‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 5)Chapitre 22 sur 67 · H. DE LAMENNAIS · texte numérisé non relu

H. DE LAMENNAIS

« La logique est irrésistible, et Ton ne dispose pas de ses propres convictions à sa fantaisie. »

( M. DE LÀMENNius, du CatholtcUme ^ de tes rapports avec la société politique, page 70.)

Cicéron, dans la page éloquente où il déplore la mort de Forateur Crassus, le félicite cependant d'avoir quitté la vie à propos, et regarde comme un dernier bonheur Topportunité de la mort. Ce dernier bonheur a manqué à M. de Lamennais. Il aurait mieux valu pour sa renommée qu'il mourût plus tôt, soit après YEssai sur l'indifférence, soit après les Affaires de Rome, avec l'auréole des saints ou la cicatrice de l'archange foudroyé. Mais il a vécu, et l'auréole est tombée de son front, et le temps a usé peu à peu cette sorte de popularité qui s'attachait à l'anathème. Dans la longue carrière que M. de Lamennais a parcourue, il a vu se détacher successivement de lui ceux qui s'étaient élancés sur ses pas avec le plus d'ardeur. Les catholiques l'ont quitté de bonne heure et ne lui ont pardonné ni les coups qu'il leur a portés après sa chute, ni l'admiration qu'ils lui avaient prodiguée auparavant. Les philosophes ont accueUli en souriant ce grand ennemi de ia raison qui avait fini par se révolter contre la foi, et ne l'ont jamais traité qu'avec cette bienveillance hautaine dont on croit honorer un transfuge. Parmi les politiques, beaucoup se retiraient à mesure que leur mattre faisait un pas en avant, et, quand il s'est retourné au bout du chemin, il a pu voir qu'un bien petit nombre l'avait suivi. Quelques parents fidèles, quelques amis dévoués sont restés seuls auprès de lui jusqu'au dernier moment. Cette solitude qui s'était faite ainsi autour

d*UD grand écrivain égaré a été comme le châtiment public de ses derniers jours. N'y ajoutons, surtout au lendemain de sa mort, ni la colère ni Tamertume. Efforçons-nous, en parlant de M. de Lamennais, d'être équitable; tÂche dinicije, pour nous surtout, qui ne partageons ses opinions presque à aucun moment de sa vie : ni avant ni après sa séparation d*avec l'Ëglise, ni quand il est ultramontain, ni quand il tombe dans le radicalisme évangélique et dans la démocratie absolue. Nous ne nous sentons un peu plus près de lui que lorsqu'à peine échappé aux doctrines ultramontaineSf il traverse un instant le libéralisme avant d'arriver aux idées radicales. Mais quel moment fugitif! Un esprit emporté comme le sien ne pouvait se tenir aux intermédiaires. Il ne se reposait qu'aux extrémités !

En commençant cet article sur M. de Lamennais, je ne puis oublier le dernier jour où je le vis et la dernière parole qu'il a prononcée devant moi. Nous étions plusieurs autour de lui qui Técoutions. Debout, la tête penchée sur sa poitrine, les yeux baissés, il parlait avec une voix faible, lente et expressive, du développement de la littérature fran< çaise. Il montrait dans une longue suite de faits l'esprit français marchant toujours et suivant sa ligne, alors même qu*il paraissait immobile ou contrarié par une influence étrangère. < On ne voit pas toujours le courant, disait-il, mais il est invincible. On ne résiste pas à la logique des événements, pas plus qu'à celle des principes. Seulement cette logique, on ne l'aperçoit pas toujours, et on croit qu'elle n'existe pas. » Et par une assiociation d'idées naturelles, faisant un retour sur lui-même, il ajouta presque à TOix basse : « On m'a accusé d'avoir changé. Je me suis continué, voilà tout. »

M. de Lamennais avait changé sans doute : il a lui-même fait l'histoire de ses variations avec sincérité dans la préface qu'il a mise au recueil de ses articles de V Avenir ^ et il a

développé avec une grande beauté de style cette maxime: L*homme absurde est celui qui ne change jamais. Mais il est vrai pourtant que sous ses variations, si imprévues qu'elles paraissent, il y a une suite, une véritable unité, et que M. de Lamennais se continue encore, comme il disait, dans ses ruptures les plus violentes avec ses opinions passées, n s'agite, mais la logique le mène; et il se sentait entre les mains de cette dure maîtresse quand il écrivait cette phrase que j'ai prise pour épigraphe : < On ne dispose pas de ses convictions à sa fantaisie. » Cette logique, c'est celle de l'erreur; cette unité, c'est celle d'uQ esprit puissant et faux qui a toujours cherché l'absolu. On peut étr« en effet un esprit faux et un grand esprit, et c'est un des plus dangereux tempéraments de l'intelligence que la puissance sans la justesse. On part d'une idée fausse, et on est lancé en avant avec une force irrésistible, à travers toutes les conséquences, jusqu'au plus profond des abîmes.

