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2k% ÉTUDES LITTÉRAIRES ET MORALES.
suppose que le mariage est le plus souvent malheureux , parce que le plus souvent on se marie par amour. Dans un moraliste célibataire , c'est la plus naive des illusions , et dans un moraliste chrétien , c'est la maxime la plus imprévue. Ce n'est pas l'amour qui rend malheureux la plupart des mariages; c'est plutôt ce que l'on est convenu d'appeler la raison. Silvio insiste aussi beaucoup sur les tentations presque inévitables d'inconstance : il lui semble bien diilQcile d'aimer vivement et d'aimer toiqours^ ce qui est vrai ; mais le vieux Charron lui répondrait : « Ce n'est pas affaire, en mariage, d'être toujours amant, mais d'être toujours ami. » Silvio exagère la difficulté d'aimer assez fidèlement et assez également pour que la concorde soit possible et le bonheur durable. Après avoir médité ses deux chapitres sur le célibat et le mariage, pour savoir s l'on doit se marier ou rester célibataire , un lecteur qui le croirait sur parole ne se marierait p^s. Je ne trouve pas là l'effet moral ordinaire des principes de Silvio. Quand on enseigne que le bonheur est dans la vertu, il ne faut pas laisser croire aux hommes qu'il est presque impossible d'être heureux.
Telle n'était pas^ du reste, la pensée de cet honune excellent, qui, depuis sa délivrance, remerciait Dieu cha<> que jour de lui avoir donné le bonheur. On sait qu'à son retour du Spielberg , la reine Mari^Amélie , toujours attirée vers la souffrance et attentive à la consoler, lui avait offert la place de bibliothécaire aux Tuileries. Silvio, malgré sa reconnaissance pour une bienveillance si haute et si délicate , ne voulut pas quitter l'Italie. Il se retira à Turin, dans la maison de Mme la marquise de Barolo, où il accepta un asile en qualité de secrétaire, et il y vécut doucement , loin de toute politique , partageant ses jours entre la prière et la poésie. « On le rencontrait souvent dans les rues de Turin , écrivait un ami le lendemain de sa mort : il mar-
chait seul , le regard tourné vers le ciel ; il semblait ne plus appartenir à* la terre, et son front était entouré de l'auréole qui rayonnait de sa belle âme. » Mais déjà il était atteint de la maladie qui l'emporta le 31 janvier, et il attendait* la mort. Ce jour-là même (j'emprunte ces détails à la Gazette de Savoie) , peu d'heures avant d'expirer, il envoya chercher son confesseur et le reçut en souriant avec ces paroles : « Donnez-moi une prise de tabac... Voyezvous? c'est la dernière que je prends.... Dans deux ou trois heores je serai en paradis..- je sens très*bien que je m'en vais.... Si j'ai péché, j*ai expié.... Voyez-vous?... quand j'ai écrit Mes Prisons , j'ai eu quelque temps la vanité de me croire un grand homme.... ce qui n'était pas vrai...* et je m'en suis repenti toute ma vie. > Et le visage calme et serein, gai comme on ne l'avait pas vu depuis longtemps , il se fit lire à haute voix les prières pour les mourants. Quand le confesseur eut fini de lire» il regarda Silvio : Silvio était mort.
La plupart dès écrivains qui lui ont rendu un dernier hommage se sont attendris sur ses malheurs. Il me semble qu'il faut plutôt envier sa vie. Il a reçu de Dieu un beau talent et une belle âme, il a eu de bons parents, de bons amis qui l'ont tendrement et fidèlement aimé. Prisonnier, il a souffert pour une noMe cause, et s'est amélioré par la soufirance; après sa captivité , il a recueilli , sans orgueil, Tadmiration du monde; il laisse après lui une mémoire honorée et bénie. Au point de vue humain, on peut concevoir une destinée plus héroïque et plus éclatante; au point de vue chrétien , il n'y en a pas de plus belle.
(Journal des Débats j 9 mars 1854.)