‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 5)Chapitre 20 sur 67 · Cau$€ri€t 4ii lundi, t. VI, p · texte numérisé non relu

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ouments littéraires d*une nation, disait-il, avaient soudainement disparu, s*il ne restait dans ses archives que les œuvres de ses poètes comiques, on pourrait refaire avec la comédie Thistoire morale et politique d*un peuple. • Et cherchant par des exemples habilement choisis à justifier son paradoxe, il demandait au théâtre de Molière la chronique du règne de Louis XIY ; il empruntait à Lesage, à Marivaux, à Diderot, à La Chaussée, à Beaumarchais, les traits caractéristiques du xvm* siècle. Arrivé à son temps, c'està-dire au point délicat de sa thèse, il se tirait spirituellement d'affaire par une apostrophe à Molière : < Si tu revivais parmi nous, divin Molière, quel vaste champ s'ouvrirait devant toi ! Sans doute on t'opposerait de nouveaux obstacles..., mais ton courage serait digne de ton génie. Tu saurais peindre le courtisan, sans offenser la cour; l'ambitieux, sans atteindre l'homme qui se dévoue au service de la patrie; le flatteur, sans outrager le sujet qui rend un hommage légitime à son prince.... Et si, malgré tant d'efforts, tes travaux étaient méconnus ; si, malgré tant de génie, tes chers-d'œuvre étaient proscrits, tu te réfugierais au pied du trône et tu y trouverais encore un grand monarque pour les protéger. Ah ! sans doute le héros qui d'un bras victorieux rouvrit le temple des Muses sourirait au plus cher favori de Thalie; le souverain qui associe tous les talents à la gloire de son règne est l'appui de l'écrivain qui en accroît la splendeur; le législateur qui réforme son siècle est le soutien du moraliste qui Téclaire. Non, Molière, tu ne l'implorerais pas en vain, ce monarque invincible!...»

Je crois volontiers que Napoléon, comme il l'a dit, aurait fait Corneille prince, surtout après la première représentation de Cinna. Mais je ne sais, je l'avoue, ce qu'il aurait fait de Molière, et, si Molière en avait usé aussi librement avec les barons de l'Empire qu'avec les marquis de son temps,,

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je D*aflQrmerais pas que Napoléon eût, comme Louis XIY, invité le grand poëte à déjeuner et tenu son enfant sur les fonts de baptême. Il est tel chef-d'œuvre de Molière qui D*aurait pas trouvé sur les lèvres du mattre ce sourire bienveillant que M. Etienne promet si témérairement « au plus cher favori de Thalie, » et il est difBcile de calculer ce que Thalie aurait perdu, si la Providence, qui sait produire les grands écrivains à leur vrai moment, au lieu d'approprier Molière à Louis XIY, l'avait différé jusqu'au sénatus-consulte de 1804. Nous ne pouvons en juger qu'approiimativement, par l'exemple de M. Etienne luimême. Deux ans après sa réception à l'Académie française, en 1813, dans sa comédie de rintrigante, il s'avisa de revendiquer pour les pères de famille le droit de marier leurs filles à leur gré. Mettant sur la scène un honnête négociant qui refuse d'accepter pour gendre un courtisan protégé de très-haut, il faisait dire à son perspnnage :

Mon respect pour la cour a souvent éclaté, Et nul n'est plus soumis à son autorité; Mais que peut-elle faire à l'hymen de ma fille ? Je suis sujet du prince et roi dans ma famille.

Certes il n'y avait rien de factieux dans ces vers. Le poëte y suivait le prudent exemple que, dans son discours de réception, le nouvel académicien avait prêté à Molière : U peignait le courtisan sans offenser la cour. Et cependant la cour se tint pour offensée. L'Empereur se fit jouer la pièce à l'Elysée, puis il en défendit la représentation ailleurs ; et le moraliste, qui voulait éclairer son siècle, eut beau invoquer le législateur qui l'avait réformé, la réforme du siècle était si complète, que le législateur supprima la pièce sans que personne osftt prendre la défense du moraliste. Évidemment, dans son discours, M. Etienne avait trop présumé des libertés qu'aurait laissées au génie de Mom 14

s 10 ÉTUDES LITTÉRÀIHBS ET MORALES.

lière < le bras victorieux qui avait rouvert le temple des Muses. »

Les DeuaB gendres, le meilleur ouvrage dramatique de M. Etienne^ furent plus heureux que Flntriganu. Cette agréable comédie, tliàse bien soutenue de morale générale et satire inoflTensive de quelques ridicules du jour, n'eut c6ntre elle que l'émeute momentanée du public» qui en médisant de M. Etienne, alors très-bien vu du pouvoir, fit de l'opposition politique, et qui attaqua en lui plutôt le protégé du duc de Rovigo que le plagiaire prétendu de Conaxa. Je ne reviendrai pas sur cette longue querelle ^ Le tort de M. Etienne ne fut pas de faire une bonne comédie avec une mauvaise, ce fut de ne pas assez parler de la mauvaise en publiant la bonne, et aussi de n'en pas faire, lui seul et sans modèle, une seconde qui égalât les Deux gendres^ ou qui valût encore mieux. M. Etienne n'a pas été un plagiaire; il a été imitateur sans l'avouer nettement, aveu si facile pourtant, quand on surpasse ce qu'on imite, et après les Deux gendres il est retombé au-dessous de son chef^l'œuvre, au lieu de rester au niveau, sinon de s'élever au-dessus. Voilà son tort véritable, ce qui n'empêche pas les Deux gendres d'être une comédie très-ingénieuse, quoique imitée, très*-spirituelle, quoique faiblement écrite, et de rester au théâtre comme une des œuvres les plus durables de M. Etienne et de son temps.

Des cinq volumes qui composent les ouvrages dramatiques de M. Etienne, quatre sont consacrés à son théâtre, c'est-à-dire à ses diverses comédies, Brveys et Palaprat, la Jeune femme coUre^ une Heure de mariage, Racine et Ca^ vois, etc., et à ses charmants opéras-comiques, parmi lesquels tout le monde connaît Gulistan^ CendriUon, Joconde^

1. Voir le récit détaillé que H. Sainte-BeuTe en a donné dans ses Ca%àse' riu du Lundi,

Jmnnot $t Colin. Le cinquième volume comprend les MUanges liMrwres. On y trouvera deux notices piquantes sur Mme de Tencin et l'acteur Mole, un éloquent morceau sur le général Foy, une étude historique excellente sur le Tariuf$^ des fragments de feuilletons et des discours académiques. Dans ces œuvres de dates diverses, et dont quelques-unes appartiennent à des époques plus libres, M. Etienne se montre plus lui-même, ce semble, que dans son théAtre; on y retrouve le même esprit que dans ses pièces, la même observation fine, le même tour facile et voltairien du style : mais la simplicité de ce style, souvent prosaïque en vers, est un agrément en prose; et de plus il y a dans la pensée de M. Etienne une allure plus vive, une veine plus franche de. bonne humeur, je dirai même plus d'accès de gaieté. On reconnaît mieux cet épicurien aimable, qyi, avant de siéger ooname législateur sur les bancs des deux Chambres, fut, après boire, armé chevalier de l'ordre de tÉteignair, ordre littéraire et bachique, qui avait succédé au fameux régiment de la CcUotu. On retrouve plus au naturel l'ami indulgent de Hartainville, cet enfant perdu de la presse d'alors, cynique et spirituel comme Triboulet, ventru comme Falstafl^ au demeurant le meilleur ûls du monde, comme le valet de Marot. M. Etienne, assez tolérant de nature, complaisant aux bons compagnons, et bien rente parmi les beaux esprits du temps, laissait Martainville être son ami et luttait avec lui de gaieté. Cette commodité d'humeur et cette joyeuseté d'esprit se laissent voir avec gr&ce en plusieurs endroits de ses Mélanges. On y remarque aussi ' une pointe de raillerie plus aiguë que dans ses meilleures comédies. On accusa plus d'une fois M. Etienne de tracer dans ses feuilletons des p(Mtraits contemporains, et il se défendait avec un secret contentement contre l'interprétation de la malignité publique, qui donnait è ses esquisses légères rîmportance de l'histoire.

