Progrès de la révoluHwij p
ce n'est pas celle d'un peuple revendiquant, les armes à la main, ses droits et sa liberté, c'est celle de la Providence, lui infligeant, pour le châtier, une crise de liberté terrible et salutaire qui le dégoûtera pour toujours de la folie d'être libre, et d'où sortira l'âge d'or d'un despotisme incontesté, la félicité idéale d'une immuable théocratie. Voilà < la tempête providentielle» que M. de Lamennais prédisait en 1829, dans ce livre si curieux des Progrès de la révolution, empreint encore de l'esprit du moyen âge, et dont M. de Haistre aurait signé bien des pages. Aux yeux de l'écrivain, la royauté n'est plus, sous le nom de gouvernement constitutionnel et représentatif, qu'une grande république, une fiction séditieuse, une abdication dont les Chambres sont les instruments, les ministres les complices, et le roi la victime. Il n'y a pas d'ultra effréné qui ait jamais moins respecté la Charte. Le seul point par où M. de Lamennais donne la main aux libéraux, c'est par son opposition : il n'épargne personne et prend tous les tons. Qui croirait que l'auteur de YEssai sur rindifférerice, un jour émule de La Bruyère, et conspirant avec Béranger contre les ventrus^ a tracé d'une plume légère le portrait de Physcon " : « Membre d'un corps de l'État, il parle peu, mais il vote, et avec quelle défiance de son esprit! U sait que les apparences trompent, qu'il n'est rien de stable sous le soleil. Au lieu donc de s'aventurer à penser encore ce qu'il avait pensé jusque-là, ce qui était certain pour lui, comme pour tout le monde, il s'approche ouvertement du régulateur de la raison législative, se penche à son oreille, puis dresse les siennes pour recueillir sans en rien perdre la réponse à cette question profonde et délicate: « Monseigneur, qu'est-ce qui « est vrai aujourd'hui? » Monseigneur le lui dit, le voilà
1. Phy$c<m ou le Ventru, Mélanges religieux et philosophiques, p. 405. Voir aussi le Portrait de Nayon, i6ïd., p. 475.
tranquille. Qu'on parle maintenant, qu'on discute, sa conviction est formée,, on ne Tébranlera pas. S'il en change jamais, ce ne sera du moins qu'après que certain hâtel aura changé de maître; alors il écoutera, il verra. Il est bon d'être ferme, il le sait; mais il sait aussi qu'on ne doit pas être sottement opiniâtre : tout dans ce monde a sa mesure, ses bornes, et encore faut-il dtner. >
M. de Lamennais oubliait trop que ses flèches, lancées pour la défense de la royauté, retombaient sur la royauté. C*était une imprudence ; mais il avait du moins cette bonne situation qu'on a en poUtique, quand on est conséquent avec soi-même et qu'on reste dans son rôle. M. de Lamennais était dans le sien, et le remplissait sans mesure, avec un excès de fougue et d'entratnement, mais aussi avec un admirable éclat. La violence naturelle de son esprit n'était pas encore descendue dans son caractère , que n'avait pas enflammé Tanathème, que n'avaient aigri ni la disgrâce, ni l'embarras d'une position fausse, ni les rigueurs de l'opinion. Il était afiectueux et bon. Il avait de l'orgueil, mais c'était l'orgueil bienveillant des hommes célèbres et heu- ' reux. U était admiré, il était aimé. Hier encore j'entendais un des hommes qui, de 1829 à 1831, ont vécu avec lui à la Chênaie^ parier avec attendrissement de ces beaux jours passés dans le travail, la méditation et la prière, sous la douce autorité du cher. maître. Il décrivait cette retraite studieuse où venaient quelquefois M. Lacordaire et M. de Montalembert, et que M. Fabbé Gerbet ne quittait presque pas. Il se rappelait avec charme ces belles improvisations au repas du matin et du soir, où M. de Lamennais, au milieu de ses disciples, lui paraissait un Platon chrétien dictant son Banquet; ces longues promenades sur les rives de la Rance, et ces entretiens religieux au bord de l'étang, sous les grands arbres à l'ombre desquels furent depuis écrites les Paroles cCun croyarU. Mais alors on aurait dit la mise en
scène charmante de quelque dialogue de saint Augustin. Tous ces jeunes gens que le mattre appelait mes fils, empressés autour dé lui, pleins de respect et de tendresse, et recueillant avec piété toutes ses paroles ; ce couvent de jeunes solitaires gouvernés paternellement par un grand esprit et vivant dans une communauté volontaire de prière et d'étude, c'est un tableau riant et doux qui contraste si vivement avec la seconde moitié de la vie de M. de Lamennais, qa*on aime à s'y arrêter un instant, comme plus tard il aimait à se reposer lui-même du présent dans les souvenirs plus purs de son passé. Malgré quelques écarts, déjà capables d'inspirer des alarmes, on pouvait encore lui appliquer le mot de Bossuet : Ses commencements étaient h&ureux. Tout à coup la révolution de Juillet éclata.