De bonne heure les contrastes commencent dans M. de Lamennais, et ils sont partout. Avec un corps frêle et débile, le jeune Féli (on l'appelait ainsi par abréviation ; il se nommait Félicité) est un écuyer intrépide, un nageur infatigable. Avec un esprit ouvert à toutes les idées, et nourri de Voltaire et de Rousseau (dans la bibliothèque où l'enfermait son oncle, il prenait volontiers ses livres sur les mauvais rayons que les séminaristes appellent l'en/er), c'est un mo* dèle de piété séraphique, et on le surprend dans les chapelles de village, à genoux devant une image de la Vierge. Plus tard, celui que l'on appelait < le petit dévot, < placé chez un curé voisin pour s'y préparer à sa première communion, déconcerte son digne hôte avec les argumenta du Dictionnaire philosophique et du Vicaire savoyard. Enfin, après son retour à la foi, cette Ame ardente se plonge dans le mysticisme et rêve les délices de la vie ascétique. C'est alors que M. de Lamennais traduit Louis de Blois avec un goût

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exquis de spiritualité et une merveilleuse douceur de lan* gage. Qui penserait que le ftitur auteur du Livre du Peapk et de la Yoiot de ^ison^ écrit, à vingt-cinq ans, dans le si* l^ice de sa cellulOi ces mystiques paroles : « Sans blesser la foi, ne pourrait-on supposer que les hommes d*une émw Dente sainteté, que ces hommes ou plutôt ces anges sur la terre, éclairés intérieurement de Véternelle splendeur, ra* fratchis et vivifiés par cette rosée de lumière dont parle le prophète, en ont laissé tomber quelques gouttes dans leurs écrits, et que c'est moins encore leurs paroles qu'ils nous font entendre que la parole de Dieu même? • M. de Lamennais» se livrant alors volontiers à une sorte d*extase, semblait s'élancer sur ces traces célestes ; il avait une tendresse de cœur admirable, des effusions soudaines et irrésistibles, d'ineffables ravissements d'esprit. J*ai entendu raconter par un ami qui l'avait connu alors qu'avec ce corps léger, enveloppe délicate de l'Ame, ce regard profond et lumineux, cette voix douce et qui semblait lointaine, avec ce mélange extraordinaire de naïveté, de sublimité^ d'ardeur et de quiétude, c'était à le prendre pour un ange véritable, quand, après avoir parlé avec une éloquence infinie des choses du ciel, il se levait et allait tomber tout en pleurs entre les bras de ceux que sa parole avait ravis. Plus tard, l'ange replia ses ailes et fit place au tribun; mais longtemps encore l'ascète et le mystique persistèrent dans M. de Lamennais. Au plus fort des luttes philosophiques soulevées par YEssai sur rindifférence, il composait encore quelques petits livres de spiritualité, ou traduisait en la commentant Vlmitatian de Jésus-Christ. Et quand on l'accusait d^à de rêver un schisme et de semer la révolte, il écrivait dans un dialogue spirituel entre Jésus-Christ et son disciple : « Y a-t-il, Seigneur, des hommes assez pervers pour tenter de rompre le lien sacré qui unit vos fidèles dans une même ïlglise, pour soulever vos brebis contre le

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pasteur, les enfants contre leur père, contre le pontife suprême qui vous représente ici-bas, contre cette Rome sainte que vous avez établie le centre de la foi, et dont il est vrai de dir^ comme de vous-même : Oui ne recueille pas avec elle, disperse? » Et Jésus-Christ répondait* au disciple : « Tout s*est vu, mon fils; et tout peut se voir encore^ » Tout se vit en effet, mais plus tard. M. de Lamennais était encore le chrétien fidèle qui défendait Forthodoxie dans un chefd'œuvre, et propageait la piété par de petits livres suaves et charmants. On avait oublié les premiers ouvrages de sa jeunesse, ses Réflexions sur V état de V Église (ISOS), celui qu'il avait fait avec son frère, M. Tabbé Jean de Lamennais, sur YInstitutian des éviques^ et quelques autres écrits qu'il composa de 1812 à 1814 dans une petite chambre de la rue Saint-Jacques, où il vivait dans une grande pauvreté. Aujourd'hui encore, malgré la gloire littéraire de leur auteur, on ne les relit guère que pour y trouver les traces de l'état de son esprit, et pour y noter, en passant de l'un à l'autre, les évolutions déjà si rapides de sa pensée. Ainsi, dans les BéflexUms swr tétat de l'Église (1808), Bonaparte était l'heureux génie qui a re fondé en France la monarchie et la religion ; i dans une imprécation écrite en 1814 contre l'Université

f impériale, « étudier le génie de Bonaparte dans les insti-

tutions qu'il avait formées, c'était sonder les noires profondeurs du crime et chercher la mesure de l'humaine perversitéV » Quand Napoléon revint de l'île d'Elbe, l'écrivain qui l'avait ainsi jugé se retira en Angleterre, où il vécut péniblement d'abord, en cherchant des leçons de littérature et de mathématiques, qu'on lui refusait quelquefois, « parce qu'il avait l'air trop bête, » disait lady Jerningham. Un bon prêtre, réfugié comme lui, l'abbé Garron, lui oflfrit

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