« Si je parle de ces reptiles d'antichambres qui rampent sur les pas du ministre en faveur et qui lancent leur venin sur leur ministre en disgrâce ; si je trouve sur mon chemin un poëte qui se croit un homme d*État parce qu*il a fait un vaudeville, ou quelques-uns de ces hypocrites d'opinion qui portent bien haut leurs sentiments dans les journaux, comme Tartufe faisait parade des prières dans les églises, j'entends à l'instant même des voix officieuses s'écrier: « C'est Ergaste, c'est Àldppe^ c'est Timantke.* Je ne les connais pas, je ne les ai jamais vus; mais leurs amis les reconnaissent. Grâce à leur indiscrétion, en généralisant les vices, il se trouve que j'ai donné des signalements. Ce qu'il y a de singulier, c'est que le portrait qu'on applique à Paris à un ministre ou à un. magistrat, on l'applique en province à un sous-préfet ou à un juge de paix. L'abbé de Yillars raconte, dans ses Réflexions sur les défauts dautrui, qu'un prédicateur ayant fait, devant un des plus brillants auditoires de Paris, un sermon sur l'ambition, tout le monde crut qu'il avait voulu représenter les intrigues de la cour ; mais qu'ayant fait quelque temps après le même sermon dans une petite ville, tout le monde fut persuadé qu'il avait voulu peindre les intrigues des petits bourgeois pour être échevins. •

Aujourd'hui les Mélanges de M. Etienne n'offrent plus ce genre d'intérêt contemporain, véritable ou supposé. Nul n'y cherchera les portraits des courtisans qui veulent être ministres ou des bourgeois qui veulent être échevins; mais on y rencontrera avec plaisir la peinture' vive et amusante d'un temps et d'une société que nos transformations politiques, bien plus encore que la distance des dates, ont relégués si loin de nous. On y recueillera aussi, dans le morceau sur le classique et le romantique^ un échantillon curieux de la polémique de la Restauration contre les nou« velles idées littéraires. Les esprits spéculatifs, qui se

donnent volontiers le spectacle des vicissiiudes de la fortune dans les doctrines, se rappelleront comme une leçon piquante de philosophie littéraire que Théritier de M. Etienne à rAcadémie française a été Tun des < nouveaux barbares > qu'il en voulait bannir, et que le temple des lettres s*est justement ouvert à Tun de « ces Érostrates > qu'il accusai^ de le vouloir brûler.

Dans l'édition nouvelle des œuvres de M. Etienne on n'a compris aucun de ses discours politiques, aucun de ses articles du Constitutionnel et de la Minerve. L'ami dévoué qui s'était chargé de la publier, et qui Ta fait précéder d'une biographie si complète et si intéressante, M. Léon Thiessé, avait pensé que le moment n'était pas opportun pour la réimpression de ses opuscules politiques et parlementaires. Peut-être a-t-il eu raison. Nous sommes bien loin de 2a Minerve et de l'ancien Constitutionnel; mais plus tard, quand le temps du jugement définitif sera venu, il deviendra nécessaire de compléter la publication des œuvres de H. Etienne, afin qu'il ne se présente pas seulement devant la postérité avec ses titres littéraires. Ce sont les plus durables sans doute, mais ce ne sont pas les seuls. U a été un homme politique, un publiciste brillant, un député huit fois réélu, un orateur écouté dans les deux Chambres. Ce sont là des souvenirs qui tôt ou tard reprendront leur à-propos.

(Journal des DébaUy 25 janyier 1856.)

%\k ÉTUDES UTTÉRAIRES ET MORALES.

OBUTRES COMPLÈTES DE CASDUR DELAYIGNE.

M. Didier, éditeur, publie simultanément deux éditions de C. Delavigne, Tune en six volumes in-8*, l'autre en quatre volumes in-24, toutes deux très-soignées, très-complètes, et renfermant toutes les œuvres de l'auteur, depuis ses premiers essais de jeunesse jusqu'à Jf^/ustn«, ce dernier effort, ce monument inachevé de son talent dramatique. M. Didier y a joint les examens critiques de MM. Bert, Duviquet, Ëvariste Dumoulin, Etienne, etc., et une notice très-intéressante où le frère du poète, M. Germain Delavigne, écrivain distingué lui-même, raconte la vie de son frère avec une simplicité touchante. Ces deux éditions, Tune de luxe, l'autre populaire, obtiendront, il faut le souhaiter, un égal succès. C'est un double hommage rendu à une mémoire qui doit être chère, non pas seulement aux esprits cultivés, mais à tout le monde. Il nous reste encore sans doute des poètes plus grands que lui ; mais, si riches que nous nous estimions, nous ne le sommes assez ni en grands génies, ni surtout en beaux caractères, pour qu'il nous soit permis de dédaigner un écrivain qui eut un grand talent uni à de nobles vertus.

Malheureusement, il faut bien l'avouer, le goût public s'est refroidi pour C. Delavigne. C'est presque une mode aujourd'hui de parler de lui avec un certain air indulgent qui est loin de l'admiration. Les jeunes gens surtout affectent de le regarder, non pas même comme un habile versificateur, mais comme un bon rhétoricien qui a eu du bonheur. Les esprits plus mûrs, qui savent pourtant combien est difficile à atteindre le degré intermédiaire où il s*est élevé entre l'esprit et le génie, entre la célébrité et la gloire, témoignent à son égard une indifférence qui contraste avec

la faveur dont ils honorent ses successeurs actuels au théfttre. Ses rivaux seuls, des écrivains célèbres comme lui, lui ont rendu justice. On se rappelle encore cette séance solennelle de réception où M. Victor Hugo, directeur de l'Académie Française, et M. Sainte-Beuve, récipiendaire, firent Téloge de Casimir Delavigne. Us jugèrent ses œuvres et sa vie, Tun de plus haut, avec plus de solennité, Tautre de plus près, et avec plus de justesse, mais tous deux avec une égale bienveillance qui leur fit le plus grand honneur, M. Sainte-Beuve surtout, entrant dans l'étude de l'écrivain et de l'homme avec une sagacité affectueuse, caractérisa par les traits les plus délicats et les plus vrais cette vie pure et voilée, ce talent ingénieux et mattre de lui-mémQ que la mort enlevait prématurément aux lettres, et, décrivant la surprise de cette mort et le deuil de ces funérailles, où la mort d'un simple écrivain était pleurée comme une calamité publique, il ajouta avec une grâce parfaite : « Il semblait que Casimir Delavigne était devenu pour tous, avec le temps, un de ces biens égaux et continus, une de ces dou-> ceurs acquises et accoutumées qu'on ne se remet à ressentir qu'en les perdant. » Ce sentiment tardif, réveillé par la mort, a été bien éphémère, et l'opinion publique, d*abord touchée par la catastrophe soudaine et par des regrets éloquents, est bientôt retombée dans son indiflérence.

Pourquoi tant de froideur? On pourrait en indiquer plusieurs causes. La plus profonde peut-être, c'est l'idée qu'on se fait aujourd'hui de la poésie et du poète. Autrefois, quand régnait le pur goût classique, on croyait que la poésie était proprement, non le bon sens mis en vers, ce qui serait trop prosaïque, mais la raison inspirée. Dans le gouvernement du génie poétique, on ne réclamait pas pour l'imagination et la sensibilité la prééminence qui n'appartient qu'à la raison. En un mot, on n'avait pas encore in-

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venté la Muse de la Fantaisie, souveraine absolue de la poésie et des poètes. La conduite de ceux-ci était réglée comme leur inspiration. Il leur était permis de mener une vie sage et cachée, d*ôtre économes, rangés, tempérants, d'avoir un de ces intérieurs tranquilles et heureux comme celui des deux Corneille, un de ces ménages comme le ménage des fileuses, célébré avec tant de charme par Duels, ou comme celui de Racine, depuis son retour au devoir; enGn de se passer impunément toutes sortes de vertus bourgeoises sans y perdre leur réputation de grands poètes. Nous avons changé tout cela. On a renversé Tancienne constitution du génie poétique et fondé un ordre nouveau. La raison a cédé le pas; Timagination et la sensibilité sont devenues les deux premiers pouvoirs. On ne croit plus avec Platon que l'essence du génie c'est la sagesse; on répète plutôt avec Sénèque : NuUum magnum estingenivmsiM mixtura demmtix. On a cherché surtout dans la poésie l'inspiration, et l'on a eu raison; mais en faveur de l'inspiration on a autorisé le dérèglement, et l'on a eu tort. D'autre part, l'idée que le poète se faisait de lui-même ne s'est pas modiflée moins profondément. Par une réminiscence des temps antiques, il s'est pris sérieusement pour l'interprète des dieux, inurpres divum, comme dit Horace, pour le messager céleste, médiateur entre la Providence dont il apporte la loi, et l'humanité qui la doit recevoir à genoux. Il s'est regardé comme l'Orphée ou TAmphion de la civilisation moderne, l'étoile qui conduit les Mages, la colonne de feu qui guide les Hébreux, et, venu pour instruire le monde, il s'est cru naturellement appelé à le gouverner. Le monde s'est persuadé à son tour que le poète, initiateur des sociétés au berceau, peut être l'hiérophante des nations vieillies ; il s'est remis pieusement entre ses mains. Ce qui en est advenu, on le sait; l'expérience est faite ; on a pu voir que les Amphions modernes démolissent

au lieu de bâtir : ce qui u'empéche pas une foule d*hon< nétes gens de n*être pas détrompés.

