vers ; à la fin de chaque VeiUée se dressait un tombeau. Voici comment se termine la première :

Et la mort, rugissant autour des fimérailles, D'an insensible flot bat ces tristes murailles.

firent jouer un Taudeville intitulé : Omasettef ouJoxit en Champagne. Haut aa couplet final ils rendaient hommage à ht gMre de M. Baour- Lomiao :

Aux traits hardis, aux grands talents

Que sur la scène il fait paraître,

D'Ossian le chantre éloquent

Est bien facile à reconnaître.

Voici la fin de la seconde :

Giel ! la mort est partout, hors dans notre pensée. La fin de la troisième :

Fuyons, fuyons la mort, mais la mort est partout. Là fin de la cinquième :

Le lendemain, immobiles, glaces.

On les trouva tous deux se tenant embrassés.

La fin de la sixième :

Faites briller le fer : frappez, voilà ma tête. La fin de la dernière :

De la mort à mon tour saluons le domaine.

Ce livre était un cimetière; aussi Dussault disait-il d'un ton pénétré , dans les Annales liuiraires : « Il plaira aux Ames sensibles et mélancoliques, qui aiment à entendre les Muses soupirer des plaintes sublimes et moduler de tendres Vegrets. » Ne croirait-on pas, à l'entendre, qtfil 8*agit de M. de Lamartine et des Méditations ? Du reste , ne nous y trompons pas , cette mode de la littérature plaintive et funéraire a préparé de loin Tavénement de la grande poésie philosophique de nos jours, et je ne m'étonne pas que M. de Lamartine ait conservé toujours un certain faible pour M. Baour-Lormian. Mais M. Baour-Lormian ne soupçonnait pas plus , en traduisant Young, qu'il travaillait à l'enfantement futur d'une nouvelle poésie, qu'il ne croyait, en traduisant Ossian , apprêter des armes pour Schlegel et Mme de Staël. Il était classique dans ses principes littéraires et dans son style : l'ambition de plaire en traitant des sujets nouveaux le mit deux fois, à son insu, sur le

chemin du romantisme; c*est ce qui explique la vogue qu*il obtint de son temps. Par Télégance et la pureté rigoureusement classiques de ses vers , il se conciliait te respect des hypercritiques de son temps , qui regardaient Delille comme un novateur et Lebrun comme un révolutionnaire, n séduisait le public par le choix tout moderne de ses sujets; il continuait la tradition et cherchait la nouveauté : il avait pour lui tout le monde.

Sa légitime réputation de talent et d'esprit lui mérita les faveurs de tons les gouvernements depuis la Révolution. Après le succès d'Ossian^ récompensé dignement par le premier consul , M. Baour-Lormian était devenu l'un des poètes officiels. Il célébra le rétablissement du culte, l'empire , le mariage avec Marie-Louise , la naissance du roi de Rome. En I8i4, au moment de l'invasion, il chantait encore les louanges de Napoléon dans son opéra de TOrîflamme , avec Etienne pour collaborateur. Le jour où les Prussiens entrèrent à Paris , M. Baour-Lormian s'eti alla tout effaré sonner à la porte de ses amis : « Ouvrez-moi , s'écria-t-il , ouvrez-moi , voici les Prussiens ! — Que vous font les Prussiens ? lui répondit-on. — Eh ! mon ami , et rOriflammty donc ! » Peu s'en fallait qu'il ne crût l'invasion prussienne dirigée contre lui , à cause de son opéra. Les Prussiens épargnèrent sa vie et sa liberté, et, pendant les Cent-Jours, il fut payé des dangers un peu imaginaires qu'il avait courus par son admission à l'Académie française. Gomme il était l'homme des à-propos , il sut entrer à l'Académie juste à la veille d'une nouvelle invasion, qui le dispensa du discours obligé; du moins, en parcourant le recueil des harangues académiques , je n'ai pas trouvé celle de M. Baour-Lormian : les événements, sans doute, lui fermèrent la bouche. Affermi sur son fauteuil par une ordonnance du roi , il remercia Louis XVIII dans une épttre en vers , où il se convertissait au régime nouveau ,

20i CTUDKS LllTÉUAIHfiS ET MORALES.

sans médire , autrement que par métaphore , du régime passé:

Une horrible tourmente a grondé sur nos tètes.

Dès lors, réconcilié avec la maison de Bourbon, il en célébra tour à tour les deux branches ; il chanta la Res* tauration, il chanta la monarchie de Juillet. Il était pauvre, et sur le déclin de sa vie il devint aveugle ; il avait besoin de Tappui de TËtat : il reçut les bienfaits de plusieurs gouvernements, et les remercia tous par ses louanges.- U ne changeait pas d'opinion pour cela , car il n'avait pas d'opinion ; ce qu'on pourrait prendre pour des variations politiques de sa part , ne fut que la succession naturelle des témoignages de la reconnaissance. Ses dernières années s'écoulèrent dans la solitude ; ii n'allait même plus à l'Académie. Dans les intervalles du repos que ses inGc^ mités lui laissaient, il relisait sa traduction de /o&, le dernier fruit de sa vieillesse, et disait quelquefois, non sans raison : « Il y a encore là de beaux vers. > Il classait les œuvres nombreuses , tragédies , comédies , opéras , qu'il laisse après lui. Enfin, il dictait à un ancien ami, qui lui servait affectueusement de secrétaire , les derniers chapitres des Mémoires de sa vie. U mourut quelques jours après les avoir achevés. L'Académie française, par la voix de M. Nisard, a rendu un hommage délicat à la mémoire de cet homme bon et spirituel , de ce grand versificateur, qui, une ou deux fois dans sa vie littéraire, a presque atteint jusqu'à la poésie.

