‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 5)Chapitre 3 sur 67 · Correspondance de Bussy, tome I, p 76 et suîTsntes · texte numérisé non relu

Correspondance de Bussy, tome I, p 76 et suîTsntes

des visites et des lettres, il tient cercle avec sa famille, c avec qui il se divertit mieux qu*en mille visites de Paris. « Enfin < il se fait des plaisirs de tout. > Regardez-y de près, vous verrez que ce grand philosophe, si calme sous les coups du sort, ce patriarche entouré de ses enfants , ce châtelain si gaiement occupé de ses métairies, ce sont de faux personnages qu'il s'exerce à jouer. Sous ces rôles d'emprunt on aperçoit le courtisan qui porte impatiemment le poids de sa disgr&ce : il meurt d'ennui dans sa province. Cette famille qui est sa félicité, il n'en parle presque jamais : il ne dit qu'un mot de sa femme, quand elle vient de lui donner un nouveau garçon. Il se plaint sans cesse de l'état de sa fortune, il gémit sur la ri* gueur du roi, il mettons ses amis en campagne, il écrit pétition sur pétition , il envoie à ses correspondants des copies de ses humbles et élégantes suppliques; il veut qu'on admire le beau tour de son style là où l'on ne peut que déplorer l'abaissement de sa pensée. Rien de plus triste qu'un .tel spectacle. Le seul sentiment qui alors m'intéresse en lui, c'est sa franche colère quand il apprend qu'on va se battre tout près de sa province et qu'on se battra sans lui. Il ne peut se contenir :

« Est- il possible, Monsieur, écrit-il au duc de Noailles, que je voie la guerre sans y être, et que le roi , à qui je meurs d'envie de plaire, aux dépens même de ma vie, me la laisse passer inutilement pour son service, tandis que cent mille gens qui ne sont pas si zélés que moi vont avoir l'honneur de le servir? • (Lettre du 8 mai 1667.)

A la bonne heure! Voilà un sentiment vrai! C'est un soldat qui parle. Mais voyez comme chez Bussy un bon mouvement dure peu, et comme la vanité prend vite le dessus! Mme de Sévigné, devinant ce qu'il doit souffrir en voyant la guerre à sa porte , lui écrit d'un élan de cœur : « C'est chose douloureuse à un homme de courage d'être chez soi

quand il y a tant de bruit ea France. > MaisBussy n'entend pas qu'on ait Tair de le plaindre; il se redresse vivement, et de son ton le plus dégagé :

« Je vous rends mille grâces, ma chère cousine, de la part que vous prenez à ma mauvaise fortune ; mais je veux vous en consoler en vous disant les raisons que j'ai d'avoir là*dessus l'esprit en repos. »

Et le voilà déclamant avec un grand dédain, qu'il ne tient pas tant à refaire un métier où il a reçu tant de dégoût, et qu'il entend parler aujourd'hui de la guerre de Flandre avec autant de tranquillité que s'il s'agissait d'une revue.

c Ainsi, Madame, cessez de me plaindre sur le chagrin que vous croyez que j'ai. Il y a bien des gens en France qui ont eu de plus grands plaisirs que moi; mais il n'y en a point au monde qui aient moins de peines.... Après les contrariétés de la fortune, je suis aussi peu fâché de n'être pas maréchal de France que de n'être pas roi....

Quand on n'a pas ce que Ton aime, Il faut aimer ce que l'on a. »

(Lettre du 23 mai 1667.)

C'est bien là Bussy. Toujours ce faux détachement des choses et cette contrefaçon de fière indifiTérence pour éviter l'humiliation d'être plaint. J*aimerais mille fois mieux l'aveu d'une faiblesse, à plus forte raison d'un chagrin honorable. Je ne puis m'empêcher d'en vouloir à un homme • de tant d'esprit, qui met autant de soin à cacher ses meiU leurs sentiments que d'autres à déguiser les pires, qui se. calomnie par vanité, et qui donne aux autres une comédie dont personne n'est dupe, excepté lui-même. Mais voilà le malheur de n'avoir que de l'esprit.

Parmi les correspondantes de Bussy, une de celles qui , après Mme de Sévigné, ont le mieux pénétré dans ce caractère et l'ont su manier, c'est Mme deScudéry. On n'a long-

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temps jugé cette aimable et digne femme que sur la foi de deux méchantes langues}, Tallemant des Réaux et Mme du Défiant'. Tallemant, qui ne la connaissait guère, car il estropie son nom, rappelle < une des plus grandes hâbleuses de France, » et il ajoute: < Pour la cervelle, elle en a à peu près comme son époux '• » Mme du Défiant écrit à Horace Walpole : « Cette femme avait cultivé son esprit, qui était médiocre; elle prétendait à la célébrité et avait tous les ridicules que les prétentions peuvent donner. Ses lettres sont insupportables, et j*avoue, à ma honte, que je crois vous en avoir écrit quelquefois qui peuvent leur ressembler. « C'est pure illusion : les lettres de Mme du Oeffant n'ont aucune ressemblance avec celles de Mme de Scudéry, et Mme du Défiant est bien bonne de rougir. Mme de Scudéry n'a pas l'esprit de Mme du Defi'ant : elle a mieux, selon moi, et c'est ce qui explique qu'étant de mince noblesse et veuve d'un poète, c'est-à-dire sans richesse, elle sut, comme la célèbre marquise, former un cercle autour d'elle, où des personnes de distinction tenaient à honneur d'être admis. De hâblerie, de prétention, de ridicule, il n'en est pas trace dans ses lettres ; si elles eussent été insupportables, Bussy, bon connaisseur, ne les eût pas supportées. Jl fait mieux : il les goûte, et il en profite. C'est qu'il trouve toujours Mme de Scudéry non*seulement obligeante et serviable, mais discrète, judicieuse, pleine de droiture, d'honneur, et femme de bon conseil, enfin une de ces amies qu'il faut estimer en même temps qu'aimer. De plus, beaucoup definesse, de l'agrément, de l'indulgence, nulle pruderie; et dans ses lettres un style ferme, sensé, dans le genre de celui de Mme de Main tenon, avec plus de douceur et de grâce. Cela vaut un peu mieux que tous les aiguillons de

1. M. Walkenaôr, dans ses Mémoiret tur Mme de Sévignét a 1*ud des premiers rendu justice à Mme de Scudéry.

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