De cette idée nouvelle qu'on s'est faite de la mission du poète, il a conclu logiquement qu'il avait des privilèges, et il a porté dans sa conduite une liberté correspondante à celle de son inspiration dans ses ouvrages. La fantaisie a gouverné sa vie comme sa plume ; il a exercé toutes le9 tyrannies de la gloire ; il s'est abandonné à tous les caprices de la grandeur; par le spectacle prolongé de l'indépendance de ses œuvres et des libertés de sa vie, il a perverti peu à peu l'idée qu'on avait au vieux temps du génie poétique, et accoutumé le public à ne reconnaître le vrai poète qu'à de grandes aventures, à un désordre supérieur qui est pour lui de droit divin, à l'exemption privilégiée des obligations communes. Cette erreur commence à se dissiper parmi les hommes sérieux , mais elle est encore trèsaccréditée parmi les jeunes gens. Gomment donc, nourris qu'ils sont d'une si étrange poj&tique, goûteraient-ils les ouvrages tempérés et contenus de Casimir Delavigne? Gom* ment prendraient-ils pour un poète cet homme à la vie discrète et sage, si bien peinte par M. Victor Hugo, cet écrivain qui avait le goût charmant de l'obscurité ; ce père de famille < qui aimait son champ, son jardin, sa maison, le soleil d'avril sur ses roses, le soleil d'août sur sa treille, et qui tenait sans cesse près de son cœur, comme pour le réchauffer, son enfant, ses frères et quelques amis? »

Ce dédain injuste de l'opinion, né d'une définition fausse, s'est étendu jusqu'aux meilleurs ouvrages de l'auteur, jusqu'au plus sincèrement inspiré, les Messéniennes. On voit aujourd'hui de jeunes critiques, à peine sortis des bancs, déclarer que ce sont de jolis morceaux de rhétorique. Je confesse volontiers les défauts des Messéniennes, C'est un mélange un peu confus de l'inspiration libérale et des sou-

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venirs scolaires. La couleur vraie est absente quelquefois, et j*admete volontiers que le matelot d*Hydra et le Klephte de Souli se seraient reconnus difficilement dans l'élégance classique du poëme du Jeune Diacre, Mais ce n'est pas seulement avec le goût qu'il faut juger les Messéniennei. Oubliez un instant votre sévérité de bel esprit ; ne jugez pas le style, écoutez les pensées ; allez au delà des pensées, et considérez l'action. Replacez-vous dans le temps où le poète chantait. Au lieu d'examiner sérieusement tous les mots qui tombent de ses lèvres et de les peser dans vos balances, mettez la main sur son cœur; ce qui s'en échappe, c'est le cri d'un honnête homme, c'est la douleur d'un bon citoyen. Je ne veux pas tracer de tableau à eflet; mais avez-vous donc oublié, jeunes gens si délicats et si dédaigneux. Napoléon vaincu, la France sanglante et envahie, l'étranger campé sur nos places, et, au milieu du deuil, au milieu de la honte, au milieu du silence, cette voix incon* nue d'un jeune homme comme vous, qui célébrait les vaincus et consolait sa patrie ?

Malheureux de ses maux et fier de ses victoires, Je dépose à ses pieds ma joie et mes douleurs.

J'ai des chants pour toutes ses gloires,

Des larmes pour tous ses malheurs.

Je sais qu'il y a des docteurs qui vous enseignent aujourd'hui à vous défier de l'enthousiasme et à prendre bien garde aux sentiments généreux. Je sais qu'il est du bel air de rire des idées libérales. Le libéralisme! vieux mot, rêve évanouii utopie des songeurs, regret des dupes, espérance des niais 1 Le culte de la loi, la religion de la liberté, chansons de poëte populaire ! friperie d*apposition de l'ancien régime! et il est de bon goût de montrer au doigt les Épiménides qui ont dormi, dit-on, depuis trente ans, et qui à leur réveil n'ont pas fait pénitence de leurs vieilles erreurs.

ni litière de leurs Tieilles aflections. Le rare esprit et le difficile courage ! Laissez passer ces railleries et ces outrages par-dessus vos tètes, et relisez ces beaux ters, refrain éternel et glorieux du poète :

Mais si le temps m'épargne et si la mort m'oublie, Mes mains, mes froides mains, par de nouveaux concerts Sauront la rajeunir, cette lyre vieillie : Dans mon cœur épuisé je trouverai des vers,

Des sons dans ma voix affaiblie; Et cette liberté que je chantai toujours, Redemandant une hymne à ma veine glacée,

Aura ma dernière pensée

Gomme elle eut mes premiers amours.

Eu politique, Casimir Delavigne n'a jamais eu qu'une opinion, l'opinion libérale. Poëte il a eu deux manières. A son début, il se range docilement à la tradition, sans la discuter; par sa versification, il est le disciple correct et harmonieux de Delille et de Jean-Baptiste Rousseau. Son originalité vraie dans les Messéniennes, c'est la vivacité d'un sentiment sincère , c'est la candeur de l'inspiration ; dans le style, on peut noter à chaque instant l'imitation des for-* mes classiques et les réminiscences de Tantiquité. Même aux jours les plus ardents de sa jeunesse, et dans l'épanouissement de son imagination, il ne rêve aucun changement dans la tradition, il ne soupçonne rien au delà des règles établies. De même, dans ses premières œuvres dramatiques, il est tragique comme Arnault et M. de Jouy, et comique comme Picard et Andrieui. Il suit sur leurs pas la route commune, avec ardeur mais sans inquiétude ; il ne cherche pas sur les flancs du grand chemin, comme feront plus tard d'autres jeunes poètes, quelque sentier inconnu qui mène à une nouvelle poésie. Il étudie, il imite les maîtres, il est moral et doucement plaisant, comme Gresset et Destouches ; il est philosophe et vise aux maximes, comme

Voltaire ; il est élégant et pur, comme Racine. A cette première manière appartiennent les Vêpres siciliennes, les Camé' dims, le Paria et V École des Vieillards. Le Paria^ cette tragédie aux formes classiques, au style harmonieux, inspirée par le beau récit du Lépreux de la ciié d'Aoste^ est certainement inconnu aujourd'hui à la plupart des jeunes gens de vingt-cinq ans. Ils aiment, disent-ils, dans le drame, le lyrisme et la poésie descriptive. Ils seraient bien surpris de rencontrer dans le Paria des vers descriptifs charmants et des strophes admirables. Ils aiment que dans le drame on leur parle d'amour ; ils découvriraient avec étonnement que depuis Racine aucune femme sur la scène n*a exprimé les langueurs et les tristesses de Tamour aussi bien que Néala. Quel malheur seulement que le chef des brames, Akébar, plaide, comme le Constitutionnel d'alors, contre le célibat des prêtres, et entretienne si complaisamment le public du trouble de ses sens, en traduisant en vers trop brûlants telle page de Paul-Louis Courrier! C'est ainsi que Casimir Delavigne s'abandonnait volontiers à l'impukion du moment, adoptant du libéralisme ses petites passions même, et versifiant ses lieux communs, le retour du fanatisme, les crimes des papes et les souffrances d'un clergé célibataire : tant il est vrai que les plus sages et les plus honnêtes n'échappent pas aux vulgarités et aux hyperboles de l'esprit de parti. On est choqué en lisant ^ Paria, où survivent tant de belles parties encore vraies et attrayantes, de rencontrer ces à-propos d'alors, devenus des anachrontsmes aujourd'hui. Est-ce une des causes qui éloignent de cette œuvre remarquable les jeunes gens d'aujourd'hui, beaucoup moins voltairiens que leurs pères? Il est consolant de le penser.