La révolution de Juillet trompa les espérances et démentit les prédictions de M. de Lamennais. Il avait prophétisé une crise d'anarchie passagère, envoyée d'en haut pour donner une leçon aux peuples, les désabuser de la liberté, et préparer l'avènement du seul gouvernement parfait et définitif, la théocratie. Quoique M. de Lamennais fût aussi complaisant pour ses propres illusions qu'il était crédule à celles des autres, il ne tarda pas à reconnaître, à des signes certains, que la révolution de Juillet n'avait rien de tbéocratique, et que le peuple de Paris, en se soulevant, n'avait pas eu l'arrière-pensée de relever le siège pontifical du moyen âge pour un nouveau Grégoire VIL Ses yeux s'ouvrirent; il vit à la soudaine lumière des événements s'évanouir cette chimère si longtemps rêvée de l'omnipotence sacerdotale restaurée par ses mains; il sentit passer sur sa tête le souille de cette liberté, qu'il avait
maudite et appelée comme un châtiment, et qui était venue comme une victoire. Il se prit d'amour pour la liberté ; et alors, comme il arrive souvent aux passions nouvelles, qui, pareilles aux parvenus, se cherchent dans le passé des origines lointaines, il découvrit et il affirma que de tout temps il avait aimé la liberté. Et il le prouva au moyen d'une définition bien simple, en appelant liberté religieuse l'omnipotence qu'il n'avait jusque-là cessé de réclamer pour l'Église. En cela il est encore le précurseur de certain parti qui a hérité de son vocabulaire, aussi bien que de ses idées et de ses passions, et pour qui liberté ne signifie que privilège. Telle fut la transition qu'imagina M. de Lamennais pour expliquer son passage de la première phase de sa vie à la seconde. Dès ce jour il prit une nouvelle devise : L'union du christianisme et de la liberté ; il rallia autour de lui un certain nombre de jeunes genspleins d'imagination et de piété, de talent et d'ambition légitime, et il en forma le parti du christianisme libéral, qui devait renouveler le catholicisme en le retrempant au sein des idées populaires. L'organe de ces jeunes tribuns, ce fut FAvenir^ et f Avenir parlait à la fois à la papauté et aux peuples: aux peuples, pour les réconcilier avec la hiérarchie catholique ; à Rome, pour la réconcilier avec la liberté. C'est un contrat social que proposait F Avenir entre le pape et le monde chrétien. Quelles en étaient les conditions ? Nous sommes déjà bien loin de Y Essai sv/r Vindifférence. M. de Lamennais renonce à ressusciter Grégoire VII, et à faire agenouiller, au besoin, la royauté dans les fossés de Canosse. Plus de suprématie temporelle des papes, plus de subordination de Tordre politique à l'ordre spirituel. Loin de mettre l'État dans les mains de l'Église, M. de Lamennais sépare l'Église de l'État, ce qui, relativement à son premier système, aboutit à l'affranchissement de l'État. Il a fail un pas immense : il est encore catholique, il n'est plus ultramontain .
Pour juger de la vitesse de sa marche et de Tiatervalle franchi, qu'on rapproche deux passages de deux dS ses écrits successifs. En 1829, à la fin des Progrès de la révo- ItUion, parlant du salaire du clergé, il protestait avec véhémence contre le nom dédaigneux de salaire, c L'Ëtat, disait-il, ne salarie pas l'Église, il acquitte la dette reconnue en sa faveur et contractée envers elle quand on Ta spoliée de ses propriétés légitimes. « Eu 1830, au contraire, dans r Avenir y il établissait que l'argent reçu par l'Église, ce n'est pas une dette qu'on lui paye, c'est un salaire qu'on lui donne; que ce salaire c'est la dépendance, et que si TÉglise veut être émancipée de l'État, il fout que l'Église refuse ce traitement qui l'asservit. La gratuité, c'est la liberté. Le clergé ne voulut pas être libre à ce prix et n'adopta pas la proposition de M. de Lamennais. Quelque temps après, M. de Lamennais écrivait pour le punir : « Quand les embarras financiers viendront, on sera contraint de supprimer les dépenses relatives aux cultes, et le clergé, qui aurait pu se faire une si belle et une si haute position, sera réformé comme un laquais ^ »
Quant aux conditions politiques du contrat, elles étaient plus libérales encore. M. de Lamennais, l'ancien défenseur de l'absolutisme, travaillait à « substituer une légitime liberté à la servitude qu'impose aux peuples le pouvoir oppressif des souverainetés absolues. > Il était secondé surtout par M. Lacordaire, qui avait adopté les idées du maître, par lassitude, disait-il, et qui se montrait cependant encore plus fougueux que lui. Tous deux conviaient le christianisme à s'offrir partout comme appui et comme règle à l'émancipation des peuples; tous deux, passant des formules générales aux applications pratiques et précises, réclamaient à grands cris le suffrage universel, conséquence