{Journal des DébaU^ 25 janvier 16SS.)

OEUVRES DE H. C. G. ETIENNE, de rAcadémie française.

Lorsqu'un écrivain a joué dans la littérature un rôle distingué, mais non pas éclatant, et qu'il a obtenu la célébrité sans atteindre jusqu'à la gloire, la période la plus difticile à passer pour sa mémoire, ce sont les pranières années après sa mort. Il est déjà trop loin de ses contemporains pour demeurer pleinement en vue; il est encore trop près pour qu'on se prenne à courir après lui et à le ramener sur la scène. On se souviendra dé lui plus tard, quand il aura été un peu plus oublié. La génération qui l'avait connu aura fait place à une autre, pour laquelle il ne sera plus qu'un nom, et ce nom, réveillant un jour la curiosité pu* blique, ramènera l'attention sur des œuvres devenues assez vieilles pour retrouver une seconde jeunesse. Ce moment de résurrection n'est pas encore arrivé sans doute pour l'auteur des Deux Gendres et des Lettres sur Paris, M. Etienne, dont M. Didot a publié depuis quelque temps les œuvres dramatiques et littéraires. La presse a laissé passer cette publication sans lui accorder l'attention dont elle est digne, et nous-même nous avons beaucoup tardé à nous en occuper, non par mauvais vouloir ou par indifférence , mais parce que la réédition posthume des ouvrages d'un écrivain célèbre semble provoquer une révision générale de sa vie littéraire et de sa renommée, et que l'heure de ce jugement n'est pas encore venue. La postérité n'a pas cojnmencé pour M. Etienne; nous ne sommes qu'au lendemain de sa mort. L'attente des ombres impatiente^ qui dans Virgile gourmandent le vieux Garon pour être conduites au tribunal de Minos, c'est l'emblème des délais nécessaires

que subissent après leur mort les écrivains les plus pressés d*étre confirmés dans leur gloire par la sentence de Topinion. Si, pour leur donner un tour de faveur, on devance le moment opportun du jugement, on s'expose à se tromper, malgré toutes les lumières de Tesprit et toute Féquité.des intentions. G*est ce qui rend si difficile Texactitude des peintures académiques dans Téloge solennel que chaque nouvel élu consacre à son prédécesseur. Le plus souvent ces portraits, tracés par des mains respectueuses, ne peuvent se permettre la ressemblance brutale des empreintes de plfttre prises sur le visage des mourants. Ce sont des œuvres d'art et de convenance, où la bienveillance du peintre idéalise le modèle. Quelquefois aussi, quand le hasard des élections livre la mémoire d'un écrivain au représentant d'une autre école et d'un autre parti , le discours change de caractère; la polémique s'y mêle à l'oraison funèbre, et le portrait s'altère au lieu de s'embellir. C'est le danger qu'indiquait spirituellement M. Molé'au successeur de M. Etienne à l'Académie française, à M. Alfred de Vigny, en lui reprochant d'avoir fait le roman de M. Etienne plutôt que son histoire.

La critique des journaux n'a pas les mêmes obligations que l'éloquence académique. Mais elle se trompe assez' souvent sans le vouloir, pour qu'elle ne cherche pas volontairement l'occasion de se tromper; et, puisque les retards qu'elle s'impose pour bien juger M. Etienne ne peuvent que profiter à la vérité, nous aurions tort de vouloir apprécier trop tôt l'ensemble de ses travaux et de sa vie. Contentonsnous pour aujourd'hui d'annoncer la partie de ses œuvres que sa famille a publiée, et de la recommander comme un sujet de lecture plein d'intérêt pour quiconque veut étudier dans M. Etienne l'expression la plus fidèle d'une littérature trop dédaignée, celle du premier Empire.

Nous sourions à ce nom de littérature impériale. Nous

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nous figurons aussitôt je ne sais quoi de pâle et d*effacé, des ombres élégantes et froides, des formes de style plutôt que des pensées, la correction sans la force, la discipline sans le génie, une collection de médiocrités timides, un musée de statues de cire qui ont les formes humaines, mais non le mouvement et la vie. Nous nous rappelons l'anathème éloquent de M. de Lamartine : < La littérature de l'Empire! rien ne .peut peindre à ceux qui ne l'ont pas connue son orgueilleuse stérilité M » Si quelque chose pouvait justifier un tel arrêt, c'est le nom même de celui qui le prononce, nom synonyme de poésie. C'est en effet la poésie qui par la voix de M. de Lamartine a condamné le plus durement parmi nous une époque où elle ne s'est pas reconnue. C'est l'orgueil légitime que nous inspirent nos poètes qui nous a rendus si sévères pour cet Age d'or des versificateurs. Et pourtant, parmi ces versificateurs, il y en avait plus d'un en qui brillait au moins par lueurs passagères la flamme sacrée. Dans un Delille, dans un Marie- Joseph, dans un Lemercier, dans un Ducis, souvent, à certaines heures fortunées, il y eut un vrai poète, comme il y eut un critique dans M. de Barante et un historien dans M- Daunou. Et puis, est-ce la faute de l'époque impériale, si, dans ce tourbillon de grands événements, toujours étourdie et haletante, elle n'a; pas eu comme la nôtre le temps de se recueillir et de rêver? Les époques d'action, dans la vie des peuples, ne sont pas les époques d'imagination. Gomme a dit un esprit excellent, M. Yinet, la poésie ne peut en même temps se faire et s'écrire. « Les g^nds événenaents la retiennent tout entière. C'est quand l'Empire fut tombé que la poésie qu'il recelait s'exhala comme un parfum d'entre ses ruines fumantes *. » L'Em-

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