UÈcole des Vieillards est une de nos meilleures comédies modernes. On peut s'étonner que les soixante premières représentations aient donné un chiffre de recette supérieur

à celui des recettes du Mariage dt Figaro. On peut reprocher à Faction de manquer d*entrain, aux conversations de remplacer les événements , comme dans la comédie d'autrefois y aux traits de mœurs d'être rares et au style de paraître un peu défleuri, à la versification d'imiter trop industrieusement les procédéa du vers latin moderne ; ce n'en est pas moins encore un des chefs-d'œuvre de notre théâtre contemporain. Je ne vois pas trop ce qu'aujourd'hui , malgré tous nos dédains , nous pourrions opposer à ce comique ingénieux et neuf dans un sujet vieilli, à ce noble caractère d'un vieux mari bien près d'être trompé sans être ridicule ; à ce personnage agréable et coquet de la jeune femme ; à cette esquisse piquante de la bellemère ; à cette morale honnête sans vulgarité ; à cette versification toujours élégante ; à ce style qui n'est pas assez simple , peut-être , mais qui , du moins, n'est jamais plat. J'applaudis aux succès de l'école qu'on appelle l'école du bon sens ; je la félicite de fasciner la bourgeoisie bienveillante qui , se piquant d'être de son temps , méprise fort VÉcoU des Vieillards , et tient VHonneur et l'Argent pour la plus belle comédie qui ait paru dans le monde depuis le Misanthrope. Pour moi, si je considérais M. Ponsard comme le successeur actuel de Molière, je me croirais obligé au plus profond respect pour Casimir Delavigne. J'admire t Honneur et l'Argent; mais enfin, ni l'action n'en est plus vive que celle de r École des Vieillards , ni la morale plus honnête, ni les caractères mieux tracés. La pièce ressemble encore plus à une épttre, et le style, très-simple, j'y consens, est quelquefois d'une simplicité qui pourrait prendre un autre nom. C'est un bonheur pour la comédie contemporaine que le public soit inconséquent, et que son goût, si ombrageux et si sévère pour le passé , soit si paternel et si tendre pour le présent. Le public, qui sait son Voltaire, répondra peut-être qu'on doit aux vivants des

égards , et qu'on ne doit aux morts que la vérité. A la bonne heure! Mais , alors, que nos poètes comiques s'ar* rangent pour vivre le plus longtemps possible « et que les égards si doux qu*on leur prodigue aujourd'hui les con* soient d'avance de la vérité que leurs ombres entendront un jour.

La seconde manière de Casimir Delavigne date de son retour d'Italie, où il avait voyagé pendant un temps pour rétablir sa santé. Avant son départ, il avait fait déjà près* sentir au public une transformation de son talent. Le jour même où il fut reçu à TAcadémie française , le 7 juillet 1825 , le jour où l'Académie couronnait en lui le classique fidèle et le poète docile à la tradition , l'élève d'Andrieux annonçait, avec un mélange de hardiesse et de respect, qu'il allait devenir /novateur. « Il est encore possible de créer , > s'écriait-il au milieu de la compagnie, étonnée de voir le nouveau Sixte-Quint jeter si tôt sa béquille, une fois devenu pape , et marcher résolument en avant. Et dans une image fière et encore classique, le novateur proclamait qu'il y avait des poètes prêts à braver ce génie des tempêtes qui garde les mers inctftinues, et à partir pour la conquête d'un nouveau monde. C'est qu'il avait senti déjà le souffle de l'opinion qui poussait aux nouveautés, et que , selon son penchant , il y tendait sa voile obéissante. Seulement il ajoutait, en partant, qu'il prendrait pour pilote la raison assise au gouvernail. Il entrevoyait déjà de loin l'espéranee d'une conciliation entre la tradition et l'esprit nouveau , entre la tragédie classique et le drame moderne. Rien ne tentait plus son talent flexible et son car ractère ami des transactions , que cette alliance entre des principes opposés et que ce rôle honorable de pacificateur. Il s'y dévoua décidément à son retour d'Italie. Marino Pa* liero^ Louis XI^ les Enfants d Edouard (ment, dans son intention, les gages de l'alliance et les monuments de la paix.

Casimir Delavigne 6*est*il trompé ? En croyan{ pacifier, a-t-il simplement obéi ? a-t*il fait une soumission au lieu . d'un traité? Marina Faliero et Louis XI sont-ifs, comme on a dit spirituellement, de ces victoires que les généraux habiles savent remporter , même dans les retraites ? Eût-il mieux valu pour sa gloire qu*il ne se laissât pas entamer par les idées nouvelles, et qu'au moment du plus grand assaut il se retranchât, inflexible et inexpugnable, dans la forteresse de la tradition ?

M. Sainte-Beuve , dans son excellent discours , a fait à Delavigne , avec beaucoup de modération et de grice , un reproche de cette demi-capitulation. Il a soutenu cette idée que si le poëte classique , au lieu de faire des avances à l'opinion publique en transigeant avec l'esprit nouveau, avait lutté obstinément sans reculer d'un pas, il aurait, après quelques années d'une guerre impopulaire , lassé la défaveur par sa persévérance , usé les forces ennemies , et trouvé à la fin son jour de triomphe. Mais, dans la pensée de M. Sainte-Beuve , Casimir Delavigne n'était pas trempé pour la lutte , et l'auteur de la Popularité , cette agréable comédie où il enseigne si bien le sacrifice de la faveur publique , ne savait pas être impopulaire. En tenant un pareil langage , en accusant l'école nouvelle de lui avoir gâté Casimir Delavigne , M. Sainte-Beuve ne flattait , on le voit, ni ses anciens amis ni ses anciennes idées. Mais n'était-il pas trop sévère pour eux et pour lui-même ? Je ne puis me persuader qu'en portant si légèrement à ses lèvres la coupe du romantisme , mitigée par son goût naturel , Casimir Delavigne se soit empoisonné. Si franchement converti qu'il est aux idées classiques , lui qui paraît ne pas aimer les conversions , M. Sainte-Beuve n'est pas homme à oublier cependant , dans la ferveur d'une réaction , que parmi les idées nouvelles il y en avait de trèsraisonnables. U serait peu bienséant de les défendre contre

lui , quoiqu'il fasse pénitence tous les lundis de les avoir partagées ; mais enfin, au début, la réforme littéraire était assez sage , éomme le sont les réformes qui commencent. Il ne faut pas la condamner absolument, parce que, elle aussi , a fini par une émeute. Quand la jeune poésie et la jeune critique d'alors réclamèrent à grands cris une charte nouvelle , il y avait dans Vart un épuisement , et dans le public une satiété qui appelaient des libertés plus fécondes. La littérature , mourante d'inanition, avait besoin de se ranimer à la source éternelle , c'est-à-dire à l'étude de l'homme et de la nature , au lieu de tirer sans cesse des épreuves de plus en plus effacées des copies qu'on en avait faites avant elle. Qui a mieux prouvé que M. Sainte-Beuve combien il était nécessaire alors de renouveler les idées par l'étude plus approfondie de la philosophie , et surtout de l'histoire ? de respecter davantage les lois éternelles du goût, et un peu moins les conventions particulières ? de ne conserver parmi les unités du drame que l'unité indispensable t de raviver les couleurs du style , ternies par une élégance uniforme ? en un mot , de ramener la vérité historique et humaine dans les sentiments et les idées , et le naturel dans le style ? Voilà les divers besoins qui tourmentaient alors tous les esprits ; voilà, du moins, les libertés nouvelles fort modérées que , dans le programme du romantisme, Casimir Delavigne choisit et s'appropria pour les consacrer par son adoption. Il a sagement agi , selon moi , sinon en vue des bénéfices du lendemain , au moins dans l'intérêt de sa gloire à venir. Sans doute , à ne considérer que le flux et le reflux de nos opinions littéraires , on peut dire , comme H. Sainte-Beuve, que, si Casimir Delavigne était resté immobile, le flot de la faveur serait tôt ou tard revenu le chercher. On est sûr, en gardant invariablement la même opinion dans notre pays, de se retrouver, à un moment donné, d'accord avec tout le

monde : comme ces gens portant toujours le même habit, on finit par se retrouver à la mode quand la mode a terminé ses évolutions. Après une attente raisonnable , vous voyez Topinion revenir tout naturellement à vous , après avoir touché l'extrémité opposée , et vous êtes populaire alors , précisément parce que vous ne l'avez pas été depuis longtemps. Mais ces retours de faveur sont éphémères encore, s'ils ne tiennent qu'à une de ces réactions qui se succèdent si longtemps après les grands événements littéraires. Il vaut mieux au fond , pour la gloire de Casimir Delavigne , qu'il ait franchement opéré sur lui-même les réformes qu'il trouvait justes, que d'avoir résisté à la vérité pour conserver l'honneur de représenter un système, n en souffre aujourd'hui, parce que nous sommes emportés encore , sans nous en apercevoir, par un reste de réaction contre le romantisme : il en souffrira tant que les idées absolues seront tour à tour mattresses du champ de bataille. Hais quand les partis auront achevé de désarmer, quand les opinions seront tout à fait calmes , l'heure et le jour viendront alors , comme dit M. Sainte-Beuve, l'heure bienveillante et le jour favorable. La seconde manière de Casimir Delavigne paraîtra non pas une capitulation , mais un progrès courageux et une conquête prudente de nouvelles beautés ; et alors peut-être M. Sainte-Beuve jugera lui-même qu'il était aussi glorieux , pour un classique, de prendre au romantisme quelques-unes de ses libertés, qu'il Ta été depuis, pour un romantique, de redemander aux classiques quelque chose de leur sagesse, et de faire amende honorable des folies de jeunesse au pied de la statue de Boileau. Pour moi, malgré l'autorité de M. Sainte-Beuve, je tiens de telles conversions , quand elles sont tolérantes et modérées , pour des actions excellentes ; et j'admire Casimir Delavigne d'avoir osé faire Lotiw A7 et les Enfants (TÉdouard, au lieu de recommencer éternellement les Vêpres m 15

226 ËTUElPS LITTËHÂIBES ET MORALES.

siciKennes et le Paria ; comme , h part oertaiiies personnalités très-regrettables, j*honore Joseph Dehrme d'avoir écrit les Causeries du Lundi.

Les comédies en prose de Casimir Delavigne, moins achevées que ses comédies en vers , ont peut-être moins perdu à la scène ; et Don Juan d^ Autriche , ou le Conseiller^ Rapporteur^ y auraient plus de succès aujourd'hui que la Princesse Aurélie , la Popularité , et même rÈeole des YieU' lards. Casimir Delavigne accordait en lui des fiicultés qui s'unissent rarement : l'imagination et le bon sens, la sensibilité et l'enjouement , l'inspiration et la finesse , l'enthousiasme et la raillerie, et ses qualités comiques se montrent mieux dans leur vrai jour, avec une allure phis franche et plus vive, quand elles ne sont ni gênées par les alexandrins , ni contenues par le décorum de la diction en vers. Sa prose est alerte et sémillante ; il y prodigue le trait; les reparties se croisent, le dialogue étincelle: c'est un choc perpétuel de pensées, c'est quelquefois même un cliquetis de mots qui amuse l'esprit aux dépens du goût. Casimir Delavigne aimait & dire qu'il imitait les formes simples et franches du style de Regnard et de Lesage. Û me semble qu'il imite plutôt l'entrain, la verre, la manière un peu heurtée et les soubresauts du dialogue de Beaumarchais.

Malgré le prix qu'on doit attacher à son théâtre, ce n'est pas là cependant qu'il me paraît le plus digne d'éloges. Le point de perfection le plus élevé qu'il ait atteint, c'est dans les poésies et ballades; perfection moins glorieuse sans doute, puisqu'elle se trouve dans des sujets moins grands, mais plus satisfaisante pour un goût délicat. Ces poèmes sont, en général, des compositions de courte baleine t ^ exquises et achevées. L'auteur y a porté cet art de composition , cet arrangement industrieux qui lui était naturel. Chaque ballade est un petit tableau charmant dans un cadre

. merveilleusemeut ajusté. Casimir Delavigne recueillait en voyageant les traditions et les légendes qui peignent le mieux le pays qu'il visitait , et de ces souvenirs il formait des compositions ingénieuses où une action intéressante sert de prétexte à la description exacte des lieux et des mœurs. La couleur italienne y est répandue , bien plus vive et bien plus vraie que la couleur grecque dans quelques Messéniennes. On n'y peut reprendre qu'une insistance trop marquée sur les vices de l'Italie pontificale , qui sent le vieux voltairianisme , et que doit excuser d'ailleurs la date de ces poëmes ; encore la malice y est souvent aimable et inoffensive , et ne blesse pas plus la piété que le goût. Quoi de plus joli que ce portrait d'enfant de chœur , l'original du Peblo du Don Juan (fAvrtriche :

Parfois quelques bons solitaires,

Ghaaffant leur vieillesse au soleil.

Inclinent sur son teint vermeil

Leurs barbes presque séculaires;

£t Ton voit son rire enfantin

Dérider la grave assemblée,

Gomme le retour du malin

Ëgaye une sombre vallée

Où luit sur la blanche gelée

Un rayon de la Saint-Martin.

On n'accusera pas cette douce gaieté et cette grdce innocente d'être par trop voltairienne ; quelquefois même le souffle chrétien semble avoir passé sur le poëte : Tenjouement fait place à la mélancolie , la passion au rêve , et nous voilà transportés dans lepurgataire^ où se plaint une pauvre âme qui a trop aimé ; et dans les limbes ^ où la vie des enfants morts sans baptême e»t décrite dans des strophes ravissantes souvent citées, et qu'il faut citer toujours :

Gomme un vain rêve du matin,

Un parfum vague, un bruit lointain, C'est je ne sais quoi d'incertain

Que cet empire ; Lieux qu'à peine vient éclairer Un jour qui sans rien colorer, A chaque instant près d'expirer,

Jamais n'expire.

Sur leurs doux traits que de pâleur !

Adieu cette fraîche couleur Qui de baiser leur joue en fleur

Donnait l'envie !

De leurs yeux qui charment d'abord, Mais dont aucun éclair ne sort.

Le morne éclat n'est pas la mort.

N'est pas la vie.

Rien de bruyant ni d'agité

Dans leur triste félicité.

Us se couronnent sans gaieté

De fleurs nouvelles.

Us se parlent, mais c'est tout bas; Ils marchent, mais c'est pas à pas ; Us volent, mais on n'entend pas Battre leurs ailes.

Quels petits chefs-d'œuvre encore que Ifemtno et l'Èplogue , et cet adieu touchant à sa chère maison de la Madeleine, quand il fut forcé de la quitter :

Cette fenêtre était la tietme.

Hirondelle, qui vins loger Bien des printemps dans ma persienne, Où je n'osais te déranger.

Dès que la feuille était fanée.

Tu partais la première, et moi.

Avant toi je pars cette année ; Mais reviendrai-je connue toi?

C'était le pressentiment d'un homme qui devait mourir

avant TAge. Il fut enlevé trop rapidement, en effet, dans sa maturité, laissant la double mémoire d*un grand talent et d'une noble vie. Il est de bon exemple de remettre en honneur ces beaux ouvrages où tout respire le patriotisme, Famour de la liberté , le respect de la loi ; où sont gravées toutes les maximes d'une morale élevée , où règne avec art une imagination maîtresse d'elle-même , où brille un esprit vif et charmant. Il est de bon exemple de louer cette vie si pure , cachée à l'ombre du foyer , cette persévérance'^des convictions généreuses, ce désintéressement, ce détachement de toute ambition, chez un poète qui a chanté la France sans prétendre la gouverner. < C'est par là, disait si bien M. Victor Hugo dans son discours, qu'il a obtenu la double palme, l'une bien éclatante , l'autre bien douce : comme poète , la renommée ; comme homme, le bonheur.» De ces deux couronnes , Dieu lui a redemandé la dernière en le rappelant à lui ; ne lui envions pas l'autre, et laissons-la sur son tombeau !

(Journal des DébaU, 23 féTrier 1864.)

SILVIO PKLLICO,

Un homme vient de mourir, il y a un mois à peine, qui, destiné à la gloire par ses talents, a vu sa renommée littéraire s'effacer dans celle de ses malheurs, et qui, sans avoir écrit un seul pamphlet, sans avoir trempé dans un seul complot, a servi sa patrie, et porté le plus grand coup à la domination étrangère, par la douceur de ses vertus et la

popularité de ses souffrances. Nous devons un souvenir respectueux à Silvio Pellico» à cet homme de bien» dont le long supplice a indigné autrefois TEurope entière, et dont la retraite profonde où il s*est enseveli, après sa délivrance, a laissé peu à peu la gloire s'affaiblir. Ce n*est pas une étude biographique ni littéraire que nous nous proposons, en face d'une tombe à peine fermée. Tout le monde connait la vie de Silvio Pellico; des écrivains habiles Tout racontée en détaiP; d'ailleurs sa vraie histoire, c'est le livre des Prisons. Quant à aes écrits, il paraîtrait peu convenable de les soumettre, le lendemain de sa mort, à l'examen de la critique. Je ne rappellerai de ses œuvres et de sa vie que ce qui sert à éclairer l'histoire de ses sentiments et de sa pensée. Ce qui Importe aujourd'hui, c'est d'étudier l'homme, et de tirer la leçon morale qui sort naturellement d'une si noble vie.

Au mois de septembre 1820, Silvio Pellico, libre, heureux, admiré de toute l'Italie, était à Venise. U passait sur la Piazetta. Un mendiant l'arrêta et lui dit : c On voit bien que monsieur est étranger; mais je ne puis comprendre pourquoi monsieur et tous les étrangers admirent ce lieu : pour moi c'est un lieu de malheur, et je n'y passe jamais que par nécessité. — Il vous sera arrivé ici quelque tragique aventure , lui répondit Silvio. — Oui, monsieur, reprit le mendiant, une aventure terrible, à moi et à bien d'autres. Dieu vous en garde, monsieur, Dieu vous en garde! » Et il s'éloigna.

Un peu plus de deux ans après, le 23 septembre 1822, Silvio se retrouva à Venise, sur la Piazetta^ ce lieu de malheur, et cette fois c'était sur un échafaud. Il entendait lire la sentence qui le condamnait à quinze années de carcere

1. Voir, entre autres, Tintéressante Notice mise par M. de Latour à la tôte de rédition française la pliis complète de Silvio Pellico, celle de Charpentier, ?• édition, 1R53.

ÉTUDES LITT£RAIRES ST M0RALS8. S3l

duro. Ce jeune homme de trente ans, qu'une prison allait faisir, c'était Tinstituteur des enfants du comte Porro, c*é* tait un journaliste, un poète, Tauteur de Françoise de Rimini^ aon grand titre de gloire avant d'avoir souffert, le fondateur du C(mcUiat$urf qui fut le prétexte de son martyre.

Silvioi je le crois, s'était trompé en prenant à Dante ses graindt maru^ comme lui disait son ami Ugo Foscolo, pour foire une tragédie. Cette Franoesca^ qui excita l'entbou* siaraie facile de l'Italie, n'était pas une tragédie véritable, mais une élégie mouillée de larmes, une plainte harmonieuse, comme notre Bérénice. Disciple d'Alfieri, qui avait simplifié la simplicité classique, Silvio n'avait pas comme lui un génie créateur. Esprit délicat et ingénieux, âme affectueuse et tendre, il possédait tous les dons de la sensi-^ bilité, toutes les grftces de l'imagination italienne; il excellait à exprimer en beaux vers les premières émotions de l'amour et les doux sentiments du foyer domestique, où il avait vécu si heureux entre un père éclairé et une mère pieuse; il n'avait pas danb l'esprit cette originalité qui donne la vie aux grandes idées et aux grandes passions, comme il manquait à son caractère cette vigueur dont peu* vent se passer les ftmes saintes, mais sans laquelle on n'est pas un héros.

Silvio, je le crains bien, s'était encore trompé, quand, pour réunir au service d'une même cause tous les hommes émineots dont son ami, le comte Porro, s'entourait, Manxoni, Melchior, Gioja, Grossi, Berchet, il avait fondé, sous les yeux de la censure autrichienne, un journal condamné d'avance à l'insignifiance ou h la mort, le Conciliauur. Cette censure le surveillait avec impatience. Pour le sauver, il ne sunisait ni de l'honnêteté reconnue de Silvio, ni du talent littéraire de ses collaborateurs. On n'aurait pu soutenir, en face d'un pouvoir ombrageux, la vie défaillante du ConcUiaiewr que par des miracles d'habileté. A la tête des es-

prits d'élite qui formaient la rédaction du journal, il n*y avait malheureusement pas un de ces hommes rares qui par l'autorité et la fermeté de leur caractère, par leur étude attentive à se modérer, sans se démentir jamais, par la loyauté et la prudence consommée de leur conduite, par les ménagements délicats et la dignité de leur langa^, auraient condamné la censure autrichienne à ne les pouvoir frapper sans se frapper elle-même d'un coup terrible aux yeux de l'opinion. U Conciliateur fut supprimé; ses rédacteurs, accusés de carbonarisme, furent incarcérés ou forcés de fuir. Silvio, arrêté à Milan, entra dans la prison de Sainte- Marguerite le 13 octobre 1820.

Quels étaient alors ses sentiments? quelle avait été sa vie? C'est ce qui doit surtout nous intéresser, car la gloire véritable de Silvio Pellico n'est ni celle du poëte, ni celle du journaliste; c'est celle du chrétien. Aux yeux de la plus grande partie du public, qui le connatt surtout par le livre de ses Prisons^ Silvio ne date véritablement que de sa captivité. L'homme que l'on aime en lui, c'est le prisonnier qui a souffert et qui a raconté ses malheurs avec tant de simplicité et de résignation. Ce beau livre a si profondément ému tous les cœurs, il a fait couler tant de larmes, qu'on s'est volontiers arrêté, pour juger son auteur, à l'époque de sa vie où il semble avoir atteint à la plénitude de ses vertus. On l'a contemplé pour ainsi dire du seuil de son cachot, et l'image qu'on a emportée de lui est celle de la perfection chrétienne. Mais Silvio n'était pas entré parfait dans sa prison, et si l'on tourne les yeux un peu en arrière, vers les premières années de sa jeunesse, on y trouve les traces de certaines passions qui prouvent l'efficacité du malheur pour améliorer les hommes. Je ne veux pas aller trop loin, et, pour rehausser le mérite de la pénitence, exagérer la gravité des fautes. La jeunesse de Silvio n'avait pas été orageuse, sans doute, mais sensible et passionnée. Il avait

aimé à aimer^ et il a rappelé lui-même, dans ses retours vers le passé, qui charmaient et contristaient à la fois sa captivité, ces faiblesses successives d'un cœur avide et inconstant. « Où sont, s'écrie-t-il dans ses Poésies, où sont les années d'amour passées au bord du Rhône? » Et plus tard, au fond du Spielberg, il pouvait s'écrier encore : « Où sont les années d'amour passées en Italie? » Jeune, brillant, recherché, il s'abandonnait au monde avec délices; il se liait avec Byron, et traduisait Manfred; il scandalisait, par son penchant à la satire et ses explosions de colère, son vieil ami Volta qui lui disait avec chagrin : « Silvio, craignez de devenir méchant. » Il afDigeait sa pieuse mère par ses doutes philosophiques, car il doutait alors de tout, même de Dieu. Ce n'était pas l'agneau que l'on connaît, et dont quelques-uns blâment l'excessive douceur ; ce n'était pas non plus un lion, comme il l'a dit de lui-même, innocente exagération du pécheur converti I C'était un jeune poète d'une imagination mobile, d'une âme faible et passionnée, d'une vie mondaine et voluptueuse, qui avait besoin, pour se fortifier et pour s'affermir dans le bien, d'un de ces grands malheurs qui changent l'homme et le ramènent à Dieu. Saint Augustin, qu'il aimait et qu'il lisait souvent, se sert d'une bien belle image poiir peindre ces retours à la vérité. Il compare les hommes à des navigateurs, parmi lesquels, dit-il, on peut distinguer trois classes différentes : les uns, dès l'âge où la raison est mûre, se décident pour le bien, et d'un léger coup de rames atteignent le port, d'où ils élèvent un phare brillant pour appeler à eux et attirer leurs frères; d'autres, abusés par le calme apparent de la mer, se laissent entraîner par l'orage loin des côtes et les perdent de vue pour toujours; les autres enfin, après avoir quelque temps erré sur les flots, sont jetés par une tempête bienfaisante sur le rivage de leur douce patrie. Saint Augustin lui-même était de ces derniers navigateurs, et

S34 ÉTUDES UTTÉRAIRES ET MORÀL£S.

Silvio» comme saiat Augustin ; pour lui, la tempête bien* faisante, ce fut sa captivité.

D'abord il frémit» Û s'indigna, il versa des larmes de colère; puis il songea à son père, à sa mère, et il pleura de douleur. A son réveil, dans sa prison, il croyait revoir ces vieillards vénérables ; il leur parlait, il baisait l'anneau que sa mère lui avait donné, et il disait avec tristesse : « Sa piété seule la consolera. » Puis il se demandait si le Dieu qui calmerait le cœur de sa mère ne pouvait apaiser le sien, et c'est ainsi que peu à peu il éloignait le doute, qui était entré avec lui dans sa prison, et se laissait réconcilier par la douleur avec le christianisme. C'est l'attrait supérieur du livre de Silvio, qu'on sent à chaque page le progrès moral qui s'opère en lui. Dès le lendemain de son arrestation, il est plus doux et plus bienveillant, et à ce signe on reconnaît r&me naturellement honnête et bonne. Là où les méchants deviennent plus méchants, les bons deviennent meilleurs, et c'est une remarque très-judicieuse que celle du geôlier Tirola, rapportée par Silvio; c Monsieur est maintenant tout autse, et je m'en réjouis. C'est une preuve, pardon de l'expression, que monsieur n'est pas un malfaiteur, parce que les malfaiteurs (je suis vieux dans le métier, et mes observations ont bien leur poids), les malfaiteurs sont plus furieux le second jour de leur arrestation I que le premier. »

i Tirola a raison, et chaque jour Silvio devient plus sévère

pour lui-même et plus indulgent pour les autres* De temps en temps le vieil homme reparaît encore; il est trop dur I pour le guichetier, ou trop tendre pour la fille du geôlier,

I pour la jeune Zanzé, dont il ne peut toucher la main sans

I tressaillir. Mais à mesure qu'il travaille à la conversion de

son esprit, il contient et il affermit son cœur. Ce double effort est sans cesse visible dans son livre ; son intelligence médite et s'éclaire, son âme apprend à se gouverner. Les

convictions se fixent» le caractère se trempe. Il observe» avec une rare sévérité morale et une finesse d» réflexions très-déliée» chaque idée de son esprit» chaque mouvement de son Ame. C'est une étude très-attachante de psychologie chrétienne. Il se dédouble pour ainsi dire» et assiste à sa vie intérieure comme le témoin le plus vigilant et le juge le plus rigoureux. Un jour il causait avec des prisonniers, quand un secandino l'interrompant lui dit : « Fil monsieur» descendre à converser avec toute sorte de monde 1 Monsieur saitril que ces gens-lè sont des voleurs? » «A ces mots» dit-il, je rougis. >Puis» s*interrogeant lui-même» il se demande si converser avec toute sorte de malheurqux n'est pas moins crime que bonté» et il ajoute : « Après avoir rougi» je rougis encore une fois d'avoir pu rougir. »

C'est par cette étude attentive qu'il parvient enfin à être si bien maître de ses idées et de ses sentiments» qu'il peut désormais travailler au perfectionnement des autres comme de lui-même. Le voilà» lui» le nouveau converti» essayant de convertir à son tour un de ses voisins de prison» un incrédule endurci, qui débute dans la«controverse par une déclaration d'athéisme. C'est un spectacle touchant que cette discussion religieuse d'un cachot à l'autre» entre deux hommes qui souffrent également» et qui se servent » l'un pour bénir Dieu, l'autre pour le maudire et le nier» du même argument : leur souffrance ! Ni les raisonnements de l'athée» ni ses railleries» ni ses colères» ne découragent Silvio. Avec une ardeur de néophyte» il trace un programme de défense en faveur du christianisme» qui doit toucher le cœur du malheureux ; il ne disserte pas» il essaye de l'attendrir; il veut le ramener par la route qu'il a suivie lui^ même» par l'émotion» et non par le raisonnement. Sans le savoir» il caractérise ainsi sa propre piété, qui était un sentiment de son cœur plutôt encore qu'une conviction de son esprit; ce qui domine en lui, c'est la charité et l'amour.

Ubi caritas et amor, ibi Deus est. C'est là sa devise. Aussi estil envers (S^i incrédule d*une douceur inaltérable : pas d'impatience, pas d'aigreur, pas d'ironie; et quand après mille efforts il échoue devant l'obstination de l'athée, pas de colère, pas d'anathème. Il sait pardonner à celui qu'il ne persuade pas. C'est le modèle de la polémique chrétienne.

Voilà le progrès moral qu'on sent et qu'on admire de plus en plus dans Silvio, à mesure qu'on lit les Prisons ; et quand on a vécu quelque temps avec lui, on s'accoutume à cette exquise résignation et à cette éternelle sérénité qui d'abord, il faut bien le dire, nous étonnent et nous impatientent, nous qui valons bien "moins que lui, comme fatiguerait une vue faible la lumière perpétuelle d'un ciel bleu. A certains moments, en effet, lorsque Silvio décrit, sans un murmure, sans un soupir, les tortures affreuses qu'il endure, on se prend à lui en vouloir de cette invincible douceur, et on est tenté de confondre l'excès de la patience avec l'affaissement d'une âme énervée. Notre équité naturelle se soulève , nous voudrions voir sur les lèvres de Silvio cette malédiction contre l'oppression et la cruauté qui s'échappe des nôtres; nous ne concevons pas qu'il soit plus patient à souffrir que nous à regarder ses souffrances, et nous donnerions volontiers quelques-unes de ses vertus pour une explosion de colère qui châtierait ses bourreaux et satisferait enfin la conscience humaine révoltée. Noos avons tort sans doute. Mais combien se sont éloignés encore plus de la justice ceux qui ont accusé le livre des Prisons d'être un attentat contre la morale et une trahison contre la patrie ! Un attentat contre la morale, parce que si l'homme a le devoir de pardonner le mal qu'on lui fait, il n'a pas le droit de pardonner celui qu'on fait à ses concitoyens et à son pays ; parce qu'il faut flétrir les persécutions politiques; parce que dans les temps d'oppression cette mansuétude des opprimés est un péril; parce qu'il

est plus Utile à rhumanlté, et par conséquent plus charitable, d'entretenir par une plainte courageuse l'indignation publique et la généreuse colère, d'-où sortira plus tard la délivrance, que d'encourager par l'impunité la barbarie des oppresseurs; parce qu'enfin la doctrine du pardon est bonne pour l'individu et non pas pour la société. Une trahison contre la patrie, parce qu'il n'était pas permis de cacher au monde ce que les prisonniers de l'Autriche avaient souffert; que leurs tourments appartenaient à l'histoire; que le silence, devant de tels crimes, c'est la peur, et que la résignation, c'est la complicité; ou plutôt, parce que cette infinie miséricorde et cette imperturbable charité, c'est la lassitude d'un homme découragé de la vie politique, qui en a fui pour jamais les orages, et qui, dans la dernière lutte de son pays pour l'indépendance, s'est contenté de s'agenouiller et de prier, au lieu de marcher, comme Tyrtée, à la tête de ceux qui allaient mourir.

Laissons de côté toutes les déclamations, et tâchons d'être équitable. Il n'y a que l'esprit de parti qui ait pu s'aviser jamais de découvrir un traître dans Silvio Pellico. Le jour où l'auteur de Mes Prisons annonça, à la première page de son livre, qu'il abandonnait la politique, < comme un amant mécontent de sa maîtresse et qui sait bouder avec dignité» » les exaltés s'écrièrent : « Voyez! il se proclame infidèle! > Mais Silvio parlait trop légèrement de lui-même. Ce n'était ni un amant fatigué qui cherche le repos dans l'indifférence, ni un épicurien qui s'ensevelit dans l'égoisme. C'était un mystique qui, une fois revenu à Dieu, rompait avec ses plus chères affections et se détachait de la terre; c'était un saint qui essayait de vivre en ce monde comme on doit vivre dans le ciel; c'était un habitant de la cité de Dieu, dépaysé dans la cité des hommes, et qui, vers le déclin de sa vieillesse, pouvait dire de lui le contraire du mot de Térence : Omne humanum a me ûlienum puto.

Dira-t-on maintenant qu'il ne faut pas dans cetle vie devancer les perfections de Fautre; quêtant qu'on est dans la cité terrestre, il y faut remplir ses devoirs de citoyen, et qu'au lieu d'être, par exemple, un saint par anticipation, on doit se contenter d'être un héros ? Je ferai volontiers sur ce point certaines concessions. Je reconnais qu'aux époques de lassitude, où chacun aspire au repos, on peut facilement se tromper soi-même, et prendre pour un pieux détachement le désir apathique de la tranquillité. Beaucoup de gens se donnent volontiers pour des anges, tout entiers aux pures visions du ciel, qui sont tout simplement fort habiles à s'arranger une douce tie, et à reposer leur tête sur le mol oreiller d'un mysticisme épicurien. Je reconnais encore qu'en certains cas l'excès de la perfection chez les honnêtes gens peut devenir un danger public, en laissant une libre action aux méchants. Il ne faut pas revenir sans doute au précepte de l'Ancien Testament: (EU pour œil, dent pùur dmt; mais il faut savoir aussi interpréter celui du Nouveau : TendreV autre joue, qui ne signifie pas : laisser aux méchants la liberté des soufTIets. Sans admettre quels genre humain, comme le croit Hobbes, ne se compose que de loups, je confesse qu'il en compte un grand nombre, et si le reste ne se compose que d'agneaux, il est clair que les uns dévoreront les autres. Il faut donc que les bons en ce monde ne soient pas assez bons pour se laisser dévorer. Si les méchants étaient sûrs qu'on répondra à une agression par une défense vigoureuse, à un outrage par un châtiment, les méchants n'attaqueraient pas si souvent les gens de bien. Mais au lieu de vivre le regard vigilant et la main toujours prête pour la défense, les gens de bien demeurent l'œil triste et les bras croisés, gémissant quand on leur fait quelque violence, et tendant, comme Iphigénie, leur tête ob^ssantCé C'est la faute de leur placidité la plupart du temps, si aux mauvais jours de l'histoire les méchants en-

hardis se portent à fous les crimes. Dans la société humaine» où Tennemi veille toujours, il faut que les honnêtes gens veillent comme lui. La paix, mais la paix armée» ▼oilà l'attitude qui leur convient. Ils doivent vivre pour ainsi dire la main sur la garde de leur épée, prêts à la tirer si on les attaque, et à ne la remettre dans le fourreau que lorsque justice sera faite.

Voilà ce que disent hien des sages qui ne sont pas belll' queux à Fexcës et ne cherchent querelle à personne, mais qui savent que l'adage politique : Si vis pacemjpara bellum , s'applique parfaitement à la vie civile*. Il y a du vrai dans ce point de vue. Si les méchants %e rencontraient jamais que des Silvio Pellico, ils seraient trop heureux, et il est bon qu'il y ait de temps en temps des vertus moins parfaites pour les dénoncer et pour les punir. Les saints sont admi<rables, mais les héros rendent de grands services, et Ton peut concevoir à la rigueur pour Silvio Pellico, pour un poète, un autre rôle moins édifiant sans doute, mais aussi glorieux et aussi patriotique que le sien, celui de Tengeur. Aurait-il été plus utile à sa patrie? Je ne le crois pas. Quelquefois la patience inaltérable et la soumission absolue sont plus efficaces pour le bien que l'indignation et la colère. Qu'on suppose, à la place de ce livre évangélique Mes Prisons, le pamphlet le plus amer, le plaidoyer le plus pathétique, la dénonciation la plus véhémente, la peinture la plus enflammée : aurait-elle soulevé l'Europe comme cette douce plainte? Aurait-elle attendri nos re^ gards comme le demi-jour de ces souffrances? Aurait-elle épouvanté notre imagination comme ces lacwieSy dont parlait MaroncelH, comme ces silences, plus éloquents que toutes les invectives et que tous les cris? Le mot fameux : Qimn taufUy clamant y n^a jamais été plus vrai.

D'ailleurs, ne nous effrayons pas plus qu'il ne fkut de la sainteté* Il n'est pas à craindre que Pexcès de ta vertu ne

devienne populaire. Les hommes comme Silvio ne font jamais école. Il est inutile de dresser des barrières pour préserver le genre humain de cet abtme de perrection» où peu de gens se laissent tomber. Les citoyens de la cité terrestre sont en grande majorité dans le monde, et quand on voit par hasard passer devant soi, ici-bas, un habitant de la cité céleste , il faut le saluer avec respect et ne pas redouter pour la société la contagion de ses vertus. Nous ne courons pas plus le risque aujourd'hui de devenir tous des saints, comme Silvio, à force de douceur, de résignation et d'humilité évangéliques, qu'aux premiers temps du christianisme le monde n'a été en danger de se changer en ermimitage, ou de périr, victime du vœu de virginité. Ne craignons pas, en devenant trop parfaits, de trop nous élever au-dessus de la terre. Nos vertus trouveront toujours dans nos passions et dans nos vices un contre-poids suffisant pour nous empêcher de perdre pied. N'interdisons donc pas, au nom de la philanthropie, la perfection de la miséricorde, ni celle de la douceur, ni celle de la charité chrétienne, et ne défendons à personne d'être un ange. Silvio lui-même n'ignorait pas que la béatitude souveraine de l'âme, dans la vie contemplative, ne peut être en ce monde que le privilège d'un petit nombre d'élus, et qu'on ne saurait la prêcher comme la règle de la conduite humaine. Lors même que sa modestie naturelle ne lui eût pas défendu de se proposer à l'imitation des hommes, la justesse de son esprit l'avertissait qu'en général l'homme est fait pour agir, et que dans un temps où chacun semble disposé à abdiquer ses droits comme à éluder ses devoirs, c'est une tentation naturelle aux indifférents de déguiser leur fatalisme commode sous le nom d'obéissance passive aux décrets de la Providence. Aussi quand, au lieu de se raconter lui-même et de décrire sa vie intérieure, Silvio voulut enseigner aux autres la science de la vie, ce n'est

pas la contemplation béate, c'est Factivité qu'il prêcha, c*est le travail dans l'intérêt de la société, c'est la vie militante du citoyen qui a des devoirs à remplir envers les hommes comme envers Dieu, et qui les remplit vaillamment. Quand la paix est dans la cité, il faut travailler à réformer les abus de la société, et s'élancer hardiment dans la voie du progrès. • Celui qui hait la réforme possible des abus sociaux est un scélérat ou un fou. » Quand la patrie est en péril et réclame pour sa défense les bras de ses enfants, < les citoyens ne doivent plus être des agneaux ; ce sont des lions : ils combattent, triomphent et meurent'. » Ce ne sont pas là les maximes de l'immobilité, de l'indifférence et de l'égoïsme. Avec beaucoup de sens et un rare désintéressement de lui-même, Silvio sait se détacher de sa propre nature et recommander aux hommes d'autres vertus que les siennes, pour mieux approprier son enseignement à leurs besoins. C'est là l'originalité de ce petit livre des Devoirs, qui inspire d'ailleurs l'estime plutôt que l'admiration. Le mystique y prêche l'action , et l'anachorète la vie publique. Silvio fait le sacrifice de ses propres inclinations aux nécessités de la vie sociale, qu'il reconnaît et qu'il respecte, et il se distingue par là de beaucoup d'autres moralistes, qui se prennent volontiers pour mesure, et ne demandent au genre humain que de savoir leur ressembler. Je regrette seulement qu'il n'ait pas poussé l'abnégation jusqu'à mieux parler du mariage , après avoir préféré le célibat. Il tombe dans le lieu commun des comédies , quand il admet si aisément que la plupart des unions sont malheureuses. Pour un sage, c'est trop prendre au sérieux les commérages de la littérature. Il y a en ce monde , gr&ce à Dieu, bien plus de bonheur conjugal que ne l'imaginent les auteurs dramatiques et les romanciers. Silvio se trompe encore quand il

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